‹ A vol de véloChapitre 4 sur 21 · IV

IV

NANCY

Le sommeil d’un cycliste, après une marche de deux cent soixante kilomètres, est souvent agité, surtout dans les débuts. Le mien ne l’est plus guère, sans doute à cause de ma très grande habitude de la route, sans doute aussi parce que j’ai soin de ne pas trop livrer de combustible à mon estomac avant de me coucher, précaution que je recommande en passant à ceux qui pourront se trouver dans mon cas. Il faut autant que possible faire du chemin après son dernier gros repas; c’est le meilleur moyen de s’assurer un sommeil tranquille.

Willaume dormit bien, lui aussi. Quant à Blanquies, le conseil donné plus haut lui eût paru sans doute un radotage antédiluvien. En présence d’un objet matériel susceptible d’être absorbé, Blanquies n’avait jamais une minute d’hésitation. Il faisait jouer ses mandibules et l’objet passait le plus mauvais quart d’heure qu’il soit possible à un être, même appartenant à la nature inorganique, de passer. En arrivant à Bar-le-Duc, bien qu’il eût déjà fait honneur à la table servie dans le restaurant de Châlons-sur-Marne, il consulta son appétit et, constatant qu’il était en merveilleux état, il se mit en devoir de le satisfaire une fois de plus. Voilà pourquoi, sans nul doute, notre ami fut le seul des trois qui eut un sommeil quelque peu agité. Il eut force rêves violents.

«C’est curieux, me raconta-t-il lui-même le matin, j’ai rêvé qu’une corde avait été tendue de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre au sommet du Panthéon et que moi, planté sur une bicyclette, je devais rouler sur cette corde. Il fallait que j’exécutasse ce métier singulier. Au-dessous de moi, Paris, mais Paris tout petit, tout petit, presque microscopique. Puis la scène changea: je me trouvai soudain rapproché de la ville; la corde avait disparu, mais je devais rouler sur les toits des maisons en sautant de l’un à l’autre. C’était affreux. C’est vraiment à dégoûter un homme de jamais rouler sur une bicyclette. A un moment je m’éveillai, du moins je crus que je m’éveillais, et je consultai ma montre: il était cinq heures. Alors assommé je m’écriai: Oh! oh! les enfants, assez, assez, je m’arrête ici, moi, je ne continue pas; merci, par exemple. Après tout, je ne suis pas payé pour ça. Ah! bien oui, je vais prendre le train. Les trains n’ont pas été inventés pour des prunes.--Et tout en prononçant ces paroles j’éprouvais un engourdissement affreux, j’étais ankylosé des pieds à la tête. Je ne pouvais faire un mouvement; alors je tentai un effort suprême, et, cette fois, je m’éveillai réellement. Le garçon de l’hôtel venait de frapper à la porte et m’annonçait qu’il fallait se lever.»

Ainsi parla Blanquies, dont la physionomie rentrée n’allait pas tarder à s’épanouir à nouveau sous l’influence d’un café au lait d’une taille au-dessus de la moyenne.

La gaieté générale laissait fort à désirer, certes, car on n’imagine guère l’état d’affaissement dans lequel on se trouve le matin, aussitôt après son lever, quand la veille on a accompli à bicyclette une marche comme la nôtre. Willaume seul, circonstance singulière, se prit à éclater de rire en considérant nos mines déconfites. «Allons, déclara-t-il avec sa lenteur de prononciation que le diable en personne ne fût pas parvenu à activer, tout va bien, nous allons marcher dur.»

Six heures allaient sonner; il fallait se mettre en route. Dans la cour de l’hôtel, Suberbie achevait de faire préparer les machines. En route!

Le temps est toujours magnifique, mais le vent a décidément tourné à l’ouest. Nous allons donc l’avoir dans le dos, chance suprême pour nous, mais qui, en permettant de prendre une forte avance sur notre tableau de marche, allait nous priver de la compagnie de quelques amis arrivés seulement après notre passage.

Nous partons poussés par le vent. Nous franchissons rapidement Longeville, Ligny, Boviolle, Reffroy, Naives-en-Bois.

Ici Willaume nous dit: «Je vais de l’avant sur Pagny, où je connais beaucoup l’instituteur de la commune, et où je vais lui annoncer votre arrivée.»

Nous sommes, en effet, dans le pays de mon compagnon. Nous arrivons à Pagny. Déjà Willaume est installé chez l’excellent homme chargé des jeunes âmes de la commune et ce brave des braves ne veut nous laisser partir; il faut avant tout goûter une truculente omelette au lard que la bonne vient de faire et donner notre avis sur le vin que nous trouvons tous trois à notre goût. Pendant cette petite scène les jeunes écoliers sont réunis en classe et nous les apercevons frétillants sur leurs bancs, chuchotant, se trémoussant. L’arrivée inopinée de ces bicyclistes, la réception qui leur est faite par l’instituteur, intrigue au plus haut point ces jeunes cervelles. Deux ou trois des plus malins de la bande, sous un prétexte inventé par leur malice, sortent de classe et passent successivement devant notre porte en jetant un coup d’œil dans la petite salle à manger où nous sommes installés. L’instituteur, en bon papa, les laisse faire. Il a bien raison. Ce sera un petit épisode de leur vie d’écolier, le passage des bicyclistes à Pagny, et si un jour ces lignes tombent sous les yeux de l’un d’eux, il racontera avec un plaisir toujours nouveau qu’il était là, lui, et qu’il «les a vus,» les bicyclistes.

