L'ETAT DE SIEGE
28 septembre 1848.
Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M. Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes:
"_Cedule_.
"La presente devra etre apportee en venant deposer.
"REPUBLIQUE FRANCAISE.
"_Liberte, Egalite, Fraternite._
"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi.
"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor, representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848, a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les voies de droit.
"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848.
"_Le rapporteur_, DE BEURMANN."
La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_, adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree, une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut, le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite du representant.
Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette audience:
2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS
Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne.
_Audience du 29 septembre._
INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT.
Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo, qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin.
L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore presente.
M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du gouvernement, vous avez la parole.
M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo s'approche.
M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et domicile.
M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre, monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission que vous accomplissez.
Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite.
Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee, une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et non ici.
Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant, je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre utile a la defense qu'a l'accusation.
M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi, qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a M. le president la permission de vous repondre.
M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de s'entendre sur l'heure.
M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa protection.
M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences, a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre du vote qu'il va deposer dans l'urne.
LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les veritables droits de chacun ici.
M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme une violation de son droit de representant.
La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un representant ou un depute est appele pendant le cours de la session d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage, c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que M. Victor Hugo ait soutenu le premier.
M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme. Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son temoignage, la justice commande et ne sollicite pas.
M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a repondre a vos questions.
LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien! si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation qui peut entrainer la peine des travaux forces.
M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit. Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris est place en ce moment.
M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels sont vos nom et prenoms?
M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo.
M. LE PRESIDENT.--Votre profession?
M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple.
M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance?
M. VICTOR HUGO.--Besancon.
M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel?
M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5.
M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent?
M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6.
M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel?
M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils s'y sont refuses.
M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade, accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas, je cedai a leurs prieres.
Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison. Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me rappeler si j'ai vu celui-ci.
M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous?
(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor Hugo._)
M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la justice suivre son cours, et on l'emmena.
M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit de se mettre au-dessus d'elle.
M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays. Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._)
M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice.
M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation.
(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui l'accompagne au dehors de la salle d'audience._)
M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la parole.
M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses.
M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses.
Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes apparentes.
En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24 mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal.
--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee, l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee. On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de guerre.
CONSEIL D'ETAT
1849
NOTE 9
LA LIBERTE DU THEATRE
En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat.
_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien.
M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde, le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder.
Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple.
J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle.
Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que par la liberte?
Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande, a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous? Examinons.
Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve.
M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806.
M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution.
Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre, jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur hierarchique.
Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit? On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas ete libre.
Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite, s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de Campistron.
Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins.
Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.
M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres, ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer le regne imperial.
M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve. Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille.
Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer. Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le faisait en quelque sorte vivant? Rien.
M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard.
M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau vers.
Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau.
J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats, que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi.
Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la question qui me touche infiniment.
Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere, de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la liberte contre la religion.
Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.
Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le meilleur selon elle.
Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par le parlement.
Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient! Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite. C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie toujours d'immoralite.
Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste! L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet.
Je reprends, et je resume ce que je viens de dire.
Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non.
Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les genies, il a gene les chefs-d'oeuvre.
Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees, l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par la distinction des genres. Quel a ete le resultat?
L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires.
Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature, l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot: point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom de l'art et de la litterature, avaient demande un second Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne l'Odeon!
Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor, soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches. Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie miserable pour refouler le developpement de l'art.
Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que, du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget. Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite. Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre chose que le principe d'autorite.
Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le principe de liberte.
Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la liberte.
Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee.
Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de pensee, c'est-a-dire point de censure.
Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui.
Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici, je dois supposer un peu; rien n'existe.
Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques, quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie theatrale fut proclamee.
Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance.
Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le cahier des charges de la liberte.
Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions, regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera jour.
Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera, un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces quatre theatres.
Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur; vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles. En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible.
Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la moralisation universelle.
Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en arranger.
Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires. Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change par un coup de bourse.
Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme, le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands faits de notre histoire.
Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration europeenne vous remboursera.
Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans. Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee: comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge, non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle. Je les appellerais theatres municipaux.
La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent parfois des commotions si fatales a la ville.
Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant surtout mon assertion aux classes inferieures de la population parisienne: le peuple francais, la population parisienne principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais lieux, fera moins de revolutions violentes.
L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires, tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.
Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon systeme.
Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez et choisissez.
M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront ecrases par ceux de l'etat.
M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres. Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.
On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique; ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout, que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses cinquante mille exemplaires.
Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent, je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur. Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser, de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres nationaux et municipaux; la victoire vous restera.
M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M. Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les theatres libres seraient evidemment ecrases.
Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale, qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains du gouvernement.
M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres. La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait user de la liberte commune; voila tout.
M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du cautionnement?
M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est pourquoi je veux le cautionnement.
M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir, dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres, de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de dimension, etc.
M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a l'etablissement des theatres.
M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.
M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les cafes-spectacles.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.
M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes?
M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres nationaux et les theatres municipaux.
Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les _theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps.
Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant, pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de leurs theatres.
M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera les directeurs?
M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets.
M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son service, sera immediatement destitue.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires.
Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien.
M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux tribunaux ordinaires.
On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation; puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard; representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu.
M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France.
En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien. Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_.
Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien different.
Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France.
Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure preventive en l'ameliorant autant que possible.
J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte industrielle.
Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees politiques, que c'etaient la des questions frivoles.
A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code special pour les choses de l'intelligence et de la pensee.
Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants.
Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une acquisition, mais une creation, la propriete litteraire.
Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la societe par la propriete.
Cela fait, organisez.
Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une certaine impulsion.
Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.
Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une repression rapide et tres efficace.
Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la passe au bureau de censure.
Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis! Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi!
La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure.
Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point.
Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour? Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant.
Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.
Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi donc y tenez-vous?
Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice.
La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates, sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De la morale!
Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection, c'est que c'est impossible.
Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de peinture.
Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee, et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure.
Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle besogne.
Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce que serait une commission de marine sans marins.
Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour?
Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais ete.
Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.
En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre.
Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le jury; pour le theatre, qu'aurez-vous?
La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.
Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.
Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.
Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?
Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la? le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public? Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste. Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous sieger la cour d'assises au parterre?
Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les indications du ministere public et condamneront sans broncher sur oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et supprimeront la liberte.
Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux moyens du droit commun.
Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.
Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et quatre par la ville.
L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous imposerez a l'industrie theatrale.
Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable. Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les personnages les plus consideres et les plus considerables de l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression, et il saura superposer la peine au delit.
Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame; s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la societe.
Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de ses droits de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives.
Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public.
C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive. De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte.
M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas partie de l'association?
M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait plus.
M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois, et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces?
M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour les refractaires.
M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre societe?
M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur, comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre pour ses delits professionnels.
M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le suspendre.
M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive, telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation. Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un auteur?
M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du jury.
M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper, et ceux-la seront sans doute les plus dangereux.
Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes. Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes considerables de professions diverses, parmi lesquelles se trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le suffrage de leurs confreres?
Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas de honte a exercer les fonctions de censeur.
M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce que c'est une police.
J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser la censure preventive; je n'y reviens pas.
Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la corporation, et qu'alors mon but serait manque.
Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat, au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la representation d'une ou plusieurs pieces.
Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacite de la repression par les cours d'assises?
Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la tranquillite du pays.
Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de remplir.
Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures. Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la collaboration du temps.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins eloigne.
M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte.
Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues; voila comme j'entends la solution du probleme.
J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos!
Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises; le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. Tout cela devrait etre reuni.
Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout progres reel.
Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser. L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.
Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France?
Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant.
Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire; elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national!
Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale. En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
Laissez la la censure, organisez; mais, je vous le repete, organisez la liberte.
ASSEMBLEE LEGISLATIVE
1849-1851
NOTE 10
PILLAGE DES IMPRIMERIES
Aux journees de juin 1848, Victor Hugo, apres avoir contribue a la victoire, etait venu au secours des vaincus. Apres le 13 juin 1849, il accepta le meme devoir. La majorite etait enivree par la colere, et voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment sur les imprimeries saccagees et pillees. Victor Hugo monta le 15 juin a la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel qu'il est au _Moniteur_.
Permanence.--Seance du 15 juin 1849.
INTERPELLATION
La parole est a M. Victor Hugo.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande a l'assemblee la permission d'adresser une question a MM. les membres du cabinet.
Cette assemblee, dans sa moderation et dans sa sagesse, voudra certainement que tous les actes de desordre soient reprimes, de quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les details publies, des actes de violence regrettables auraient ete commis dans diverses imprimeries. Ces actes constitueraient de veritables attentats contre la legalite, la liberte et la propriete.
Je demande a M. le ministre de la justice, ou, en son absence, a MM. les membres du cabinet presents, si des poursuites ont ete ordonnees, si des informations sont commencees. (_Tres bien! tres bien!_)
PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui?
