‹ Adam, Ève et Brid'oisonChapitre 5 sur 5 · L’AMITIÉ DANS LE MARIAGE

L’AMITIÉ DANS LE MARIAGE

On sait que la sagesse bourgeoise des parents, quand ce n’est pas la méfiance réciproque des fiancés, exclut _a priori_ l’amour du mariage. Il y a, pour justifier cet ostracisme, des phrases toutes faites; «L’amour n’a qu’un temps». «Fonder son bonheur sur la passion, c’est bâtir sur le sable». Et encore: «La beauté passe, la laideur reste». Les plus francs ajoutent: «On ne se marie pas pour être heureux, mais pour créer une famille. Pour cela il faut de l’argent.» Traduisez: «Une dot bien grasse».

C’est la honte de notre mariage français que ce souci de l’argent. Tout homme qui a du cœur et de l’intelligence devrait considérer comme une charge d’honneur de faire vivre de son travail sa femme et ses enfants. Ceux-ci, une fois un solide métier dans les mains, n’auront qu’à faire comme lui, travailler et se marier jeunes. Mais une idolâtrie vaniteuse, imbécile et touchante pousse les parents bourgeois à vouloir que leurs enfants soient riches et travaillent le moins possible; leur idéal déçu--mais trop tard!--c’est des fils à papas qui dilapident, en faisant la noce, le patrimoine accumulé, ou des filles livrées, avec trousseau luxueux et bonnes valeurs, à un gendre qui souvent croque la dot et trompe la femme.

Juste revanche de l’amour banni!

Certes l’amour n’est pas tout dans le mariage. Après des illusions que la réalité peut dissiper, il expose lui aussi à d’étranges mécomptes. Mais il a cela d’avoir existé, et ennobli un mariage qui n’est trop souvent qu’un contrat d’argent. L’amour, comme tout ce qui vit, se fane et meurt? Il se peut, dans bien des cas. Mais sur les époux qui l’ont connu, il laisse toujours un rayonnement et, entre eux, la beauté du souvenir. L’amour peut se transformer en tendresse, en amitié; et dès lors le mariage, s’il devient un lien moins rigoureux, n’en reste pas moins solide. Union et confiance facilitent les rapports des époux, les parents protègent de leur sollicitude les enfants. En vérité, c’est une très belle chose, la passion une fois affaiblie--et il est des cœurs où elle ne s’éteint jamais--que cet automne chaud encore de sentiments affectueux.

Ceux qui voient luire cette lumière connaissent la vérité. Eux seuls savent ce qu’il faut apporter à la pratique du jour à jour d’égards mutuels, de soins désintéressés, d’attentions délicates. Eux seuls ne font pas du mariage une horrible solitude morne, où chacun, mû par des intérêts différents ou opposés, bâille d’ennui et grelotte de froid. Eux seuls ne se livrent pas le hideux combat pour la domination, où l’homme apporte son instinct de conquête, son instinct brutal de mâle, et la femme tantôt une prostitution calculée pour l’asservir doucereusement, tantôt les aigreurs harcelantes qui le lassent et le domptent, humilié, acceptant tout pour avoir la paix.

Seul, le mariage où l’on s’est aimé conserve, à travers les médiocrités du terre à terre quotidien, à travers les épreuves inévitables, sa dignité, sa noblesse simple et discrète.

Rien de pareil dans un mariage conçu par égoïsme, avidité et lucre, n’ayant pour l’animer que le désir du moindre effort, le goût bas du plaisir ou de la vanité, un mariage qui ne serait, selon le mot de l’admirable romancier anglais Thomas Hardy, «qu’un contrat sordide, basé sur des convenances matérielles d’impôt, d’héritage en terre ou en argent pour les enfants», un mariage qui n’est trop souvent «qu’un adultère légal, fondé sur d’abjects intérêts».

Ce mariage-là, qui crée la discorde intérieure, les trahisons secrètes, les hontes dissimulées, apparaîtra dans la Société future une survivance de la barbarie. Seul le mariage basé sur l’amitié tendre ne fait pas de l’alcôve un bourbier; seul il donne à la vie de l’élévation, à la vieillesse de la sérénité et de la grandeur à la mort.

LA FEMME ET L’ENFANT

LE DEVOIR MATERNEL

Si la femme doit être soustraite au devoir conjugal qui lui répugne, si tous les droits que l’injuste loi de l’homme lui a refusés doivent lui être rendus, un nécessaire équilibre veut qu’elle accepte de remplir tous ses devoirs.

Le plus essentiel est la maternité, la maternité voulue et consentie.

Non seulement, en l’accomplissant, la femme perpétue sa véritable mission et sert les fins naturelles pour lesquelles elle est créée; mais elle remplit aussi son obligation de Française en augmentant la richesse plastique d’un pays où tarit la sève, et qu’une dépopulation croissante conduirait rapidement au déclin et à la mort.

Voilà quarante ans que, complice de l’homme, la femme élude ses charges de maternité. Égoïsme chez les unes, lâcheté physique ou morale chez d’autres, pour beaucoup besoin d’un confort ou d’un luxe que l’enfant restreindrait, difficultés matérielles de logement et de vie chère pour d’innombrables ménages bourgeois, pauvreté trop souvent excusable dans le peuple: il n’est pas de mauvaises ou de bonnes raisons que la femme n’ait données pour se soustraire à sa fonction vitale.

Non contente d’éviter la fécondité par tous les moyens préventifs,--moyens que la propagande anti-malthusienne a enseignés à toutes,--des quantités de femmes mariées, et non seulement de filles libres ou même de jeunes filles, se confient aux mains des avorteuses et s’estropient pour la vie, quand elles n’en meurent pas. Le mal affirmé par de fréquents scandales d’avortements en clientèle a pris une telle extension que des projets de lois répressives ont été déposés au Parlement et devront être promulgués au plus tôt, si l’on veut enrayer ce massacre scélérat des innocents.

Les conséquences tragiques de cette stérilité réfléchie chez la femme, on a pu la mesurer à la lueur de l’invasion, des bombardements et des ruines...

Impossible de nier l’évidence! Nous avons failli périr et la guerre ne s’est tant prolongée que parce que notre dépopulation extrême n’offrait pas à l’ennemi, malgré l’admirable fermeté de nos soldats, une masse aussi compacte et un bélier d’assaut aussi formidable que le sien.

Comme moi, vous avez entendu ce cri touchant, mais irraisonné de tant de pauvres mères:

--A quoi bon faire des enfants pour qu’on vous les tue!

Hélas, il est trop évident qu’à quantité égale de combattants la guerre eût été moins meurtrière et plus tôt finie. La défaite de l’Allemagne nous eût coûté moins de sang, moins d’argent, moins d’efforts. La France, contrainte à repousser l’inévitable et sauvage agression, a expié son imprévoyance de n’avoir à son acquit que quelques centaines de mille naissances depuis 70, alors que l’Allemagne engendrait plus de vingt-cinq millions d’enfants.

Sachons-le bien, le grenier de réserve pour l’avenir,--un avenir de paix et non plus de guerre, souhaitons-le,--la richesse et la force reconquises du pays consisteront en son grand nombre d’enfants.

Cette vérité, contre laquelle on regimbait avant la guerre, finit par frapper tous les esprits éclairés. C’est à la femme aujourd’hui de se convaincre qu’elle a beaucoup à réparer. Elle a mis en danger, parfois en désaccord, le plus souvent d’accord avec son compagnon, dans une responsabilité inégale, mais suffisamment lourde pour elle, le patrimoine national, le beau cheptel de la race.

Elle doit maintenant, bonne ouvrière de la Cité, refaire du sang neuf, des muscles, un cerveau et un cœur à la Patrie. Elle doit, non par devoir conjugal, mais par libre volonté, concevoir, engendrer et allaiter les milliers de petits Français qui, comblant les vides béants, reprendront l’œuvre des morts et incarneront les destinées nouvelles de la France.

TOUS, ENFANTS LÉGITIMES

Vis-à-vis de la Femme qui acquitte intégralement son devoir de mère, la Société doit acquitter aussi le sien, qui est double: devoir de protection sociale, devoir de protection humaine.

Le premier exige un vaste réseau de lois prévoyantes, assurant à la femme enceinte comme à l’accouchée le repos nécessaire, la subsistance durable, des primes maternelles graduées, des dégrèvements de toutes sortes aux familles nombreuses, du lait en abondance aux enfants, des conseils d’hygiène gratuits, des contrôles médicaux sévères: en un mot, tout ce qui pourra encourager et soutenir la maternité, permettre à l’enfant de s’épanouir autrement que dans la crasse et la misère.

