XXI
LE TRAINAGE EN HANOVRE
Comme pour ajouter encore à la vitesse de cette course forcenée, la partie inférieure du ballon déjà vide et flasque,--un tiers à peu près,--que l'appendice brisé ne retient plus, s'est appliquée contre la partie pleine et fait voile.
Les chocs se multiplient, se pressent, à ne plus les compter.--Comme dans les ricochets sans fin de la balle élastique, que réveille et renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit à des hauteurs alternées, depuis cinq et dix mètres jusqu'à trente, quarante, cinquante peut-être...--Par une fatale imprévoyance, elle s'est trouvée, dès le principe, inégalement chargée; tout le lest vivant de notre équipage, sans pratique et sans conseil, s'étant porté machinalement d'un seul côté,--et elle retombe toujours, inflexiblement et sans aucune déviation rotatoire, sur la paroi qui nous supporte tous.--Tous les coups donc, directement et jusqu'à la fin, nous les essuierons.
Quelle rapidité vertigineuse! Quelle succession de chocs pressés, haletants, crépitants comme grêle! Quelle contention de muscles, d'attention et de volonté!...--Car la moindre défaillance, l'inadvertance d'une seconde,--la tête tournée seulement!--et, lancé dans l'espace, vous êtes brisé!
Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, désarticule nos épaules;--chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres, victimes et bourreaux réciproques...
Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me semble que chacun de ces horribles ébranlements est le dernier que j'aurai pu soutenir...--Mais c'est aussi la pauvre créature--que j'étreins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle soudés comme du fer aux câbles de cercle,--c'est elle aussi qui ravive à chaque affaissement la source de ma force déjà vingt fois épuisée.
À ce regard doux et profond du pauvre être broyé, mais résigné toujours et muet, à cette suprême et fervente communion de nos deux âmes,--je sens bien que la vie même de celle-ci est ma vie, et que ma mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;--et cette mort, à mon tour, je la défie de nous séparer, car elle n'a que le droit de nous prendre ensemble!
Mais nous sommes bien condamnés!
Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous pourrions nous raccrocher, à la rigueur, encore à cette maigre chance de salut et soutenir--peut-être!--l'interminable série de ces cahots forcenés, jusqu'au moment où,--notre force ascensionnelle enfin épuisée,--le GÉANT s'arrêterait.
Mais l'inexorable fatalité n'aura pas voulu nous laisser même l'invraisemblable éventualité de ce recours en grâce.
Trouble d'esprit, défaillance de main, accident fortuit,--par une cause inexpliquée encore,--la corde elle-même de cette soupape n'est plus entre les mains de nos conducteurs...
ELLE LEUR A ÉCHAPPÉ!--et elle fouette l'air au-dessus du cercle...
Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en bonds,--jusqu'à l'instant dernier...
Mais--pourquoi donc souffrir toutes ces morts?--Et n'y a-t-il bien aucun moyen de s'y soustraire?
Puisque le vent est si terrible,--puisque nos ancres sont perdues,--puisque nous n'avons même plus cette chétive ressource de notre soupape dérisoire,--puisque cette terre irritée ne veut pas décidément de nous et nous repousse avec tant de violence,--pourquoi ne pas regagner,--tout simplement, tout bonnement,--ce domaine de l'air qui est nôtre, bienveillant et hospitalier toujours, où l'ouragan lui-même nous caresse?...
Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va être broyé tout à l'heure, et nous avec lui, quelques pincées de ce lest dont il nous reste ces vingt sacs encore,--vingt fois, quarante fois plus qu'il n'en faut pour remonter--_chez nous_--en paix?
Pourquoi ne pas nous dire que cette bourrasque n'est que passagère peut-être[7], que rien au monde ne nous force à prendre terre, et que, si nous remontons, nous n'avons plus qu'à choisir soit aujourd'hui, soit demain, soit après-demain même,--le GÉANT, avec sa double enveloppe, a la vie longue!--l'heure calme et tout à fait clémente, cette heure de la tombée du jour, par exemple, si propice d'ordinaire et comme réservée à l'aérostation?
[Note 7: Et, en effet, nous tombâmes tout juste pendant les deux seules heures de vent qu'il fit dans cette journée...]
Que pouvons-nous donc perdre,--dans cette revanche de Meaux,--à prolonger encore ce déjà long voyage et à inscrire une trajectoire tout à fait inouïe dans nos fastes aérostatiques!
Et enfin,--quoi qu'il arrive!--quel risque courons-nous de trouver pis que ce qui est devant nous,--pis que cet atterrage meurtrier, implacable?...
Pourquoi!!!......
· · ·
--Mais,--va-t-on peut-être me dire,--après les ascensions que je compte déjà derrière moi et avec ma pratique acquise dans ce métier si facile et banal, j'aurais dû, moi, suppléer ici à ce qui faisait défaut et agir intelligemment à la place de qui n'agissait pas
Et on aura raison,--le fait étant là!
Je réponds que, payant pour cela un homme dont c'était le métier et l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse à m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait été déjà assez pénible d'intervenir virtuellement la nuit précédente,--dans tel cas à l'avance prévu par moi,--et on ne peut raisonnablement tenir un revolver braqué en permanence sur la figure d'un compagnon de route.
En plein et beau jour,--avec les énormes ressources de force ascensionnelle ou de lest, c'est tout un, à notre disposition,--le moindre accident devait me paraître et était cent fois impossible. Je n'avais pu croire à une descente volontaire que seulement alors que je m'étais vu à quelques dizaines de mètres du sol, et j'avais eu, sur le coup, un soin particulier et immédiat, une préoccupation trop absorbante,--on voudra peut-être bien l'admettre--pour chercher dans mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts désespérés d'une préservation plus que personnelle, suffisante et au delà.
J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que le péril d'_une seule_ m'empêcha de songer au salut de tous, même dont elle!--et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus insupposable des catastrophes,--entre ces terribles chocs,--une grêle! qui ne permettaient même pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma paresse d'esprit à ce moment sans doute, le temps de chercher à placer une critique contre mon aéronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose parler après cela encore de l'irrésistible absorption, de l'ivresse du _spectacle_, seule suffisante à paralyser, à engourdir toute volonté d'action...
À plus fort je passe en toute humilité la main.
Mais à la condition que je le verrai tenir la partie...
· · ·
Si c'était de nuit, nos destinées seraient déjà décidées. Nulle force humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, même quelques minutes, avec cette exaspération de muscles, cet éréthisme de volonté.
Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le recevoir; nous pouvons prendre, juste à temps, avec la respiration, notre élan de résistance, et, entre deux chocs,--ne fût-ce que pendant une seconde,--distendre nos nerfs contractés, nos mains et nos avant-bras roidis aux câbles de salut.
Mais de ces intermittences mêmes qui ne nous démontrent, ne nous affirment que mieux notre fin prochaine, irrévocable,--combien avons-nous de temps, plus qu'épuisés déjà que nous sommes, à pouvoir accepter le dérisoire bienfait?
Chance de recours en grâce, ou plutôt raffinement d'infernale cruauté,--il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre supplice.
Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'éloigne.--Sur la terre qui lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la haie, de l'arbre; par l'élévation de la hutte, de la cabane, de la maison: tout ce qui, en se résumant, constituerait, à ce moment, pour nous,--l'_obstacle vertical_.
Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dévorons, steppes arides, marais, tourbières, bruyères à perte de vue. Pas de trace de la vie humaine dans ces sites désolés, dans l'ensemble uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...
(--Dans cette Brie fertile, où l'homme se dispute la place, à Meaux et de nuit,--avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le temps de compter dix secondes!...)
La rapidité de notre projection ne permet à nos yeux que d'en saisir quelques épisodes.
De bien loin en bien loin, un arbre isolé, perdu, accourt sur nous,--rapide comme l'éclair...
Nous venons de le briser comme un fétu, et nous n'en avons même pas tressailli...
Deux chevaux épouvantés, les naseaux en terre, la crinière au vent, s'efforcent ventre à terre de fuir devant nous.
Mais nous brûlons les distances.--Ils sont déjà bien loin derrière...
Un parc de moutons éperdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos bonds,--comme un rêve...
Mais voici le danger,--le vrai danger!
À ce moment où, harassés déjà, nos compagnons doivent ressentir comme moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent mes articulations,--nous apercevons devant nous, menaçante en haut de son remblai, perpendiculaire à notre course, une locomotive en marche traînant son tender et deux wagons...
Quelques tours de roue de plus,--et tout est bien fini!--car une fatalité géométrique veut que nous nous précipitions avec elle, par une coïncidence infernale de temps et de lieu, juste sur le même sommet d'angle!
Que va-t-il arriver?
Précipités dans notre vol d'ouragan, nous allons soulever du coup et renverser la lente machine et ce qu'elle traîne,--ceci ne fait pas l'ombre d'un doute[8]!--mais nous sommes broyés!...
[Note 8: Je vois d'ici plus d'un lecteur s'arrêter court pour sourire,--s'indigner peut-être à ce qui pourra lui paraître la plus impertinente des exagérations:--un simple panier d'osier, soulever de terre et bousculer une locomotive, avec son tender et deux wagons!
Je crois devoir prier à l'avance ce lecteur de se renseigner sur les miracles de ce phénomène qui s'appelle la _vitesse acquise_. Quand il aura vu une chandelle de suif, au sortir d'un canon de fusil, percer une porte de chêne d'un pouce d'épaisseur, quand il se sera fait montrer les deux énormes barreaux de cette grille de parc écartés, tordus par le furieux passage d'un cavalier emporté par son cheval, restés saufs tous deux, ainsi que le constate la très-historique _légende du Cheval de Rambouillet_,--ce lecteur incrédule pourra alors calculer par chevaux-vapeur la force propulsive de notre ensemble pesant trois mille kilos, lancés par le vent de 15 lieues à l'heure dont nous jouissions,--et non pas de =60= lieues à l'heure, comme tous les journaux l'ont imprimé deux fois alors--le maximum reconnu Grand Ouragan, Tempête, ne dépassant pas 35.
Et quand il aura fait vérifier ses chiffres, pour certitude complète, il fera bien de les communiquer à tous les «_directeurs de ballons_»--qui en ont bien besoin.]
Quelques mètres à peine nous séparent de l'ennemi...
De nos poitrines s'échappe un cri,--un seul!--mais quel cri!...
Il a été entendu!
Le sifflet de la locomotive nous répond...--Elle a ralenti sa marche: elle s'arrête, comme semblant hésiter...--et recule enfin, tout juste à temps pour nous livrer passage...
--et le mécanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras tendu...
_Gare aux fils!!!..._
Les voici en effet sur nous, ceux-là que nous n'avions pas aperçus, les quatre fils du télégraphe électrique,--quatre guillotines!...
Nous avons baissé nos têtes...--Heureusement nous nous trouvons raser bas, à ce moment précis.--C'est sur le cercle et ses gabillots inférieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos câbles seulement ont porté sur ces rasoirs...
--et nous entraînons ces câbles pendants derrière nous,--comme la queue d'une comète échevelée,--avec les tringles télégraphiques sans fin et les poteaux déracinés qui les soutenaient tout à l'heure...
Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces bonds?
Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape! Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon eût au moins eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrière!
Si, au moins encore, elle était à sa place désignée, la prudente échelle de cordes,--notre vie peut-être en ce moment!--que Delessert avait préparée, mais qui, dédaignée par Louis Godard comme nouveauté superflue, gît pour l'heure à fond de cale... comme à cent lieues de nous!
Vain regret! Fouettant de ses zigzags,--bien au-dessus de nos têtes et comme pour l'exciter encore,--la bourrasque trop lente à son gré contre ces téméraires qui ont appelé la mort,--la damnée corde semble se rire de nous...
--JULES!...--MONTE SUR LE CERCLE!...--s'écrie Louis.
Le jeune homme lève les yeux,--et sa tête se baisse avec découragement.
--Impossible!... a-t-il répondu d'une voix étranglée.
Trop impossible, en effet, même à la souplesse exercée de ce gymnaste de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas déjà hors de service comme les nôtres,--comment trouverait-il, entre ces bonds dévergondés, les quelques secondes de calme à peu près parfait pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous séparent du cercle...
Pourtant c'est là, là seulement pour tous, que peut s'entrevoir une lueur de salut...
--MONTE!!! dit l'aîné.
Obéissant, il tente--et d'un choc, retombe haletant sur notre plate-forme oblique...
--MONTE!!!
--Je ne pourrai jamais!--dit l'autre avec désespoir...--je suis trop las!...
Il essaye encore pourtant...--et retombe encore...
C'était trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre destin à tous n'est-il donc pas décidé? Est-il une puissance humaine qui puisse nous arracher à l'arrêt prononcé? N'en avons-nous pas pris notre parti, tous tant que nous sommes là?--Pourquoi donc séparer et dépêcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dévouement que vous lui imposez, c'est le sacrifice!...--un sacrifice plus qu'inutile, inique!...
--MONTE!!!...--dit l'aîné encore. MONTE!!!...
Deux voix--que je connais--s'élèvent:
--Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!
--Ne montez pas, monsieur!...
Thirion,--j'en étais sûr--a eu la même pensée,--car il parle de décharger son revolver dans le ballon.
Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chétives sur cette immensité?--Et puis le temps,--le temps seulement de tirer l'arme de sa poche!...--lorsque nos deux poignets ensemble ne suffisent même pas à nous retenir?...--Quant au risque d'inflammation du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative, à l'heure qu'il est, n'offre guère d'intérêt...
Pour la troisième fois, le jeune homme est en l'air... Sur les épaules d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empêchés, qui sont parvenus à se rapprocher sous lui,--l'échelle vivante se tasse et se relève,--il se hisse rapidement au cordage tendu...--il monte...--un dernier effort, encore!...
Il y est!!!
--Nos poitrines se dégagent...
Bientôt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe à son frère et à Yon au-dessous de lui.--La voici, enfin! arrêtée et tendue!...
Mais combien de temps prendra le dégagement de notre gaz par l'issue relativement microscopique qui lui est seule réservée?
D'ici là, nos forces épuisées tiendront-elles?--Désarticulés, rompus, écrasés dès les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de la surexcitation désespérée qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos muscles surmenés semblent se demander si la vie vaut réellement tant d'efforts et de tortures,--marchandant, comme s'ils étaient des intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,--lorsque nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller à l'apathique et homicide indifférence de la lassitude?...
Et, encore--combien de temps consentira-t-elle à traîner son équipage funèbre, cette carcasse si merveilleusement solide et élastique qu'elle était hier? Ébranlée à chaque secousse jusque dans la dernière de ses mailles d'osier, heurtée contre les arbres isolés qu'il lui faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,--quand va-t-elle se résigner enfin à défaillir?...--Combien de minutes encore avons-nous à compter jusqu'à l'instant où s'effondrera sous nous le parement, déjà disloqué en partie, qui nous supporte?...
