XVIII
De bonnes larmes! -- L'appel. -- Mon frère Adrien. -- Un souhait exaucé. -- Lucien Thirion. -- Le prince Eug. de Sayn Wittgenstein. -- Robert Mittchell. -- Piallat. -- Yon. -- À table! -- Delessert, grand maître des cérémonies. -- Nos pigeons. -- Glaces vanille et fraises à 1,500 mètres au-dessus du sol! -- Vive Siraudin! -- Prudence!... -- Delessert chef d'orchestre. -- Autre hannetonnerie. -- Il fait nuit! -- Les brouillards. -- La question _Ubi_, encore. -- La Mer! -- La gamme du noir. -- Dante avait bien vu! -- Un sorbet d'encre. -- L'apothéose. -- Une transfiguration polaire. -- Les mers de nacre. -- L'Apocalypse. -- Deux barres de fer rouge. -- Les poulpes! -- Le serpent qui n'a pas d'yeux. -- Gare là-dessous! -- L'abordage. -- _Tenez-vous bien!_ -- Les _nouveaux_. -- Deux ancres et un peuplier cassés. -- La princesse de la Tour-d'Auvergue. -- Le traînage. -- La guillotine. -- Cloches et lanternes. -- À MEAUX!!! -- Je veux me consoler. -- Delessert a encore raison! -- Delessert a toujours raison! -- Vive Delessert!...
Déjà le soleil avait gagné derrière nous l'horizon empourpré.
Autour et au-dessus du GÉANT, le ciel était clair encore, mais au-dessous la brume s'était épaissie,--et, à terre, quelques lumières commençaient à scintiller ça et là.
Nous étions assez haut pour ne plus percevoir qu'à peine les clameurs des villages que nous laissions derrière nous, et commencer à jouir du calme pénétrant et de ce silence particulier aux ascensions aérostatiques.
Dans un des angles de la plate-forme, à l'arrière, se tenait accoudée et muette notre voyageuse.
Je me penchai sur le bord, près d'elle, pour lui demander si elle se trouvait bien.
Mais, dès que je l'eus regardée, je ne lui demandai rien...
Elle tenait son regard fixé sur l'immense horizon où s'éteignaient dans les nuages gris les derniers feux du jour,--et ses joues étaient inondées de larmes...
Elle admirait sans doute.--Peut-être priait-elle?
Je me retirai discrètement.
--À la bonne heure! Ces larmes-là m'ont tout à fait réconcilié...
Mais je m'aperçois que j'ai oublié de vous présenter nos autres passagers. Il n'est que temps de faire l'appel.
1. La princesse de la Tour d'Auvergne.
2. (--Ici je me permets de prendre ma place hiérarchique.)
3. Mon frère Adrien, peintre, aquafortiste et photographe.--Je n'avais jamais fait une ascension sans penser à lui: nous avions depuis notre enfance le souvenir partagé de tant d'impressions communes! Celle-là manquait, la meilleure:--mon souhait le plus cher est enfin réalisé!
4. Eugène Delessert.--Voir ci-dessus--et même ci-dessous.--(Je me venge!)
5. Saint-Félix,--déjà nommé.
6. Lucien Thirion, grand garçon mélancolique, froid d'aspect, coeur chaud, magnificence de proconsul, doux comme un enfant et brave comme l'acier. Je l'ai éprouvé.
7. Le prince Eugène de Sayn Wittgenstein, jeune officier russe, attaché à l'ambassade de Munich.--Représentant de la Navigation aérienne en Russie, il a fait de grandes expériences sous les auspices de son gouvernement et publié d'intéressantes études sur la question.--Son projet, qui n'est pas du tout le nôtre, mais qui marcherait fort bien à côté, consiste, comme celui du général Meunier, et de Victor Hugo aussi, je crois,--à s'élever par l'aérostation et à profiter des courants indiqués.--Très-instruit, ferré sur l'X, sagace, spirituel, fort glaçon et roidissime. À l'antipode de tout ce que je pense:--a blasphémé devant moi l'Oncle Tom!...