Ce faisant, la Société ne sera pas quitte envers la mère. Elle a pour second devoir de l’entourer du respect dû à sa fonction loyalement remplie, en ne sériant plus les enfants sous des étiquettes arbitraires, en ne les parquant plus dans des castes inégales, au bénéfice de ceux qui sont nés dans le mariage, et au dommage des autres.

«Tous les enfants sont naturels!» s’écrie une femme d’esprit et de cœur, dans une pièce célèbre. Ce n’est pas assez! Tous devraient être légitimes!

On ne voit pas que la nature dispense la femme de souffrir moins de neuf mois, ni d’échapper aux tortures de l’accouchement, parce qu’elle met au monde un être en dehors du mariage; on ne voit pas non plus que le nouveau-né diffère, par quelque infériorité physique ou morale, des enfants dits légitimes; pas plus qu’on ne constate ces différences chez les enfants d’un second ou d’un troisième lit. Dès lors, pourquoi la Loi marque-t-elle de honte, dépouille-t-elle de sa part d’héritage, tient-elle à l’écart comme un mendiant ou un paria, l’enfant non-légitime?

Toujours l’idée chrétienne, la Morale sexuelle; avec sa morbide idée de souillure:

L’œuvre de chair ne désireras, Qu’en mariage seulement.

Comme si c’était toujours humain toujours possible!

Et il y a aussi l’idée bourgeoise, indigne d’une Société laïque bien organisée, que le mariage est avant tout un contrat d’intérêts, une transmission régulière d’héritage aux enfants nés sous l’empire de ce contrat.

Comme si les autres n’étaient pas également fils et filles de leur père et mère; comme si on pouvait, sans inhumanité, leur refuser leur place au soleil; comme s’ils étaient eux, les innocents, responsables de cette tare fictive de leur naissance!

Ce n’était pas assez pour le Code de disqualifier l’enfant naturel. Il a osé identifier l’enfant adultérin, né d’un libre amour, avec l’enfant incestueux, né de rapports contre nature entre le père et la fille ou le fils et la mère!

Pour permettre la reconnaissance de l’enfant adultérin, il a fallu des années de discussion devant la Chambre et le Sénat, sous l’effort courageux du parti socialiste. Une loi plus humaine autorise en certains cas, grâce au mariage des parents, la légitimation de l’enfant adultérin, mais cette largesse est bien insuffisante, car très souvent, et malgré le désir des intéressés, le mariage reste impossible. Ce n’est donc pas le mariage des parents, leur vie ou leur mort en suspens qui doivent régler le sort des enfants: mais l’admission de fait de tous les nouveau-nés au titre d’enfant légitime.

Voyons clair! En dehors de toute pitié et de tout bon sens, la question des enfants nés hors mariage tire de leur accroissement, surtout depuis la guerre, une gravité extrême. Combien, en effet, seront nés de rencontres hasardeuses, de liaisons passagères, ou au rapprochement des permissions, dans ces faux-ménages que, par l’allocation à la femme restée seule, l’État avec justice a considérés comme autant de vrais ménages.

Déjà, avant août 1914, le nombre des enfants naturels augmentait dans des proportions inquiétantes. Rien qu’à Paris, ils représentaient plus du tiers de la natalité.

L’ostracisme exercé contre l’enfant né hors mariage est cause que beaucoup d’entre eux meurent à leur naissance ou peu après, soit par l’infanticide, soit par ignorance ou absence de soins. Et cela quand nous avons manqué de soldats pendant la guerre (car sans nos alliés!...) Et cela quand nous allons manquer de main-d’œuvre pour rebâtir sur les ruines et redonner au pays sa vie économique! Et cela, quand il faut vingt ans pour faire un homme!

Est-il bien sage, devant la tâche écrasante de demain, de rejeter le tiers de notre natalité dans la poubelle des préjugés, de la livrer à la vindicte d’une morale aussi féroce que sénile?

La Nécessité se dresse. Elle affirme que l’enfant, d’où qu’il vienne, est une valeur trop précieuse pour qu’il soit stupidement sacrifié aux sordides intérêts du mariage d’argent. L’enfant, mais c’est la réserve et la puissance du grenier national. Dans un pays qui proclame tous les citoyens égaux en droits, ne commençons pas par enlever les leurs à d’innombrables petits êtres, qui seront, tout comme leurs frères et sœurs jusqu’ici privilégiés, des soldats, des artisans, des penseurs, toutes les forces vives de l’avenir français!

LES ENFANTS ADULTÉRINS

Beaucoup a été fait, beaucoup reste à faire.

Il est encore trop de cas où un enfant adultérin, irresponsable de l’entraînement de ses parents, est injustement frappé dans la tare de sa naissance. Cette iniquité doit être réparée. Elle devra l’être d’autant plus qu’à un jour prochain, espérons-le, l’adultère n’étant plus reconnu comme un délit, l’ignoble article rouge ayant disparu, des modifications étant apportées aux lois qui régissent les biens des conjoints, la dot étant moins recherchée, la maternité, légale ou non, jouissant du respect qu’elle mérite, on verra s’atténuer les préjugés qui sont encore vivaces contre l’enfant né lorsqu’un des époux est encore retenu dans les liens du mariage.

Le 28 mai 1893, Alfred Naquet déposait un projet de loi appelant à la succession de leurs parents, à titre égal, tous les enfants légitimes, naturels ou adultérins.

C’était mettre le doigt sur la plaie de notre mariage bourgeois, de notre mariage d’argent. C’est, en effet, au nom de la conservation des biens au profit des enfants légitimes que se sont élevées les objections contre le projet, même chez des républicains et des esprits laïques, libérés, croyaient-ils, de l’influence de la morale sexuelle et religieuse.

Alfred Naquet était cependant dans la vérité humaine et généreuse, contre l’égoïsme de caste, les préjugés séculaires; il demeurait dans la tradition de la Convention et de ses décrets du 6 juin 1793 et 12 brumaire de l’an II. C’est le Code civil qui revint aux errements du passé, malgré la belle déclaration de Cambacérès devant le Comité de Législation: «Personnellement, j’estime que tous les enfants, même les adultérins et les incestueux, ont le droit de succéder à ceux qui leur ont donné l’existence».

C’est l’honneur du socialisme,--qui par ailleurs a émis tant d’idées discutables,--d’avoir, à plusieurs reprises, lutté pour la reconnaissance de ce principe, en déclarant inadmissible de voir souffrir un être par la loi, du fait d’une situation qu’il n’a pas créée et qu’il ne peut modifier. C’est l’appui du socialisme qui a permis, après des discussions et des obstructions réitérées, de faire à l’enfant adultérin une place plus large au foyer: une place d’autant plus justifiée qu’on ne voit pas, d’une part, que la loi exclue de la succession les enfants légaux de lits différents, pas plus qu’on ne voit en quoi ce souci des successions importe à la plus grande masse du peuple ouvrier, qui ne laisse le plus souvent aucun héritage appréciable.

Déjà, comme le faisait remarquer M. Jean de Bonnefon dans un fort intéressant article de l’_Intransigeant_, une loi de nécessité, promulguée en 1917 et due à la guerre, a très heureusement déclaré légitime l’enfant né avant le mariage des parents et après la mort du père soldat. Loi incomplète au surplus, car elle ne vise que les mobilisés (les civils mouraient aussi, bien qu’avec moins d’émouvant intérêt), loi incomplète encore, parce qu’elle ne faisait pas de la mère «une veuve» légale, la laissait mère tout court, non mariée. La guerre, là encore, aura démontré la nécessité de compléter la loi sur les enfants adultérins.

Actuellement la légitimation est autorisée lorsqu’il est né plus de 180 jours après l’ordonnance de l’article 878 rendu après comparution vaine de conciliation devant le Président du Tribunal, ce qui revient à dire qu’elle est refusée à l’enfant né moins de 180 jours après ladite ordonnance.

Il en résulte que, dans le mariage des «complices», il peut coexister un enfant adultérin sans droits, à côté d’un enfant adultérin légitimé. Question de dates, tranchée par le couperet des 180 jours. Comment une telle différence de traitement pourrait-elle être maintenue? Est-ce qu’elle ne joint pas l’odieux à l’absurde?

Le projet de loi Viollette, présenté en janvier 1916 à la Chambre, portait: «Les enfants nés hors mariage sont légitimés par le mariage subséquent de leur père et mère, lorsque ceux-ci les ont légalement reconnus avant leur mariage et qu’ils les reconnaissent au moment de sa célébration». Cette prévision comporte un heureux, un sensible progrès.

