‹ A vol de véloChapitre 13 sur 21 · XIII

XIII

LA SOUBRETTE DE STUTTGARD

A l’heure prescrite, un coup discret du garçon d’hôtel me fit ouvrir les yeux. Les volets étaient clos. Soudain, un certain bruit venu du dehors me causa une violente émotion et me fit m’écrier: «Ma malechance me poursuivrait-elle encore aujourd’hui dès mon réveil?» C’était comme un crépitement de pluie torrentielle, comme si le ciel s’était fondu en eau sur le village de Nagold: «Pas de doute, c’est un déluge. Ah! c’est joli, me voilà bien; grand saint Roch, patron des mariniers, tu me prends pour un des tiens!»

Je me dirigeai vers la fenêtre et repoussai les volets; une lune toute ronde inondait la campagne de sa lumière blanche:

«Tiens! tiens! voilà qui est singulier. Temps magnifique, une lune ronde comme un fromage du Berry. Ça va bien!»

Et, en me penchant à la fenêtre, je vis que le bruit était produit par le jet violent et sonore d’un robinet de fontaine publique qu’un matinal villageois avait ouvert.

J’étais tout habillé, le départ ne fut pas long.

A trois heures et demie du matin, tout était désert. Une humidité froide était répandue partout. La terre, les arbres semblaient suinter de la rosée. Une brume épaisse surplombait les bas-fonds de la campagne. Je grelottais. Le sol était presque boueux tant l’atmosphère était saturée d’eau. Autour de moi, calme absolu, nul bruit, nul souffle. C’était un engourdissement des êtres et des choses dans ce sommeil du matin où tout s’entrevoit dans le brouillard du rêve, brouillard glacé que les rayons de la lune illuminaient d’une lumière de sépulcre.

Des gouttelettes ne tardèrent pas à perler sur mes vêtements. On eût dit que j’avais reçu sur les épaules une de ces pluies fines d’hiver qui vous pénètrent jusqu’aux os. J’étais trempé. Pourtant mon gros maillot de laine me protégeait comme une chaude cuirasse, mais mon dolman était maintenant pénétré de rosée, comme tous les objets sous mes yeux. Il pleuvait sous les arbres, tant l’humidité tombait épaisse.

Je rencontrai une longue, très longue côte. Je la montai très vite pour me réchauffer.

L’aurore apparaissait maintenant. Devant moi, l’horizon, d’un bleu profond, prenait une teinte laiteuse aux bords légèrement rosés; puis, dans toute son étendue, le ciel se colora d’un gris clair, et tandis que l’éclat de la lune faiblissait, les constellations se dérobaient, comme honteuses, derrière un voile lumineux.

La blancheur du ciel à l’Orient alla bientôt s’accentuant, formant un gigantesque arc de cercle dont le dernier reflet atteignait l’extrémité opposée de l’horizon. Maintenant des teintes d’opale, de rose nacré se montraient dans ce rayonnement céleste qui annonçait le grand astre, source de vie, de chaleur et de lumière. Puis une bordure étroite, d’un rouge sanglant, dentela l’horizon.

C’était le grand jour. Les oiseaux s’éveillaient. Je roulai plus vite, le froid étant vif encore.

Soudain, comme je fixais toujours la ligne rouge, séparant en étroite bordure le ciel de la terre, une pointe de feu éclata, superbe, fulgurante, lançant des lueurs d’or au sommet des montagnes derrière moi. Puis le globe écarlate du soleil émergea, et, s’égrenant en cascades de flamme, inondant le monde de longs flots de lumière et de chaleur, se dégagea des vapeurs roses de l’orient pour s’élancer une fois encore à travers l’immensité bleue.

Je traversai, sans m’arrêter, la ville d’Herremberg, où j’avais espéré arriver la veille, puis deux centres moins importants, Ehningen et Boblingen. Je n’avais plus dès lors qu’une ville en vue: c’était Stuttgard, à dix-neuf kilomètres, cette fameuse Stuttgard, où j’espérais trouver enfin des nouvelles de mes compagnons de route; et pourtant j’étais inquiet encore, car où aller dans cette grande ville n’ayant pas de rendez-vous ni de nom d’hôtel?

Le chemin devenait de plus en plus détestable, mais j’allais, emporté par l’idée de savoir enfin ce qu’il était advenu de Blanquies, de Willaume et de Chalupa. Je ne pouvais rencontrer un passant, un charretier, qui que ce fût, sans lui lancer ces quelques mots en allemand: «Chemin de Stuttgard?» tant je craignais de m’égarer une seconde fois.

Mais l’état du chemin devenu presque invéloçable ne me laissait guère de doute sur son identité, sachant comment sont les routes en général aux approches des grandes villes. Rien n’apparaissait cependant à l’horizon, très ondulé devant moi. Je dus franchir une ligne de train-tramway, sans qu’aucun amas de maisons apparût à mes regards. Il était huit heures et demie du matin à peu près. Dieu! que c’était long. J’avançais assez vite; rien, rien à ma vue.

