VII
Celui qui réfléchit. -- Simple bilan. -- Ce qui s'est fait hier. -- Le mangeur de miel. -- Mon erreur. -- Une visite. -- De La Landelle. -- Les antérieurs. -- Les hélicoptères. -- Première démonstration pratique. -- Une ouverture. -- Hors du puits! -- Incompatibilités d'attelage. -- Le Comité de la Société des Gens de lettres. -- La dynastie de M. Francis Wey, auteur du _Dictionnaire démocratique_ (1848). -- La Thoré-faction. -- Je suis conservateur! -- Un souvenir pénible. -- Les _mais_!... -- L'_alter ego_. -- Analogie Passionnelle. -- Le boeuf La Landelle. -- Résolution. -- La main dans la main. -- L'élan. -- _Go a head!_
Si j'étais celui qui réfléchit,--je me serais dit toutes ces choses et bien d'autres encore.
J'aurais calculé d'un coup d'oeil qu'en essayant seulement de porter la main sur la chose qui n'avait pas encore été touchée, j'attirais sur moi tous les désastres prédits:
--que j'allais donner du pied dans la fourmilière de ceux qui, ne faisant pas, nuisent, par naturelle prédestination, à qui veut faire;
--qu'il n'y avait donc, d'un côté, que des coups, uniquement, à recevoir,
--et, d'autre part, aucune espèce de bénéfice à attendre, sous quelque forme que ce fût.
Car, en supposant les choses au mieux, l'oeuvre accomplie moi vivant,--je veux dire l'homme naviguant par les nues au moyen d'appareils plus lourds que l'air,--que devait-il arriver?
Inévitablement alors, l'Académie, mise en demeure cette fois par le fait accompli, n'éprouverait aucune espèce d'embarras à s'écrier en choeur, comme les compagnons de Colomb devant l'oeuf cassé,--que la chose était tellement simple, élémentaire (et en effet!) et garantie à l'avance de par toutes les lois connues,--mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, etc.,
--qu'il n'y avait eu aucune espèce de mérite à appliquer ces lois connues,
--et qu'en conséquence, il ne restait qu'à passer à l'ordre du jour.
«--Rien de plus facile que ce qui s'est fait hier!» disait Biot.
Et quant à ma chétive personnalité, plus humble alors que jamais,--disparue, oubliée, anéantie dans l'immensité du fait,--effacée jour par jour et dès longtemps de toute mémoire par chacun des inventeurs successifs qui auraient graduellement amené le Grand Oeuvre à sa fin,--plus qu'écrasée sous l'inévitable, éternel accaparement de l'exploitation financière,--elle serait, à ce moment solennel,--plus que ridicule, impertinente à ne pas rentrer jusqu'au plus petit bout de son nez.
Étais-je donc en effet mécanicien, mathématicien, physicien ou chimiste?
Et celui qui mange le miel s'est-il jamais inquiété de l'autre qui, au danger de sa peau, a réuni les abeilles?
Mais, malheureusement ou heureusement, je n'ai jamais été et je ne serai jamais--celui qui réfléchit.--Vérité ou erreur, j'avais vu devant moi une Grande Chose. J'avais cru, et comme je sais bien que je suis de ceux qui affirment et payent leur Foi, je m'étais élancé avec l'enthousiasme du devoir accompli.
Et encore, à ce même moment, mais et seulement alors,--il m'était enfin venu à la pensée,--devant cette Évidence rayonnante pour moi seul, de me demander--si je n'aurais peut-être pas eu toute ma vie un peu trop de défiance de moi et un peu trop de confiance dans les autres.
En somme, plus j'avais vieilli, plus j'avais été surpris chaque jour de voir combien peu de gens savent le métier qu'ils font,--depuis les Rois jusqu'aux marmitons.
--Ô mon fils! disait à son héritier le grand chancelier de Suède Oxenstiern qui ne fut pas une oie,--ô mon fils! vous serez surpris quand vous verrez combien peu de sagesse préside aux destinées des peuples!
J'avais vu les plus grands hommes d'État à l'oeuvre--hélas!--et je voyais toujours aussi le serrurier auquel on a commandé de clouer dans l'angle un clou pour accrocher les manches de parapluie:
--Mais ce n'est pas les manches de parapluies que vous accrocherez là; ce sont les manches d'habits des passants!--Poussez-moi donc encore ce clou-là dans le coin!