Le combat se trouve en effet maintenant de tout près engagé. De par le gaz qui commence à se perdre, notre nacelle ne s'écarte presque plus du sol, que son énorme remorqueur, le ballon, touche parfois lui-même.--Et, comme la rapidité du vent ne s'est pas démentie, tout au contraire,--il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en finir, et veuille broyer, user enfin contre les aspérités terrestres ce qui nous reste de volonté et d'espoir.
Les secousses se suivent maintenant de plus près:--ce n'est plus une grêle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout à fait sur le côté traînée, racle littéralement la terre, nous nous trouvons en contact immédiat, et nous voilà--un supplice de plus!--aveuglés, littéralement étouffés, asphyxiés, et par la poudre aride et par la boue noire des tourbières que nous écumons violemment.
Que de bruyères!... Fauchées par nous avec la rapidité d'une moissonneuse de vingt lieues à l'heure, ces millions de millions de petites capsules, séchées et durcies au soleil d'été, reviennent irritées sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse et suffocante profusion...--Que de bruyères!--Moi--je me rappelle--qui les aime tant dans mon appartement!
--Mais ici, réellement, il y en a trop!
Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus léger doute ne pouvant nous être laissé sur la fin finale de tout ceci, et forcément d'accord pour l'acceptation, il ne nous est resté, faute d'autre, qu'un parti à prendre, raisonnable et digne d'honnêtes gens:--attendre, se taire, regarder...
Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,--à la lettre!--tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redouté cent fois plus la douleur que la mort,--moi qui deviens dolent, inapprochable, insupportable pour le moindre _bobo_,--je comprends pour la première fois ce que je n'aurais jamais supposé possible:--c'est qu'on peut _s'habituer_ à tout au monde, même à ceci,--et que le supplice de la roue a été calomnié: ce devait être fort supportable.
C'est très-sérieusement que je parle.
--On rêve--!...
Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument désintéressé dans la question désormais,--je m'abandonne (--je n'ose dire après Proudhon à _la Sublime Horreur_... mais comme c'est vrai!),--je me livre tout entier, sans distraction, sans réserve, à cette dernière jouissance de _Voir_,--mieux encore, de _Contempler_...
À quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit phénomène, un rien qui m'occupe et m'intrigue.--C'est bien peu de chose, d'ailleurs, excusez-moi!--mais nous n'avons pas le choix des distractions.
Le phénomène se produit au bout d'une des cordes d'équateur du ballon qui nous remorque.--L'aérostat debout, ces cordes, utiles dans la manoeuvre, arrivent à terre,--comme, l'aérostat en l'air, elles pendent, marquant chacune un point d'une large circonférence autour de la nacelle.
Mais ici, le GÉANT qui nous remorque étant couché oblique, elles se trouvant traîner sur le sol,--et il me semble voir à l'extrémité agitée d'une de ces cordes,--un noeud, un noeud assez gros...
--Comment est-il au bout de cette corde, ce noeud inusité?--Pourquoi, quelle idée ont-ils eue d'aller faire là un noeud?...
Ce noeud me semble se rapprocher... il se rapproche...--le voici!...
Ce n'était pas un noeud; c'était un pauvre diable de lièvre, ahuri, effaré, perdant haleine à fuir plus vite que nous...
Compétition vaine!...--Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse, comme sous le doigt une cigarette,--il a roulé...
C'était bien un lièvre... en voici un autre... un autre encore!... Que de lièvres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,--si je ne courais pas plus vite encore!
Mais voici quelque chose de plus sérieux:
--Que peut être,--bien loin encore,--ce point qui s'obstine depuis un instant devant nous?
Il approche, droit devant toujours: il est rouge,--d'un rouge de sang versé,--ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde comme une sinistre menace...
Il avance vers notre oeil,--sûr comme la balle visée... le voici...--Il n'y a plus à douter.
C'est une large et haute maison!
--C'est la Mort, pour ce coup!
Eh bien!--non:--elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette maison de bourreau!...--La voilà qui se précipite sur notre gauche...
Elle est bien loin!...
Le vent s'en irrite: sa tâche devait finir là!--Et il se reprend comme d'abord à souffler par saccades. Il nous soulève et nous laisse retomber tour à tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui s'appelait la _Cale_...
Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?--Si peu que ce soit, au contraire,--il me semble que, par l'issue de notre soupape, nous avons dû lui céder déjà quelque chose de notre résistance, et commencer à le calmer, plutôt?
--Ça va mieux! Ça va bien!! disait lui-même l'aîné des Godard il n'y a qu'un instant.
--Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,--qui se ralentissait,--le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la vie!...--cette fuite semble s'exaspérer?...
Que se passe-t-il donc?...
Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...
Nous étions neuf tout à l'heure:--Où donc est le NEUVIÈME?--où le huitième?...
MISÈRE HUMAINE!!!
--Guettant entre deux chocs le moment précis,--le _point mort_--où la nacelle touche et va quitter le sol,--bien posté en tout dégagement combiné, en parfaite disposition et méditée précieusement pour saisir au vol ce point précieux, il en est UN,--UN PREMIER! qui a eu le courage de cette lâcheté:--il a déserté, il a assassiné ses compagnons pour sauver sa vie!...
Le drame était incomplet, il n'avait pas encore assez duré. Il lui fallait quelques péripéties de plus. Pourquoi s'en tenir à l'horrible?--Il y avait l'odieux encore et l'infâme!
Le lecteur, qui n'a pas besoin d'être aéronaute, se rend-il bien compte qu'--une fois notre soupape ouverte et maintenue ouverte,--chaque seconde de plus c'était un recours en grâce! De seconde en seconde--jusqu'à l'arrêt aspiré--la force homicide qui nous entraînait s'épuisait par l'issue désormais libre.
Il n'y avait plus qu'un danger:--la chute de quelque épave, neutralisant le bénéfice de la force ascensionnelle déjà perdue, en venant nous enlever de nouveau par les airs pour recommencer la lutte épuisée.--Mais nous pouvions être tranquilles de ce côté:--après tant de secousses, notre pont de nacelle s'était depuis bien longtemps débarrassé de tout lest possible.
Pour le présent, donc, la durée même du supplice nous ouvrait l'inespérable espoir.--Qu'elle se prolongeât encore quelques instants, la torture--et la vie était gagnée!
C'était alors, quand, voués ensemble par la fraternité du péril passé, quand,--après cette solennité sacrée de notre communion devant la mort, nous commencions à entrevoir une possibilité de salut,--quand nous n'avions plus que quelques minutes à attendre,--c'était alors qu'un de ces condamnés,--dans un instant gracié avec tous,--se sauvait!--et, pour se sauver, exécutait lui-même ses frères de danger,--dont une femme!
Avait-on bien raconté la _vraie_ pièce,--et le lecteur connaissait-il cet acte-là?
--Le _nom_?--le _nom_ de ce PREMIER?
Dégoût, tristesse, horreur,--honteux, comme pour mon compte de cet acte félon commis à côté de moi, chez moi,--j'ai détourné la tête, je n'ai pas voulu demander ce nom...
_Je ne veux pas le savoir_--aujourd'hui...
À quoi bon d'ailleurs!--et devant quel Tribunal, cette fois, devant quel Conseil jeter ce meurtrier? Où est ici la Législation qui s'indigne et qui venge?
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La conséquence, vous ne l'attendrez pas:--
Un cri étranglé, strident, lamentable:
--_Arrêtez!_... _Arrêtez!_...
Arrêter!--Le pauvre insensé!
C'est le malheureux Saint-Félix, faible et chétif, détaché du bord par une de ces nouvelles secousses,--et que la nacelle est en train d'écraser...
Disparu!...
Plus horrible encore, cet autre cri:
--GRÂCE!...
C'est Montgolfier, pris à son tour sous l'angle de l'énorme masse... Je ne vois que le haut de son corps,--va-t-il être en deux coupé?--et ses grands yeux noirs, épouvantablement ouverts, qui se trouvent tournés vers moi...
Vous ai-je raconté pourtant s'il est vaillant aussi et à tout décidé, cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec nous, _parce que quelqu'un avait dit autrefois_,--en 1783, plus d'un demi-siècle avant qu'il fût au monde!--_que les Montgolfiers n'étaient pas braves..._
Encore un de moins!
--Mais, de moins, combien donc sont-ils?
Notre pont est presque désert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci, auront été arrachés;--les autres seront tombés;--d'autres enfin, le _sauve-qui-peut_ une fois lâché, auront sauté d'exemple, croyant pouvoir faire,--après CE PREMIER!...
Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu'à la fin quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...
Je me croyais seul avec elle.
--Monsieur Nadar! faites sauter Madame...
C'est le Godard aîné, tapi dans un angle.--Il était donc encore là, celui-là?
Perd-il tout à fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers éraillés sous nous comme autant de pointes de herse, menaçantes aux vêtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la dernière victime de son imprudence et de son entêtement obtus?...
Mais me voilà débarrassé de ses conseils...--Si peu leste qu'il soit, il aura trouvé son embellie, lui aussi, enfin!--car il vient de déloger.
Et repart d'autant mieux notre course furibonde...
Nous voilà bien seuls, cette fois,--courant à toute volée, tous deux ensemble, vers l'éternité...
--car nous sommes rivés là, nous deux!
Et du train dont se précipite plus que jamais le ballon,--délesté, dès à présent, jusqu'au dernier,--nous ne sommes pas prêts de nous arrêter...
Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,--puisque nous pensons ensemble?...--Et de côté, ne pouvant détourner plus son corps martyrisé, elle me regarde...
Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont dû être les miens.
Debout au départ et cramponnés aux cordages, nous avions été forcés bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous nous étions tout à fait tassés, de notre long étendus,--les câbles en mains, toujours.--Mes bras, mon corps, mes jambes, la protègent.
Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais nécessaire, car, plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout à fait horizontale, traîne sur un seul et même côté, le nôtre!--Tous les objets renfermés sous nous auront dû, à force de secousses, s'entasser sur le même point.
La bande d'osier tressé qui nous servait de bordage et qui maintenant, avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,--horizontale devenue avec la nacelle,--cette bande, si élastique qu'elle soit, n'a pu faire résistance éternelle. Froissée, éraillée, rodée jusqu'à l'âme par le sol qui la lime opiniâtrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif par des chocs qui la percent et déchirent, elle a à peu près disparu, effondrée enfin sous nous,--et c'est immédiatement, directement à nos membres maintenus, pressés dorénavant, par les seuls câbles que parle l'interminable ruban de terrain qui se dévide sous nous.
Plus un accident du sol dont nous n'ayons à faire la connaissance douloureuse;--plus un choc qui nous épargne,--plus un caillou qui nous fasse grâce! Tout porte.
(--Et dire que si tous nos compagnons étaient restés là, le ballon épuisé, vaincu, cédant enfin sous le nombre, aurait eu déjà le temps, à l'heure qu'il est, de s'arrêter tout à fait dix fois pour une!...)
C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux pieds, croisés autour des deux autres pieds plus faibles, qu'arrivent,--comme sur des _ouvrages avancés_--ces premières rencontres.
Après tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis vingt fois craquer et se disjoindre,--comment tant de coups peuvent-ils tenir sur une seule place?--Mes pieds engourdis sont devenus tout à fait insensibles....
_Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible..._ (--Écoutez là l'HOMME, l'homme éternel, tenace, qui proteste, jusque dans le tombeau, contre la mort!...)--_si nous échappions!... il faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux pieds... luxés, broyés, en bouillie... Une double amputation de pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... à Lyon...--comment cela se supporte-t-il... à mon âge?..._
· · ·
Plus grave!--voici un arbre...--plusieurs arbres... (--N'est-ce pas une forêt, là bas, derrière?...) Ils sont épars, il est vrai, ces arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en présente un sur le point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle comme tout à l'heure qui aura charge de l'écraser, mais notre propre corps qui racle terre...
Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions traversé,--un éclair, comme le reste!--un petit cours d'eau vive. Tel du moins m'a-t-il semblé par cette vitesse qui ne laisse guère le temps de rien préciser.
En voici un autre,--cette fois, bien certainement, un petit bras de rivière...
Nous y sommes aussitôt plongés, dès le bord, avec furie,--et pour le coup l'immersion est plus que complète!... L'eau qui nous a pénétrés aussitôt, bouillonne et bourdonne à nos oreilles... Raclant le fond, comme je le sens bien, je pense tout à coup,--plus rapide que la lumière est dans ces instants la pensée!--je pense que cette eau, qui couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout à l'heure,--à l'émersion,--la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,--nos vêtements mêmes...--
Ce lest inespéré ne serait-il point,--par impossible,--le salut?...--Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...--plus vite! plus vite encore! car nous suffoquons déjà...--Sera-t-il temps?...
Oui!--car nous sortons de l'eau--avec une lenteur bien vraiment rassurante!...--Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force pour nous traîner,--car c'est tout droit, enfin, que se soulève péniblement notre bâtiment d'osier!...
--Elle vivra!!!...--Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre machine alourdie, et sans lui laisser cette précieuse seconde qu'elle ne me rendrait peut-être plus,--je vais, avec mes bras qui me restent à peu près, dégager ma pauvre amie des deux seuls câbles qui nous retiennent à peine, et,--de côté,--ne pouvant rien autre, me laisser aller avec elle et glisser--tout doucement, tout bonnement--à terre...!--Qu'il aille où il voudra, lui, le ballon enragé!--On le retrouvera toujours bien quelque part,--et si on ne le retrouve pas, eh! bien, nous en referons un aut.....
--Ah! misérables que nous sommes!!!--Cette eau, cette eau maudite était basse:--ce bord, c'est une berge escarpée, un talus,--un talus qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si lents,--c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontré le pied de notre nacelle,--et contre lequel elle tâtait déjà la lutte!...
Inconjurable, le ballon,--à moitié plein encore,--n'a pas un instant dévié... L'énorme masse est toujours penchée devant nous...--et toujours elle nous entraîne...
Elle ne cédera pas à cette résistance, qui ne fait que l'irriter,--et, pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la nôtre, toujours!... qui, s'inclinant de nouveau à mesure de la résistance, grimpe--lentement,--lourdement--contre l'infernal talus, qu'elle racle, qu'elle tasse, qu'elle écrase,--nivelant tout sous elle...
