XVI
ARRIVÉE A MUNICH
La vie humaine est ainsi faite. Qu’il s’agisse d’un homme, d’une famille, d’un peuple, l’existence est composée d’une succession d’événements heureux et malheureux. Éternelle loi des contrastes. Après la pluie, le beau temps, dit le vulgaire. L’âme humaine, d’ailleurs, trouve en son essence l’accomplissement de cette loi, et alors même qu’aucun événement heureux ne succéderait pour elle aux malheureux, par une réaction naturelle elle «trouvera du bonheur» dans un fait en lui-même indifférent que la loi des contrastes lui fera paraître heureux.
Ma souffrance morale et physique avait été telle depuis Ulm, et durant toute la matinée depuis Gunzbourg, que bien que mes blessures fussent restées aussi douloureuses malgré la doublure à la selle, je ne les sentais presque plus, tant mon moral était relevé; je ne les sentais plus ou, pour parler exactement, je n’y songeais plus et dès lors la douleur que j’en ressentais s’atténuait parfois complètement; phénomène physiologique bien connu, preuve manifeste de la spiritualité de la douleur, même physique, qui, pour ma part, m’a toujours fait soutenir cette thèse que les animaux n’ayant pas notre somme de «spiritualité» n’éprouvent pas le quart de notre douleur physique pour un même «mal».
Le vent était modéré, mais il soufflait de l’ouest; nous l’avions donc derrière nous, le ciel était beau, la route était médiocre mais très véloçable; réunion de circonstances des plus heureuses pour nous.
Le changement, on le voit, était complet. Nous nous retrouvions après notre station à Augsbourg, non plus deux voyageurs égarés, fatigués, malades, marchant péniblement, tirant la langue et traînant le pied, mais une troupe vaillante composée d’un «recordman» et de ses deux entraîneurs. Nous marchions, en effet, rapidement, à une allure d’environ vingt-quatre kilomètres à l’heure, ce qui était prodigieux, en raison de mon état particulier, car mon entraîneur d’Augsbourg et Chalupa n’avaient pas les mêmes avaries physiques, et de l’état toujours très médiocre, je l’ai dit, de la route.
Dans ces conditions, les campagnes se déroulaient, rapides. On passa successivement les villages de Frendburg, Odelzhausen, Schwabhausen, Dachau. On dévorait les kilomètres. Il pouvait être trois heures et demie de l’après-midi, lorsque se produisit ce fait toujours réjouissant de la rencontre des amis venus au-devant de vous. Des cyclistes apparurent dans le lointain: c’étaient ceux de Munich qui, mis au courant de notre arrivée par Suberbie, accouraient au-devant des voyageurs. Ils étaient nombreux.
Quand on se fut salué, serré les mains joyeusement, ils nous dirent: «Ah! si vous saviez comme nous vous avons attendu hier! Vous trouvez que nous sommes nombreux: hier tout le Munich cycliste était sur pied. Nous formions une armée de près de mille. Mais voilà, nous étions sans nouvelles de vous. Willaume, arrivé seul dans la soirée, n’a pu nous donner le moindre renseignement sur votre compte. Quel malheur!»
Ce disant, nous marchons vers Munich, dont les premières maisons se montrent déjà au loin. Les approches paraissent interminables, comme toujours. Les rapports sociaux sont les mêmes partout. Nul ne saurait l’ignorer, toute nouveauté rencontre des résistances, surtout dans certaines classes de la population, résistances d’où naissent de petites querelles, assez insignifiantes en général, il faut bien le dire. Le cyclisme est une de ces nouveautés, et il n’est guère d’adepte de la bicyclette qui n’ait été parfois en butte au mauvais vouloir de quelque grincheux.
Naturellement, certains cyclistes se révoltent à l’idée de ce mauvais vouloir injustifié et répondent du tac au tac.
A notre entrée dans la ville de Munich, entrée rapide et assez solennelle à cause de notre nombre, je pus voir que les «rapports sociaux» en question étaient en Allemagne, tout comme en France, quelque peu tendus entre cyclistes et piétons.
Un de nos compagnons marchait en tête, donnant aux passants un courtois avertissement. Un ouvrier conduisant une brouette, en entendant l’avertissement de notre «tête de colonne», parut s’émouvoir absolument comme le fameux policeman en baudruche en présence des grimaces du clown Foottit, au Nouveau-Cirque de Paris, ou comme les quarante siècles des pyramides en présence de l’armée de Napoléon. Ce que voyant, notre cycliste, passant prestement auprès de l’homme à la brouette, lui escamota son couvre-chef avec une dextérité que n’eût pas désavouée un jongleur consommé. Inutile d’ajouter que cet escamotage dérida le grincheux; mais on n’eut guère le temps d’entendre ses invectives augmentées par les rires sonores de toute la troupe.