Et le menuisier qui vient de poser son tasseau:
--Votre tasseau penche à gauche.
--Mais, monsieur, mon niveau...
--Mes yeux!!! Vous penchez à gauche.--Vérifiez!
--C'est vrai, monsieur.
Et...
... --et les académiciens, donc!
En somme, il y avait là une question de simple observation, de sens commun, d'évidence. La chose était si simple qu'elle en était bête tout à l'heure. Elle n'était même pas neuve, sinon connue.
Et quels immenses horizons ouvrait cette Vérité nouvelle!
J'avais distinctement entendu sonner l'heure à mon oreille; et puisque les autres semblaient sourds, puisque l'honneur de l'immense révélation m'avait été réservé,--sans mesurer autrement mes forces, j'avais dû me jurer et je m'étais juré, sur ma vie et sur mon honneur, que je répondrais au glorieux appel.
Je me trompais--sur un point, entre autres.
Éloigné par des séries diverses de travaux d'ordres tout différents, je ne savais pas ce qui se passait sur le terrain réservé au savant que je n'étais pas; j'ignorais ce que quelques autres s'entre-disaient, trop bas pour que leur voix eût frappé mon oreille.
Lorsque, toujours poursuivi par l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi,--j'arrivais peu à peu par mes expériences aérostatiques, par l'observation et par la réflexion qui mûrit l'observation, à l'absolu théorème du _Plus lourd que l'air_, d'autres que moi,--de ceux qui savent mieux que regarder, voir,--observaient de leur côté et arrivaient à la même inévitable conclusion.
Je reçus un matin la visite d'un de mes confrères avec lequel je me rencontrais une fois par an, depuis quelques quinze ou seize ans, à notre réunion de la Société des Gens de lettres.
C'était l'ancien enseigne de vaisseau démissionnaire connu depuis par plusieurs succès comme romancier maritime, G. de La Landelle.
La Landelle suivait depuis trois ans la même piste--sur laquelle plusieurs autres, m'apprit-il, s'étaient déjà vainement lancés avant lui et avant moi.
Cette visite de mon confrère,--la première, je crois, en quinze années,--avait-elle été décidée par une connaissance quelconque de ma très-grosse préoccupation? Le point devenait et restait plus qu'indifférent, de par les autres antériorités.
Donc, La Landelle travaillait opiniâtrement depuis trois ans à la grande besogne, négligeant, oubliant pour elle les nécessités de son labeur littéraire et de sa vie quotidienne. Avait-il eu l'initiative ou avait-il reçu l'impulsion de M. de Ponton d'Amécourt, son habile collaborateur? Ce détail personnel m'était aussi indifférent que s'il se fût agi de moi-même, du moment que La Landelle, tout au courant de l'historique de la question, m'apprenait que nous n'étions aucun des trois le premier.
De cette collaboration, et grâce à la fortune considérable de M. d'Amécourt, était résulté un fait, une preuve de notre théorie,--preuve matérielle, évidente, palpable.
S'inspirant très-judicieusement du jouet appelé stropheor, papillon, spiralifère, et plus heureux que nos devanciers ou nos contemporains qui, comme Liais, Michel Loup, Béléguic, Moreau, Pline, etc., avaient seulement posé dans le livre ou par le verbe le problème dans ses véritables termes, un homme riche avait pu prendre sur l'excédant de ses revenus une dizaine de mille francs et réaliser par les mains de deux ouvriers intelligents, MM. Joseph et Richard, la formule de l'idée en une série de modèles de petits hélicoptères s'enlevant à deux ou trois mètres de hauteur avec un mouvement d'horlogerie.--Ces petits hélicoptères constituaient sur le spiralifère connu, qui s'enlève sous une pression extérieure, un progrès d'une importance très-réelle à cette heure, puisqu'ils emportaient avec eux leur moteur, où était préalablement, il est vrai, emmagasinée la force.