8. Robert Mitchell,--une des meilleures plumes du _Constitutionnel_, qu'il s'agisse d'économie politique, de littérature pure ou de critique d'art: un journaliste pour de vrai.--Signe particulier: beau-frère de Jacques Offenbach.
9. Piallat, cravate blanche et lunettes d'or, comme M. Polydore Millaud; chimiste et photographe.--Le seul défaut qu'on lui sache est de n'avoir jamais pu faire accorder sa voix; avoue ingénument d'ailleurs, qu'il a été chassé de tous les orphéons.--_Piallat_,--d'où vient _piailler_.--c'est clair!
10. Yon, maître cordier, fournisseur des théâtres, etc., homme sérieux et modeste. Fou d'aérostation; est toujours prêt à lâcher pour une ascension l'établissement considérable qu'il dirige de père en fils, et qui fait au reste d'assez belles affaires pour se passer quelquefois de lui.--N'a pas craint de monter sur la machine à vapeur avec laquelle M. Giffard tenta son terrible et fol essai de direction des ballons.
Personnages muets:
11. M. de S.
12 et 13. Les deux frères Godard, aéronautes de l'Hippodrome.
Mais ne perdons plus de temps, car il s'agit de dîner ou plutôt de souper--bien vite, vu l'approche imminente de la nuit.
Déjà Saint-Félix a l'obligeance de s'occuper phalanstériennement, à fond de cale, de ce soin,--mais, bien entendu, sous la haute direction de Delessert, qui, penché sur l'écoutille de notre plancher d'osier, reçoit les innombrables nourritures et autres vaisselles que lui transmet au haut de l'échelle la main providentielle de Saint-Félix.
Il faut attendre que tout soit bien correct et selon le rite.--Delessert n'accorderait pas, avant le moment fixé par lui, une bouchée de pain à un naufragé de _la Méduse!_
Enfin tout est prêt: assiettes, couverts, serviettes, rien ne manque. Delessert radieux,--mais en dedans, toujours!...--donne le signal et préside à la distribution.
Chacun mange du meilleur appétit. Le jambon, la volaille, le dessert paraissent et disparaissent. Les vins de Bordeaux et de Champagne remplissent les verres.
(--Ah! si l'homme aux «victuailles» était là!...)
Le pont de notre nacelle, silencieux tout à l'heure, s'est animé.--Chacun communique ses impressions à ses voisins.
Je pense à nos compagnons les pigeons, appendus dans leur cage longue en dehors du bordage.--Ils doivent dîner aussi.
J'ouvre la cage, sachant bien qu'il n'y a pas de danger qu'ils s'envolent.
Transporté artificiellement à quelques centaines de mètres de hauteur, l'oiseau, comme je l'ai dit, n'a garde de s'élancer, sentant bien que l'air manque de la densité nécessaire pour le soutenir.--Si vous jetez un oiseau hors de la nacelle équilibrée, c'est-à-dire lorsqu'elle ne monte ni ne descend, l'oiseau effaré précipite son battement d'ailes pour regagner le bord:--si c'est pendant l'ascension proprement dite, l'oiseau tombe comme plomb ou tourbillonne--jusqu'à ce qu'il ait atteint, dans sa chute, la couche plus dense où il peut se mouvoir.
En effet, les deux ou trois pauvres bêles que j'ai prises au hasard et que j'ai déposées sur le bord de la nacelle, semblent frappées d'une sorte de terreur vertigineuse et elles se jettent en voletant gauchement vers le centre de notre groupe, par les verres et les assiettes, jusque sous nos pieds.
Il n'y a pas d'appétit de ce côté-là assurément, et j'aurais dû réfléchir d'ailleurs que l'heure de leur dîner est passée.