Nos pieds sont pris les premiers... De là, où je croyais l'engourdissement définitif, l'insensibilité gagnée, le néant acquis,--une subite et atroce douleur, lancinante, suraiguë, m'annonce que voilà,--ce coup-ci!--le vrai commencement de la vraie lutte,--et que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!--La pauvre femme!... De quelles tortures elle prend sa moitié!...
La pression monte,--suivant la gradation déterminée par l'inclinaison croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout à fait, à ce moment, l'angle--sur lequel tant de coups nous ont comme figés,--c'est cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui, reculer...--Mais il ne recule pas non plus, le ballon damné qui tire toujours devant,--et qui tirera plutôt jusqu'à rompre les vingt câbles qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pèse l'énorme nacelle...
Je sens nos genoux broyés sous l'écrasement... Une pierre--que serait-ce autre?--s'est rencontrée sous ma cuisse,--et il m'est commandé que cette pierre cède!...--Mais elle résiste: elle se fait sa place dans les chairs, qui s'effondrent...--C'est l'os, le fémur, qui se présente, son rang venu...
À ce moment où je sens qu'il cède lui-même, l'horrible étreinte a gagné plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout entiers... Déjà je respire à peine...--Mes bras, ces bras qui l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez étroitement tout à l'heure, je veux les dégager,--en vain!--les écarter d'elle, ces bras qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,--qui vont l'étouffer... Toute ma force centuplée, toute ma volonté éperdue se tendent pour résister à l'étranglement de cet étau,--de cet assassin qui me veut complice...--Efforts dérisoires!... Sous l'effroyable, incommensurable poids qui nous écrase,--c'est moi qui l'étoufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...--par moi!...
J'entends, comme un murmure, le râle d'une plainte étranglée...--la première!...--la dernière!!...--Une lourde main, une main de fonte rapproche, froisse durement ma tête contre sa tête... Ses cheveux dénoués, mouillés, se collent contre mon visage... dans ma bouche entrés, ils m'étranglent...--Je sens dans nos deux poitrines des craquements sinistres...--Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux--vaguement--qu'une large lâche rouge qui,--comme l'huile qui gagne... semblait se répandre sur un plan grisâtre, vertical...
L'ombre augmente... «--_Ici c'est la Mort!_...»--Tout mon être s'anéantit... La nuit s'est faite. . . . . . . . . Je ne pense plus. . . . . . . . Je ne sens plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Un pâle soleil fait jouer sur mes paupières fermées des ombres rapides et des lumières alternées... J'ouvre les yeux... et, avant ma pensée obscurcie, lourde... mon corps se réveille...
Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent à l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages, des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre bruit... avec les trois notes grêles, métalliques, monotones,--que je sais bien,--d'une mésange à tête noire...
Cette lumière papillotante me gêne!...--Mais une insoulevable pesanteur colle sous moi mes membres anéantis, dénoués...
Lentement, avec effort, ma tête seule se tourne... et se soulève un peu...
À quelques pas, l'eau...
--Malheur!!!...--Je suis réveillé! Je me rappelle tout! je vois tout!!!
--Je suis seul, tout seul!...--Si elle n'est pas là, elle est donc repartie... le ballon l'a remportée...--ELLE EST MORTE!!!...
Ô la pauvre chère,--que je ne verrai plus jamais...--jamais!!!... et c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est moi--qui l'ai tuée!...--C'est moi qui me suis abandonné d'elle... après qu'elle m'avait donné toutes ces bonnes années de sa tendresse infinie, de son inaltérable bonté, de sa douceur, de ses pardons,--de son âme entière!...
Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, sévère, devant moi, et me disant:
--Qu'as-tu fait de ma mère?... Elle m'appartenait comme à toi. Tu commandais, tu étais le maître. De quel droit l'as-tu laissée disposer d'elle, dont j'avais la moitié?
--Ah! l'exécrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misérable orgueil qui s'obstinait!--L'HUMANITÉ! Est-ce qu'elle valait, à elle toute,--est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...--perdue à jamais!!!...
Les pleurs amers m'étouffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus que mon corps sous le poids de tout à l'heure,--je me sens écrasé, effondré sous ma peine éternelle...
Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un homme,--suis-je assez puni, à la fin! d'avoir méprisé l'homme qui pleure!!!...
· · ·
[Illustration: TRAJECTOIRE DU _GÉANT_
(Deuxième ascension)
Parti du Champ-de-Mars, à Paris, le 18 octobre 1863, à 5 heures 3/4.--Tombé le lendemain matin, à 9 heures, à Frehren, près Rethem (Hanovre).]
P. P. C.
À MON CHER ET BON AMI ALDÉRIC SECOND.
Bruxelles, 20 septembre 1864.
«Je te disais bien, ô mon ami!--«_Il y a dans tout ceci quelque chose qui ne va pas!_...»
«Depuis que j'avais commencé à dérouler dans ce livre les péripéties douloureuses et grotesques de ce drame tragi-comique qui a nom les MÉMOIRES DU GÉANT, pas un arrêt, aucun de ces incidents dérivatifs que la malice des Choses fait toujours jaillir tout à trac devant vous à ces moments-là, pas même la maladie, plus forte que la volonté,--plus forte que le serment!
«Du premier jour au dernier, pas une seconde de retard dans l'envoi à point nommé de ces feuilles écrites au fur et à mesure, dans la fièvre des nuits successives, après les autres travaux du jour; rien au travers de cette rude besogne, difficile au cuisinier, impossible à l'écrivain:--le Menu servi à l'heure dite!--et si j'étais las ou essoufflé parfois, le lecteur pouvait s'en apercevoir;--moi, non!
«Qu'allait-il donc arriver?...
«Un chapitre encore, deux au plus, et tout était dit,--de ce que j'avais pu dire...--Je touchais à ce doux instant de la tâche accomplie, de la liberté conquise du repos gagné.
«--Folie!
«Un livre, signé Nadar, qui aurait eu, comme tous les livres, un commencement, un milieu et une fin,--quelle invraisemblance apocryphe!--Et comme j'avais raison de me défier!
«L'anicroche attendu, le _hic_ prédit,--le voici:
«--Tu sais ce que je souffrais depuis un an à voir retenu à terre, par la plus perfide manoeuvre,--par mon imprudence incurable, plutôt!--mon brave Géant, qui s'indignait du repos, lorsque son devoir l'appelait par les airs,--lorsqu'il n'avait qu'à paraître pour accomplir ses destinées jurées et conquérir si facilement cette première rançon, par lui solennellement promise à notre fraternelle Association du _Plus lourd que l'air_.
«Et cette pauvre Société, tous ces braves savants qui sont là, mécaniciens, mathématiciens, physiciens, chimistes, etc., attendant impatiemment, l'arme au pied, l'heure et les moyens de prouver aux Siècles ébahis qu'il y a encore un grain de sens commun de par ce monde, et que l'homme n'avait qu'à réfléchir un instant et vouloir un peu, pour prendre possession du plus vaste des domaines qui sont à lui...
«Ô bonheur! voici que, dans ce labyrinthe inextricable, obscur, contradictoire, au fond duquel trône mystérieusement la Justice souveraine et définitive, dédale où je m'avançais tâtonnant et trébuchant pas à pas,--voici qu'une lueur subite vient à se faire! C'est la lumière de Vérité qui dissipe aussitôt les ténèbres.--Or, du moment où la Vérité parlait, la cause du GÉANT était entendue!...
«Et comme tout s'entraîne, voyez donc!--et s'enchaîne!
«À ce moment juste où le GÉANT se demandait quel premier usage il allait faire de sa liberté tant voulue, à quelle Capitale il allait demander la première obole que toutes lui doivent,--voici que, de tous les peuples, son préféré l'appelle, pour fêter ensemble, comme deux bons amis, le glorieux anniversaire de son Indépendance! Glorieuse en effet, cette trente-quatrième année de bon et loyal exemple donné à l'Europe entière par un petit peuple et un grand roi, grands tous deux par leur seul respect devant la Foi jurée!--Doux et honnête pays (--et honnêteté, n'est-ce point ici, comme je le disais, habileté vraie et vraie grandeur?...),--où souffle toujours, de Gand comme de Liège, l'air pur, Flamand ou Wallon, mauvais aux oppresseurs;--oasis de liberté, isolé à jamais, par sa seule sagesse et sa vertu, de l'esprit de fourbe et de traîtrise,--de toute contagion du funeste exemple...
«À cet appel, qui ne me laisse même pas le temps de retourner la tête!--je me lève, je pars,--je suis parti!
«Le temps n'est plus de raconter des histoires:--il s'agit d'en faire!
«Mais, en leur faussant ainsi compagnie sans dire seulement gare, vais-je donc me brouiller avec mes lecteurs et si mal reconnaître leur bienveillante patience?
«Vais-je, avec cet inexcusable sans-façon, les laisser sur cette curiosité, non pas de mon drame écrit, mais de l'histoire vraie trop palpitante,--et, spéculant sur le procédé facile et banal des faiseurs de _suite au prochain numéro_, exploiter l'intérêt--suspendu--sur le sang de mon sang, la chair de ma chair?...
«Restons donc un instant,--un seul instant encore!--sur cette terre douloureuse,--et, pendant qu'éperdu de sanglots, cet homme--qui ne pleurait jamais autrefois!...--appelle vainement la compagne qui ne doit plus revenir,--voyez le ballon horizontal _traîner_ encore par ce bois de Frankenfeld qu'entoure notre rivière de tout à l'heure...
«Brisant, écrasant, coupant au rez de terre les chênes monstrueux, la nacelle court encore, traçant dans ce bois sauvage, inextricable, sur une longueur de quelque trente mètres, une roule large et nette--«semblable à ces avenues qui aboutissent aux Rendez-vous de chasse.»
«Mais les cordages échevelés, le filet bientôt, s'accrochent, s'engagent, s'enchevêtrent, par cette obstinée succession de résistances...
«Le ballon lui-même, mordu au ventre, sent s'exhaler sa fureur avec sa force.--Il s'indigne et lutte encore, se boursoufle, se soulève,--et trois fois, dans trois derniers bonds, il tente de se frayer un dernier essor--jusque par le filet éventré...
«Mais, vaincu enfin, il retombe épuisé,--et il couvre la forêt de son immensité en lambeaux--«comme de ses «ailes un énorme oiseau, abattu d'un coup de feu.»
«Sous la lourde nacelle, on trouve étouffée, broyée, on rappelle à la vie la pauvre victime,--dont le premier soupir appelle mon nom...
«Que vous dirai-je de plus?
«La cabane de bûcheron, où je la retrouve enfin meurtrie, méconnaissable,--et où on apporte bientôt sur la paille, à côté de nous, le pauvre Saint-Félix, le bras droit cassé,--sanglant, effroyable, décortiqué--littéralement--par tout son triste corps dès la plante des cheveux...
«Puis la douloureuse translation à Rethem, où docteur et paysans nous pillent à l'envi, malgré la vigoureuse protection du brave Thirion, qui, seul des valides, ne nous abandonne pas, et qui, là encore, est obligé de mettre le pistolet au poing contre tout un village, qui veut, au départ, dételer les chevaux de nos charrettes.
«Puis Hanovre, où nous n'avons plus qu'à remercier depuis la reine et le roi, qui, chaque matin et chaque soir, nous envoient des profusions de fleurs et de fruits,--et notre visiteur assidu, l'aide de camp comte de Vedel, qui veut absolument monter avec moi à la première ascension du GÉANT,--et le secourable et si regrettable ambassadeur de France, le marquis de Ferrière Le Vayer, et l'ambassadrice,--la charité chrétienne--(hélas! une veuve désolée aujourd'hui!)--et l'habile et désintéressé docteur Muller, avec ses aides,--et notre grand professeur Richard, accouru au premier appel,--et le chancelier Fourcade, et notre compatriote Marais,--et mon confrère Lulves,--jusqu'à la modeste femme de chambre, empressée, intelligente, si providentiellement mise à la disposition de madame Nadar, à notre arrivée, par madame de Ferrière le Vayer.
«Quoi encore?--L'enfant arrivant sur dépêche, au milieu de la nuit, courant plus vite que tous et appelant dans l'ombre, derrière la porte qu'il cherche:--_Maman, maman!_...--Et les cris de sa peine devant ces visages décomposés, méconnaissables, qu'il a failli ne plus revoir jamais!...
«Et ces lettres si affectueuses des plus aimés et des plus aimants,--Sand, Barbès, Louis Blanc, Hanquet, etc.,--comment les nommer tous?
«Et le retour à Paris, où le docteur Richard et mon très-cher maître Pelletan me découvrent décidément une fracture simple du péroné droit, dont l'état premier des jambes, enflées et noires comme celle des noyés, avait dû retarder l'insignifiante constatation.--Une misère! La bretelle du fusil rompue!
«--Ce dont le Godard,--s'excusant peut-être...--s'obstinait à me dissuader avec une puissance de dénégation extraordinaire, l'os péroné n'étant pour lui qu'une chimère, un rêve:--_M'sieu Nadar, gn'y a pas d'os c't'endroit-là, c'est z un nerf!!!..._
--«Et les innombrables visites des bons amis, anciens et nouveaux,--dont une que je veux dire, seule: celle de Ferdinand de Lesseps, qui vient tendre la main à celui qu'il ne connaissait pas hier....--Ah! moi aussi, je le percerai mon Isthme!...
«Et sur le bras de ce bon Delair, une soeur de charité avec des moustaches,--mon départ, clopin-clopant, pour Londres, où je vais disposer l'exhibition du GÉANT disloqué--(les Invalides sitôt, au lieu de nouvelles campagnes!...).--Et là, cette fraternelle hospitalité de la presse, et cette touchante sympathie de tous dans ce grand pays où est respecté celui qui Veut faire!
«Et que de choses après cela!--Le retour sur Paris sous une grêle de tuiles,--et l'insulte sur les murailles,--«Le Feu dans la maison, à la fois, «et les punaises, c'est trop!»--me disait un qui compatissait;--et les brochures,--et les lettres héroïques que fait écrire aux journaux le Godard qui ne peut mieux, dans lesquelles il a tout sauvé et où nous faisons, en deux endroits, nos soixante petites lieues à l'heure,--et l'homme de Seine-et-Oise déclarant publiquement, en wagon, que «--je n'avais emmené ma femme, au su de tous, que pour m'en débarrasser!...»--Et ce bon Moigno, qui n'oublie rien, lâchant sur moi un de ses sous-diacres.--Et mon journal l'AÉRONAUTE atteignant le chiffre glorieux de 42,--je dis _quarante-deux_ abonnés,--pendez-vous,
PETIT & GRAND JOURNAL!