On arrivait au cœur de la ville; ville superbe, aux grandes artères bien pavées et très larges. Munich, je l’ai dit, est un centre cycliste des plus importants. La seule façon dont, en de semblables circonstances, on est regardé par la population suffit à l’indiquer. Les passants regardent, parce qu’on est nombreux, mais leur attitude ne décèle nulle surprise. On voit que la bicyclette a acquis le droit de cité.
On arrive devant les bureaux du _Radfahr Humor_, journal cycliste de Munich, où plusieurs rédacteurs, ainsi que Suberbie et Blanquies, nous attendaient. Le _Radfahr Humor_! quelle preuve de l’importance prise par le sport vélocipédique dans la capitale de la Bavière. Oh! combien on étonnerait de personnes, même parmi celles qui se piquent d’être pleinement au courant du mouvement contemporain dans toutes ses branches, en leur montrant un organe aussi spécial représentant une pareille somme de travail, un journal qui au premier aspect, par son papier, sa quantité de composition, ses gravures, laisse bien loin derrière lui une foule de publications beaucoup plus importantes, du moins par leur «genre».
On pénétra dans les bureaux du _Radfahr Humor_ où le plus excellent accueil nous fut fait. Le numéro de la semaine contenait le portrait de l’auteur de ce récit, une gravure des plus fines et vraiment artistique, avec sa biographie. Hommage des plus flatteurs et dont je fus heureux de pouvoir remercier le directeur du journal. Parmi les rédacteurs du _Radfahr Humor_ se trouvait le docteur Rettinger, qui avec une amabilité inexprimable ne devait cesser de se mettre à notre disposition, non seulement durant les courts instants où je restai à Munich, dans cette journée-là, mais aussi pendant les deux jours passés dans cette ville à notre retour de Vienne.
Oh! un vrai et pur Allemand, le docteur Rettinger, mais un bien excellent homme. Gros, barbu, éternellement le cigare à la bouche; presque éternellement aussi installé devant une pile de soucoupes, chacune d’elles représentant une énorme chope de bière. Et les soucoupes s’empilaient toujours, lorsqu’il entrait dans une brasserie; et les chopes se vidaient méthodiquement, mécaniquement. Lui, heureux de vivre, semblait dans une extatique jouissance de cette absorption éternelle et lente.
De la salle de rédaction du _Radfahr Humor_, on se rendit dans une de ces brasseries où ce nectar vraiment délicieux, la bière de Munich, coule à pleins bords. Quel festin de Lucullus c’était pour moi ce déjeuner fait dans cette ville, entouré de ces nombreux et joyeux amis, arrivé aux trois quarts de notre expédition, et de plus en proie à un appétit féroce, circonstance qui transforme toujours en ambroisie les mets même médiocres! Le docteur Rettinger s’était mis en devoir d’absorber, et il parlait beaucoup, en français, d’ailleurs, mais avec un accent allemand des plus prononcés, ce qui ne tarda pas à exciter la rate du bon Blanquies.
Un détail qui causait la joie du Montmartrois c’était précisément cette quantité invraisemblable de chopes, en France des doubles bocks, que pouvait contenir l’estomac de l’excellent docteur.
--Non! dit-il, en laissant aller son rire, non, mais après tous ces bocks-là vous ne devez pas pouvoir loger le reste dans votre estomac, les dîners et les déjeuners?
--Che ne mange qu’une fois par jour, répondit le docteur Rettinger, le reste du temps che bois.
--Mais enfin, riposta Blanquies, combien buvez-vous de chopes par jour?
--Compien j’en bois? Ho! ho! mais che ne sais pas. Ho! ho! compien chen bois? Mais, tix, fingt, trente, quarante, ché-né-sais pas! Mais la rate de Blanquies n’était pas au bout de ses torsions. Tandis que mon ravitaillement stomacal se continuait, la conversation dont je suivais mal le fil, occupé que j’étais à faire travailler vigoureusement mes mandibules, se continuait entre le jeune échappé du faubourg parisien et le docteur; soudain, j’entendis le mot Asnières prononcé par le docteur. Il racontait, paraît-il, son dernier voyage à Paris et il parlait d’Asnières où il avait habité quelques jours. A peine eut-il raconté le fait que cette fois tous les muscles du Montmartrois entrèrent dans une danse folle.
Cette idée que le docteur était allé à Asnières; enfin ce simple mot d’Asnières prononcé par ce docteur allemand, en plein cœur de l’Allemagne, parurent à Blanquies une de ces choses désopilantes à vous changer la rate en tourne-broche.