Je remets les petites bêtes en cage,--et, devant ces pauvres oiseaux qui ne peuvent voler faute de trop d'air,--je me rappelle un peu cette carpe apocryphe qui suivait partout son maître, jusqu'au jour où elle se noya en voulant traverser le ruisseau.....
C'est le moment solennel où va s'ouvrir une certaine sabotière que Siraudin-Renhart m'a fait parvenir mystérieusement juste quelques minutes avant notre départ.--Qu'est-ce que nous allons trouver là-dedans?.....
--Un magnifique gâteau et une double série de glaces, vanille et fraises, toutes dressées sur les soucoupes de porcelaine de Chine, armées de cuillers en vermeil!
Hurrah pour Siraudin! Les glaces sont excellentes.--Je pense que c'est la première fois qu'on aura pris des glaces, en aussi joyeuse compagnie, à quelque quinze cents mètres de hauteur.
Delessert, qui veut nous faire apprécier sa cave, entreprend une nouvelle bouteille de Champagne.
Je pose prudemment la main sur la bouteille. Il y a bien une ou deux réclamations, côté Godard,--mais j'ai fait un signe à Delessert et un geste à Saint-Félix:--ils ont compris...
Et, pour plus de sécurité, je descends moi-même la bouteille à la cantine, dans l'ombre devenue tout à fait noire de notre fond de cale.--Je ferme la serrure et mets la clef dans ma poche.
Quand je remonte sur le pont, Delessert a déjà commencé une distribution non annoncée de mirlitons, trompettes d'un sou et crécelles.--Il avait prémédité le concert après le festin et avait fait sans dire mot provision d'instruments.
Je le supplie avec instances de remettre son concert à demain matin.--Demain matin, je m'efforcerai de trouver un autre moyen de remise...
Je tâche en vain de me rendre compte de ce besoin de tumulte, lorsqu'en ballon,--dans le calme de ces solitudes dont la tempête elle-même respecte le silence,--le moindre son est la plus agaçante des dissonances,--lorsque le plus léger bruit qui puisse troubler le recueillement et l'infinie jouissance de ce silence exquis dans lequel nous sommes comme baignés, me fait l'effet d'une profanation;--et je sens bien, à en jurer, que je n'éprouve pas seul ce besoin de calme absolu.
Mais Delessert ne se tient pas pour battu! Il discute, il proteste, il plaide, il s'agite.--Il veut bien céder, enfin;--mais cette concession faite, il cherche une autre _Idée_;--et le monstre la trouve bien vite!
--Je vais lancer cette bouteille par-dessus le bord! dit-il.
--Le règlement défend aux passagers de délester le bord de quoi que ce soit.
--Mais elle est vide?
--Vide ou non, tu ne dois rien jeter.--Tu ne te rends donc pas compte, malheureux! que ta bouteille lancée doit arriver à terre et que, sous ces nuages, à la place où elle tombera,--il peut se trouver quelqu'un?...
--Oh!--me répond-il vaguement et comme absorbé dans son idée fixe,--_dans un chapeau, ça ne s'entendrait pas_...
On éclate de rire.--Je me fâche un peu, et c'est comme capitaine--(!....)--que je me décide à défendre absolument à Delessert de jeter la moindre bouteille,--même dans un chapeau.
Il veut bien ne pas répliquer.--Mais qui sait ce qu'il médite encore!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant le soleil nous a depuis longtemps quittés.--Nos regards l'ont suivi derrière les nuages sombres de l'horizon, qu'il teignait de pourpre à leurs contours. Ses derniers rayons ont été pour nous,--et tout s'est éteint dans une demi-nuit transparente et bleuâtre.....
Des brouillards gris de perle nous envahissent soudain.--Nous regardons autour, au-dessus de nous... Tout a disparu,--et, noyé dans la brume, le ballon n'est lui-même plus visible à nos yeux.