Il les a encore!--Et, faut-il tout dire? ce chapitre encore qui s'appelle: _Mei prigioni_,--et jusqu'à ce brave S.... me déshéritant,--ce qui n'est rien,--mais ne venant même pas prendre de mes nouvelles, ce qui est presque quelque chose...
«Etc., etc., etc.
«Mais, en regard de tout cela,--une phrase dans le _Constitutionnel_, une simple phrase, qui fait sauter, à elle seule, et vide du coup tout l'autre plateau de la balance,--phrase écrite et pensée par un homme qui sait, lui, ce que je veux, qui sait ce que je vaux.
=«La catastrophe du GÉANT est, à la lettre, un malheur public.....=
_Signé:_ BABINET, _de l'Institut_.
«Mais encore je parviens à la créer, cette Société,--qui n'est ni financière ni civile, bien entendu! et qui s'appelle tout simplement la _Société d'Encouragement pour la Navigation Aérienne par le moyen d'appareils_ PLUS LOURDS _que l'air!_--Et, à sa tête, s'inscrivent ces noms glorieux: Babinet, Barral, Taylor, etc.,--et la petite phalange se constitue, et elle serre ses rangs, et elle étudie, et elle commente, et elle discute,--et elle s'apprête!...--c'est d'elle que naîtra la grande chose!...--Chaque vendredi soir les voit accourir là, près de moi;--et il me semble que c'est ma fête, ces vendredis soir-là!...
«Et sur toute la ligne, la bataille est engagée!--Les brochures pleuvent: de tous côtés, en tous pays, l'opinion publique s'agite, les savants s'éveillent, l'Institut lui-même va tout à l'heure se frotter les yeux...
«Je vous dis que L'AGITATION EST CRÉÉE!
«Mais quoi, enfin, après cela?--Des procès aussi,--que je perds devant le tribunal de commerce (il fallait un aéronaute, ce fut un bandagiste qui l'obtint!)--et que je gagne enfin en police correctionnelle.
«C'était trop sûr, dix fois! Je ne m'aviserais jamais plus de plaider ayant tort que je ne me battrais sans être offensé.
«Mais, quant à ce procès, qui décerne jusqu'à plus ample informé six mois de prison à mes constructeurs du GÉANT, je vous laisserais deviner--en cent, en mille,--ô mes amis! le point de départ de ce détournement de taffetas, détournement impudent jusqu'à l'absurde, monstrueux jusqu'à l'idiot,--que mon innocence éternelle ne soupçonnerait même pourtant pas encore à l'heure qu'il est, sans avis reçu.--L'intelligent constructeur aéronaute,--patronné, garanti et contrôlé par M. Victor Meunier,--avait naïvement cru défier à l'avance toute vérification: «--_Comment voulez-vous, m'sieu Nadar_, me disait-il à propos d'un autre procès du même genre pour un ballon de la campagne d'Italie,--_comment voulez-vous qu'on sache ce qu'il est entré de soie dans un ballon une fois fini_,--PUISQUE LE BALLON EST ROND?...»
«Ce procès, au surplus, le voici:--et c'est bien simple!
«On dîne à Monte-Cristo.
«Alexandre Dumas--cet éternel Mangé!--a cette fois, comme toujours, des invités nombreux.
«--Eh bien! Pierre, dit-il au domestique, voici bien les coupes pour le vin de Champagne, mais où est le vin?
«--Monsieur Dumas, il n'y en a plus à la cave!
«--Alors va en chercher au restaurant du _Pavillon de Henri IV_.
«Le domestique dit tout bas quelques mots à l'oreille du maître...--Crédit... note... au comptant!...
«--Le _Pavillon de Henri IV_ est un sot! Porte-lui ces trente francs et rapporte trois bouteilles.
«Quelques jours après, même scène.--Quatre bouteilles, quarante francs!
«Et puis,--vingt francs, deux bouteilles!
«Et encore, et toujours,--jusqu'à ce qu'arrive l'homme qui vient à domicile proposer ses vins: on ne l'attend jamais longtemps, celui-là!
«--C'est bien! dit Dumas. Je vous prends douze paniers de Champagne.
«Quand le vin est en cave, vendu, livré,--le marchand remonte, agréable:
«--Mais monsieur Dumas aurait bien pu encore attendre un peu: sa provision n'était pas épuisée...
«--Comment?
«--Dame! j'ai bien compté encore en bas quelque chose comme cent cinquante ou deux cents bouteilles!
«--Ah! le gredin! C'était mon propre vin qu'il me vendait!--Pierre! Pierre!!! tu es un voleur, un coquin! Je te chasse!
«Pierre prend la porte.--Dumas le rappelle:
«--Viens ici!--Je t'ai chassé comme voleur, mais je te garde comme bon domestique; tu sais bien, animal! que je ne peux pas me passer de toi!
«--Mais au moins, malheureux!--_quand tu me vendras mon vin,--fais-moi crédit_...»
«Voilà l'histoire--photographiée!
«Sauf que mon domestique ne vaut rien et que je ne le garde pas.
«Et le bilan promis,--que j'allais oublier!
«Donc:--
Frais directs et indirects pour l'ensemble, d'août 1863 à octobre 1864 200.000 fr.
(4,944 fr. seulement, en huit jours de Hanovre pour moi...--et ma compagnie, bien entendu!...)
Recettes:--1re ascension 36.000 fr.
--2e ascension (Meaux avait porté!...) 24.000
Exhibition au _Crystal-Palace-Sydenham_ en novembre 63,--tout juste le pire mois de l'année Londonienne 19.000 -------- Total 79.000 79.000 -------- Différence en moins 121.000 fr.
«Ajoutez à cela la décadence, momentanée il est vrai, mais trop prolongée alors, de l'établissement photographique qui donne aux miens leur pain quotidien,--et vous comprendrez que l'idée ait pu venir à quelques-uns autour de moi de faire appel à une souscription publique universelle pour panser ces plaies et accomplir par tous ce que je n'avais pu faire à moi seul:--à savoir, la constitution du premier capital nécessaire à la création de l'association rêvée et aux essais des futurs appareils _plus lourds_ que l'air.
«Villemessant, qui, avec ses exécrables défauts, a cette vertu première qui les fait pardonner tous, la bonté,--Villemessant accourt le premier auprès de mon lit, avec un long factum sentimental et pathétique élucubré par lui...
«Je sautai sur son manuscrit, comme la Pauvreté sur le Monde!--Nadar doublé de Villemessant, dans cette immense question qui touchait à tous les plus sérieux problèmes scientifiques et sociaux!--Il ne manquait plus que cela!
«Et avoir l'air de tendre la main aux passants!--Mangin! avait dit un Victor Meunier anonyme. Après Mangin, Bélisaire encore!--Le casque toujours!
«Heureusement,--averti,--j'empêchai!
«Qu'eussent donc fait de moi tous les lâches coquins et marauds ténébreux après mes chausses, si, non prévenu, je n'avais pu mettre obstacle?...
«Quelques jours après, une lettre encore,--de Guernesey celle-là, et signée--Victor Hugo!
«Le Maître me disait à peu près:
«Tous, nous croyons plus ou moins à la future Navigation aérienne; il n'est donc pas juste qu'un seul engage, pour cette Foi de tous, le pain de son enfant et sa vie, et je ne vous reconnais pas même ce droit que vous vous arrogez de payer pour nous autres.--Il faut qu'une souscription universelle, vraiment démocratique, mette enfin l'homme aux prises avec cette grande question, afin qu'elle soit vidée, ou qu'on sache au moins une bonne fois si elle peut l'être. Tous ceux qui croient avec vous ou à côté de vous doivent souscrire, selon qu'ils croient: celui qui croit pour un décime donnera le décime, celui qui croit pour le franc donnera le franc; celui qui croira plus encore, donnera plus. Inscrivez-moi pour cinq cents francs...»
«Et je répondais en toute hâte:
«--Au nom du ciel! mon très-cher et honoré Maître, ne faites rien de ceci!--À cette heure qu'il est, je suis à peu près ruiné en l'air et à peu près ruiné sur la terre: vous me déshonoreriez donc;--car tous les Victor Meunier de la Nature m'accuseraient de faire _chanter_ l'humanité entière à mon bénéfice! «--ON ALLAIT À MEAUX!...» diraient-ils, pour le coup!--Attendez, de grâce! Je ne suis pas mort encore, et, d'enfance, je suis fait aux luttes. Dans quelques mois, vous me verrez revenir à toute bride et bien dispos pour la guerre. Laissez-moi au moins cet espoir et cette consolation de gagner seulement la première bataille,--je ne l'aurai pas volé!--et c'est moi alors qui viendrai à vous, pour vous dire: Marchons ensemble!»
«J'ai fait comme j'avais dit, et,--après tant d'épreuves, tant de peines et tant de douleurs,--je reviens, pansé de _toutes_ mes plaies!--Me voici, vivace plus que jamais, alerte, décidé,--acharné jusqu'à la Victoire!
«Nous allons donc nous envoler, au moins cette fois encore, ô mon bon et cher Albéric!...--et à l'heure peut-être où les lecteurs de ces MÉMOIRES liront ces dernières lignes, sous la lampe bien claire, au sein du doux et chaud foyer de la famille,--celui qui les écrit en ce moment cherchera à deviner, par les ténèbres et le froid de ces nuits noires de la fin de septembre,--nuits tardives, malheureusement, et, pis encore! sans lune,--si les vents d'équinoxe le portent sur les gorges du Caucase, le Danube autrichien, ou bien vers l'Adriatique...
«Je crois que c'est la première fois que l'auteur d'un livre aura souhaité de si haut le bonsoir à ses lecteurs,--mais je sais bien que jamais adieu ne leur aura été envoyé avec plus de cordialité et de gratitude pour la si longue patience qu'ils ont mise à m'entendre.
«Tonissime,
«NADAR.»
FIN DES MÉMOIRES DU GÉANT.
Les honnêtes gens, parmi ceux qui viennent de lire ce livre, ont éprouvé sans doute la surprise que j'éprouvai moi-même au moment où je m'aperçus que mon entreprise avait décidément fait naître dans certains coins la plus venimeuse irritation contre moi.
Je ne fus même pas sans quelques appréhensions des plus graves, après la descente à Meaux, alors qu'il s'agissait de préparer ma revanche. Les avis et conseils pleuvaient auprès de moi: amis anciens, amis nouveaux semblaient apprécier une nécessité certaine de serrer les rangs pour protéger l'ascension prochaine.
Un bon garçon que je n'avais pas oublié m'écrivait:
«.....Quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des années, je suis toujours ton ami, et, dans le milieu où je suis forcé de vivre, j'entends bien des choses que tu ne peux savoir.--Donc défie-toi et sois mieux gardé dimanche prochain que tu ne l'étais la fois dernière; je sais des gens qui, sans en avoir l'air, seraient capables de tout pour faire crever ton ballon par un mouvement _spontané_ de la crapule...» (_Textuel._)
On se rappelle cet autre qui me disait au Champ de Mars, le matin même de cette seconde ascension:
«--Tu as beau te refuser à le croire: il y a ici des gens qui se déclareront _volés_ tant que tu ne te seras pas cassé les reins devant eux!»
Tous ces avis étaient trop nombreux, trop affirmatifs, et me venaient d'hommes trop sûrs pour qu'il fût permis de n'en pas tenir compte, et je n'avais pas hésité devant la dépense d'un double service de police. Je fis bien. Quels que fussent l'étonnement, le dégoût, l'horreur, l'espèce de stupeur que me causèrent ces avertissements, j'en ai pu apprécier depuis la sincérité.
Un ou deux articles de journaux m'avaient d'ailleurs permis, dans une autre couche sociale, de tâter le pouls à la fraction des hostiles.
J'ai rejeté à sa place ici, à la fin, presque hors de ce livre, ma réponse à la plus inattendue et à la plus incroyable de ces attaques.--Cette réponse, je suis forcé de l'adresser aux lecteurs ordinaires des feuilletons scientifiques publiés par M. Victor Meunier dans l'_Opinion Nationale_.
Bien que ce livre ait déjà excédé les limites ordinaires en librairie, il ne m'était réellement pas possible d'accepter par mon silence des offenses indignes, directes et indirectes, dont la violence d'âcreté jaillit même à travers la cauteleuse perfidie de leur enveloppe.
J'espère prouver ainsi aisément, si ce n'est déjà fait par l'ensemble de ce livre, que je ne suis pas l'homme sans délicatesse, sans respect de lui-même, sans loyauté, sans honneur, menteur et impudent, que M. Victor Meunier m'a accusé d'être, et je vais me débarrasser le plus vite possible de ce critique ultra-scientifique.
Indépendamment de l'infaillible procédé _Pingebat_ que j'ai dit plus haut, en n'oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la nécessité de la cravate blanche et les avantages de la contemplation dévote et soutenue envers son propre nombril,--il est un autre excellent système, d'ailleurs complémentaire, à recommander à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire.
Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se destine à la critique, une bonne _Tête de Turc_,--j'entends une Bête noire, à tort ou à raison, devant l'opinion publique, soit qu'il s'agisse simplement d'un homme ridicule, soit qu'il s'agisse d'un homme taré.
Il n'est pas du tout mauvais que ladite _Tête de Turc_ soit triée dans les eaux gouvernementales, où généralement notre éternelle Fronde française n'a que l'embarras du choix.
Il y aurait une curieuse histoire de toutes les _Têtes de Turc_ qui se sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières années seulement. Je n'aurai garde de tenter cette histoire, et je me préserve même de l'énumération martyrologique, n'ayant pas loisir ni volonté de me créer d'autres méchantes affaires. J'ai mon content de ce côté.--Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher qu'ils ne doivent,--bien convaincu que là, comme partout, l'opinion publique a dû plus d'une fois taper à côté du vrai, et me consolant d'ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le massacre ne les empêche guère, en somme, d'émarger leurs gras traitements.
Pour revenir à nos principes de tout à l'heure, le choix de sa _Tête de Turc_ une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n'a plus qu'à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses meilleurs coups de poing sur la tête choisie.
En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c'était,--à tort ou à raison, je le répète encore,--le pisciculteur M. Coste qui se trouvait être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de Bête noire; mais je trouve tout au moins qu'il remplissait les deux premières conditions:--il essayait une chose à peu près nouvelle,--il tenait au gouvernement.
M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur cette _Tête de Turc_:--abîmer M. Coste, c'était, dans ces temps-là, faire acte éclatant d'indépendance, de libéralisme avancé, de désintéressement. Tomber M. Coste, c'était proclamer les immortels principes de 89!
J'y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme d'avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la seule couronne de lauriers que j'eusse sous ma main: une place dans cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui s'appela _le Panthéon Nadar_.