M. DUFAURE, _ministre de l'interieur_.--Messieurs, nous regrettons aussi amerement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les actes a propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose l'affirmer, spontanement, au milieu des emotions de la journee du 13 juin.... (_Interruptions a gauche._)
Je dis qu'ils ont eu lieu spontanement, c'est a ce sujet que j'ai ete interrompu. Rien n'avait prevenu l'autorite des actes de violence qui devaient etre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je veux expliquer seulement comment l'autorite n'etait pas, n'a pas pu etre prevenue, comment l'autorite n'a pas pu les empecher.
On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du general Changarnier avait preside a cette devastation. Je le nie hautement. Un aide de camp du general Changarnier a paru sur les lieux pour reprimer cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant ete consomme; d'ailleurs, on ne l'ecoutait pas. J'ajoute qu'aussitot que nous avons ete prevenus de ces faits, ordre a ete donne de faire deux choses, de constater les degats et d'en rechercher les auteurs. On les recherche en ce moment, et je puis assurer a l'assemblee, qu'aussitot qu'ils seront decouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son execution. (_Tres bien! Tres bien!_)
M. LE PRESIDENT.--L'incident est reserve.
A propos de cet incident, on lit dans le _Siecle_ du 17 juin 1848:
M. Victor Hugo etait tres vivement blame aujourd'hui par un grand nombre de ses collegues pour la genereuse initiative qu'il a prise hier en fletrissant du haut de la tribune les actes condamnables commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'etait pas le moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce n'etait pas a nous a appeler sur ces actes l'attention publique; il fallait laisser ce soin a un membre de l'autre cote, et la chose n'eut pas eu le retentissement que votre parole lui a donne.
Nous etions loin de nous attendre a ce que l'honnete indignation exprimee par M. Victor Hugo, et la loyale reponse de M. le ministre de l'interieurpussent etre l'objet d'un blame meme indirect d'une partie quelconque de l'assemblee. Nous pensions que le sentiment du juste, le respect de la propriete devaient etre au-dessus de toutes les miserables agitations de parti. Nous nous trompions.
M. Victor Hugo racontait lui-meme aujourd'hui dans l'un des groupes qui se formaient ca et la dans les couloirs une reponse qu'il aurait ete amene a faire a l'un de ces moderes excessifs.--Si je rencontrais un tel dans la rue, je lui brulerais la cervelle, dit celui-la.--Vous vous calomniez vous-meme, repondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la rue, ici meme.--Monsieur, dit le poete indigne, vous etes le meme homme qui a tue le general Brea!--Il est difficile de dire l'impression profonde que ce mot a causee a tous les assistants, a l'exception de celui qui venait de provoquer cette reponse foudroyante.
NOTE 11
PROPOSITION MELUN.--ENQUETE SUR LA MISERE
Bureaux.--Juin 1849.
M. VICTOR HUGO.--J'appuie energiquement la proposition.
Messieurs, il est certain qu'a l'heure ou nous sommes, la misere pese sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misere? Les longues agitations politiques, les lacunes de la prevoyance sociale, l'imperfection des lois, les faux systemes, les chimeres poursuivies et les realites delaissees, la faute des hommes, la force des choses. Voila, messieurs, de quelles causes est sortie la misere. Cette misere, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la question sociale, toute la question politique. Elle engendre a la fois le malaise materiel et la degradation intellectuelle; elle torture le peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance.
Cette misere, je le repete, est aujourd'hui la question d'etat. Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la detruire, non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela est sage. La meilleure habilete aujourd'hui, c'est la fraternite. Le grand homme politique d'a present serait un grand homme chretien.
Reflechissez, en effet, messieurs.
Cette misere est la, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimeriques, le communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misere publique a leur disposition, la saisissent et la precipitent contre la societe. Avec de la souffrance, on a sitot fait de la haine! De la ces coups de main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24 juin. De la ces revolutions inconnues et formidables qui arrivent, portant dans leurs flancs le mystere de la misere.
Que faire donc en presence de ce danger? Je viens de vous le dire. Oter la misere de la question. La combattre, la dissoudre, la detruire.
Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misere publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal, emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut detruire le faux socialisme par le vrai. C'est la votre mission.