Nous ne voyons plus rien--que les câbles qui nous suspendent et qui, dès la hauteur de nos têtes, disparaissent et se perdent, estompés dans le vague...
Notre maison d'osier vague seule au milieu de l'abîme...
C'est l'époque du mois où la lune est faible. La nuit sera longue. Le froid commence déjà à se faire sentir.--Quel malheur que nous n'ayons pu choisir une de ces belles nuits de Juillet ou de Juin, nuits propices et tièdes, où, entre deux soleils, l'ombre argentée,--comme un entr'acte intelligemment rempli,--semble n'entourer le voyageur aérien que pour le reposer des merveilles du grand spectacle par un autre spectacle différent et plus tranquille!
Chacun sur la plate-forme s'installe, se couvre et se casemate du mieux qu'il peut. Personne n'a eu l'idée de descendre à fond de cale pour profiter des petits lits.--On ne veut rien perdre, même de ce qu'on ne voit pas.
Je me rappelle que la princesse, qui ne dit rien, est partie en habits de ville et non de voyage. Je dispose autour d'elle manteaux et couvertures.
Et je fais bien, car avec l'obscurité, le froid augmente, et nous aurons besoin d'être bien couverts tout à l'heure.
Où sommes-nous?--Bien fin qui pourrait le savoir,--et qu'importe!
Mais mon indifférence sur la question _ubi_ n'est pas du tout partagée par les deux Godard, et ils n'hésitent pas à émettre un doute très-inquiétant pour eux. «--Il fait nuit; nous ignorons quel vent nous pousse, nous n'avons pas de loch aérien pour nous dire le chemin déjà parcouru;--nous avons eu deux fois pour une, depuis Paris, le temps d'atteindre les côtes.»
Écarquillant leurs yeux braqués sur les noires profondeurs de l'horizon, nos deux Godard parlent de--_la Mer!_...
Je l'avais oublié, et je me le rappelle à cette heure, Jules et Louis Godard se sont un peu noyés chacun une ou deux fois, et, notez bien! sans savoir nager, tombant en parachute ou de leur ballon épuisé, au hasard, dans la Seine ou l'Oise.
Turenne ou le maréchal de Saxe auraient gardé pour moins que cela rancune éternelle à l'eau. Je me souviens encore du trouble très-peu dissimulé de Jules tombant, de compagnie avec moi il y a trois ou quatre ans à peu près, sur la Seine, à Billancourt.
Quant à l'autre, le Louis,--il a une telle antipathie pour l'eau qu'il ne veut même pas regarder une carafe....
Du courage, au moins professionnel, d'hommes qui exercent ce métier-là, il y aurait, jusqu'à présent, mauvais grâce à douter;--et lorsque Jules, qui n'est jamais plus heureux que pendu au trapèze sous le ballon où vogue paisiblement son frère, vient avouer qu'il a peur de quelque chose au monde,--il y a dans cet aveu comme une espèce de coquetterie.
Mais je m'occupe, pour moi, fort peu de la mer, à laquelle je ne me serais guère avisé de penser à cette heure-là. Quelque possible que soit l'éventualité si redoutée des Godard, cette crainte me semble plus qu'intempestive:--inutile.
Je fais observer que nous sommes partis de Paris avec plein vent d'Ouest, et qu'il n'est pas probable que le vent ait changé du tout au tout, etc.
--Et puis il ne s'agit pas de tout cela!--Quand nous serons sur la mer, alors,--nous le verrons bien.
Et en attendant,--marchons!
Nous marchons donc.
Montons-nous, descendons-nous?--Je l'ignore et m'en soucie peu, me reposant, pour tous les soins de notre conduite, sur Louis Godard. Je le vois d'ailleurs tout à la manoeuvre, plus qu'attentif, sérieux,--et à côté de lui, son frère Jules et Yon, les sacs de lest en mains sur le bord de notre plate-forme.