Sans trop tarder, nous reprenons la route. Nous arrivons à Lay, à onze kilomètres de Pagny, puis à Foug, nous roulons sur la route de plus en plus belle, toujours poussés par le vent d’ouest, quand tout à coup nous entendons la voix de Blanquies. Elle semble désespérée, sa voix; il crie, il tempête; il agite un de ses grands bras, ce qui est toujours chez lui le signe d’une émotion violente, gaie ou triste, peu importe.

--Ça y est, s’écrie-t-il, ça y est!

--Quoi, qu’avez-vous, mon garçon? qu’est-ce qui y est?

--Satanée histoire! Que le diable emporte la bicyclette! J’étais sûr que cette malechance allait tomber sur moi. Dieu, quelle invention de malheur!

--Ah çà! mais parlez, qu’est-ce qui vous arrive?

--Parler, parler, mais je ne fais que ça. Oh! c’est fini, maintenant, c’est désastreux, je vous le dis; j’en étais sûr, absolument sûr.

--Vous devenez dément, mon garçon; dites-nous, je vous en prie, quelle partie de votre individu vient de se détraquer?

--La partie de mon individu? Ah! oh! hi! vous êtes encore amusant, vous! La partie de mon individu, mais, c’est mon pneumatique qui est crevé. Puisque je vous dis que j’en étais sûr.

Pneumatique crevé! Diable! Voilà qui était sérieux. Un pneu qui crève, c’est une hélice qui se fausse; impossible d’avancer. Blanquies toujours hurlant, toujours tempêtant, poussait sur ses pédales tant qu’il pouvait, dans sa colère, mais c’était du temps perdu. On s’arrêta.

Heureusement, nous n’étions plus qu’à cinq kilomètres de Toul. Je dis à Blanquies:

--Mon ami, nous ne pouvons vous attendre, vous savez quelles sont nos conditions. J’ai un compagnon officiel, Willaume; vous, c’est différent; vous nous suivez en amateur, n’est-ce pas? Nous ne pouvons être retardés de votre fait sans compromettre notre expédition, et sans sortir de notre programme. Mais ne vous désolez pas. Nous allons nous avancer rapidement vers Toul, où un arrêt de quelques minutes vous permettra peut-être de nous rejoindre. Là, un marchand de vélocipèdes réparera le pneumatique, car je ne vous vois pas très bien le réparant vous-même.

A cette réflexion, Blanquies fit entendre un de ses rires prolongés qui cette fois semblait dire: «En effet, vous avez raison, moi réparant un pneu, ce serait bien le spectacle le plus désopilant que tous mes copains de Montmartre eussent jamais été appelés à contempler.»

Je continuai: «Si nous arrivons à Nancy avant vous et que votre pneumatique ne fonctionne pas, Suberbie, qui doit nous y attendre, s’occupera de vous, car vous savez qu’il traîne après lui tout un matériel de guerre.

»Enfin, si vous n’arrivez pas à arranger votre affaire, prenez le train, et rejoignez-nous plus loin, à Strasbourg par exemple.»

Blanquies, saisi d’une noble indignation, s’écrie: «Le train moi, jamais. Et mon Club qui me regarde? Mon Club, mon Club de Montmartre, que dirait-il?»

Il fallut se séparer. Je roulai avec Willaume vers Toul, avec trois quarts d’heure d’avance environ sur nos prévisions. Il était à peine dix heures du matin.

C’est à Toul que nous devions ressentir l’inconvénient d’une avance trop forte sur les heures auxquelles nous avions annoncé notre passage probable. Dans cette ville, en effet, nous devions être attendus par un jeune Parisien de nos amis, excellent cycliste, vainqueur de nombreuses courses, le jeune Marcellin qui faisait à ce moment son service militaire à Toul. Je me faisais une fête de le revoir dans ces circonstances; d’autant plus qu’il devait être pour nous un parfait entraîneur. Excellent garçon, à la physionomie ouverte et agréable, enjoué et fort intelligent, Marcellin devait être aussi pour nous d’une compagnie charmante.

Nous traversons la ville de Toul. Personne. Nous arrivons chez un marchand de vélocipèdes, station toute naturelle pour des cyclistes en train d’accomplir un grand voyage. On y était, en effet, au courant de notre expédition. A peine avons-nous fini d’expliquer l’aventure de notre compagnon Blanquies que déjà des cyclistes arrivent.

--Comment, mais vous êtes affreusement en avance! nous dit-on partout.

--Connaissez-vous Marcellin, demandai-je aussitôt; où est Marcellin?

--Mais Marcellin ne vous attend pas si tôt. Il est à la caserne. On va aller le prévenir.

Nous nous dirigeons vers un café tandis qu’on va prévenir Marcellin.

Dix minutes après, le jeune fantassin accourt. Il est tout souriant, mais il n’en peut revenir de la rapidité de notre marche.

--Bonjour, bonjour, les amis, mais vous allez comme des dératés. Quel malheur! Figurez-vous qu’au mess des sous-officiers on vous avait préparé une superbe réception, tout le monde vous attendait, car nous faisons tous de la bicyclette ici. Enfin le malheur n’est pas grand.

--Et vous venez avec nous, jusqu’où?

--Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.

Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle, et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.

Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison, fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.

La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson, Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.

Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après. C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin, vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M. Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.

Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement, tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons par instants sur les cailloux pointus.

Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à l’_Hôtel de Paris_, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.

Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face, précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de maladie.

Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.

A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’_Hôtel de Paris_, voici les membres du _Véloce-Club nancéen_, conduits par leur président, qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville. Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.

Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus éclatante vengeance.

A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés, on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train, jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une machine.»

Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.

Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.