Oui, il faut que l'assemblee nationale saisisse immediatement la grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche le remede, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a la une foule de problemes qui veulent etre muris et medites. Il importe, a mon sens, que l'assemblee nomme une grande commission centrale, permanente, metropolitaine, a laquelle viendront aboutir toutes les recherches, toutes les enquetes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes les specialites economiques, toutes les opinions meme, devront etre representees dans cette commission, qui fera les travaux preparatoires; et, a mesure qu'une idee praticable se degagera de ses travaux, l'idee sera portee a l'assemblee qui en fera une loi. Le code de l'assistance et de la prevoyance sociale se construira ainsi piece a piece avec des solutions diverses, mais avec une pensee unique. Il ne faut pas disperser les etudes; tout ce grand ensemble veut etre coordonne. Il ne faut pas surtout separer l'assistance de la prevoyance, il ne faut pas etudier a part les questions d'hospices, d'hopitaux de refuges, etc. Il faut meler le travail a l'assistance, ne rien laisser degenerer en aumone. Il y a aujourd'hui dans les masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignite. Et c'est un bien. Le travailleur veut etre traite, non comme un pauvre, mais comme un citoyen. Secourez-les en les elevant.
C'est la, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je m'y associe avec empressement.
Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il faut que vous fassiez? Il faut, vous majorite, vous assemblee, montrer votre coeur a la nation, venir en aide aux classes souffrantes par toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les facons, ouvrir les ateliers et les ecoles, repandre la lumiere et le bien-etre, multiplier les ameliorations materielles et morales, diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journees par une mesure utile et populaire; en un mot, dire a tous ces malheureux egares qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos freres.
NOTE 12
LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT
Bureaux.--Juin 1849.
M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle contient un progres. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un peril.
Le progres, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorite de l'etat et la liberte du pere de famille. Ce sont la deux sources vives et fecondes d'impulsions utiles.
Le peril, je l'indiquerai tout a l'heure.
Messieurs, deux corporations redoutables, le clerge jusqu'a notre revolution, depuis notre revolution, l'universite, ont successivement domine l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont fait l'education de la France.
Universite et clerge ont rendu d'immenses services; mais, a cote de ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerge, dans sa vive ardeur pour l'unite de la foi, avait fini par se meprendre, et en etait venu,--ce fut la son tort du temps de nos peres,--a contrarier la marche de l'intelligence humaine et a vouloir eteindre l'esprit de progres qui est le flambeau meme de la France. L'universite, excellente par ses methodes, illustre par ses services, mais enfermee peut-etre dans des traditions trop etroites, n'a pas en elle-meme cette largeur d'idees qui convient aux grandes epoques que nous traversons, et n'a pas toujours fait penetrer dans l'enseignement toute la lumiere possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un clerge.
Les dernieres annees de la monarchie disparue ont vu une lutte acharnee entre ces deux puissances, l'universite et l'eglise, qui se disputaient l'esprit des generations nouvelles.
Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en emulation. C'est la le sens, c'est la le but du projet actuel. Il maintient l'universite dans l'enseignement, et il introduit l'eglise par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la liberte. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se reconcilieront-elles? De quelle facon vont-elles combiner leurs influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est-a-dire l'avenir? C'est la, messieurs, la question. Chacun de ces deux clerges a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les esprits ombrageux, et en matiere d'enseignement je suis de ce nombre, pourraient craindre qu'avec l'universite seule l'instruction ne fut pas assez religieuse, et qu'avec l'eglise seule l'instruction ne fut pas assez nationale. Or religion et nationalite, ce sont la les deux grands instincts des hommes, ce sont la les deux grands besoins de l'avenir. Il faut donc, je parle en laique et en homme politique, il faut au-dessus de l'eglise et de l'universite quelqu'un pour les dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir, pour les departager. Qui? l'etat.
L'etat, messieurs, c'est l'unite politique du pays, c'est la tradition francaise, c'est la communaute historique et souveraine de tous les citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France, c'est le pouvoir supreme, qui aie droit d'imposer a l'universite l'enseignement religieux, et a l'eglise l'esprit national.
Le projet actuel installe l'etat au sommet de la loi. Le conseil superieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas autre chose. C'est en cela qu'il me convient.
Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement superieur dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui est destine a reclasser les masses aujourd'hui declassees. Nous reviendrons sur ces graves questions.
Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universite, en acceptant le clerge, le projet fait l'enseignement libre et fait l'etat juge. Je me reserve de l'examiner encore.
M. de Melun, qui soutint la predominance de l'eglise dans l'enseignement, fut nomme commissaire par 20 voix contre 18 donnees a M. Victor Hugo.
NOTE 13
DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRESENTANTS SOMMIER ET RICHARDET
Bureaux.--31 juillet 1849.