Je n'avais pu ne pas remarquer que, depuis notre départ, notre chef d'équipe et ses deux aides avaient vidé du lest presque sans interruption. Mais je n'avais même pas eu l'idée de tirer de là la moindre conséquence,--tant j'étais tranquille!...
Nous apprendrons plus tard ce qui motivait cette dépense continue...
Pour le moment, je sais que nous sommes assez riches de ce côté pour faire même des folies, et nous montrer plus que prodigues,--magnifiques!
Et quant à perdre mon attention à toute autre chose qu'aux spectacles successifs et absorbants de ma première ascension nocturne, pourquoi faire?--Je me compte bien gardé, puisque je paye pour cela.
Quels spectacles!... et quelle diversité infinie d'aspects et d'impressions par cette unité sombre! Quelle suite de pages invraisemblables et magiques!--Mais il faudrait écrire ces pages avec la plume de Sand, et même les faire saupoudrer par Gautier.
Nous montions, perçant dans son épaisseur horrible une croûte brumeuse tellement compacte, qu'il semblait qu'avec une lame on eût pu y tailler des formes.
Nous ne voyions pas, puisque nous étions dans la nuit sans réverbération, sans lune,--nuit noire et comme matelassée;--et pourtant nous pouvions percevoir des différences dans la tonalité réciproque de ces opacités.
Il y avait toute la gamme du noir:--des couches une fois noires,--deux fois noires,--dix fois noires,--cent fois noires... Dans les couches les moins sombres, le noir était parfois bleuâtre.--D'autres couches, plus sinistres, étaient comme sales et bourbeuses: Dante avait bien vu.
Nous montions toujours au travers de ces horreurs, silencieux tous,--Delessert lui-même!
L'eau ruisselait sur nos visages, nos mains, nos vêtements, les cordages, le bord de notre plate-forme.
Ce n'étaient pas des gouttes comme sous la pluie, ni des flaques comme sous les vasques,--et pourtant nous étions inondés comme sous une cascade par cette buée pénétrante, lourde.....--Nous traversions la pleine fabrique des averses......
Les nuées épaisses que l'aérostat entr'ouvrait pour se frayer passage se rejoignaient sous lui.
Un instant je crus sentir se briser contre mes joues la finesse infinie et friable de milliers de pointes d'aiguilles, cristallisations flottantes:--il me semblait passer à travers les frissons d'un immense sorbet d'encre...
Nous montions toujours, trop absorbés pour ne pas oublier toute notion de l'heure, toute préoccupation de notre altitude;--pleins de stupeur,--hagards,--interrogeant les profondeurs de ces ombres formidables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout à coup, à ma gauche, le prince de Wittgenstein s'écrie à mi-voix:
--Le ballon! monsieur, regardez le ballon!
Je lève les yeux, nos compagnons aussi...
Ô splendeurs!...--Je vois le globe que je cherchais en vain tout à l'heure: mais ce globe n'est plus le même!--Je le vois,--tout d'argent,--baigné dans une lueur phosphorescente d'apothéose...--Le filet, les cordages sont d'argent... d'argent le cercle,--et d'argent battant neuf, brillant, palpitant comme du mercure...--Aux cordages sont restés accrochés des spumes floconneux de nuages...
Devant nous, dans une mer de nacre et d'opale, deux bandes lumineuses superposées:--au-dessous, d'ocre rouge,--au-dessus, de mine orange,--flamboyantes, aveuglantes. Toutes deux, inégales dans leur parallélisme, semblent pouvoir s'embrasser entre les deux bras...--À quelle distance de nous sont-elles? Vais-je les toucher de la main, ou des immensités de lieues m'en séparent-elles?.....
Plus de plan, pas un soupçon de perspective, baignés que nous sommes dans ces lueurs limbiques, dans ces indicibles et confuses clartés!
Une Transfiguration polaire!