L'homme d'avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta devant moi froid, digne, noble, sentencieux, imposant, solennel.--Il m'était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et pur!--Il s'avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur. Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une attitude plus imposante: c'était comme une évocation de Saint-Just, moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et d'une façon de Hoche plumitif.--J'adore les républicains qui sont républicains parce qu'ils aiment et qu'ils admirent; il est vrai que--j'en sais d'autres qui ne sont républicains que parce qu'ils haïssent et envient; mais il ne s'agit pas de politique, et, transporté d'admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup le brin d'immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais en campant incontinent, ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent cinquante fantoches, sous le n°..., faute de mieux.
«--Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes inconnus,--me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais plein de bon sens,--vous m'aviez lithographié là, comme Benjamin dans son _Chemin de fer de la Postérité_, cinquante bonshommes pour de vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres et de nuls--dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas se voir défiler avant George Sand!»
Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier,--mon homme d'avant-garde!--en particulier, tout au contraire je m'applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de souffrir--et de payer--pour la Bonne Cause!
À quelque temps de là, des réclames de journaux m'annoncèrent que mon homme d'avant-garde venait de fonder un journal scientifique.--Toujours lui sur la brèche!--Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels horizons pour la science de l'avenir!
Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.
Je n'avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui!
Aussi, lorsque j'avais créé l'_Aéronaute_,--organe futur de notre future société de la Navigation aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air,--j'aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de courageuse initiative qui n'hésitaient pas à se mettre en avant pour proclamer et défendre une vérité de demain.--C'était encore un acte de foi, de sympathie et d'hommage vis-à-vis de ce grand caractère.
Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la balance de mon compte avec M. Victor Meunier; mais il était dit qu'il n'y manquerait rien.
Un soir,--c'était quelques jours avant ma seconde ascension,--j'avais chez moi trois amis, MM. D..., de C.. et P... Je suis autorisé à dire les trois noms à M. Victor Meunier s'il vient, par hasard, me les demander.
On causait de choses et d'autres. Un de ces messieurs,--celui-là surtout n'attend qu'un signe de M. V. Meunier pour se nommer,--vint à accuser M. V. Meunier d'un acte que je veux croire peu habituel dans la profession d'écrivain scientifique.
Quoiqu'en ce moment absorbé par d'autres pensées en dehors de la conversation commune, j'entendis,--et je me dressai comme un ressort de toute l'énergie que je possède quand j'ai à défendre un ami absent:
--Comment oses-tu parler ainsi? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même? L'as-tu vu? Et si tu l'as vu, es-tu dix fois sûr et certain que les yeux n'ont pu se tromper?...--Je ne sais, en vérité, rien au monde de plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu'il soit même question de lui! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent échapper à ces attaques-là? Et des honnêtes gens comme nous doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des sycophantes?
J'étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami.--Je dirai plus tard comment il me répondit.
Le lendemain,--le lendemain juste de ce beau plaidoyer,--je tombais à la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée au directeur du journal _l'Aéronaute_.
M. Victor Meunier ne connaissant d'ailleurs, disait-il, M. Moigno que pour l'avoir combattu dans la presse, appréciait que mon _sanglant article_ attaquait ledit sieur Moigno dans l'exercice de ses fonctions scientifiques,--_fonctions que j'ai moi-même_ L'HONNEUR _de remplir_,--disait, toujours solennel, mon homme d'avant-garde.
Et,--toujours ferré sur les principes!--
«--Trouvant que cet article est la négation absolue du _droit de discussion, droit que_ J'ESTIME SACRÉ, continuait-il (--les principes!--), _je ne puis permettre_ que mon nom figure sur la liste de vos collaborateurs, où vous l'avez inscrit _sans mon aveu et à mon insu_.
«Veuillez donc, monsieur, avoir l'obligeance de l'en faire disparaître et _d'insérer cette lettre_ dans votre prochain numéro.
«Agréez, etc.»
J'envoyai retirer bien vite à l'imprimerie le nom de M. V. Meunier de l'honorable compagnie de notre rédaction, puisqu'il s'y trouvait mal.
Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l'occasion d'un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno: il avait été écrit que je serais le lien d'union entre ces deux âmes!--et décidé à ne plus fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l'occasion de se gargariser avec--ses principes!--j'eus la petite malice de me refuser à la _réclame_ de la lettre à publier.
J'avais déjà donné à M. Meunier.
Ce n'était pas tout encore.
On m'apportait presque aussitôt un long article dans lequel,--sans nécessité d'aucune sorte, sans provocation, on l'a trop vu,--mais, au contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n'ai pas besoin d'ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier vomissait contre moi douze colonnes,--tout ce dont il pouvait disposer,--d'injures les plus graves, d'imputations mensongères, de calomnieuses insinuations.
Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la publicité que je vais lui donner.
Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées qui m'assaillirent, et il appréciera devant l'insolence, l'acidité, la perfidie, l'insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je serais peut-être excusable d'oublier un instant ce que, dans une conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon:
--Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c'est que, pendant quelque vingt-cinq ans que j'ai travaillé, soit avec ma plume, soit avec mon crayon, dans les petits journaux,--terrain si glissant pour tant d'autres!--jamais, un seul jour, il ne m'arriva de manquer au respect de moi-même dans la personne des autres,--jamais je n'attaquai personne sur le terrain qui doit rester réservé,--jamais, au grand jamais, je ne m'oubliai à faire passer mon public par la vie privée de nos plus détestés adversaires.
Le feuilleton scientifique de M. Victor Meunier (_Opinion nationale_ du 11 octobre 1863), reproduit par lui déjà deux ou trois fois dans les recueils particuliers qu'il exploite et auquel ce livre va répondre, commence par le récit emprunté aux journaux anglais d'une ascension de MM. Glaisher et Coxwell.
Les deux aéronautes ont dépassé, affirme-t-il tout d'abord, l'altitude de 9 kilomètres,--c'est-à-dire sont parvenus beaucoup plus haut que MM. Gay-Lussac, Barral et Bixio.
Il raconte encore que pendant que M. Glaisher était sur son banc, ne voyant plus, incapable de mouvement, et même de l'usage de la parole, la tête tombant _tantôt_ sur l'épaule gauche, _tantôt_ sur la droite, puis en arrière;--M. Coxwell, privé de l'usage de ses mains gelées et devenues _presque noires_, saisit et fit jouer _avec ses dents_ la corde de la soupape.
M. Meunier a raison de n'avoir pas trop d'éloges pour les deux aéronautes anglais qui _courent ces nobles dangers_ dans un intérêt scientifique.
Mais ces trois colonnes enthousiastes, ces éloges emphatiques, ce récit héroïque accepté et affirmé sur la foi du premier traducteur venu, visent à autre chose. En glorifiant les deux aéronautes anglais--dont il se moque peut-être bien un peu en bon Français qu'il est,--M. Meunier prépare le bâton pour assommer son compatriote.--Le trait de la fin annonce qu'il s'agit ici du procédé _par écrasement_:--
«--Ces gens-là, dit-il, ont _le_ RESPECT D'EUX-MÊMES, celui de leur cause et celui du public.»
Et ceci dit, M. Meunier commence:
«Quant à l'ascension qui a eu lieu dimanche dernier au Champ de Mars, comme _elle ne se distingue en rien_ d'essentiel des _spectacles_ analogues donnés à la même place, et comme elle n'a aucun caractère scientifique, nous n'aurions rien à en dire si _on_ ne nous avait _annoncé_ que le produit de cette ascension et de celles qui suivront sera consacré à l'étude et à la réalisation d'un nouveau système de locomotion aérienne.
«Par ce côté, l'expérience nous touche (_SI ce NOBLE mot: expérience, est ici à sa place_...).»
Je laisse M. Meunier dire tant qu'il lui plaît que le premier gonflement et le premier départ du plus gigantesque aérostat à gaz qu'on ait jusque-là tenté d'enlever n'ont _rien_ d'intéressant; mais il me retrouve quand il reproche avec acrimonie au GÉANT, dont les produits sont destinés à un but scientifique, d'avoir été annoncé avec un fracas mensonger et dolosif. «--_Une profanation!_ dit-il en se signant. Une pareille entreprise n'avait besoin que d'être annoncée avec _l'autorité_ du savoir et du CARACTÈRE...»
Puis, s'apercevant un peu tard qu'il va un peu plus loin qu'il ne faut pour la conservation de ses oreilles, il entr'ouvre bien vite derrière lui la porte prudente par laquelle on se dérobe:
«_Sans prétendre_,--se dépêche-t-il de dire un peu trop lard,--qu'_on_ se soit écarté _en rien de sérieux_ des règles susdites...»
Mais le fiel qui le déborde lui fait presque aussitôt oublier cette précaution d'un instant, et vous allez le voir revenir immédiatement à l'injure et à la calomnie.
Or, les journaux et les affiches avaient publié les mesures du GÉANT _absolument telles que je les avais reçues,--sans contrôle, sans examen même,--de ses constructeurs_ et répétées en toute sincérité. Et ce n'est certainement pas M. Meunier qui pourra jamais faire douter de ma parole.--Le récent procès intenté par moi en police correctionnelle a témoigné que j'étais si peu au courant de ces fournitures que, sur première demande de mon constructeur,--malgré les limites très-rigoureuses d'un devis bien étudié, sur lequel, dans mon horreur trop connue des chiffres, j'avais à peine jeté les yeux,--je faisais remettre aux mains de ce constructeur un supplément de HUIT CENTS MÈTRES,--près de 6,000 _francs de soie_, dont je n'avais pas même l'idée de soupçonner un autre emploi. Tous ceux qui m'entourent, depuis le collége, sont trop au courant de l'extraordinaire, invincible rétivité de mon esprit devant tout ce qui est nombre, pour que je songe même à me défendre devant eux contre l'accusation d'avoir _groupé_ des chiffres lorsque, pour plaisanter mon inaptitude native et proverbiale aux plus puériles opérations du calcul, mes amis me promettent depuis si longtemps de me faire cadeau d'une montre _à une seule aiguille_, puisque la plus grande me trouble pour voir l'heure... Dans ces conditions-là, et sur un terrain où je suis si peu chez moi, on conviendra qu'il est surtout dur d'être accusé de supercherie. C'est comme si M. Meunier m'accusait de tricher au jeu, moi qui n'ai jamais de ma vie pu comprendre le jeu de piquet ni tout autre.--Il parait, d'après M. Meunier, que j'ai indiqué,--tel qu'on me l'avait dit,--l'emploi d'un total de soie que ne saurait comporter la dimension réelle du GÉANT.
Mais, puisque M. Meunier s'est si vite aperçu de la différence, j'aurais réellement été plus bête que je ne suis, à vouloir tromper sciemment, lorsque la fraude était si facile à démasquer; ceci soit dit pour la question morale qui me touche d'abord. Quant à la question matérielle, le point important me semble tout entier dans la _capacité_ réelle, c'est-à-dire dans la _force ascensionnelle_ du GÉANT.--Or, le GÉANT jauge-t-il,--oui ou non,--les six mille mètres cubes annoncés par lui? Là est toute la question, et M. Meunier n'a qu'à voir les livres de la _Compagnie du gaz_ qui a fourni nos deux ascensions.
Pour une simple, unique,--je ne dirai pas même inexactitude, mais contradiction--(et faut-il voir encore dans sa défense loyale les habitudes, les précédents de l'accusé, et comment il s'en tire, et le temps qu'il met, quand il a à compter de près la monnaie d'une pièce de cinq francs...)--Quelle abominable méchanceté a donc pu suggérer à cette âme toutes ces odieuses et outrageantes accusations!...
Quant à la publicité, j'avais dit, redit et crié sur tous les tons qu'il ne s'agissait là que d'un spectacle,--et ce ne pouvait être autre chose, aux premiers essais surtout d'un engin créé dans des proportions nouvelles aussi considérables. Quels motifs poussent donc si vivement M. Meunier à demander à ce spectacle autre chose que le spectacle, la seule chose promise? Et puisqu'il ne s'agit que d'un spectacle, quelle réserve morale, quels scrupules de nouvelle fabrique auraient pu empocher ici la publicité préalable, nécessaire, indispensable, essentielle de tout spectacle? tant que bien entendu les promesses de cette publicité seraient respectées.--Or, j'affirme que jamais, malgré mille difficultés que la moindre réflexion peut apprécier, jamais promesses en ce genre, plus loyalement mesurées, n'ont été plus loyalement tenues.
Quelle délicatesse si exquise, quelles pudeurs de rosière a donc cette sensitive, cette hermine du feuilleton scientifique, qui a nom Victor Meunier, pour pousser, devant le fait si simple d'un spectacle annoncé, ces cris de vierge qu'on viole?--Mais si le spectacle du GÉANT a mérité un reproche, c'est précisément le reproche contraire à celui de ce savant si vertueux au repos. C'est un Barnum qui a manqué là, malheureusement!--Quand mon lecteur a su les recettes et les dépenses du GÉANT, il a peut-être regretté avec moi l'absence d'un homme spécial qui eût su tirer réellement parti de cette grande et belle combinaison. Que notre vase de pureté, M. Meunier, vienne donc demander aux inventeurs de notre Association du _Plus lourd que l'air_, aujourd'hui constituée, et qui attendent, l'arme au pied, l'excédant de _leurs_ recettes sur _mes_ dépenses,--s'ils trouvent que la publicité du GÉANT a été exagérée?...
Mais ne laissons pas échapper l'homme vertueux et moral que nous avons eu le malheur d'effaroucher si fort; car il n'a pas fini.
Il reproche aux affiches d'avoir SIMULÉ sur la nacelle, _comme dans les défilés du Cirque_, un plus grand nombre de voyageurs qu'elle n'en devait porter, _pour_ LAISSER _croire au public_, etc.--Or, j'ai eu la curiosité de compter les bonhommes de l'affiche; le hasard veut qu'il y en ait juste TREIZE, nombre exact des passagers de notre première ascension. Il y en eût eu même quatorze que je ne me considérerais pas encore tout à fait pour cela comme un fripon.--J'ajoute encore qu'en captivité, avant la seconde ascension, le GÉANT enlevait à plusieurs reprises, devant la foule réunie au Champ de Mars, _trente-cinq_ artilleurs...
Il nous accuse d'avoir FAIT CROIRE que nous allions aux Antipodes, quand on ALLAIT à deux pas.
(--Ah! si j'aimais les procès, quels jolis cas de _calomnie_, bien précisée, bien caractérisée, avec la plus pure et trop évidente _intention de nuire_!...)