M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les idees d'ordre, le respect de l'autorite qu'il faut raffermir, la protection que l'assemblee doit au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites. J'invoque les memes idees pour la combattre.
Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici:
Un delit de presse aurait ete commis, il y a quatre mois, dans un departement eloigne, dans une commune obscure, par un journal ignore. Depuis cette epoque, les auteurs presumes de ce delit ont ete nommes representants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire en justice.
De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la refuserez. Examinons les deux cas.
Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France, oublie de la localite meme ou il s'est produit, vous faites un evenement. Le fait etait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous le grossissez du retentissement d'un proces, de l'eclat d'un debat passionne, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de l'opposition et de la presse. Ce delit, commis dans le champ de foire d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France. Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de Paris pour porte-voix. Cet outrage au president de la republique, cet article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez dans tous les esprits, vous tirez l'offense a huit cent mille exemplaires.
Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand respect du pouvoir et de l'autorite.
Si vous refusez l'autorisation, tout s'evanouit, tout s'eteint. Le fait est mort, vous l'ensevelissez, voila tout.
Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux les interets de l'ordre et de l'autorite et le raffermissement du pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous qui la refusons?
Cette question d'interet social videe et ecartee, permettez-moi de m'elever a des considerations d'une autre nature.
Dans quelle situation etes-vous?
Vous etes une majorite immense, compacte, triomphante, en presence d'une minorite vaincue et decimee. Je constate la situation et je la livre a votre appreciation politique. Le 13 juin a cree pour vous ce que vous appelez des necessites; en tout cas, ce sont des necessites bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait considerable, terrible, mysterieux, au fond duquel il vous importe, dites-vous, que la justice penetre, que le jour se fasse. Il faut, en effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet evenement d'ou a failli sortir une revolution. Vous avez pu aider la justice. Ce qu'elle vous a demande en fait de poursuites, vous avez pu le lui accorder. Vous avez ete prodigues, c'est mon sentiment.
Mais enfin, de ce cote, tout est fini. Trente-huit representants, c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'etre genereux? Est-ce qu'ici la generosite n'est pas de la sagesse? Quoi! livrer encore deux representants, non plus pour les necessites de l'instruction de juin, mais pour un fait ignore, prescrit, oublie! Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours defendu l'ordre, gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, reaction, rancune, parti-pris, coup de majorite! Il faut savoir se refuser a soi-meme les dernieres satisfactions de la victoire. C'est a ce prix que, de la situation de vainqueurs, on passe a la condition de gouvernants. Ne soyez pas seulement une majorite nombreuse, soyez une majorite grande!
Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est la mesure. Le jour ou l'opinion publique dira: Ils sont vraiment moderes, la conscience des partis repondra: C'est qu'ils sont vraiment forts!
Je refuse l'autorisation de poursuites.
M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomme rapporteur par 14 voix contre 11 donnees a M. Victor Hugo.
NOTE 14.
DOTATION DE M. BONAPARTE.
Bureaux.--6 fevrier 1851.
En janvier 1851, immediatement apres le vote de defiance, M. Louis Bonaparte tendit la main a cette assemblee qui venait de le frapper, et lui demanda trois millions. C'etait une veritable dotation princiere. L'assemblee debattit cette pretention, d'abord dans les bureaux, puis en seance publique. La discussion publique ne dura qu'un jour et fut peu remarquable. La discussion prealable des bureaux, qui eut lieu le 6 fevrier, avait vivement excite l'attention publique, et, quand la question arriva au grand jour, elle avait ete comme epuisee par ce debat preliminaire.
Dans le 12e bureau particulierement, le debat fut vif et prolonge. A deux heures et demie, malgre la seance commencee, la discussion durait encore. Une grande partie des membres de l'assemblee, groupes derriere les larges portes vitrees du 12e bureau, assistaient du dehors a cette lutte ou furent successivement entendus MM. Leon Faucher, Sainte-Beuve, auteur de la redaction de defiance, Michel (de Bourges) et Victor Hugo.
M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Leon Faucher et apres lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte, soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionne de M. Leon Faucher amena dans le debat M. Victor Hugo.
M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Leon Faucher m'oblige a prendre la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne desire pas etre nomme commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la tribune, et mon intention n'etait pas de parler, meme ici.
Selon moi, l'assemblee, en votant la dotation il y a dix mois, a commis une premiere faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle commettrait une seconde faute, plus grave encore.