--L'Apocalypse!!!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au-dessous de nous, autour de nous et de niveau, des épaisseurs effrayantes de nuages énormes, noirs, bleutés d'argent pâle à leurs crêtes déchiquetées et sur leurs dos puissants.--Ils semblent opaques et solides comme les nuages Olympiens,--et l'envie vient d'y poser le pied... Ils ondulent en houle vivante avec d'inquiétantes lenteurs, s'envahissent mollement, se font place,--ou disparaissent sous d'autres qui les surmontent en rampant...
On dirait ces rêves où les poulpes gigantesques, inconnus à l'homme qui n'a jamais pénétré les insondables profondeurs qu'ils habitent, se traînent et s'enlacent dans des enchaînements sans fin...
Mais l'immensité diaphane de notre globe jette son dernier éclair,--et nous nous enfonçons dans ce chaos de formes effroyables.....
Les monstres semblent vouloir monter vers nous, nous envahir, nous engloutir dans leurs sombres enlacements...
De l'un deux, à ma droite,--pareil à un bras vivant, contourné et énervé dans un alanguissement plein de menace,--se dresse et se tord une crête dentelée comme une flèche d'ogive,--hésitante,--semblant tâter sa route ainsi que fuit le serpent qui n'a pas d'yeux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La Vision a disparu... Aux clartés d'un instant ont succédé les ténèbres premières.--Nous nous replongeons dans les noires densités...
Chargé, en tout l'ensemble de sa manoeuvre, du poids de l'eau qu'il a entraînée dans le jet de son essor, le ballon redescend vers le précipice obscur avec une telle rapidité, que,--des sacs de lest que vident avec précipitation, coup sur coup, par-dessus le bord, les deux Godard et Yon,--la terre et les cailloux, dépassés dans leur chute, retombent sur nos têtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais j'entends près de moi des voix, des exclamations...--Mes compagnons parlent, s'agitent en tumulte.--Des feux, que l'on aperçoit bien loin au-dessous de nous, se rapprochent avec une terrible rapidité...
Nous arrivons à terre,--et il est certain que c'est beaucoup plus vite que nous n'en sommes partis...
--TENEZ-VOUS BIEN!--crions-nous, pour les _nouveaux_ surtout:--TENEZ-VOUS BIEN!!!...
Tout à coup nous éprouvons une effroyable secousse, accompagnée de formidables craquements...
La nacelle a touché!
La première ancre, de disproportions absurdes avec la force de noire aérostat, est à peine lancée par-dessus le bord, quelle se rompt à première prise avec une nouvelle secousse si violente que notre maison d'osier semble s'effrondrer, et que toutes les mains cramponnées aux câbles de cercle lâchent prise...--Du premier choc, en se brisant elle-même, notre ancre a cassé au pied et à moitié déraciné un grand peuplier.
De ceci, nous ne savons encore qu'une chose,--c'est qu'il faut jeter bien vite la seconde ancre,--et nous rattraper non moins promptement aux cordes.
Notre pont s'est trouvé un instant dans une confusion indicible: j'ai senti dans le noir (--c'est ce noir qui m'inquiète!)--rouler près de moi un corps...
Je prends la princesse entre mes bras, j'applique ses deux mains contre deux câbles, et, par-dessus elle, je saisis ces mêmes câbles:
--N'ayez pas de crainte, madame!
--Mon Dieu! monsieur, me répond comme dans son salon la plus tranquille voix du monde,--que d'excuses j'ai à vous faire pour tous les embarras que je vous cause!
Ce qui me préoccupe, c'est ce diable de noir!
De jour, on se tire de tout;--mais la nuit!...
Nous attendons la troisième secousse...
--TENEZ-VOUS BIEN!--TENEZ-VOUS BIEN!!!...
Ouff!!!... c'est reçu!--Notre seconde ancre, aussi faible que la première, vient de se briser,--et nous _traînons_...