La descente, trop involontaire, de Meaux, expliquée aujourd'hui, et notre chute en Hanovre, _après avoir accompli la plus grande trajectoire aérostatique connue_, témoignent contre ces vilaines accusations de duplicité et de supercherie que M. Meunier corrobore avec nos enveloppes de lettres en plusieurs langues, parmi lesquelles il affirme avoir vu--_la Chinoise!_
Il prétend qu'avec un _spectacle vulgaire en tout point, on a jeté de la poudre aux yeux des niais_... que le MENSONGE(--!...) ne sert que des intérêts _individuels_.....
Il reproche aigrement de n'avoir pas rapporté de notre première ascension,--quatre heures de nuit noire!--un RAPPORT _scientifique_, et demande une relation,--mais avec l'insolente condition que cette relation _sera exacte!_...
En passant, et éperdu de male-rage jusqu'à mordre sur les mots les plus intelligibles, il affirme doctoralement qu'en physique une pression intérieure de 6,000 mètres de gaz sur l'enveloppe de soie _n'a pas de sens_.
Il stigmatise la spéculation des passagers à 1,000 fr.,--bien que, je le répète, sauf deux voyageurs sur les vingt-trois de nos deux voyages, tous les autres, connus de moi ou inconnus, ont reçu l'hospitalité plus que gratuite.
Il a, de ses yeux, lu dans les chroniques des journaux qu'il y avait, au moment de l'ascension, _quarante mille_ femmes en larmes (--il y en avait peut-être au moins une?...--) et il se moque fort de ces larmes, puisque, dit-il, à moins d'être avec des imprudents et des ivrognes, il n'y a pas _l'ombre de danger_... mais _à la condition_ que désormais les voyageurs du GÉANT n'écouteront absolument que MM. Godard, qu'il ne pouvait manquer d'honorer de sa garantie,--_hommes qui savent leur métier_, affirme-t-il.
Il termine enfin--toujours la petite pièce après la grosse!--en exposant un système qui est _sien_, n'hésite-t-il pas à dire, pour la direction des ballons: _Enveloppe imperméable au gaz,--Ascension et descente sans perte de lest ni de gaz,--Forme allongée_, etc., etc. (Voir tous les ballons dirigeables, en espérance, depuis Blanchard, 1783, jusques et y compris Carmien de Luze, 1864.)
«Si on avait cela, finit-il héroïquement,--on irait porter des armes à la Pologne;--avec l'aviation, que lui porterait-on?--des lettres.»
Comme on le voit, rien ne manquait. À ce moment-là, notre chute en Hanovre n'avait pas encore souffleté cet article qui apprenait au public que je l'avais volé, qui lui affirmait que j'étais tombé à Meaux _avec préméditation_. Tous ces grands mots, toute cette pédagogie déclamatoire et pompeuse: convenances, qualités morales, noblesse, dignité, loyauté, étaient autant d'antinomies écrasantes.
Rien n'était oublié ni épargné, jusqu'aux intentions mêmes, et devant l'odieux de cette diatribe empoisonnée contre ma personne, disparaissait le préjudice qu'elle voulait porter à mon entreprise.
Pour atteindre ou plutôt pour me donner en marche-pied à ceux qui devaient atteindre la plus grande et la plus utile des vérités, j'avais oublié bien plus encore que mes plus personnels, immédiats intérêts: je m'étais lancé, moi, la plus proverbiale incapacité en fait de chiffres, dans une combinaison financière effroyable, et j'y avais engagé le pain des miens, ma vie et mon honneur. Un accident quelconque, quelques gouttes de pluie seulement, et j'allais peut-être tout à l'heure être deux fois ruiné, ruiné en l'air, ruiné derrière moi sur terre; peut-être dans quelques jours allait-on me ramasser broyé,--et devant tant de risques pour toute récompense, après tant de difficultés déjà et de chagrins,--à la veille même de cette seconde tentative, qui devait être autrement meurtrière que l'autre,--je me voyais bafoué, insulté, provoqué avec cette profusion d'insolence et cette violence de haine.
Et, pour comble, lié par les inexorables engagemens de mon départ imminent et forcé, je devais attendre pour tirer vengeance de l'injure. Débiteur à la fois et créancier vis-à-vis de mon honneur et de la plus brûlante des dettes, j'étais forcé de me demander et de me donner du temps.
J'avais eu d'abord en effet la naïveté de croire à une réparation!
Mais je ne devais même pas avoir le bénéfice de cette satisfaction si légitime,--et lorsque vint le moment où il me fut enfin donné d'appeler ma cause:
--Que prétends-tu faire? me fut-il répondu par la voix la plus autorisée en ces matières que je connaisse au monde:--Marcher là où le sol manque? T'exposer au plus ridicule des ridicules, à la dérision qu'encourt le bravache qui donne de son épée dans l'eau?--Tu finirais par être plus que naïf. En effet, tu as raison, à chaque ligne, l'offense; à chaque mot, l'injure; le venin, partout!--. Mais, vois donc comme chacune de ces lignes est mesurée juste par son auteur et juste pesé chaque mot;--ce n'est pas précisément toi qui as menti, mais les journalistes qui ont parlé pour toi;--tu as fait litière de ta respectabilité, de ta dignité, de ta probité, de ton honneur; mais remarque donc avec quelle cauteleuse précaution ton agresseur se dépêche de s'accroupir derrière cette réserve: _sans prétendre qu'on se soit écarté en rien de sérieux des règles susdites_!...--Ne lis-tu donc pas, jusqu'au fond de ses entrailles, cet homme-là, après cette seule phrase qui vaut trois volumes? Sans avoir complètement oublié tout ce que nous avons vu dans notre expérience de ces choses, toi et moi, sans être complètement fou, peux-tu croire un seul instant que les témoins, triés et choisis avec le soin voulu par ton glorieux adversaire, lui permettront jamais de se battre, au cas où il en feindrait quelque envie?--Et quand nous lui poserons la question, ne l'entends-tu pas d'ici crier, comme anguille de Melun, que notre prétention «--_est la négation absolue du droit de discussion, droit qu'il estime sacré_?» Comprends donc que tu n'as qu'une chose à faire: passe outre et va à ton affaire, et si ta narine est mal affectée, tourne la tête.--Crois surtout qu'il n'y a pas de vengeur devant l'opinion publique comme l'Acte accompli!
Avait-elle raison, cette parole que j'avais tout exprès appelée sur place de quelque cent lieues?--L'avis de M. Meunier me manque ici.
En l'attendant, je vais vous dire ce que pèse, comme savant, ce Métaphraste de bas de page qui écrasait mon ignorance avec une importance si dédaigneuse.
Nous n'avons pas besoin de poursuivre sur toutes les cases du damier scientifique cet encyclopédiste pondeur d'âneries. Restons avec la seule électricité.
Eh bien! c'est ce même farceur scientifique, beaucoup plus gai qu'il n'en a l'air, qui pondit de tout son sérieux ce mirifique canard électrique--qui, de journaux en journaux, passé comme un _petit bonhomme vit encore_,--fit au moins une fois le tour du monde.
On venait d'installer le service télégraphique: les paysans avaient ramassé quelques oiseaux qui, effarée entre les deux crépuscules étaient venus s'assommer, la nuit, contre les fils.
Cette explication trop simple n'eût pu contenter un savant aussi complexe, et, du journal où on le payait, pour instruire son prochain, il expliqua aux abonnés ébahis--comme quoi ces pauvres oisillons, imprudemment posés sur les fils, avaient été foudroyés par le fluide télégraphique!...
Notre savant, par trop peu soucieux de l'ABC de la physique, oubliait seulement, pour ne pas mentir, trois petites conditions préalables:--un rien!--
1° Que les fils eussent été dénudés de leur enveloppe isolante;
2° Que la décharge électrique fût assez forte pour tuer d'abord une mouche,--que l'oiseau aurait pu manger avant de choir;
3° Que l'oiseau touchât rigoureusement d'une patte le fil et de l'autre patte la terre,
Etc., etc., etc.
Et voilà l'homme qui me reprochait avec cette superbe de manquer de «--l'_autorité du savoir_.»
Et les fameux escargots sympathiques, contrôlés par lui!
Et n'est-ce pas lui encore, ou l'autre, son digne confrère et ami, qui voyait mûrir les raisins sous le regard du Prussien Rayomir?--J'entends encore les éclats de rire de l'inventeur, ce pauvre L. Paillet!
Que vous disais-je des gens qui ne savent pas le métier qu'ils font? et quelles étrivières mérite celui-ci?
Mais que vais-je chercher dans la série sans fin des bévues de ce grotesque sérieux, né pour égayer les corridors de l'Institut, dont il guettera vainement à jamais la porte, entre-bâillée dans ses rêves secrets, et dont la suffisante ignorance faisait le désespoir du grand Arago!--Il n'est académiciens pires que ceux qui crèvent la jaunisse de ne l'être point.
Ne l'entendez-vous pas encore grincer des dents à la pensée que deux honnêtes gens sur vingt-trois ont payé une place qu'ils occupaient dans le GÉANT, et s'efforcer d'ameuter les passants contre le spéculateur cupide--moi!--qui repousse inexorablement de la nacelle les savants pauvres--_exclus par le tarif!_...--dit-il avec amertume et tout indigné.
J'ai accueilli, comme on le sait--et comme je le sais trop, quiconque s'est présenté, connu ou inconnu,--quitte à ne pas recommencer, pour causes...--Pourquoi ce savant M. Meunier n'est-il pas venu se présenter comme tous ces ignorants-là? Qui lui a fermé la porte au nez? Puisqu'il prise si fort les observations qu'on doit rapporter de là haut,--pourquoi n'y est-il pas monté observer, au lieu de nous qui ne savons rien faire?
Montez donc, Monsieur! Et comment n'avez-vous pas tâté de ces voyages beaucoup plus tôt déjà, lorsque les ballons de l'Hippodrome ouvrent au premier venu une hospitalité si facile?
Comment! vous nous apportez sous votre bras un poisson aérostatique dirigeable, et vous n'avez pas encore eu seulement l'idée primordiale d'essayer ce que vaut le petit vent frais dans une descente aérostatique?--Montez donc, Monsieur!
Montez! Et je vous garantis que vous en apprendrez là plus en une demi-heure sur la Navigation aérienne, que vous n'en avez rêvé creux dans toute votre vie!
Montez donc! Les autres savants y sont montés: Gay-Lussac, Barral, Bixio en sont même revenus.
Montez! Vous persiflez avec tant de grâce l'impossible supposition d'un danger!
Montez!--Mais montez donc, Monsieur! Les femmes y montent!...
Mais je n'oublie pas surtout que cet héroïque savant m'avait--la critique scientifique est un sacerdoce!--rappelé au RESPECT DE MOI-MÊME!!!--en cachant le sein de Dorine.
Il m'a donc donné le droit réciproque de l'examiner sur ce terrain délicat, et il a essuyé lui-même mes verres de lunettes.--Voyons donc, à son tour et de bien près, mais avec toutes précautions, ce que pèsera _l'autorité du caractère_ de ce précepteur public de morale et de maintien!
Je n'irai pas plus loin que le possible, qu'il se rassure! et sans aller chercher quatorze heures à midi, je ne prétends lui demander qu'un tout petit bout d'explication sur le chiffon de papier que je tiens dans ma main.
Ce n'est rien, moins que rien, sans aucun doute!--car un personnage si terriblement sévère quand il s'agit de morigéner les autres et de les rappeler au RESPECT D'EUX-MÊMES!--doit être bien plus attentif encore et rigoureux pour lui dans l'exercice des «_fonctions scientifiques_», comme il dit à pleine gorge, _qu'il a lui-même l'honneur de remplir_...
C'est une espèce de circulaire, paraît-il, adressée par lui à ceux des industriels, ses abonnés,--qui ne sont pas les moins à leur aise, je suppose d'après le proverbe.
L'intègre écrivain veut, dit-il, introduire des améliorations dans son journal, _cette oeuvre utile_. Manquant, comme Cabochard, de l'argent nécessaire, _il a eu d'abord l'idée_ d'émettre des actions;--mais, au lieu de parts d'intérêts à servir, et reconnaissant, en toute humilité, que ce n'est pas précisément _l'appât des bénéfices_ qui peut ici _déterminer_ son monde, il lui a paru plus convenable d'emprunter à chacun de ces privilégiés, cent francs pour un an:
....Foi d'animal, Intérêt et capital!
Et voilà sa péroraison:
«_Si votre réponse_ RÉALISE MON ESPOIR,--termine l'humble postulant...--_je ne vous parlerai pas de_ MA GRATITUDE, _qui vous sera_ SI NATURELLEMENT ACQUISE. _Mais je serais heureux qu'_UNE OCCASION _me permît de vous en témoigner toute la sincérité_.»
_J'ai l'honneur, etc._
VICTOR MEUNIER.
Voyez que je ne veux même pas me donner la petite malice,--si facile!--de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots semblent sauter d'eux-mêmes dans les casses aux _italiques_ et aux _majuscules_.
Mais--sans soupçonner un seul instant encore et _sans prétendre_--comme lui pour moi, Dieu m'en garde!--_qu'il se soit ici écarté en rien de sérieux des règles prescrites_,--j'entends bien, par exemple! réserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier à chercher le moyen de prouver _sa gratitude, si naturellement acquise_. Il en est peut-être bien embarrassé tout le premier, et il guette les occasions, a-t-il dit.
Passons donc en revue les diverses occasions ou procédés connus pour _prouver une gratitude naturellement acquise_.
D'abord, pour _prouver sa gratitude naturellement acquise_, qui donc se permettrait d'empêcher M. Meunier, par exemple, de se livrer à l'élève du lapin en laveur de ses prêteurs, et de leur envoyer à chacun une gibelotte par semaine?--Voilà une _occasion_.
--S'ils n'aiment pas le lapin, n'avons-nous pas encore les poules?
Si ces prêteurs avides enchérissent dans l'évaluation de _la gratitude qui leur est naturellement acquise_, pourquoi M. Meunier ne ferait-il pas frapper des médailles en leur honneur?
S'ils sont plus ambitieux encore, M. Meunier ne peut-il pas tout aussi bien leur dresser à prix doux quelques statues?
S'ils préfèrent le solide, par exemple, il y a le choix: nous pouvons constituer des rentes à leurs enfants.--Je préfère, pour moi, les obligations du Crédit foncier, à cause des tirages.
Parlons sérieusement.