Je n'invoque pas seulement ici l'interet du pays, les detresses publiques, la necessite d'alleger le budget et non de l'aggraver; j'invoque l'interet bien entendu de l'assemblee, j'invoque l'interet meme du pouvoir executif, et je dis qu'a tous ces points de vue, aux points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus generaux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considerable.
Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premiere dotation, la situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On etait en paix, on est en guerre. Un serieux conflit a eclate.
Ce conflit, au dire de ceux-la memes qui soutiennent le plus energiquement le pouvoir executif, ce conflit est une cause de desordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les interets; ce conflit a presque les proportions d'une calamite publique.
Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation.
Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les harangues, les revues, les banquets de sous-officiers meles aux generaux, Satory, la place du Havre, la societe du Dix-Decembre, les cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas eu ces tentatives pretoriennes qui tendaient a donner a la republique l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire.
Vous n'auriez pas eu tous ces faits etranges qui ont si profondement inquiete le pays, et qui ont du irresistiblement eveiller le pouvoir legislatif et amener le vote de ce qu'on a appele la coalition, coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition.
Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont ete apportes devant vous, vous les avez juges dans votre conscience, et vous avez solennellement declare votre defiance.
La defiance du pouvoir legislatif contre le pouvoir executif!
Or, comment le pouvoir executif, votre subordonne apres tout, a-t-il recu cet avertissement de l'assemblee souveraine?
Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a neant votre vote. Il a declare excellent ce cabinet que vous aviez declare suspect. Resistance qui a aggrave le conflit et qui a augmente votre defiance.
Et aujourd'hui que fait-il?
Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi? Ce qu'il avait commence. Il vous dit:--Vous vous defiez de moi. Soit! payez toujours, je vais continuer.
Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le pouvoir executif ecoute peu sa dignite. Vous ecouterez la votre et vous refuserez.
Ce qu'a dit M. Faucher des interets du pays, lorsqu'il a nomme M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vote pour M. Bonaparte. J'ai, dans la sphere de mon action, favorise son election. J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons pas vote pour Napoleon, en tant que Napoleon; nous avons vote pour l'homme qui, muri par la prison politique, avait ecrit, en faveur des classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vote pour lui, enfin, parce qu'en face de tant de pretentions monarchiques nous trouvions utile qu'un prince abdiquat ses titres en recevant du pays les fonctions de president de la republique.
Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant d'importance a rappeler ce titre, etait un prince revolutionnaire, un membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la revolution, et qui, loin d'etre la negation de cette revolution, en etait l'affirmation. Voila pourquoi nous l'avions nomme. Dans ce condamne politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un democrate. Nous avons espere en lui.
Nous avons ete trompes dans nos esperances. Ce que nous attendions de l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout autre, a sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne l'oserait pas. Je suppose le general Changarnier au pouvoir. Il suivrait probablement la meme politique que M. Bonaparte, mais il ne songerait pas a venir vous demander 2 millions a ajouter a 1,200,000 francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait reellement, lui, simple particulier avant son election, que faire d'une pareille liste civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul, qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoleon lui-meme, dans une position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire des dettes, il payait tres noblement, avec cette somme, celles de ses generaux.
Arretons ces deplorables tendances; disons par notre vote: Assez! assez!
Qui a rouvert ce debat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de le dire, est-ce a nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemblee.
Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorite a vote la dotation la premiere fois, elle ne savait pas ce qui etait derriere.
Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'etait de l'imprudence; la voter aujourd'hui, ce serait de la complicite.
Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre? acceptez la republique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement, simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de complots, mais je dirai plus de reves. Quand personne ne revera plus, tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de rassurer les interets et d'apaiser les esprits que de dire sans cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Preparons autre chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princieres, ces dotations tristement demandees et facheusement depensees, ces esperances qui vont on ne sait ou, ces aspirations a un lendemain dictatorial et par consequent revolutionnaire, c'est de l'agitation, c'est du desordre. Acceptons la republique. L'ordre, c'est le definitif.
On sait que l'assemblee refusa la dotation.
NOTE 15.
LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO
Seance du 18 juillet 1851.
Apres le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatise par Victor Hugo d'un nom que la posterite lui conservera, _Napoleon le Petit_, sentit le besoin de repondre. Son ministre, M. Baroche, se chargea de la reponse. Il ne trouva rien de mieux a opposer a Victor Hugo qu'une citation falsifiee. Victor Hugo monta a la tribune pour repliquer au ministre et retablir les faits et les textes. La droite, encore tout ecumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne croirait pas a de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du lecteur l'extrait de la seance meme du 18 juillet. Le voici:
M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_.--Je voudrais ne pas entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordee hier M. Victor Hugo.
Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont je m'honore d'etre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la repousser. (_Tres bien! tres bien! a droite._)
Et d'abord, une observation. La seance d'hier a offert un douloureux contraste avec les seances precedentes. Jusque-la, tous les orateurs, l'honorable general Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et meme M. Pascal Duprat, malgre la vivacite de son langage, s'etaient efforces de donner a la discussion un caractere de calme et de dignite qu'elle n'aurait jamais du perdre.
C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel....
M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui nous attaque.
C'est le meme homme qui a conquis les suffrages des electeurs de la Seine par des circulaires de ce genre.
(_M. le ministre deroule une feuille de papier et lit:_)
"Deux republiques sont possibles:
L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon et dressera la statue de Marat; detruira l'institut, l'ecole polytechnique et la legion d'honneur; ajoutera a l'auguste devise: _Liberte, Egalite, Fraternite_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun; abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres l'horrible dans le grand, que nos peres ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit...."
M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout!
M. BAROCHE _reprend_.--Voila, messieurs, un langage qui contraste singulierement avec celui que vous avez entendu hier....
M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout!
M. BAROCHE, _continuant_.--Voila l'homme qui reprochait a cette majorite de ruser comme le renard, pour combattre le lion revolutionnaire. Voila l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement cherche a retracter, accusait la majorite, une partie du moins de cette majorite, de se mettre a plat ventre et d'ecouter si elle n'entendait pas venir le canon russe.
· · ·
M. VICTOR HUGO, _a la tribune_.--Je declare que M. Baroche n'a articule que d'infames calomnies; qu'il a, malgre mes sommations de tout lire, tronque honteusement une citation. J'ai le droit de lui repondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_)
A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolonge._)
M. LE PRESIDENT.--Quand un orateur n'est pas mele au debat, et qu'un autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous a moi? Mais quand un orateur inscrit a parle a son tour pendant trois heures et demie, et qu'on prononce son nom en lui repondant, il n'y a pas la fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs nombreuses._)
M. JULES FAVRE.--Je demande la parole.
M. LE PRESIDENT.--La parole appartient a M. Dufaure, je ne puis vous la donner.
M. JULES FAVRE.--J'ai demande la parole pour un rappel au reglement. Je n'ai a faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le droit d'etre entendu.
L'art. 45 du reglement, qui accorde la parole pour un fait personnel, est un article absolu qui protege l'honneur de tous les membres de l'assemblee. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu etablir M. le president; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'etre entendu.
VOIX NOMBREUSES, _a Victor Hugo_.--Parlez! parlez!
M. VICTOR HUGO.--La reponse que j'ai a faire a M. Baroche porte sur deux points.
Le premier point porte sur un document qui n'a ete lu qu'en partie; l'autre est relatif a un fait qui s'est passe hier dans l'assemblee.
L'assemblee doit remarquer que ce n'a ete que lorsqu'une agression personnelle m'a ete adressee pour la troisieme fois que j'ai enfin exige, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_)
Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment ou une sorte d'effroi bien justifie saisissait les coeurs les plus profondement devoues a la cause populaire, j'ai adresse a mes concitoyens la declaration que je vais vous lire.
Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient ete faites contre le suffrage universel, siegeant ici dans toute sa majeste; j'ai toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel, et, a l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements a gauche._)
Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles de Paris la declaration suivante adressee aux electeurs, declaration dont M. Baroche a lu la premiere partie, et dont, malgre mon insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire.... (_Interruption a droite._)
VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entiere!
UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien.
M. VICTOR HUGO.--Vous avez deja entendu la premiere partie, elle est presente a tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux bien relire ce qui a ete lu. Ce n'est que du temps perdu.
M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien!
M. VICTOR HUGO, _a M. Leboeuf_.--Ah! vous pretendez me dicter ce que je dois etre et ce que je dois faire a cette tribune! En ce cas c'est different. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Tres bien! vous avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignite de ne pas lire. (_Tres bien! Tres bien!_)
(_Un long desordre regne dans l'assemblee; la seance reste interrompue pendant quelques instants._)
M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: "Deux republiques sont possibles...."--M. Baroche a lu ce qui etait relatif a la premiere de ces republiques; dans ma pensee, c'est la republique qu'on pouvait redouter a cette epoque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._) Je reprends la lecture ou M. Baroche l'a laissee.... (_Interruption._)
A DROITE.--Non! non! tout!