Si rudimentaires et embryonnaires que fussent ces hélicoptères de petit format, et bien qu'ils n'apprissent rien aux esprits sérieusement occupés de la question, ils devenaient précieux dès lors qu'ils arrivaient les premiers sur le terrain encore vierge de la démonstration pratique.
Mon confrère de La Landelle, dans sa visite, ne m'apporta pas, mais me raconta lesdits hélicoptères. Il m'exposa ensuite le motif qui l'amenait chez moi.
Non pas découragé,--il est des choses si grandes que devant elles le découragement est impossible,--mais fatigué de trois années de travaux encore inféconds et d'un prêche sans relâche par la parole et par la plume,--lassé, me dit-il, de traîner le boulet d'un travail apparemment abandonné de son collaborateur, il me proposait de joindre ses efforts aux miens, et, puisque nous étions convaincus tous deux de la Vérité, de tirer ensemble sur la corde sans nous arrêter, jusqu'à ce qu'Elle fût enfin irrémissiblement et sans conteste hors du puits.
--J'avoue que je n'accueillis pas très-chaudement cette ouverture.
Si je puis entrer dans quelques détails personnels et assez étrangers à ce qui nous occupe ici, je dirai d'abord que, peut-être, sur aucun chemin, je n'eusse précisément choisi mondit confrère pour compagnon de route. Les allures un peu trop graves de La Landelle n'étaient pas du tout miennes, et je ne voyais guère entre nous de possibilités d'attelage.
Et puis La Landelle faisait partie du Comité de notre Société des Gens de lettres.--Je n'aime pas les Comités, non plus que les Académies, et j'ai toujours eu une dent spéciale contre cet éternel Comité-ci, qui, ne brillant pas par beaucoup d'autres rapports essentiels avec le Phénix, se renouvelle irrémissiblement chaque année de lui-même, par un irritant miracle de transsubstantiation--plus facile à expliquer qu'à déjouer.
Fuyant, pour ma part, les grandeurs avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie, j'avais toujours été mécontent et humilié de voir cette Société des Gens de lettres,--qui compte dans son sein des littérateurs pour de vrai, tels que Th. Gautier, Gozlan, Méry, les deux Dumas, etc.,--présidée à perpétuité et dynastiquement tout à l'heure, s'il a fait souche mâle,--par M. Francis Wey, auteur, en 1848, du _Dictionnaire démocratique_, haut fonctionnaire pour le quart d'heure et enrubanné de plus de décorations que deux arbres de mai.
On m'avait toujours vu, faute d'autre éloquence, l'un des interrupteurs les plus distingués à nos assemblées annuelles de la Société des Gens de lettres, soit lorsque, ne voyant pas tout à fait le fond des choses, je luttais contre l'influence du parti Salvandy, à côté de mon compère Merruau, qui depuis...,--soit lorsque, emporté par l'ardeur du carnage, je m'élançais et dépassais jusqu'aux gardes avancées--ce que j'avais appelé dans ce temps-là--«_la Thoré-faction_.»
J'avoue qu'il est et je crains bien qu'il soit toujours un peu de ma nature d'être à jamais de l'opposition, quel que soit le régime qui nous gouverne,--et, plus encore peut-être, hélas! j'en ai grand'peur, le jour où nous gouvernera le régime de mon choix.
C'est en qualité de Conservateur essentiel que je crois parler, entendons-nous bien! m'estimant à tort ou à raison, malgré ces semblants anarchistes, plus conservateur cent fois que quiconque,--puisque, _si parva licet..._,--je ne m'aviserais jamais de commencer par confier au vinaigre des fruits véreux, des cornichons tombés ou des oignons moisis.--
Mais passons vite sur cette braise!...
Donc le Comité avait fait tort, dans mon esprit, à La Landelle.--J'avais encore, s'il faut tout dire, pris jadis contre lui fait et cause, dans une rencontre douloureuse, pour un ami mien que j'estime autant que je l'aime, et c'est dire on ne peut plus. Ce dissentiment très-profond m'avait laissé un souvenir plus que froid vis-à-vis de mon confrère,--qu'il s'agissait à cette heure d'accepter à la vie à la mort comme collaborateur de tous les instants.
--De plus, il m'apportait avec lui un _alter ego_, dont, en toute justice, je ne pouvais le séparer,--et. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et puis,--raison première qui emporte toutes les autres,--qu'avais-je besoin de qui que ce fût avec moi?