Tenez, Monsieur! je ne signerais certainement pas votre _bon à pendre_ pour celle peccadille que je vous laisse expliquer tout à votre aise, comme vous l'entendrez. Il ne m'appartiendrait non plus guère de jeter la pierre à un pauvre diable, trop pressé de se faire éditeur, et embarrassé dans ses affaires par quelque gêne d'argent momentanée. Je ne fais, encore, la leçon en public à personne, je ne dogmatise pas en chaire, je ne prêche pas pour la galerie, je ne m'occupe jamais, en un mot, de tancer ni de morigéner mon prochain, et il se trouve de plus que j'ai justement commencé ma vie et appris à tenir, tant bien que mal, ma plume de critique dans les petits journaux de théâtre, endroits faciles et sans conséquence, où,--demandez au feu doyen, M. Charles Maurice,--on n'est peut-être quelquefois pas absolument superstitieux sur les origines de la monnaie.--Je me contente d'être honnête, sans m'occuper, si l'on me regarde et si l'on m'écoute, pour ma simple petite satisfaction personnelle; mais là, je vous avoue, entre nous, que je deviens là, pour moi-même, et seul, un parterre peut-être un peu difficile. L'honneur,--l'honneur, ce beau mot que vous dites si bien,--est délicat, chatouilleux en diable! Il est à la probité, comme disait Rivarol, un fantaisiste que vous êtes trop grave pour connaître,--tout juste ce qu'est le goût au jugement. Rien de véniel devant lui comme rien d'exagéré non plus.
Eh bien! Monsieur, je ne vous accuse ni ne vous blâme pour ce bout de lettre qui n'est assurément qu'une... imprudence; mais laissez-moi vous dire, sans pruderie, sans dignité affectée, sans scrupules joués, sans morgue enfin et sans que la tête me tourne pour avoir eu, moi aussi, l'_honneur_ (le mot vous plaît, je m'en sers!) _de remplir des fonctions de critique_,--laissez-moi vous dire que je dormirais mal si mon petit Paul--pensons toujours à nos fils, Monsieur,--devait trouver après moi, dans nos papiers, une lettre où, dans quelque extrémité, et _sous_ quelques _conditions_ que ce fût, son père eût sollicité un secours d'argent de l'un de ses justiciables.
Mais, vrai! il ne la trouvera pas. Renseignez-vous, et demandez à _tous_ ces honnêtes gens qui ont l'_honneur_ que je leur rends--de vivre avec moi depuis que je suis au monde; ce n'est pas d'hier!
Mais, par exemple! il finit aussi par être trop maladroit, quand il vient me parler,--M. Meunier, à moi,--de la Pologne!
D'où sort-il donc, pour me forcer à lui dire que celui-ci--qu'il charge dérisoirement aujourd'hui d'y porter avec l'aviation ses lettres,--allait, en 48, le fusil sur le dos, offrir sa vie à cette grande cause, étant de ceux qui témoignent de leur sang quand ils croient.--Il ne s'est rencontré, qu'il sache, avec le sieur Meunier, ni dans la géhenne d'Eisleben, ni dans la casemate de Magdebourg.
Aujourd'hui encore que les plus vieux ont fait leur temps et cèdent le pas aux plus jeunes, il a, continuant son devoir, envoyé de ses deniers--et Dieu sait s'il était riche ce jour-là!--son remplaçant aux rangs polonais.
Le sieur Meunier--l'homme d'avant-garde!--est invité à dire à quelle date il a décroché son fusil ou simplement vidé sa bourse pour cette cause-là ou pour toute autre.
Est-ce le triste jour du 13 juin, où, sans être vainement attendu par ses camarades de l'artillerie de la Garde nationale--(Il n'avait pas l'honneur d'appartenir à ce corps républicain),--celui que M. Victor Meunier outrage aujourd'hui si indignement, se faisait arrêter en protestation du Droit violé, au lieu d'affiler ses rasoirs pour mettre bas une barbe compromettante...
Mais détournons-nous enfin, en demandant au lecteur pardon de lui faire perdre aussi son temps.
Nous n'avions qu'à citer, pour toute réponse aux singuliers procédés critiques de M. Victor Meunier, ces quelques lignes d'un écrivain scientifique, pour de vrai celui-là, que nous n'avons même pas l'honneur de connaître.
Dans ces lignes il y a autre chose encore que la bienveillance d'un inconnu pour un inconnu: ce sentiment naturel à tout galant homme, que j'appelle le respect de soi-même dans la personne de son prochain.
«Le moyen pratique employé pour constituer le capital nécessaire aux expériences à venir ne pouvait être mieux choisi,--disait, dans le _Temps_, M. Félix Foucou, un de nos adversaires sur la question du _Plus lourd que l'air_.--C'est assurément une combinaison des plus honnêtes et des plus heureuses que celle qui consiste à convier le public à une partie de plaisir; à lui demander en échange une rétribution, minime pour chacun; à consacrer enfin le bénéfice net de l'opération à des recherches ultérieures, à des essais d'automotion dans l'espace. Rien de mieux. Eu cas d'insuccès, nulle plainte de bailleurs de fonds dépouillés, et le publie se trouve encore l'obligé des inventeurs qui ont bien voulu consacrer à des expériences _utiles_ un argent fort bien gagné, un capital dont ils auraient eu le droit de disposer tout autrement.»
Écoutez encore la voix d'un autre honnête homme, M. Figuier,--qui n'est pas précisément non plus positivement enthousiaste de nos théories d'aviation,--répondre spontanément pour nous aux indignes attaques du calomniateur:
«Sachant combien de difficultés rencontre la plus simple des créations, nous ne blâmons en aucune manière M. Nadar d'avoir convié le public parisien a lui apporter le tribut nécessaire... Il donne au public un spectacle qui l'amuse et l'intéresse; le public lui donne son argent en échange. Il n'y a rien la que de très-légitime. Nous applaudissons de grand coeur à l'empressement unanime que les journaux ont mis à l'appuyer... Nous ne pouvons qu'encourager M. Nadar à poursuivre avec la même énergie la mission qu'il s'est donnée dans un but honorable, et dans laquelle il doit s'attendre à bien des difficultés et à bien des déboires.»
Mais j'ai beau m'en défendre, je frémis encore contre ces indignités de tout à l'heure, et,--que mon lecteur m'excuse,--c'est à ceux qui me connaissent depuis longues années que je veux demander de me venger.
Voici ce que pense de l'homme que tout à l'heure M. Meunier traînait dans la boue de son feuilleton, l'honorable feuilletoniste de la _France_, H. de Pène; j'ose dire, même avant cet article, que celui-ci me connaît mieux que personne:
«Parlerai-je de Nadar? Comme tous les gens très-connus, il lui arrive d'être souvent mal connu: parce qu'il fait beaucoup de bruit, on doit le croire amant du bruit; parce qu'il a beaucoup battu monnaie, ceux qui ne le connaissent que d'après ses enseignes peuvent le peindre, bien mal à propos, pour un homme habitué à se faire cent mille livres de rentes en coupant la queue de son chien. Eh bien! tout au contraire, Nadar est un esprit spéculatif et non pas un spéculateur. Un spéculateur, à sa place, n'aurait pas manqué de s'en tenir à la photographie, qui ne demandait qu'à lui donner de si beaux dividendes; lui, au contraire, n'eut pas plutôt acquis dans son métier une réputation équivalente à une fortune, que sans le quitter il revint à la littérature, ses premières amours. Bientôt, plus désireux d'agrandir les domaines de la photographie que les recettes de _sa_ photographie, on le vit s'éprendre de la lumière électrique, descendre aux catacombes pour faire le portrait des ossements qui _ne bougent plus_ depuis si longtemps... Tantôt sous terre, tantôt au-dessus, voilà bien cette nature extrême et mobile pour laquelle l'étage que nous occupons est trop facile et trop banal. Bientôt il s'agit de photographier d'en haut les choses d'ici-bas... Puis la conquête de l'air devient le but favori de ses méditations... et, se rapprochant de MM. de La Landelle et d'Amécourt stérilement et obscurément unis jusque-là pour la cause de l'hélice... avec Nadar affluèrent la vie, la lumière, la publicité et le public, que cet honnête homme si original sait traîner à sa suite mieux que le plus habile charlatan, etc., etc.»
Restons-en là. Il s'agissait ici d'un acte de folie, je laisse les autres le dire, mais de folie généreuse peut-être, et assurément plus que désintéressée:--le bilan est là aujourd'hui...
Devant cette folie, comme devant ces sacrifices de toutes sortes et ces douleurs, je défierais tout homme de coeur de ne pas éprouver au moins un peu d'indulgence, sinon de sympathie.
En cet ordre de choses, M. Meunier n'étant pas admis à comprendre, il était naturel qu'il cherchât et trouvât son explication dans les seules hypothèses à lui ouvertes,--et c'est peut-être moi qui ai eu tort de m'indigner, là où je ne devais même pas être surpris.
Mais si, luttant sous cette lourde tâche, j'ai pu trouver à ce moment l'outrage,--qu'aurait donc fait de moi cet homme-là, que serais-je devenu, si, dans les quarante-quatre années que je laisse derrière moi,--passées dans le plus curieux à la fois et le plus en vue des milieux,--il avait pu surprendre seulement un acte de déloyauté, un oubli de moi-même,--un jour, une heure, une minute! de défaillance et du faiblesse?...
TABLE DES MATIÈRES
Pages
INTRODUCTION, par M. BABINET, de l'Institut. 1
Quelques ligues d'oraisons funèbres en manière de Préface.
I 21
Trois memento. -- Les _Galeries de Bois_. -- _Un Grand Homme de province à Paris._ -- Les locataires étaliers. -- Les chaufferettes. -- Un plancher en boue. -- Jusqu'au dernier moment! -- L'année 1817. -- _Les Misérables._ -- Le Voltaire Touquet. -- Les tabatières à la Charte. -- Les petits garçons. -- Chateaubriand _par un T_. -- L'école de marine d'Angoulème. -- L'illustre Bacot. -- Moïse flatté par les Mastodontes. -- L'_infâme Grégoire_. -- _Une chose qui fumait..._ -- _Une distribution gratuite aux Champs-Élysées._ -- Le bonhomme Boilly. -- La manne préfectorale. -- Les grillons sous l'herbe. -- Un premier plan en repoussoir. -- Changement de décor. -- Conservation de la race. -- _Ah!!!_... -- Le Ballon de la Fête du Roi. -- Rentrons chez nous! -- Date de naissance du _Géant_. -- Le crépuscule du sommeil. -- Le père Hugand et sa tabatière. -- Direction des ballons! -- M. Carmien, né à Luze. -- Les détenus de Clichy. -- La pension Augerou. -- Le sieur Pétin. -- Saint Paul sur la route de Damas! -- _Pigeon vole!_ -- PLUS LOURD QUE L'AIR!!!
II 31
Ma première ascension. -- Autres. -- 200 kilogr. -- M. Fould. -- Un accident. -- Dames blanches. -- La casquette. -- Un refrain. -- Secousses. -- On regrette M. Carmien. -- Grêle de pois. -- En plein bois. -- Le chien. -- c'est un berger! -- Le paletot. -- La forêt de Moussy. -- Attention aux zones!... -- La Photographie Aérostatique est française! -- Coutelle et les Aérostiers militaires. -- Le Comité de Salut Public. -- Le baptême du feu. -- _L'Entreprenant_ à Fleurus. -- L'École nationale Aérostatique de Meudon. -- Le ballon du couronnement impérial et la statue de Néron. -- Mon ami de Gaugler perdu. -- Un pis aller. -- L'ouragan. -- Mon ordre du jour.
III 51
Le Cadastre par la photographie Aérostatique. -- Arpentage au daguerréotype en ballon. -- Avantages. -- Moyens. -- Un partage Breton. -- L'instantanéité. -- Où en est le cadastre en France et en Europe. -- Les pilones! -- Brevets partout. -- Payons l'amende! -- Alphonse Karr. -- Thermomètre des civilisés. -- Tentatives. -- Bataille du gaz et des iodures. -- La vallée de la Bièvre. -- Le Petit Bicêtre. -- Je me déleste! -- Victoire! -- Un souvenir à feu Legray.
IV 59
Déception. -- M. Andraud. -- Que le diable l'emporte, d'abord... et le rapporte bien vite! -- Les _desiderata_ d'un homme de génie. -- Une idée dans l'air. -- Le monsieur assis et le monsieur debout. -- L'expédition d'Italie. -- Mes conditions. -- Tout de suite! -- Un autographe de cinquante mille francs. -- Nadar au ministère d'État. -- M. Fould me bat froid. -- Les feuilles sèches. -- Un ballon brûlé. -- Les _Commentaires de Godard_. -- Un schisme. -- Moralité: HISTOIRE DU JEUNE HOMME QUI A RENDU LES QUINZE MILLE FRANCS.
V 75
_L'amblyopie._ -- La sublime et _exécrable_ découverte des Montgolfier. -- La Raison conduit à la Foi. -- Une fausse piste. -- Les petits papiers. -- Le cerf-volant. -- L'oiseau et le papillon. -- La fusée. -- L'académicien. -- L'oiseau-Montgolfière. -- _Être plus lourd que l'air pour lutter contre l'air_, ou _Être le plus fort pour ne pas être battu_. -- Le vertige de l'oiseau! -- L'homme du monde. -- Le bourgmestre de Magdebourg. -- Les plans inclinés. -- Il y a des injustices! -- L'ennemi. -- Les Dérangers de l'A + B. -- Tous vont au moulin! -- Le pauvre Stephenson. -- Quel malheur pour le boeuf! -- Une dinde sur ses oeufs. -- Un seul vétérinaire pour trente-neuf académiciens. -- _Ex asino._ -- Conséquence dans l'absurde. -- Les fines mouches! -- Le savant pieux. -- Moïse raccommodé avec le Manuel du Baccalauréat. -- Marmite et tabatière. -- Défense à Dieu! -- Les blasphémateurs.
VI 92
Mon confrère Moreau. -- M. Mauguin fils. -- Découverte de la lune. -- La main qui saisit! -- Les ouvriers de la dernière heure. -- Qui? comment? -- «La liberté dans la lumière!» -- Obsession et possession. -- Quel Oedipe? -- Une Photographie sans retouches. -- Les bêtes à X. -- La Chimie, c'est ce qui pue! -- L'impatience de l'ennui. -- Le pape Clément XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. -- PINGEBAT ROMA!!! -- Un capitaine mangé. -- Le baron Taylor. -- J'ai l'horreur du _raisonnable_! -- Le Génie, c'est l'Insolence! -- La baguette de Tarquin. -- Attention à la cravate! -- Le beau jeune homme de Rouen. -- Gustave Flaubert. -- Les croix d'honneur. -- Gare les épaules! -- Le monsieur au cochon de lait. -- Résumé.