Toutefois le mariage, on le voit, demeure la condition de la légitimation des enfants adultérins; or, le mariage a pu être rendu impossible, soit par la mort anticipée de la mère, ou du père, soit par l’absence accidentelle et prolongée de l’un ou de l’autre. Pourquoi ne pas supprimer résolument la barrière qui sépare les enfants parias et les enfants privilégiés? Pourquoi ne pas répéter, en faisant la loi définitive, le joli mot de théâtre--vérité de demain et de toujours: «Tous les enfants sont naturels?».

Et conclure:

«Tous les enfants sont légitimes».

LE LAIT D’UNE AUTRE

Si le devoir de la femme est d’enfanter, ce n’est pas pour elle un moindre devoir que d’allaiter son enfant. Donner la vie est bien, la continuer est mieux; et la meilleure garantie de santé et de force pour l’enfant est le lait de sa mère.

N’objectez pas, Mesdames, que votre frêle santé... Les accoucheurs, et le plus célèbre d’entre eux, le docteur Pinard, ont fait justice de cette mauvaise excuse masquant la frivolité, l’égoïsme, la coquetterie, ou la crainte qu’une trop longue abstinence ne lasse la fidélité du mari. Les médecins vous répondent que votre lait appartient à votre enfant, qu’aucun prétexte ne vous autorise à l’en frustrer; que, presque toujours, vous pouvez le nourrir un certain temps, et qu’il est capital pour ce fragile petit d’être allaité par vous les six premiers mois, et, en cas d’impossibilité, les trois premiers au moins.

Les médecins vous répéteront que rien ne remplace pour le nouveau-né cet aliment précieux, et que vous commettez en l’en privant un crime de lèse-maternité. Ils ajoutent, ce qui est vrai, que l’allaitement sera pour vous une source de plaisir ignoré, plaisir compensant, et au-delà, la fatigue que vous ressentirez; car vous connaîtrez la joie profonde, indicible, en tenant au sein votre enfant, de le voir de jour en jour s’alourdir et se fortifier par vous, grâce à vous.

--Mais, objectez-vous, je puis prendre une nourrice!

Un temps, qui n’est peut-être pas si éloigné, viendra où cette réponse n’aura aucun sens, parce qu’il n’y aura plus de nourrices, ou si peu que seules des raisons exceptionnelles, un péril de mort pour l’enfant, autoriseront un pareil recours. Il n’y aura plus de nourrices, parce que l’opinion et la loi seront intervenues pour déclarer immoral et inadmissible cet achat d’une mère et de son lait, au détriment de l’enfant de cette mère. Le nombre de petits malheureux sevrés, aux mains des gardeuses ou des nourrices sèches du village, ont engraissé les cimetières en nombre incalculable. Aujourd’hui même, malgré la surveillance administrative, il en meurt encore trop. Ni la pauvreté, ni une ignoble cupidité ne justifieront un jour prochain l’emploi des nourrices.

Tout a été dit, mais inutilement sur leur compte, et le danger de l’abdication de la mère au profit d’une femme parfois dévouée, mais souvent âpre, goinfre, menteuse, exigeante. Brieux a eu le courage d’indiquer, dans les _Remplaçantes_, le danger de l’avarie communiquée au petit téteur de luxe, au buveur de lait dû à un autre et acheté à prix d’argent. Ce qu’on a beaucoup moins démontré, c’est l’injustice d’un tel pacte. A chaque enfant, le lait de sa mère, dira une morale égalitaire.

Et si vous, Madame, n’avez pas le courage ou le moyen de nourrir votre petit, ayez du moins le soin de l’élever «vous-même» au lait stérilisé.

--Mais cela me demandera beaucoup d’attention et des soins minutieux?

--Vous les prendrez; la vie de votre enfant vaut bien que vous vous donniez cette peine, et ne l’abandonniez pas à l’indifférence d’une salariée.

--Mais le lait stérilisé ne vaut pas le lait maternel que je pourrais me procurer avec une grosse nounou à rubans roses...

--Pensez-vous que le lait stérilisé soit meilleur pour le fils ou la fille de la nounou? Il ou elle s’en contente cependant. Pourquoi monsieur votre «héritier» ne s’en accommoderait-il pas aussi? Il n’est pas formé d’une pâte différente: il a les mêmes organes et remplit les mêmes fonctions animales.

--Mais...

--D’ailleurs, rassurez-vous, si vous avez nourri au moins pendant trois mois votre bébé, il y a de grandes chances, si vous surveillez la qualité du lait stérilisé, pour qu’il s’en accommode. Au besoin, vous trouverez dans les Laboratoires des laits préparés pour se conserver et excellents.

Ainsi prendra fin cette spéculation éhontée des vaches à lait humaines, ces bureaux de nourrices qui sentent le lait aigre, la sueur et les langes; ainsi cessera cette exploitation lamentable de leurs petits, ramenés au pays en paquets hurlants ou muets sur les banquettes des troisièmes classes, exposés aux pneumonies l’hiver et aux diarrhées infantiles l’été.

Ainsi, pour les humbles comme pour les riches, se rehaussera la fonction sacrée. Une mère qui allaitera son propre enfant inspirera l’intérêt et la sympathie qu’elle mérite. On n’aura plus le spectacle attristant des nourrices bavardes et paresseuses qui, dans les jardins publics, rouges et repues au sortir d’un repas copieux, gavent de leur lait l’enfant d’une étrangère, alors que le leur, là-bas au village, crie peut-être de faim ou râle d’une maladie meurtrière.

Jolie Madame, pensez à cela. Ne volez plus le lait des petits pauvres!

ÉDUCATION FAMILIALE

Si mille signes évidents ne nous attestaient pas la nécessité de former, par une éducation méthodique, les cerveaux de nos fils et de nos filles, nous serions bien aveugles. Et l’avenir paierait cher la négligence du présent. Ces signes abondent. Défaillance constatée de l’enseignement primaire, surtout depuis la guerre. Nombre formidable des illettrés. Insuffisance de l’École et encore plus de la famille. Car la famille française, en effet, est sentimentale et maternelle; elle n’est pas éducatrice. Elle couve l’enfant, elle ne l’instruit pas.

Nous soucions-nous, en effet, assez d’instruire l’enfant, surtout lorsqu’il est petit, pétulant, et qu’il nous harcèle de ses questions comme une mouche du battement de ses ailes et du picotement de ses pattes.

--Pourquoi ceci? Pourquoi cela? demande-t-il, car toute son existence émerveillée et curieuse, primesautière et instable, se résume en un perpétuel Pourquoi?

--Parce que, répondons-nous.--Parce que quoi? Et trop souvent, quand la réponse exigerait trop d’explications, ou quand nous ne savons pas, et que cela nous déplaît de l’avouer, nous répliquons:--Parce que c’est comme cela, ou:--Tu m’ennuies, va jouer.

Nous pensons: «Il a bien le temps d’apprendre ces choses, ce petit. Et l’instituteur, le professeur s’en chargeront.»

Est-ce bien sûr? Ils ont tant à faire. Certes, elle est belle, la mission de l’éducateur officiel, mais elle est lourde aussi, et nous devrions la lui faciliter de tout notre concours cordial et empressé. Au lieu de cela, combien de parents surveillent, d’un œil soupçonneux et méfiant, l’éducation reçue par leurs fils à l’école, au collège, au lycée, critiquent le maître, se froissent des reproches ou des mauvaises notes comme si cela les visait directement.

Former l’esprit de l’enfant? «Eh, mon Dieu, le maître est là pour ça!» Et trop souvent la famille est une force jalouse et ombrageuse dirigée contre l’éducateur, au lieu d’être une alliée, un renfort.

Nous n’honorerons jamais assez le bon instituteur; le professeur dévoué à ce labeur ingrat. L’éducateur, en effet, a dit Louis Havet, «parmi tant d’hommes occupés de grossir leurs profits, représente les idées hautes et impersonnelles. C’est lui qui révèle aux humbles la fierté, aux ignorants la beauté du savoir, aux égoïstes les mille devoirs qui nous lient tous.»

Soutenons-le donc! Et d’abord les parents de toutes classes, et surtout de la grande foule agricole et ouvrière, devraient, bien qu’il leur en coûte et que le sacrifice soit souvent rude pour eux, envoyer l’enfant à l’instituteur le plus tôt possible et le retirer le plus tard possible. Le temps des études est trop court. De là tant de choses emmagasinées va comme je te pousse, et le stérile oubli qui s’étend en poussière, en crasse, sur ces notions mal assimilées.