C'est le vrai coup dur:--contre quoi, maisons, troncs d'arbres, allons-nous être lancés?...
Heureusement il n'y a pas de vent!--La soupape, toujours bien ouverte, fonctionne en toute liberté, car son jeu n'est plus contrarié par le délest de tout à l'heure.--Si peu de courant qu'il y ait pourtant, cette masse de gaz, qui ne se perd pas assez vite, le suit: notre nacelle, tantôt droite, tantôt sur le côté, racle un instant le sol que nous ne voyons pas.--Étreignant plus énergiquement que jamais nos cordages, nous nous trouvons,--selon que la nacelle est d'aplomb ou couchée,--tantôt droits sur nos pieds posés, tantôt appendus par la force de nos poignets.
Mais l'aérostat perd sensiblement ses forces.--L'instant approche où le poids qu'il soulève, à vrai dire, plutôt qu'il ne le traîne, va devenir trop lourd pour lui et le forcer à s'arrêter...
C'est à peu près fait!--Notre nacelle, couchée sur le flanc, reste presque immobile.
--Que personne ne quitte sa place pour mettre pied à terre!...
Tout le monde obéit.--Je laisse à elle-même notre voyageuse, et, me suspendant aux cordes obliques, je quitte avec Jules l'osier de la nacelle pour nous diriger vers le cercle, puis vers le filet.
Pour prévenir tout caprice d'une bourrasque possible, et pour en finir,--puisqu'il parait qu'il faut en finir,--il s'agit de presser à l'aide du filet et de dégonfler le ballon.
Avançant avec précaution sous les mailles de l'immense réseau, ne lâchant d'une main que lorsque nous tenons bon de l'autre, nous nous engageons sous la masse agitée,--tantôt soulevés à plusieurs mètres,--tantôt refoulés et roulés contre terre sous les ondulations du ballon. Ces alternatives se succèdent avec une rapidité de caprice qui laisse tout juste le temps de bien prendre garde et de se tapir, au moment précis, contre le sol labouré, en tout dégagement du réseau. La partie engagée là est sérieuse,--et je ne donnerais pas grand'chose du cou qui se trouverait une fois harponné sous la guillotine d'une de ces mailles, quand le ballon, trop vaillant encore, se redresse...
Enfin le GÉANT a exhalé sa colère avec son âme, et, trop dégonflé pour que ses derniers soupirs soient désormais à craindre, il gît de son long dans le champ...
Nos passagers,--moulus de fatigue,--quittent la nacelle. Mon frère a le genou foulé: ce n'est rien!--Nous sonnons nos deux cloches et nous allumons nos lanternes de voitures, dont l'éclatante lumière,--réverbérée par le métal et décuplée par la glace concave,--nous est fort utile en ce moment.--Gloire à Delessert, à qui nous devons ces lanternes!
--Comment! il n'est que neuf heures et demie!...
Des paysans arrivent dans l'ombre...
--Où sommes-nous?
--Vous êtes à Barcy, à deux pas du grand marais.--Si vous étiez tombés là, vous y seriez pour longtemps!
Quelle est la ville la plus proche?
MEAUX!!!
Quel coup d'assommoir!
Tant de combinaisons, tant de préparatifs, tant de peines, tant de fracas,--et jusqu'à un plaidoyer contre l'Atlantique!--pour tomber à...--Meaux!!!...
J'entends d'ici les petits journaux ressusciter le fameux Maire pour nous recevoir...
--Et pourquoi sommes-nous descendus ici? dis-je à L. Godard.
Il me parle--confusément--de la manoeuvre, de la soupape, que sais-je?--et surtout il ne se presse pas de me dire que nous ne sommes pas descendus, mais tombés...
Je tâche de me consoler, ne pouvant mieux faire.
En somme, la grosse affaire était pour moi de ne pas éclater avant de partir,--et même après être parti.--D'autre part, j'ai réussi à enlever le plus considérable,--et de beaucoup,--de tous les ballons connus dans les annales de l'aérostation.--Pour le reste, j'ai fait de mon mieux en ce qui était de moi.