VII 108
Celui qui réfléchit. -- Simple bilan. -- Ce qui s'est fait hier. -- Le mangeur de miel. -- Mon erreur. -- Une visite. -- De La Landelle. -- Les antérieurs. -- Les hélicoptères. -- Première démonstration pratique. -- Une ouverture. -- Hors du puits! -- Incompatibilités d'attelage. -- Le Comité de la Société des Gens de lettres. -- La dynastie de M. Francis Wey, auteur du _Dictionnaire démocratique_ (1848). -- La Thoré-faction. -- Je suis conservateur! -- Un souvenir pénible. -- Les _mais_!... -- L'_alter ego_. -- Analogie passionnelle. -- Le boeuf La Landelle. -- Résolution. -- La main dans la main. -- L'élan. -- _Go a head!_
VIII 119
Plan de campagne. -- Le capital! -- Le lit de Palissy. -- Ligne courbe, plus court chemin. -- MANIFESTE DE L'AUTOLOCOMOTION AÉRIENNE. -- Barbarisme hybride. -- J'écris à M. Émile de Girardin. -- _Ubi? quando?_ -- L'entrevue. -- De l'aérostation dans ses rapports avec la maréchaussée. -- _Possidet aera Minos!_ -- Un nouvel ami. -- Le 30 Juillet! -- Au poisson! -- Le Compensateur. -- Une absurdité perfectionnée.
IX 128
Les ballons ont tué la direction des ballons! -- _Levior vento._ -- Le vaisseau et la bouée. -- Les bourrelets de l'enfance. -- Le défilé des systèmes cornus. -- Les poissons! -- Les aérostiers en chambre. -- Victoire sans ennemi. -- _Sub sole, sub Jove!_ -- L'air, point d'appui. -- Le bon sens des Choses. -- La légalité physique. -- L'ingénieur Paucton. -- Minorité la veille, majorité le lendemain. -- Coïncidences. -- Les hélicoptères. -- La Sainte Hélice! -- Le spiralifère. -- Amplification, amélioration. -- Direction des parachutes. -- Les plans inclinés. -- Les chemins qui marchent! -- L'enfant grandira! -- Pascal et Franklin. -- Nos enjambées futures. -- Ayons la Foi! -- Le père Fournier et l'eau de mer. -- Colomb, Dallery, le marquis de Jouffroy et Fulton. -- L'homme créateur. -- Un grand siècle. -- L'académicien Lalande. -- Un démenti. -- L'inventeur. -- Un voeu. -- La poltronnerie française. -- Un Cercle à créer. -- Ma part!
X 147
À tous les journaux de l'univers. -- Pluie de lettres. -- Prenez non poisson! -- Une pierre dans la mare. -- L'ichthyologie. -- Un démenti. -- Sacristie scientifique. -- Beaucoup de bruit, donc un peu de besogne. -- Une visite inespérée. -- M. Babinet, de l'Institut. -- L'Association polytechnique. -- Le _Flesselles_. -- Les _Stropheors_. -- Un oeil crevé. -- Ville gagnée! -- La souris et l'éléphant. -- Mademoiselle Garnerin. -- Le maréchal Niel. -- Un capital placé. -- Ma tête à couper! -- Une addition pour une omission. -- La date! -- La mine de poudre. -- Un académicien spirituel! -- Le grand Arago. -- Ondoyant et divers. -- Vivent les joujoux! -- La pomme de Newton était une poire. -- Un million d'exemplaire!.
XI 158
Au ballon! -- Question d'urgence. -- L'enfant n'attend pas! -- Une belle occasion. -- Création du journal _l'Aéronaute_. -- La Jument de Roland. -- Et l'argent? -- Les vertus ennuyeuses. -- Dans une maison de verre. -- Un million. -- Ce que coûte la pièce de cent sous que l'on n'a pas. -- L'argent plat et l'argent rond. -- Rue _Saint-Nadar_! -- L'essuyage des plâtres. -- Un dada. -- C...e, B...o, B...t. -- À Bade! -- Un souscripteur de dix mille francs. -- Échec en Allemagne. -- Le marquis du Lau d'Allemans et le Jockey-Club. -- MM. Paul Daru, Charles Laffitte, Mackensie, Delamarre et le duc de Galiera. -- À Vincennes! -- Les négociants. -- Le _prix Nadar_! -- L'influx magnétique. -- Veine et déveine. -- _Rien que la vérité!_.
XII 173
Un coin du voile. -- Simple bilan. -- Quel mois! -- Le vrai pacte. -- Théorie du prêteur et de l'emprunteur. -- A. Dumas fils. -- En quête. -- Plus royalistes que le roi. -- Un épisode. -- L'abbé B...d. -- _Je t'attends!_ -- Le calice en vermeil. -- _Les diamants de ma femme!_ -- Un poulet qui aime un canard. -- Théorie élémentaire de la soupape. -- Un homme pratique. -- Pas le temps! -- _Ubinàm gentium?_ -- Le droit de tous. -- Les termes moyens. -- Prêter et donner. -- Ce qui me manquera toujours. -- À bas les candidats! -- Adjoint au maire. -- Profession de foi. -- Les couteaux à terre. -- Escobar. -- Bourgogne! Armagnac! -- Justice!.
XIII 189
Un bilan. -- Les cuistres et les niais. -- Le monsieur de Seine-et-Oise. -- Style lapidaire. -- Les âmes soeurs. -- _Le patron!_ -- Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. -- Galvanisme. -- Question _ubi_. -- Le Champ de Mars. -- Temps perdu. -- La Bérésina! -- Victorien Sardou, propriétaire. -- Deux voisins de campagne. -- Le maréchal Magnan. -- Un billet. -- Justice rendue. -- L'ingratitude. -- Trois collèges peu électoraux. -- Au gaz! -- Mon condisciple Forqueray. -- Le talisman. -- _Plus lourd que l'air!_ -- Ce n'est qu'impossible! -- Devant le conseil. -- Un magistrat. -- _Un dimanche!_ -- Le _Pont cassé_ du sieur Séraphin. -- _Plus lourd que l'air, plus fort que tout._
XIV 203
Le _Quand même!_ et le _Géant_. -- Le _Titan_. -- Détails. -- Quatre cent mille entrées! -- Hélas! -- M. Nusse. -- Créons l'épave! -- M. le préfet Boittelle. -- _Une faveur personnelle!_ -- Méprise. -- Le grand siècle... scientifique. -- _Circenses!_ -- Simple bilan. -- Explication nette. -- L'entente. -- Une queue de chien! -- Au Pré-Catelan. -- Robespierre Ouistiti. -- Un secrétaire de l'_Aéronaute_. -- Feray ou l'Homme électrique! -- Louis Blanc historien. -- L'ange de la calvitie. -- Léonidas. -- _C'est Nadar!_ -- Merci!
XV 218
L'hospitalité de M. Leturc. -- La maison Godillot. -- Un faux M. de Morny. -- Eugène Delessert! -- Une photographie qui n'a pas besoin de retouches. -- Le Robinson des Airs. -- Le Canard à Collier vert. -- Des vitriers! -- Je restitue le gigot. -- L'échelle de cordes! -- _Règlement de bord._ -- Ne pas se détester quand même! -- Une omission réparée. -- Autocrate, quoique... -- Motifs à l'appui. -- _La parole d'honneur!_... -- Trop d'hospitalité. -- Je me corrigerai peut-être... -- Avis! -- Les enveloppes polyglottes. -- L'homme à la feuille de vigne. -- L'attente. -- Les trois nuits... -- Un télégramme à cheval. -- L'interprète de Rethem. -- Si!... -- Le venin ne raisonne pas. -- Calomnions! -- La leçon chinoise. -- Une porte doit être ouverte! -- Les timbres de l'avenir.
XVI 231
Les journaux. -- Remercîments. -- Dissonances. -- _Les victuailles!_ -- Juge et partie. -- Le mépris! -- L'abbé Fracasse. -- Une citation. -- _Le Nain jaune._ -- A. Scholl et son sous-Scholl. -- _Le Hanneton._ -- Le Guillois, Commerson de l'avenir. -- _Sans bretelles!_ -- Une affiche. -- Les directeurs de ballons. -- La formule! -- Le couvre-oreilles. -- Le paletot insubmersible. -- Richard, Breguet, Devisme, Ragueneau. -- Le champagne Folliet. -- Une lettre chargée. -- Le souscripteur anonyme. -- Le 3 octobre. -- M. Levesque. -- La pluie! -- L'explosion. -- Pourquoi? -- L'ivrognerie. -- Le maréchal Regnauld de Saint-Jean d'Angély. -- Le général Gault, le colonel Robinet. -- Agitation. -- Les crieurs. -- Un homme public! -- Pourvu que!... -- Les fumeurs. -- Un asphyxié. -- C'est bien fait! -- L'enceinte de manoeuvre. -- _Un petit banc!_ -- Un coup de canne. -- Les drapeaux de Delessert. -- M. Babinet. -- Pas de compensateur! -- Madame A. D. -- La princesse de la Tour d'Auvergne. -- Discussion. -- Je cède! -- De Villemessant. -- Je ne cède pas! -- Le chiffre 13! -- LÂCHEZ TOUT!!!
XVII 257
L'ASCENSION. -- Je cherche... -- Si on est ému en montant en ballon? -- La pince à sucre. -- Le Diable d'Orgueil. -- La médecine de l'avenir. -- _Le divin Inconnu._ -- Jamais de vertige. -- Pourquoi? -- Pas de mal de mer. -- Le planisphère. -- La boîte à joujoux. -- Les bruits. -- La jumelle. -- Ce que vous éprouverez tous. -- Le physicien Charles. -- _Regarde, malheureux!_... -- La cuvette d'horizons. -- Les éléphants sauvages de la plaine d'Asnières. -- L'oiseau Roc dans la forêt de Saint-Germain. -- Et pas l'ombre de danger! -- À preuves. -- Les bateleurs aérostiers. -- Défi à la foudre! -- Une nouveauté de quatre-vingts ans. -- Une prédiction d'un ignorant réalisée par un savant. -- Les ondes sonores de M. Lissajoux. -- Mon professeur M. Couder, de l'Institut. -- Le rêve d'un homme bien éveillé. -- _Autrefois!_... -- C'était si peu de chose!.
XVIII 275
De bonnes larmes! -- L'appel. -- Mon frère Adrien. -- Un souhait exaucé. -- Lucien Thirion. -- Le prince Eug. de Sayn-Wittgenstein. -- Robert Mittchell. -- Piallat. -- Yon. -- À table! -- Delessert grand maître des cérémonies. -- Nos pigeons. -- Glaces vanille et fraises à 1,500 mètres au-dessus du sol! -- Vive Siraudin! -- Prudence!... -- Delessert chef d'orchestre. -- Autre hannetonnerie. -- Il fait nuit! -- Les brouillards. -- La question _Ubi_, encore. -- La Mer! -- La gamme du noir. -- Dante avait bien vu! -- Un sorbet d'encre. -- L'apothéose. -- Une transfiguration polaire. -- Les mers de nacre. -- L'Apocalypse. -- Deux barres de fer rouge. -- Les poulpes! -- Le serpent qui n'a pas d'yeux. -- Gare là-dessous! -- L'abordage. -- _Tenez-vous bien!_ -- Les nouveaux. -- Deux ancres et un peuplier cassés. -- La princesse de la Tour-d'Auvergne. -- Le traînage. -- La guillotine. -- Cloches et lanternes. -- À MEAUX!!! -- Je veux me consoler. -- Delessert a encore raison! -- Delessert a toujours raison! -- Vive Delessert!
XIX 296
Adieu, les roses! -- Un procès-verbal par à peu près. -- Rappel du _Plus lourd que l'air_! -- Les rieurs et l'Aérostation. -- «_Confusion des mauvais plaisants!_» (1783). -- Bernadotte et le plancher des vaches. -- Une explication. -- Bilboquet et le maire de Meaux. -- ?... -- La mer en Brie! -- Le mot lâché! -- Ce que c'est qu'une soupape. -- Désobéissances. -- Enfin! -- Les chansons. -- Pas en train de chanter! -- Nadar censeur! -- Bassesse. -- Une visite. -- La princesse de la Tour d'Auvergne et le _Journal des Débats_. -- Une bonne lettre. -- _Ô Terre! trône de la Bêtise humaine!_ -- Les Anglais et le GÉANT. -- Autre lettre. -- Encore le Compensateur! -- M. Arnauld, directeur de l'Hippodrome. -- Les hivernages de M. Arnaud. -- Les cheveux de M. Arnaud ne blanchissent pas. -- Sauvons-nous! -- Le GÉANT offre d'emporter l'Hippodrome. -- Un démenti. -- Godard et Arnaud. -- Pas de papier! -- Un beau guêpier. -- En quoi consiste le métier d'aéronaute. -- Une désertion à la veille de la bataille. -- La revanche d'honneur. -- Vais-je périr? -- Cinq mille francs sur table. -- Un homme modéré. -- _Deux francs_ de différence! -- L'exactitude.
XX 329
Enfin! -- Et le Compensateur? -- «_Un' parole d'honneur, ça s'tient quequ' fois!_...» -- Meaux sera vengé! -- Le ballon d'Ostende en 52. -- Celui du Couronnement en 1804. -- Le pseudo-tombeau de Néron. -- Ceux qui se déclarent _volés_!... -- M. Fernand de Montgolfier. -- _Quelqu'un, autrefois..._ -- L'honneur du NOM. -- Un valeureux mensonge. -- Dormons. -- Camille d'Artois, un enragé! -- Le marquis du Lau d'Allemans. -- Un coup de fusil. -- La Lune! -- La brise en ballon. -- La bougie du dicton. -- Ce n'est pas moi qui ai compté! -- LA MER!!! -- NOTRE HONNEUR! -- _Erquelines!_ -- Est-ce qu'on a froid? -- Les Marais. -- C'est la Hollande! -- Un drame de nuit à 150 mètres de hauteur. -- Noyé pour noyé... -- Meaux est encore trop près!... -- Le chariot sur la route. -- L'étoile pâlit... -- LA SYMPHONIE DE L'AUBE... -- Panorama. -- Encore un coup de fusil! -- Les mauvais qui sont à terre. -- Le spectre des mers! -- Ma terre promise! -- La prédiction de M. Babinet. -- La souris dans la ratière. -- Question de présage. -- Le _guide-rope_. -- Pourquoi?... -- TENEZ VOUS BIEN!!! -- Deux ancres perdues. -- NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!
XXI 356
Le traînage en Hanovre.
· · ·
P. P. C. Lettre à Marie et Daniel Kreuscher. 385
· · ·
............................................................ 401
FIN DE LA TABLE
PARIS.--IMPRIMERIE POUPART-DANYL ET Cie, 30, RUE DU BAC.