En dehors des heures de classe, l’enseignement familial devrait reprendre ses droits. Rien de meilleur. Ce que l’enfant entendra, il l’entendra deux fois; il l’entendra avec des nuances qui lui permettront de saisir des aspects différents; il comparera, et connaîtra mieux.

Et n’objectons pas que nous n’avons rien à lui apprendre en dehors de ce qu’on lui enseigne: nous avons tout à lui apprendre. Tout peut et doit lui être leçons de choses et, de notre part, enseignement simple et distrayant. N’objectons pas l’ignorance de beaucoup de parents, leur esprit peu cultivé, leurs connaissances bornées. Chacun dans sa sphère sait beaucoup de choses. Est-ce que nous savons, bourgeois, distinguer les plantes de la terre, les arbres, les récoltes? Le plus humble paysan le sait. Saurions-nous expliquer ce que tant d’ouvriers connaissent par la pratique? «Tout ce que les parents savent, tout ce qu’ils apprennent chaque jour, ils doivent chercher sans cesse à le faire comprendre à leur enfant.»

Ils sont bien placés pour chercher à développer en lui l’esprit d’_observation_. Est-ce que tout n’est pas matière à la curiosité, à l’examen? La borne kilométrique qui jalonne la route, la ville qui est au bout de celle-ci, le facteur qui passe sac au dos, le boucher dans sa carriole, le soldat suivi d’autres soldats qui se glissent le long des haies, se terrent dans les chemins creux. Voici un nid: la vie des oiseaux intéressera l’enfant comme un merveilleux poème. Son cerveau assemblera ainsi, petit à petit, les connaissances. Il prendra--sachons le lui inculquer--le goût de chercher et de vérifier personnellement.

Eh! oui, personnellement. Plus il aura l’habitude de raisonner par lui-même, de contrôler ce qu’il voit et remarque, plus il sera protégé dans la suite contre les pièges de la mauvaise foi et les embûches de la crédulité.

Les occasions, pour les parents, d’instruire l’enfant sont innombrables. Sur un sou de la République, un petit sou, il peut apprendre des siens sous quel gouvernement il vit, et, à la comparaison d’un sou de l’Empire, comprendre la différence des époques et la succession des régimes. Mettre à profit toutes les circonstances du travail et du repos, tous les incidents de la vie commune et privée, il y a là une source féconde et intarissable d’enseignement. Le pain qu’on mange, le pétrole de la lampe, le cycliste qui passe, le menuisier qui rabote, le journal qu’on déplie, tout est utile, tout sert à l’éducation rationnelle.

Mais, de même qu’il faut séparer le bon grain de l’ivraie, les parents se garderont de fausser l’intelligence naïve qui les écoute en lui confiant ce qui est faux, absurde: la superstition du nombre 13, celle du vendredi, les remèdes de bonne femme, surtout ceux qui dans les campagnes sont d’usage si malpropre; la foi aux somnambules, aux cartes; la peur des esprits et des fantômes: que sais-je? L’éducateur digne de ce nom ne doit faire entrer dans le cerveau fragile, dont il a la garde et la responsabilité morale, que ce à quoi il croit fermement lui-même.

Ceux qui ne sont pas sûrs de leur pensée, auront tout à gagner à ne pas initier l’enfant à ce qui divise les hommes. Leur champ d’action demeure si vaste et si large: n’ont-ils pas à faire croître dans l’âme de leurs fils la bonté, la justice, le courage et la sincérité?

N’ont-ils pas à leur apprendre à devenir citoyens solidaires les uns des autres, de bons Français, épris de liberté et sachant le prix de la discipline, ouverts à la sympathie envers les peuples qui en sont dignes, mais préférant leur Patrie à toute autre; car on peut détruire sa propre patrie, on ne détruit pas les patries. Et plus l’homme vaut, plus il sait, plus il sent, plus il veut, et plus en lui la conscience de patrie s’élève. Élémentaire chez les plus humbles, qu’asservissent les besoins essentiels, elle devient complexe chez ceux qui arrivent à prendre d’elle une conception supérieure. Mais, restreinte ou agrandie, elle s’impose à tous. Combien cette affreuse guerre nous l’aura fait comprendre! Et les _pères_ et les _mères_ qui méritent ce beau nom sauront, sous mille formes, faire aimer à l’enfant cette terre, cet air qui de partout l’enveloppent, riches d’idées, de souvenirs, gonflés de la sève de la vie en marche.

Morale individuelle, morale civique seront donc l’aboutissant de l’éducation familiale comme elles en auront été le point de départ.

C’est, en effet, par-dessus tout, le caractère que nous devons chercher à développer. La haine du mensonge, de la lâcheté, de l’égoïsme sera à la base des préceptes que nous nous devons de transmettre à nos enfants. Car tout se tient, et l’éducation intellectuelle contribue à l’éducation morale; si bien que tout ce qui sert à l’esprit profite au cœur.

LA FEMME ET LE DIVORCE

LE DIVORCE ET SES ADVERSAIRES

Même fondé sur l’amour ou l’affection, le mariage peut, au frottement des caractères, aux défaillances des volontés, sous l’empire d’influences extérieures, aux secousses de l’instinct, aux frénésies de la passion, à l’usure de l’habitude, au lent empoisonnement des griefs, par l’effet de mille causes tenant à l’imperfection humaine, devenir pour l’homme et la femme, ou l’un des deux, une chaîne intolérable.

Un divorce limité, reconquis par l’État républicain et non sans peine contre la Morale sexuelle et religieuse, permet en certains cas, très insuffisants, la rupture de cette chaîne.

En fait, c’est la femme que le plus souvent le divorce libère. C’est à la requête des femmes que le plus souvent il est prononcé. Réduites à réclamer une liberté dont elles sont presque toujours victimes, parce qu’elles les vouent au discrédit bourgeois, elles témoignent bien ainsi combien, dans le mariage et même en dehors ensuite, la Loi de l’homme les opprime.

Elles surtout pourraient dire, aux adversaires du divorce, la nécessité de ce pis-aller qui n’est un bienfait que par son rôle chirurgical... Elles surtout, dolentes, meurtries par la cruelle opération, sauraient dire à ceux qui voudraient leur retirer cette triste délivrance, à quel point cependant elle est conforme à la justice et à l’intérêt de la Société.

C’est qu’en effet, les adversaires du divorce n’ont pas désarmé.

Après la guerre,--ce n’est ni manquer à l’Union sacrée, ni vouloir raviver des polémiques fâcheuses, que de le constater,--le divorce sera remis en question--il l’est déjà! Une récente brochure de propagande, signée par M. J. Massabuau, ancien député, avocat à la Cour d’appel, indique bien comment se produira l’assaut et avec quels arguments.

Ce sont les mêmes que l’on nous opposait, à mon frère et à moi, lors de nos campagnes de presse et par le livre et le théâtre, de 1898 à 1905, comme on les avait déjà opposées à Alfred Naquet, lorsque sa courageuse ténacité arrachait en 1881 à ses adversaires, après huit ans d’efforts, la loi actuelle du divorce.

Le premier argument est d’ordre politique et religieux: il n’est valable que pour les fervents de l’Église et perd toute sa valeur dès qu’il prétend régenter ceux qui n’appartiennent pas ou ne se considèrent plus comme appartenant au culte catholique. Qu’un époux de cette confession ne veuille pas plaider en divorce, c’est son droit le plus respectable; mais le droit de son conjoint, plaidant contre lui, n’est pas moins légitime. A quel titre le catholique, consentant ou résigné à la séparation de corps, prétendrait-il imposer cette forme de demi-rupture à celui ou à celle qui réclame la rupture entière? Sans doute par la conversion, au bout de trois ans, de la séparation de corps en divorce, le catholique subit une situation contraire à ses principes et à sa foi; mais, s’il ne la subissait pas, c’est donc son conjoint qui se verrait sacrifié. Or, le divorce ne contraignant pas le catholique à se remarier, mais permettant de le faire à celui qui ne pratique pas ou ne pratique plus, il apparaît bien que cette solution, qui permet la renaissance d’un foyer et la procréation de nouveaux enfants, soit la plus conforme à l’équité en même temps qu’aux droits inaliénables de l’individu.