M. LE. PRESIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle, ecoutez!
M. VICTOR HUGO.--Ecoutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement, et grace a vos violences d'hier (_A gauche: Tres bien! Tres bien!_), peut a peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet, profondement alteree par la fatigue.--Rires a droite.--L'orateur reprend._)
Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures a droite._)
M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat a la Convention.
M. LE PRESIDENT, _a la droite_.--C'est vous qui avez donne la parole a l'orateur; ecoutez-le.
VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez!
M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere, gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en consequence, la propriete comme la representation du travail accompli, et le travail comme l'element de la propriete future, respectera l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.
"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une et empecher l'autre.
"26 mai 1848.
"VICTOR HUGO."
A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo!
M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que j'ai ete nomme.
M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous.
(_Bruit._)
UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous?
M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M. Baroche. (_Hilarite._)
M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere, c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans.
Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._)
Si j'avais accepte l'expedition romaine;
Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a donne aux jesuites;
Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort en matiere politique;
Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre la liberte de la presse;
Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat? (_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_)
J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._)
A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne laissez pas continuer l'orateur.
M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete.
M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche.
CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever!
A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez!
M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la violence materielle! (_Tumulte._)
M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La droite se leve en masse._)
A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux!
L'ordre du jour est adopte.
M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de tribune. Je proteste.
(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a gauche._)
NOTE 16.
LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI
Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851.
Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la proposition du rappel de la loi du 31 mai.
Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et Rigal.
MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome), Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers.
La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit et au nom du peuple?
La question de liberte devait-elle primer la question de conduite?
--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere. Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux. Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution? Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi fondamentale?
M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes, severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la majorite reflechira.
Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend la parole.
Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de Bussac). Il ajoute:
"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense; tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut pas brusquer.
M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir l'auditoire.
_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la loi donne rendez-vous a la guerre civile_.
Puis il reprend:
Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent, annoncent de determine, de resolu, d'inevitable.
Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces.
Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace,
Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte.
M. Victor Hugo termine ainsi:
Je me resume.
Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte!
Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez. Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais vous le dire.
La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de moi.
Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part, j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester calme. Je m'exclus.
La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont (de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo.
M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche.
TABLE
LE DROIT ET LA LOI
ACTES ET PAROLES
AVANT L'EXIL
ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844.
I. Discours de reception
II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie francaise, au discours de Saint-Marc Girardin
III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie francaise, au discours de M. Sainte-Beuve
CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848
I. La Pologne
II. Consolidation et defense du littoral
III. La famille Bonaparte
IV. Le pape Pie IX
REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849.
I. Lettre aux electeurs
II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges
III. Reunion des auteurs dramatiques
IV. Victor Hugo a ses concitoyens
V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie
VI. Seance des associations, apres le mandat accompli
ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848.
I. Ateliers nationaux
II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation des ecrivains
III. L'etat de siege
IV. La peine de mort
V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege
VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements aux lettres et aux arts
VII. La separation de l'assemblee
VIII.La liberte du theatre
ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
I. La misere
II. Affaire de Rome
III. Reponse a M. de Montalembert
IV. La liberte de l'enseignement
V. La deportation
VI. Le suffrage universel
VII. Replique a M. de Montalembert
VIII.La liberte de la presse
IX. Revision de la constitution
CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849.
I. Discours d'ouverture
II. Discours de cloture
COUR D'ASSISES.--1851.
I. Pour Charles Hugo. La peine de mort
II. Les proces de l'_Evenement_
ENTERREMENTS.--1843-1850.
I. Funerailles de Casimir Delavigne
II. Funerailles de Frederic Soulie
III. Funerailles de Balzac
LE DEUX DECEMBRE 1851.
Proclamations et Discours
NOTES.
CHAMBRE DES PAIRS.--1846.
1. La propriete des oeuvres d'art
2. La marque de fabrique
ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849.
3. Secours aux theatres
4. Secours aux transportes
5. La question de dissolution
6. Achevement du Louvre
7. Secours aux artistes
CONSEILS DE GUERRE.--1848.
8. L'etat de siege (28 septembre)
CONSEIL D'ETAT.--1849.
9. La liberte du theatre
ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
10. Pillage des imprimeries
11. Enquete sur la misere
12. Loi sur l'enseignement
13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants Sommier et Richardet
14. Dotation de M. Bonaparte
15. Le ministre Baroche et Victor Hugo
16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai
FIN.