Tout à coup le chemin horrible se transforma en une route splendide, d’une largeur de voie romaine, au sol presque blanc, légèrement poussiéreux; puis, comme je me précipitais en avant, cette route magnifique devint à un coude brusquement descendante, tandis que la plaine devant moi s’entr’ouvrait en une vallée immense, avec au centre, développé en sa vaste étendue, le panorama de Stuttgard.

C’était, vue ainsi cette ville, comme un amas confus de cellules grisâtres qu’une nuée de bestioles, une fourmilière, eussent édifiées, et que le plus petit bouleversement naturel eût pu réduire en poussière.

La route devenait une effrayante descente. A mesure que j’approchais de cette ruche humaine, elle allait grossissant de toutes parts. Me voici aux premières maisons, je vais droit devant moi. Je regarde aux alentours pour voir si Suberbie n’aura pas eu l’idée de poster quelqu’un à l’entrée de la ville, afin de se faire reconnaître et de me conduire près de lui. Personne!

J’avance toujours, guidé par l’aspect général des rues et des maisons, vers le centre de la ville, ne me doutant guère des coïncidences singulières qui allaient se produire, et qu’une imagination de romancier eût inventées difficilement.

Me voici dans une magnifique voie centrale.

«Que faire ici? me dis-je; comment trouver sinon mes compagnons, ils ont disparu, c’est évident, du moins Suberbie? Où est-il? Que fait-il? A-t-il laissé quelque part un mot pour moi? Faut-il aller voir poste restante, au commissariat central, au Club vélocipédique?»

Tout en me faisant ces réflexions, j’ai l’idée aussi, c’était la bonne, de me faire indiquer le premier hôtel de Stuttgard. «C’est là, pensai-je, que Suberbie aura eu l’idée d’aller.» C’était vrai, mais je comptais sans ma destinée, ma destinée de malheur.

Je vois un brave homme devant la porte de son magasin. Je m’efforce de lui demander le principal hôtel de la ville. Il comprend bien le mot hôtel; c’est le terme principal qui le chiffonne. Enfin, la lumière se fait, et il m’indique l’hôtel Marquatz, dont je le prie même d’écrire le nom sur mon carnet. Et je m’esquive.

Pendant que je roule à la recherche de l’hôtel Marquatz, je me dis: «Que vais-je faire là, bonté céleste! Suberbie n’y est peut-être pas. Pourquoi courir à travers la ville, pour perdre un temps précieux? Marchons, marchons toujours de l’avant. Je fais un record, ventre-saint-gris; il s’agit d’arriver à Vienne le plus rapidement possible. Je vais entrer dans le premier restaurant venu pour me ravitailler, me faire indiquer la route d’Ulm à quatre-vingt-dix kilomètres plus loin, et disparaître.»

Pendant que ce brusque revirement se produit dans mes idées, je rencontre un vélocipédiste, oh! mais un de ces vélocipédistes que, dans le monde spécial du sport, on désigne par ce terme méprisant, vraiment je ne sais trop pourquoi, de «pédard,» ce qui signifie un homme habillé en simple bourgeois (ou en voyou, alors dans ce dernier cas le terme est bien choisi) et monté sur une machine à caoutchoucs pleins ou creux. Mon homme était habillé en bon commerçant et semblait assez pressé.

Je l’arrête cependant, et m’efforce de lui expliquer mon cas. Le personnage semble très aimable, il sait quelques mots français, hélas! mais combien peu! A mesure que je parle, il s’aperçoit même qu’il n’en sait plus du tout, car il ne comprend rien. Il me demande si je sais un peu d’anglais. English? english?

J’en savais quelques mots. Oh! mais combien peu! Alors, oh! alors, nous voici nous lançant des phrases entrelardées d’allemand, de français, d’anglais. Quel salmigondis, mânes du grand Shakespeare, digne de vos sorcières!

Je demande le Club vélocipédique de Stuttgard. Ma nouvelle connaissance me conduit à deux pas, chez un ami qui est vélocipédiste et qui saura peut-être quelque chose. Rien, il n’y comprend rien. Et penser qu’en ce moment, Suberbie et tout un groupe d’amis m’attendaient dans Stuttgard même, se demandant en quelle partie de l’Allemagne j’avais bien pu échouer.

Et je me répétais: «Un instinct me le dit, Suberbie doit être ici; il m’attend, mais où, où?»

Toujours ballotté avec mon malheureux compagnon, qui semblait maintenant trouver l’aventure assez curieuse, je finis par lui expliquer ceci: «Allons, cette situation ne peut pas durer. Je vais vous prier de me conduire dans un restaurant, n’importe lequel, puis je disparaîtrai, en vous remerciant de votre extrême complaisance.»

Mon noble inconnu, car j’ignorais encore totalement son état civil et sa position sociale, me dit: «Venez, je connais un restaurant près d’ici, et d’ailleurs tout près aussi de chez moi, je vais vous y conduire.»