Le second argument, d’ordre philosophique, se réclame de la biologie. La famille étant la cellule-type de la Société, tout ce qui l’affaiblit, tout ce qui la détruit comme le divorce, est malsain. Cela serait fort exact, si la cellule qu’est la famille baignait dans un milieu incorruptible, si elle était toujours elle-même parfaite et intacte, si elle échappait aux lois destructrices de la vie. Mais que de fois s’infecte-t-elle, la cellule-type! Que de fois met-elle en péril le corps entier! Toute la question est de savoir s’il y a avantage, pour l’agrégat des cellules, pour la Société, de subsister en menace ou en état de pourriture, ou s’il vaut mieux qu’elle soit assainie par le bistouri brutal du divorce. N’est-ce pas se refuser à l’évidence, que d’affirmer préférables les mauvais ménages, les unions détestables et détestées, les mensonges de l’adultère, sa trivialité basse ou ses drames, les accouchements clandestins, les meurtres dont l’écho se répercute en cour d’assises?

--Sacrifiez l’individu à la Société! C’est vite dit! Il faudrait démontrer que la Société, collection d’individus, a intérêt aux misères, aux vains sacrifices, aux révoltes scandaleuses et aux souffrances désespérées de ces individus dont l’on fait si bon marché! Jamais cette preuve n’a été apportée.

Le troisième argument est celui des enfants, victimes, affirme-t-on, du divorce. Mais ce n’est pas du divorce, c’est de la mésintelligence, hélas! des parents que l’enfant souffre, c’est des scènes ignobles, c’est des exemples vils, c’est de la lutte haineuse des siens. Le divorce n’en est que le témoignage déchirant. Ceux qui évoquent l’intérêt des enfants n’ont donc jamais vu ce que ceux-ci deviennent dans un ménage en discorde! Ils n’ont jamais vu leurs pauvres yeux d’angoisse, leurs lèvres serrées qui tremblent, leur pâleur et leur façon de se terrer, de se faire tout petits! Si, dans le divorce, l’enfant était confié à celui qui l’aime et saura l’élever le mieux, il serait beaucoup moins à plaindre que vivant dans un foyer contaminé. D’ailleurs, il ne restera pas toujours un enfant: il grandit, il comprend, il juge, il s’affranchit, il s’éloigne et fait sa vie.

On objecte[3] qu’à travers les dissentiments du mariage indissoluble, la résignation viendrait et que les époux procréeraient de nouveaux enfants, nécessité urgente après la guerre. Il serait bien improbable, vraiment, que les mauvais ménages se missent à contribuer à la repopulation, alors que tant de bons ménages se font volontairement stériles!

[3] M. MASSABUAU, la _Famille_, le _Divorce_.

Reconnaissons le mariage pour ce qu’il vaut: aux yeux de la société laïque, ce n’est pas un sacrement, c’est une libre association, noble dans son but, et qui, comme toute organisation humaine, comporte des risques de faillite. Le divorce a l’avantage de liquider cette faillite; seulement il s’y prend mal et incomplètement parce que ceux qui l’ont rétabli n’ont pas osé lui donner son ampleur et son véritable caractère.

LA PORTÉE DU DIVORCE

En rétablissant le divorce, les législateurs de 1884 ne parurent pas apercevoir sa portée et ses conséquences. Ils semblèrent oublier que, si la Restauration supprimait en 1816 le divorce, décrété par la Révolution en 1792, ce fut à la requête de M. de Ronald, sur le rapport de M. de Lamoignon soutenu par M. de Luzerne, évêque de Langres, et M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Chalons. La Monarchie, puis le Second Empire, pendant soixante-dix-neuf ans, imposèrent à la France nouvelle machine arrière. En 1848 le temps manquait, dans le remous de l’époque enfiévrée, pour que la proposition de Crémieux, tendant au rétablissement du divorce, se réalisât. Un Parlement républicain avait donc la partie belle pour voter une loi large et sage. Il recula par timidité ou imprévision. Il ne vit pas surtout le grand point,--et il ne semble pas que les Parlements successifs Paient vu davantage--: l’importance d’un acte qui libérait la Société civile, l’affranchissait de la domination de l’Église.

Là cependant était l’intérêt vital du problème. Avant que le divorce fût rétabli, notre mariage civil ne différait pas dans ses conséquences du mariage religieux, fondé sur l’indissolubilité. Le divorce a nettement séparé le contrat civil du sacrement religieux. Grâce à lui, l’État laïque soustrayait la femme, et par elle l’enfant, parfois même le mari, à l’emprise du confesseur, représentant du pouvoir théocratique. Par le divorce, l’État laïque vivifiait la Société et l’individu du souffle de l’esprit moderne: il complétait par avance la séparation de l’Église et de l’État; il préparait l’évolution des idées de libre examen, dégagées de la gangue du passé.

Il ne peut être ici question de sectarisme. La Foi est utile à trop d’êtres pour être combattue par l’État laïque qui se borne à ne privilégier aucun culte particulier. Ce n’est pas en ennemie de l’Église que la Société civile doit se poser pour récupérer ses droits, mais en puissance autonome, accomplissant ses destinées propres et tendant à des fins différentes.

Les législateurs de 1884 ne l’ont pas compris. Le divorce qu’ils réinstauraient fut sans doute un progrès considérable, mais incomplet. Ils laissèrent les Tribunaux donner au prononcement alors parcimonieux des divorces un air de châtiment. Ils entourèrent la rupture du mariage d’une procédure scandaleuse, d’un étalage de boue, au lieu de la soumettre au huis-clos. Par suite, une disqualification bien naturelle poursuivit les divorcés, surtout les divorcées, rejaillit sur les enfants.

Ce faisant, députés et sénateurs méconnurent la valeur sociale de la loi qu’ils édictaient, son caractère de relative bienfaisance. Le divorce ne prétend point, en effet, comme ses ennemis l’en accusent, à assurer le bonheur de l’individu aux dépens de la Société, ni à permettre à chacun de «vivre sa vie» égoïste ou passionnelle. Il n’a d’autre raison d’être que de réserver à ceux qui souffrent un malheur moindre.

La Révolution, en sécularisant le mariage, avait fort bien senti qu’il n’est qu’un pacte, un contrat de fidélité, de secours, d’assistance réciproque, «une association libre entre époux» devait dire M. Viviani. La Révolution avait fort bien senti que la loi, qui proscrit comme contraire aux mœurs les contrats personnels, la loi qui n’autorise pas qu’on se vende à titre d’esclave ni qu’on prononce au couvent des vœux éternels, cette loi ne pouvait déclarer que le mariage comporterait des serfs à perpétuité, ferait des époux les contractants d’un vœu infrangible. Elle était logique avec elle-même, en considérant que le manquement de l’un des deux conjoints au libre contrat devait en entraîner la dissolution.

Les législateurs de 1884 montrèrent une pusillanimité fâcheuse en restreignant les causes du divorce, en écartant les barreaux de la geôle avec tant d’étroitesse que les évadés du mariage durent les forcer douloureusement, en spectacle public, poursuivis par la médisance des spectateurs, éclaboussés par la diffamation des plaidoiries.

Ce fut de la part d’un Parlement républicain une regrettable erreur.

UNION FORCÉE ET UNION LIBRE

Quelques ménagements que la guerre exige envers ceux dont on ne partage pas les convictions, il faut bien aborder ici le problème religieux.

Le divorce élargi conduit à l’union libre: tel est le grand argument de nos adversaires.

Que vient-elle faire ici, la pauvre union libre?

Je ne crois pas que les plus déterminés partisans du divorce l’aient réclamée comme une évolution sociale souhaitable avant longtemps, avant si longtemps qu’il n’y a pas lieu, en vérité, d’en envisager l’avènement.

Ce qu’est l’union libre, ce qu’elle peut être, ce qu’elle comporte en certains cas de profonde tendresse et d’honorable dignité, nul ne le contestera.

Qu’il vienne une époque où une humanité meilleure puisse se passer de tout contrat, de tout engagement d’ordre social, il se peut: rien de plus désirable. Si cet avenir doit se réaliser, si l’union familiale trouve en elle-même ses éléments de force et de durée, ce sera une des meilleures preuves de la perfectibilité de l’espèce humaine et de la réalisation du progrès.

Mais Salente n’est pas encore construite, il s’en faut; la cité idéale ne nous apparaît encore que dans les nuages d’une aurore confuse. Nous vivons en 1918 et non quelques siècles en avant.

Partisans du divorce, nous savons que l’union libre, entrée brusquement dans les mœurs, ne conviendrait ni à celles-ci ni à l’éducation morale si incomplète de la masse. Nous savons qu’elle ne protégerait qu’insuffisamment, à l’heure actuelle, la femme et l’enfant.

Ce n’est pas entre l’union libre et le mariage catholique que se place le problème, mais entre le mariage tel que le conçoit la Société civile et le mariage tel qu’un parti religieux et politique entend le monopoliser.