--Ho! ho! ho! mon Dieu, que c’est donc rigolo! Ho! la! la! mince de coquillage, s’écria-t-il, en déployant son rire guttural. Comment, on connaît Asnières ici, hi! hi! hi! mais ce n’est vraiment pas la peine de venir chez les Allemands si on y entend parler d’Asnières. Ho! ho! ho! Mais moi, je suis en Allemagne depuis trois jours, j’ai oublié Asnières, ha! ha! ha! oh! non! mais voyez-vous ce brave monsieur Rettinger qui connaît Asnières. Qui est-ce qui va me parler du Moulin-Rouge ici maintenant, et du Rat-Mort, et des Décadents? et du Lapin qui fume? Y a personne ici pour le Lapin qui fume? Eh bien! et le Cabaret de la mort? Ousqu’on devient un macchabée, à volonté?»
La surprise du Montmartrois n’était pas à son terme. Tandis que les mets nombreux continuaient à défiler, arrosés de l’excellente bière du pays, un groupe d’officiers bavarois entra dans la brasserie. Leur présence fit changer la conversation et on parla quelque peu politique, des rapports de la Bavière et de la Prusse. Le docteur Rettinger, en bon Bavarois, ayant manifesté une sympathie des plus modérées pour la Prusse et les Prussiens, la rate de Blanquies entra dans une danse nouvelle. Cette fois il la trouva trop forte. Comment, on avait crié, en sa présence et en pleine Allemagne: vive la France! et voilà que maintenant chez les «Prussiens» eux-mêmes, car pour tout bon Parisien de Paris, un Allemand est un Prussien, chez les Prussiens, dis-je, on criait presque: à bas la Prusse!
--Non, mais où suis-je? continua Blanquies, en s’administrant sur le genou un coup formidable. Avouez donc que c’est rigolo. Je vais chez les Prussiens, sous prétexte de record, on crie vive la France! et par-dessus le marché: à bas la Prusse! Je comprendrais ça, à l’Élysée-Montmartre, ou au Divan Japonais, mais ici, ici! Garçon, un bock! Ah! non, c’est vrai, ils n’y comprennent rien ici, à ce langage-là. C’est étonnant, quand on crie: à bas la Prusse, on devrait bien comprendre ce que signifie: un bock. C’est égal, cette satanée bière est rudement bonne pour vous rafraîchir les amygdales. Mince de capucine! Attends un peu, ce que je m’en vais leur en raconter à mes copains!
Mon déjeuner se terminait. Le docteur Rettinger se leva, et toujours avec son accent allemand qui donnait à sa parole une note si originale, prononça une chaude allocution en l’honneur des cyclistes français et de la France!
Excellent homme! La bonté même, type achevé d’une race que des événements funestes ont faite notre adversaire, mais nullement notre ennemie dans le sens le plus rigoureux de ce mot.
Il pouvait être cinq heures environ quand on donna le signal du départ. Avant de se remettre en route, direction de Muhldorf, on changea ma selle qui, on s’en souvient sans doute, avait été brisée dans le trajet de Gunzbourg à Augsbourg. Le docteur Rettinger ne voulut pas nous laisser partir sans nous faire promettre de nous arrêter quelque peu à Munich au retour, ce qui fut fait.
Moment vraiment délicieux dans de pareilles expéditions, et qui seul les justifie. Un homme lancé dans une marche aussi longue et aussi rapide est comme un soldat durant une campagne. Il éprouve des émotions de tout genre, émotions pénibles et émotions joyeuses. Les unes comme les autres justifient l’aventure, car ce sont elles que l’on recherche.
En ce moment, dis-je, j’éprouvais un bien-être physique et moral immense, puisque tout allait maintenant à souhait: mes compagnons étaient retrouvés, mon état était parfait, nous n’étions plus qu’à une distance relativement restreinte de la ville de Vienne, but de notre voyage. Et pourtant nous marchions, comme il arrive souvent dans une campagne militaire, vers un désastre, la noyade de Lintz, qui devait être comme le dénouement de notre romanesque aventure. Désastre! dis-je, oui; mais si je me sers du mot c’est pour continuer ma comparaison avec la marche forcée d’une armée en campagne. En la situation actuelle, en effet, qu’on ne conclue pas bien vite à un remords ou à un simple regret de ma part, car ce qui serait désastre pour une armée, était plutôt une victoire, du moins pour moi, qui, dans de semblables voyages, recherche les émotions. La noyade de Lintz, «désastre» final d’une espèce de campagne où la guigne nous avait poursuivis, devait être une source d’émotions qui, pénible sur le moment, laisse des souvenirs toujours précieux et que l’on éprouve ensuite du plaisir à raconter, comme d’ailleurs tout ce qui arrive de fâcheux dans les aventures.