Je savais ce que je pouvais valoir, moi, dans cet assaut, n'ayant de ma vie, en aucune circonstance, eu besoin pour avancer de sentir les coudes de mon voisin.--Sûr de moi-même, incapable de regarder derrière moi pendant le combat, acharné jusqu'à la victoire, pourquoi m'embarrasser de deux alliés pour lesquels je n'avais à ce moment que des sympathies douteuses? Pourquoi ne persistaient-ils pas à marcher de leur côté dans leur voie,--comme moi dans la mienne?
Les joujoux hélicoptères qu'on m'offrait, en manière d'appoint, n'avaient de mystère pour personne, et, avec quelques jours et quelque argent, rien n'était plus facile que de les réaliser, si besoin était. Le brevet qui les décorait ne me paraissait point sérieux, et, le fût-il, il m'était plus qu'indifférent de passer outre.
Je ne voyais donc devant moi qu'un inventeur quelconque en deux volumes, qui se trouvait avoir fait un des mille pas qui nous séparaient du but,--un inventeur comme nous allions en trouver mille autres devant nous.--Il ne s'agissait pas du tout, pour le moment, de questions technologiques, mais de tout autre chose.
Je dus présenter à plusieurs reprises mes objections à mon confrère.--Mais il n'est pas de ceux qui sont embarrassés pour répondre,--et il me laissa réfléchir.
Et voici ce qui m'apparut:
Tel que j'avais pu le supposer déjà par quelques échos et d'après mes rapports personnels avec lui, si vagues et lointains qu'ils fussent, tel surtout que je l'ai apprécié depuis,--homme de sens essentiellement pratique et plein de méthode, doué d'un merveilleux esprit d'ordre et de suite, laborieux, patient, obstiné et toujours ruminant comme le boeuf, son similaire en Analogie Passionnelle, La Landelle avait toutes les qualités qui me manquent,--et que naturellement je me trouve d'autant plus enclin à priser haut. À nous deux,--quoique, ou plutôt parce que, si profondément dissemblables,--nous réalisions absolument, dans toute la plénitude de son action, l'unité virile qu'il fallait constituer.
Je ne parle pas de sa foi fervente dans l'Aviation, dont il n'avait pas craint d'aborder la technologie proprement dite, si ardue pour tout profane.
À la veille d'engager la grande bataille pour gagner une telle victoire, toute préoccupation personnelle eût été haïssable, toute prévention devait être abandonnée.--L'auxiliaire qui s'offrait était trop important pour qu'il me restât le droit d'hésiter davantage.
Je mis ma main dans la main de La Landelle et je lui dis:
--Nous marcherons ensemble!
Mais le fossé que nous devions franchir était trop large et profond pour qu'un certain élan ne fût pas nécessaire. Je pressentais bien qu'une bonne fois la lutte engagée je ne m'appartiendrais plus. Il s'agissait donc de bien méditer et dresser son plan de campagne, et, cela fait, il fallait se débarrasser autant que possible des nécessités personnelles, des liens de toutes sortes qui pouvaient embarrasser la marche.
Je me trouvais, en ce qui me concerne particulièrement, à la tête d'un établissement de photographie très-important et en pleine prospérité, mais dont les premières exigences d'installation n'étaient pas encore, depuis trois ans, complètement apaisées.--Il fallait régulariser cette situation au mieux des intérêts engagés, et je ne me dissimulais pas que l'absence du chef, pendant quelques mois, allait sensiblement déranger la plus-value des recettes sur les dépenses.
J'entrevoyais bien vaguement que le moindre accident d'ailleurs, le moindre temps d'arrêt dans ma marche d'autre part, pouvaient déterminer telles éventualités funestes,--homicides, peut-être...--Mais, comme je l'ai dit, je me rendais à un irrémissible appel...
Je combinai mes dispositions de ce côté du mieux, ou, tout au moins, du moins mal qu'il me fut possible, et en même temps, j'arrêtai définitivement le plan général depuis longtemps préparé.
Le 6 juillet, j'écrivis à La Landelle:
«Je suis prêt!--_Go a head!_»