Nous arrivons. C’est une brasserie assez semblable à nos brasseries germanico-parisiennes. Quand le patron voit que je suis Français, il m’expédie une des jeunes filles préposées au service de la maison, et qui cette fois s’exprime dans le français le plus pur.

Mon aimable compagnon s’est installé auprès de moi et je me fais servir par ma ravissante soubrette. Ah! je ne sais si dans une circonstance normale de la vie parisienne, la jeune personne eût pu attirer mon attention; mais combien attrayante elle me parut quand, à sa physionomie de petit chat qui s’éveille, à sa chevelure fine et blonde, à sa vivacité toute française, elle joignit le pur langage de ma patrie.

Elle semblait enchantée, elle aussi, d’avoir à servir un Français; elle allait, courait, revenait sans cesse, car avec mon compagnon c’était à chaque seconde un mot à se faire traduire. Pourtant nous ne pouvions occuper la jeune fille à nous tout seuls, et tous en étions encore à ignorer exactement nos situations respectives. Lui, pourtant, arriva assez vite à m’expliquer son affaire, tandis que goulûment, en cette atmosphère délicieusement embaumée par le bien-être qui semblait y régner, par mes forces revenues, par la présence de mon idéale servante j’absorbais les mets multipliés qu’elle m’apportait.

Il se nommait Siègle, mon compagnon. C’était un notable commerçant de Stuttgard, qui avait pas mal voyagé, notamment en France, et qui aimait les Français. Il avait adopté depuis quelque temps ce merveilleux moyen de locomotion, la bicyclette, pour ses affaires, mais il ne faisait partie d’aucun club cycliste.

J’avais beaucoup plus de peine à le mettre exactement au courant de toute mon histoire. Elle était, il est vrai, plus compliquée. Tout à coup, me vint une idée lumineuse. A la nouvelle de notre prochain voyage à travers la France, l’Allemagne et l’Autriche, un journal de sport allemand avait publié mon portrait, une fort belle gravure, ma foi, accompagné d’une biographie complète et naturellement de détails sur notre expédition future. J’avais découpé la page et l’avais délicatement pliée dans mon portefeuille. L’idée me vint donc de mettre au jour cette feuille et de la présenter à M. Siègle, ce qui d’un seul trait allait, en ajoutant deux mots d’explication sur ma séparation d’avec mes compagnons de route, le mettre entièrement au courant et de mon identité et de mes aventures.

En effet, cet excellent homme, à la lecture du journal allemand, comprit tout et son amabilité déjà grande en fut décuplée. Aussitôt il me dit qu’on allait se rendre chez lui, qu’il avait un téléphone relié à la ville d’Ulm. On allait donc téléphoner, envoyer en même temps télégrammes sur télégrammes. Ce vélocipédiste rencontré par hasard devenait un ami qui s’intéressait à mon sort au plus haut point. Le génie malfaisant était-il bien mort?

La charmante soubrette, intéressée, elle aussi, en apprenant mes aventures, continuait son service avec une activité qui ne pouvait qu’accroître ma sympathie déjà portée à son comble par tant de prévenances et par les heureuses circonstances dans lesquelles cette jeune compatriote se présentait à moi, compatriote du moins par le langage.

Quand, mon déjeuner terminé, on se sépara, ce furent les promesses les plus formelles d’échanger des photographies. Hélas! quand les jours, les semaines et les mois s’écoulent, le temps, qui détruit tout, emporte les plus profonds souvenirs et les plus solides résolutions. Et pourtant ces lignes tracées par moi montreront à la jeune fille de Stuttgard, si elles viennent à tomber sous ses yeux, que le cycliste français perdu à la suite d’une foule de mésaventures, et qui fut servi par elle, n’a pas oublié sa promesse de rappeler dans un volume son souvenir.

En sortant du restaurant pour se rendre au domicile de M. Siègle, on passa devant la gare. Il était à ce moment neuf heures cinquante environ. Or je devais apprendre le soir même, à Ulm, que Suberbie qui se trouvait à Stuttgard, en même temps que moi et précisément à l’hôtel Marquatz, avait pris le train à dix heures, désolé de ne pas m’avoir encore vu venir. Dix minutes plus tard, et je me rencontrais devant la gare avec lui.

On se rendit donc avec M. Siègle, dans sa maison de commerce, où il téléphona à Ulm, pour savoir si on avait quelques nouvelles, dans les hôtels de la ville, du passage des recordmen français. On n’obtint d’ailleurs que des réponses négatives. D’autre part, j’étais pressé de partir.

Toujours aimable, M. Siègle, qui avait ainsi perdu toute sa matinée, m’accompagna au sortir de la ville pour bien me mettre sur la route royale de Stuttgard à Ulm, et l’on se fit les adieux les plus cordiaux, avec l’espoir si légitime, après une aussi romanesque rencontre, de se retrouver quelque jour.