Et, là encore, faudrait-il ne pas jouer sur les mots. Il est fort éloquent de vanter les vertus de la fidélité, du dévouement, de l’amour maternel et paternel, comme si tout le monde n’était pas d’accord pour déclarer qu’en effet rien n’est plus à désirer, et que c’est le plus noble idéal qui soit.

Il s’agit de savoir ce que deviennent ces vertus aux prises avec la douleur, l’humiliation, la honte, le dégoût quotidiens, et si une classe de citoyens, au nom de respectables croyances religieuses ou politiques, a le droit de condamner d’autres citoyens, tout aussi dignes de respect et d’estime, à la torture d’unions mal assorties, aussi pénibles pour eux que déplorables pour leurs enfants.

Il s’agit de savoir comment les adversaires du divorce mettent d’accord leurs principes avec les contingences médiocres de la vie, et si le stoïcisme qu’ils préconisent ne faiblit pas, pour eux comme pour tout le monde, quand la souffrance les tenaille. Pour ceux-ci, n’est-ce pas le recours à Rome, cette «nullité» du mariage qui n’est autre chose qu’un divorce religieux. Pour ceux-là, ne sont-ce pas les compromis de la morale aristocratique ou bourgeoise: la bigamie, la polygamie discrète refleurissant pour la plus grande consolation des uns et le plus grand plaisir des autres?

Toute la question est de savoir si l’adultère, plus ou moins dissimulé, vaut mieux que le divorce et un remariage loyal, au plein jour. Toute la question est de savoir si le divorce religieux, «la nullité» prononcée en Cour de Rome, ne constitue pas une rupture de mariage aussi absolue que le divorce laïque.

Le doute, dès lors, n’est plus possible. Où est la vérité? Elle est dans ce qui est juste. Elle est dans ce qui est humain. Et il est juste et humain que le divorce, dans quantité de cas particuliers, délivre un homme ou une femme, ou tous deux, d’un servage devenu insupportable.

LE DIVORCE ET SES CAUSES

Elles se réduisent actuellement à trois.

La condamnation à une peine afflictive et infamante.

L’adultère établi.

Les excès, sévices, injures graves.

Or, la condamnation à une peine afflictive et infamante, telle que la mort, les travaux forcés, la déportation, la détention ou la réclusion constituent, on l’avouera, des cas plutôt rares. Par contre, on ne tient nul compte du vol, de l’escroquerie, de l’abus de confiance, de l’outrage à la pudeur, de l’attentat aux mœurs qui sont cependant de nature à altérer profondément les sentiments conjugaux.

L’adultère? Mais ce grief qui a l’inconvénient de ridiculiser et de salir non seulement les conjoints, mais aussi leurs enfants, n’est pas si facile à constater légalement, avec les exigences du Parquet, l’enquête plus ou moins discrète du commissaire, les chinoiseries de l’heure légale; et la preuve par témoignage ou celle par correspondance dépendent de l’art illusionniste des avocats, des dispositions hasardeuses des juges.

Hors ces deux causes péremptoires, il ne reste à invoquer que les sévices, excès, injures graves: c’est-à-dire les fantaisies du droit, les marécages des gloses, les sables mouvants de la jurisprudence. Aucun tribunal n’a encore fixé de façon stable où commencent, où s’arrêtent les excès, sévices et injures graves. Battre sa femme ici est un cas de divorce, ailleurs de déboutement. Les mots grossiers, ignobles devant témoins, ici comptent, et là point. C’est le brouillard des interprétations, le chaos des jugements et des arrêts.

Ajoutez les traquenards de la procédure, le piège de «réconciliation» où l’adversaire avisé s’efforce de faire tomber son conjoint, afin d’annuler son instance en divorce. Ajoutez les lenteurs de l’inscription au rôle, la complication des formalités et des paperasses, l’ajournement des débats qui peuvent user la patience et la bourse pendant deux ans, trois ans, cinq ans ou davantage. Ajoutez le processus moyen-âgeux, la transcription tendancieuse des enquêtes. Ajoutez le dégoût des procès plaidés devant les salles curieuses, amusées, friandes de scandale; et vous vous demanderez pourquoi les législateurs de 1884 n’ont pas: 1º précisé davantage et mieux les motifs du divorce, 2º instauré la seule forme de rupture honorable, parce qu’elle est silencieuse et propre: le consentement mutuel.

Au lieu de ce titre vague: excès, sévices, injures graves, pourquoi n’a-t-on pas inscrit des griefs formels, dont la validité apparaît cependant probante? Est-ce que toute brutalité constatée, toute injure ignominieuse, est-ce que l’alcoolisme et l’ivrognerie, est-ce que l’aliénation mentale durable, est-ce que l’absence volontaire pendant deux ans au moins, et la séparation volontaire de fait pendant un an, est-ce que l’impuissance, est-ce que les infirmités dégoûtantes et incurables cachées frauduleusement au moment du mariage, est-ce que les fausses dénonciations et les calomnies d’un époux contre l’autre, est-ce que l’acquisition d’un gain déshonnête, est-ce que les dissentiments religieux, est-ce que l’aversion invincible ne devraient pas figurer comme causes péremptoires du divorce?

Quant au consentement mutuel, on sait que les conjoints qui se respectent y recourent, sous une forme déguisée (adultère d’accord, injures convenues, abandon simulé du domicile conjugal). Comédie sans difficulté lorsqu’il s’agit de personnages notoires, ou appartenant seulement au monde bourgeois. Dispensé de plaidoiries détaillées, le divorce en pareil cas est, surtout à Paris, prononcé rapidement. Quel obstacle voit-on à le rétablir dans la loi? Son absence est d’autant plus inexplicable que le divorce fondé sur le consentement mutuel est le seul rationnel, et le plus légitime. Il éviterait la comédie superflue ou dérisoire, qu’on joue pour le remplacer. M. Louis Martin l’avait proposé à la Chambre, et en 1917 M. Violette présentait un rapport favorable.

Le consentement mutuel s’impose au bon sens public.

LE DIVORCE PAR LA VOLONTÉ D’UN SEUL

Reste une dernière cause de divorce, la plus discutée, celle qui, lors de notre campagne d’idées nous valut les attaques les plus vives, à mon frère et à moi, je veux dire le divorce par la volonté d’un seul.

Que de réprobations n’a-t-il pas soulevées! Que d’arguties empruntées au droit romain et coutumier, au Code civil, à la morale, à la valeur du contrat synallagmatique! Que de colères contre un texte de loi, dont Paul Hervieu, dans les _Tenailles_, faisait dire à son Hélène Fergan, malheureuse et ligotée: «Il y a une époque toute récente encore où, ici-même, en France, la décision d’un seul des époux suffisait à faire rompre le mariage.»

La volonté d’un seul! Mais «c’est la répudiation!» ont protesté les uns; et, se targuant d’une vaine générosité, ils ont fait ressortir l’inconstance naturelle du mâle, l’abandon de la femme livrée à son caprice brusque et à son facile oubli des serments jurés.

Oui, c’est la répudiation, mais ne feignez pas de l’ignorer, la répudiation _réciproque_, dont l’emploi appartiendra également aux deux époux. Le fait que la femme en usera et que c’est elle, le plus souvent lésée, qui fournit la majorité des instances en divorce, contrebalance et au-delà le droit régalien de l’homme.

Cette répudiation à titre réciproque sera-t-elle l’ailleurs si fréquente? Sa menace ne servira-t-elle pas souvent d’avertissement et de frein? On tient d’ordinaire à ce que l’on craint de perdre. Supposons que, par un reste de tendresse ou par intérêt,--cas le plus banal--les époux ou l’un deux malgré tout tiennent au maintien du mariage et y trouvent leur compte. Croit-on que d’idée d’en sacrifier les avantages moraux ou matériels n’atténuera pas les angles, n’adoucira pas les chocs quotidiens, ne prédisposera pas les époux à plus d’égards et à plus d’indulgence, surtout lorsque le mal vient, comme presque toujours, du conflit des caractères?

D’autres ont rappelé la valeur du contrat synallagmatique. Un accord conclu par une double volonté ne peut être rompu par une seule. Et pourquoi, je le demande, cet accord de double volonté serait-il maintenu aussi par une seule, contre la volonté de l’autre? On a été deux à conclure, il faut être deux pour maintenir. Dans la pratique, on voit presque toujours d’un côté une victime, de l’autre celui ou celle qui l’opprime. Si des griefs motivés justifient de la part d’un des époux le divorce par la volonté d’un seul, quel intérêt, dites-le-moi donc, offrira celui ou celle qui, se cramponnant à un être qui ne l’aime plus, qui le déteste parfois avec raison, ne peut motiver son refus à divorcer que par la rancune, la vengeance, la jalousie ou l’âpreté d’argent? Trouvez-vous donc immoral que, contre ce conjoint sans noblesse, sans bonté, intolérant et cupide, l’autre exerce la répudiation?