Et, au surplus, nous recommencerons dimanche prochain,--pour de vrai, cette fois!
Je sais bien qu'avec sa double enveloppe et la quantité de lest que sa capacité lui permet d'emporter, le Géant peut tenir campagne six, sept, huit jours et autant de nuits,--plus qu'il ne faut, avec un bon vent, pour aller en Chine!
C'est égal...--c'est dur!!!...
Nous avons installé un campement provisoire.
Deux de nos compagnons, l'arme au bras, montent la garde autour du ballon.
Les autres vident les flancs de la nacelle de tout ce qu'elle contient,--la plus étrange des salades pour le quart d'heure!--et amoncellent en un tas ces objets multiples et divers, dont quelques-uns n'ont plus de forme ni de nom.
Les paysans, de plus en plus nombreux, nous entourent.
Un coup de feu tiré à mon oreille me fait soubresauter...
Encore Delessert!...
--Par distraction, dit-il, il a laissé échapper un coup de son revolver...
Eh bien! c'est moi qui avais tort, et mon brave Delessert était sage et prudent une fois de plus.--Quand il racontait le lendemain à un Maire des environs le petit avis de précaution qu'il avait cru bon de donner aux indigènes qui nous arrivaient de toutes parts dans les ténèbres,--le digne Maire devint rêveur, et lui dit:
--Vous pouviez bien avoir raison!...
Enfin on nous vient avertir que la voiture que j'avais demandée aux premiers arrivants est prête.
Il serait plus qu'inutile que tout notre monde, y compris une femme, passât la nuit à la belle étoile. Il faut apporter au plus tôt de nos nouvelles à ceux qui les attendent,--et il faut aussi prévenir autant que possible l'opinion quant au lieu de notre descente.
Je m'adresse encore à L. Godard, ne me rendant pas du tout compte du pourquoi de cette diable de descente,--mais pressentant trop bien dès lors ce qui doit en résulter....
--Qu'ai-je à dire? On va se moquer de nous!
Il me répond--en bégayant double, comme lorsqu'il veut prendre le temps de choisir ce qu'il veut dire,--et il accuse la corde de soupape de lui avoir échappé...
--J'arrangerai cela le moins bêtement possible, lui dis-je en soupirant.--Avez-vous de l'argent? Faut-il vous en laisser?
--Merci.
--À demain donc, à Paris!
Et donnant la main à madame de la Tour d'Auvergne, qui d'un bout à l'autre ne s'est point démentie et a été brave comme un homme--brave!--je la fais monter et l'installe dans la paille assez stricte d'un chariot Mérovingien,--sur lequel je prends place avec mon frère, Thirion, Mittchell et le prince de Wittgenstein.
Les cahots, jusqu'à Meaux, je ne les ai pas comptés!...
Nous soupons--gaiement, tout de même!--_quoique à MEAUX!_--en attendant l'heure du chemin de fer,--et au milieu de la nuit, nous avons au moins, comme fiche de consolation, le plaisir d'embrasser à Paris ceux qui ne nous attendaient pas aussitôt.
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On s'est enfin expliqué, au déballage et au recollement, comment nous avions pu monter un instant à une telle hauteur, que nous avions retrouvé sur cet hémisphère--le 4 octobre, à huit heures et demie sonnées--le soleil!!! Je dis le soleil, car si ce n'était lui, qui nous avait procuré ce merveilleux spectacle que pas un de nous, vécût-il mille ans, n'oubliera?--Et le premier savant venu résoudra avec facilité le problème de notre altitude à ce moment-là.
--IL MANQUAIT À L'APPEL DEUX BOUTEILLES ET DEUX CHAPEAUX...
Mais c'était si beau!!!
--Décidément, vive Delessert!--quand même!...