Mais il peut advenir que celui qui n’a rien à se reprocher se voit délaissé par l’autre, envoûté par une passion subite ou par l’espoir d’une fortune supérieure. Une telle situation, certes, est douloureuse et digne de pitié. Mais cette pitié ne sera méritée qu’autant que la victime innocente n’impose pas un refus de représailles, ou une revendication à conserver des bénéfices sociaux. Quelle âme vraiment élevée, sincèrement désintéressée, voudrait maintenir à ses côtés de force celui ou celle qui veut le quitter? Quelle âme délicate ne rendrait, fût-ce au prix du plus cruel déchirement, sa liberté à l’ingrat, au volage, au déserteur ou à la déserteuse? Peut-on se prévaloir d’un contrat qui ne tire sa vertu que de son exécution libre et volontaire? S’aliène-t-on devant le maire, quoiqu’il puisse survenir par la suite? Est-ce qu’on se marie pour subir le dol, le mensonge, la trahison, la souffrance? Est-ce que le fait seul que le contrat cesse d’être exécuté d’une part ou de l’autre, n’entraîne pas sa résiliation?

Mais le dommage commis, dira-t-on, envers le délaissé ou la délaissée? Ah! disons s’il vous plaît, envers la délaissée seule! Un homme a des bras, un cerveau pour travailler, et ne saurait sans déshonneur réclamer une compensation pécuniaire!

Il est bien certain que, pour la délaissée, le dommage devra être évalué et taxé; il est bien évident que, à l’épouse quittée injustement et spoliée des profits de l’union, une réparation devra être donnée.

Mais, objecte-t-on encore, s’il s’agit d’un coup de tête, de la part du demandeur ou de la demanderesse, n’est-il pas à craindre qu’un divorce trop hâtif ne brise un lien qui eût pu se renouer par la suite?

Exigez en ce cas que la volonté de divorcer se manifeste à des intervalles fixes, et ne prononcez le divorce qu’après, s’il le faut, trois ans et significations manifestes et réitérées. Mais ne condamnez plus des êtres libres, et qui n’ont pas prononcé des vœux éternels, à rester rivés pour leur honte et leur douleur à un conjoint qui peut, comme cela existe aujourd’hui encore, peser sur lui de son poids abhorré, l’empêcher de recréer un ménage, le condamne ou à un célibat morne ou à une liaison irrégulière et des enfants adultérins.

La volonté d’un seul, entourée de prudentes garanties, doit avoir sa place dans un divorce élargi, rendu plus libre et plus humain.

LE PARTAGE DE L’ENFANT

Oui, le sort de l’enfant, des enfants dans le divorce est à plaindre. Il en est de sensibilité vive, à qui les nouvelles conditions de vie imposées par le jugement causent de la souffrance, passagère ou profonde, mais en tout cas transitoires puisque le propre de l’enfant est de grandir, d’évoluer, de s’adapter surtout avec la souplesse particulière aux êtres jeunes. Sans doute, pour celui qui aime son père ou sa mère, le fait d’être déplanté en deux foyers distincts, et parfois dans celui qui convient le moins à sa tendresse, ou encore d’être placé prématurément dans une pension, sont des causes d’amertume profonde.

Le partage de l’enfant est certainement déplorable, mais il condamne moins le divorce, liquidation d’une faillite, que ceux, ou celui ou celle qui ont provoqué cette faillite par leurs torts et causé ainsi à l’innocent, qui n’en peut mais, une situation aussi pénible.

Quand on plaint les enfants, on oublie que trop souvent, dans un ménage en discorde, leur instinct les attache, par des préférences souvent inexpliquées, soit à leur père, soit à leur mère, et que, de l’attribution après divorce à celui-ci ou à celle-là, dépend que ces petits êtres soient heureux ou malheureux.

Si le partage de l’enfant était appliqué toujours par les tribunaux avec discernement et équité, les chances de souffrir seraient sinon entièrement épargnées, du moins très diminuées pour lui. Il veut aimer et être aimé lorsque sa nature est tendre. Sinon il lui suffit d’être amusé et gâté, ce qui est le cas le plus ordinaire, et permet souvent au moins intéressant des époux de se créer une influence déloyale et corruptrice.

Le malheur veut que les Tribunaux, s’estimant liés par un article du Code empreint de la pire Morale sexuelle,--toujours elle!--donnent presque toujours l’enfant au conjoint qui a obtenu le divorce, comme si celui-là était nécessairement le meilleur, le plus digne éducateur, le plus qualifié. Par là et dans ses conséquences, le divorce se montre bien un châtiment légal, surtout lorsqu’il est la suite de l’adultère.

On étonnerait beaucoup de gens--et cependant ce n’est là que l’exacte vérité--en assurant que l’adultère n’est pas toujours criminel, et qu’il peut faire valoir des excuses chez un conjoint malheureux et poussé à bout. On étonnerait singulièrement les mêmes gens en leur disant que ce n’est pas selon l’idée sexuelle de la souillure de la chair et l’opprobre du péché, qu’il convient d’apprécier la valeur morale de celui contre lequel le divorce est prononcé.

Il se peut que «le» ou «la» coupable soit malgré «sa faute» apparente ou réelle, bien mieux désigné que l’autre époux pour entourer d’amour et de sollicitude l’enfant. Combien de fois, sous prétexte d’indignité, les Juges refusent-ils celui-ci à la mère uniquement parce que le père, lui, a profité de tous les alibis de son métier d’homme et a su tromper impudemment sa femme sans se faire prendre. Combien de fois l’enfant grandirait plus heureux, plus aimé, mieux élevé, plus instruit, dans un second ménage irrégulier, que chez celui ou celle qui, fort de sa légalité pharisienne, conserve une hypocrite façade!

N’objectez pas que les décisions, prises en matière de garde d’enfants, sont toujours modifiables et révocables; sept fois sur dix, l’enfant n’est jamais confié à celui ou à celle qui se consacrerait, fût-il «coupable», à son développement physique et moral.

Heureusement que la plupart des enfants ont un don d’illusion et une ignorance de la vie qui ouatent autour d’eux les contacts et leur permettent de croître sans trop de dépaysement et sans une sensation trop cruelle d’isolement. Voyez, sauf exceptions rares, avec quelle facilité l’enfant, s’il est encore petit, accepte et supporte la mort de l’un des siens; voyez comme il se plie à la servitude souvent odieuse de l’école ou du lycée. Il faut se dire surtout que sa vie personnelle occupera bientôt de plus en plus son égoïsme ingénu. Une fois grand, l’adolescent le plus aimant, le plus aimé, se détache comme un fruit de l’arbre familial et fait sa propre destinée, souvent loin de ses parents.

Serait-il juste qu’au nom de souffrances provisoires, et rarement exceptionnelles de leurs enfants, les parents renoncent à leurs propres chances de se réserver pour plus tard une existence tolérable, sinon de bon heur par fait, du moins de malheur réduit? L’humanité répond:

--Non.

CHINOISERIES DU DIVORCE

Cette histoire-là, c’est du Courteline, du bon, du très bon Courteline! Ça a la simplicité d’une fable et l’infaillible rigueur d’un théorème. C’est moral et c’est absurde. C’est du comique éternel.

Il y avait une fois,--oh! pas avant le déluge, avant-hier, simplement,--un brave homme désireux d’obtenir son divorce. Il était... (le mot est dans Molière). Il l’était, non imaginaire, mais réel. Sa douce moitié convolait en d’illicites noces et de frauduleux rendez-vous avec un amant enthousiaste, dans un de ces appartements garnis de façon modeste, mais suffisante, qui abritent le vice aimable.

Il voulait donc la pincer, au figuré s’entend, la pincer en flagrant-délit.

Rien de plus simple, pensez-vous. Erreur, erreur grave. Rien de plus compliqué, rien de plus difficile au contraire.

Vous n’ignorez pas que la loi n’intervient qu’à certaines heures, dites légales. Si bien qu’il suffit de remonter exactement sa montre et de s’assurer qu’elle ne retarde pas, pour ne se faire jamais prendre en contravention.

D’ailleurs, même pour une constatation en règle, le commissaire ne se laisse pas déranger si facilement. L’affirmation de l’intéressé ne lui suffit pas. Il faut qu’on lui présente des papiers paraphés: être... ce que vous savez, n’est ni une preuve ni une excuse. Il importe que le parquet, saisi de la plainte, ait mis en quelque sorte la Loi au service du mari, actionne valablement le commissaire.

Or, notre homme,--c’est le mari que je veux dire,--n’avait pu encore, pour un motif ou un autre, faire constater son infortune: soit que les coupables ne se vissent qu’aux heures où le respect de la liberté individuelle empêche le commissaire d’opérer, soit que cet honorable fonctionnaire ne voulût pas ceindre son écharpe sans mandat, soit qu’il se fût dérangé une fois pour rien, soit que le nez du mari ne lui revînt pas, soit pour toute autre raison.

Et cependant l’adultère se consommait toujours, il se consommait avec frénésie, avec insolence, avec défi.

Une nuit, le mari, las de surveiller la rue et la maison du crime, voyant poindre l’aube blême et songeant que l’alouette matinale allait réveiller Roméo et sa bien-aimée et les séparer jusqu’au prochain rendez-vous, le mari, à la fois exaspéré et ravi, se précipita chez le commissaire de police.

«Cette fois, je les tiens, pensait-il avec rage et délices! Oui, mais si je dis au commissaire la simple, la nue, oh! probablement très nue vérité, il m’enverra promener, comme les autres fois. Il me faut donc user d’artifice et l’amener, sans qu’il s’en doute, à verbaliser congrûment».

Sur ce, arrivé au commissariat, il fit un tapage du diable. Le commissaire dormait: tant pis, qu’on le réveillât!--Mais!... Il n’y avait pas de mais! Il voulait voir le commissaire, et sur l’heure! Affaire urgente, question d’État!

On réveille le commissaire, et quand ce magistrat, les yeux bouffis de sommeil, consent à l’écouter, l’astucieux mari dévide l’histoire ingénieuse qui suit:

--Ah! monsieur le Commissaire! Comme en a raison de dire que l’amour perdit Troie! Il m’a perdu, moi qui vous parle, moi et mon portefeuille, avec quinze cents francs dedans! L’amour, était-ce l’amour?... Au moins le désir, le libertin désir; car, un père de l’Église l’a dit, vous ne l’ignorez pas, la chair est faible. Une femme passe, on la suit. Ça vous mène loin; au plus prochain hôtel meublé. Et là, l’entôlage! Entôlé, monsieur le Commissaire: mon portefeuille, mes beaux billets bleus!... Vous avouerez que c’est cher, trop cher pour une minute d’égarement. Mais venez, venez vite! La voleuse, comme la pie, est encore au nid! Venez l’arrêter et me rendre mon portefeuille avec mes quinze cents francs!...»

Il en dit tant, et avec une émotion si pathétique que le commissaire,--on ne saurait trop admirer son zèle et son sentiment du devoir,--l’accompagna immédiatement: le temps de prendre son écharpe et son chapeau.

On arrive:--Toc! Toc! Ouvrez, au nom de la loi!

Chuchotements derrière la cloison, bruit d’une chaise qui tombe, et le Commissaire aperçoit, blottie entre les draps d’un lit large pour deux, une femme, d’ailleurs agréable et, debout, fort penaud, un monsieur en chemise.

Un ricanement de triomphe. C’est le mari, se redressant de toute sa taille, qui, la voix mordante, déclare:

--Et maintenant, monsieur le Commissaire, j’ai l’honneur de vous présenter ma femme, qui me trompe,--vous n’en douterez pas,--et Monsieur qui est son amant. Verbalisez, Monsieur, verbalisez, s’il vous plaît!

Que vouliez-vous que fît le Commissaire? La chambre, les complices, les oreillers, le lit, tout parlait, tout criait le flagrant délit. Il verbalisa.

Satanique, le mari se frottait les mains: Il aurait son divorce, il l’avait déjà, il le tenait.

Le Commissaire avait rédigé son procès-verbal. Il le fit signer à Madame, à Monsieur, et à l’autre. Puis se retournant vers le mari.

--C’est parfait. Seulement, comme vous vous êtes fichu de moi, comme vous avez extorqué mon intervention sous un motif fallacieux,--ce qui est attentatoire au respect de la justice et ridiculise mon caractère officiel,--je vais vous poursuivre pour outrages à la magistrature.

Tableau!

Et l’admirable est que le Commissaire est dans son droit. Le mari aussi. Et les amants pourraient plaider qu’ils y étaient également: ils le plaideront, soyez-en sûr. Le mari sera sans doute débouté, sous prétexte qu’il a fait constater l’adultère par fraude en dehors de l’heure légale. Et il sera, c’est vraisemblable, condamné, pour avoir indûment dérangé le Commissaire.

Alors, il devait rester cocu (tant pis, le mot est dans Molière!) toute sa vie?...

Oui.

N’est-ce pas que cette histoire est drôle? Drôle et amère. On voit qu’elle est vraie.

DÉLAIS ET PAPERASSES

Le divorce, dit-on, s’est beaucoup simplifié depuis 1885: c’est exact. Exact pour les époux d’une certaine qualité bourgeoise qui consentent à un accord tacite et s’en remettent à leurs avoués pour formuler des griefs pertinents et admissibles.

En ce cas, en effet, la procédure est simple, elle se borne aux conclusions du demandeur: _Attendu que Mme X... a gravement manqué à la foi conjugale..._

Et aux conclusions de la demanderesse: _Attendu que la demande de Mme X... n’est ni recevable ni fondée..._

On épingle la réponse sur la demande, et, pour peu que les plaideurs soient honnêtes, et les griefs du demandeur fondés (une habile simulation y suffit), le Tribunal évite aux époux mal assortis les lenteurs du rôle, l’éclat des plaidoiries et prononce le divorce. Affaire d’un mois.

Mais il y a, et c’est assez fréquent pour justifier le divorce par la volonté d’un seul, des conjoints résolus à défendre une mauvaise cause et, en certains cas rares, une bonne cause, soit qu’ils y voient un avantage matériel, soit qu’ils assouvissent aussi leur rancune ou leur jalousie. Alors, paperasses et délais se multiplient comme autant de chevaux de frise et de fils de fer barbelés.

Suivons un de ces divorces.

Le demandeur présente sa requête au président, qui fixe la date de comparution des parties. Il les reçoit en conciliation et libelle son ordonnance. Assignation est donnée, le tribunal est saisi. L’affaire, inscrite au rôle, est appelée, remise. Si la demande ne s’établit pas _de plano_, on ordonne l’enquête. L’affaire est rappelée, remise, revient, disparaît comme le bouchon sur la vague. Enfin le tribunal statue.

Comptons maintenant les actes et le temps qu’il faut pour les accomplir.

1º Requête de divorce, qui doit être présentée au Président par le demandeur lui-même. A Paris, le magistrat impose en général au demandeur un délai de trois semaines à un mois entre le jour où la requête est déposée et celui où il reçoit la demande 1 mois

2º Tentative de conciliation. L’ordonnance édictant les mesures provisoires arrive à l’avoué au bout de 15 jours 1/2 mois

3º Assignation devant le Tribunal, mise au rôle, grimoires d’avoués, procès de greffe 1 mois 1/2

4º Conclusions de l’adversaire, pour lesquelles la loi accorde quinze jours et l’usage deux mois 2 mois

5º Quand ces conclusions sont posées, l’affaire prend le rôle. Elle y dort 6 mois

6º Entrée en jeu des avocats. Pour que l’affaire soit plaidée, il faut l’accord du Tribunal et des deux avocats: ci: 3 mois

7º Jugement ordonnant les enquêtes. Il faut le «coucher sur la feuille» le lever, le signifier, encore de nombreux grimoires 2 mois

8º Enquête. Le jour en est laissé au bon plaisir du juge-commissaire qui le fixe en général 2 mois après 2 mois

9º Après les enquêtes, on échange de nouvelles significations à conclusions, on fait revenir l’affaire à l’audience 3 mois

10º Rentrée des avocats, nouvelles plaidoiries 3 mois

Enfin jugement! ----------- Total: 24 mois

Autant en appel, autant en cassation. C’est le minimum! Total: SIX ANS!

Je ne prétends pas que cela se voie tous les jours. Mais que ce soit possible, c’est, on l’avouera, une chose renversante. Le divorce par consentement d’un seul, avec de rigoureux délais--trois ans,--prendrait moitié moins de temps.

UNE LOI SAGE

Il ne semble pas qu’on ait assez commenté, lorsqu’elle a paru,--onze ans de cela!--l’ordonnance du prince de Monaco octroyant le divorce à la Principauté.

Et pourtant, combien intéressant le paraphe noir par lequel Albert Ier, par la grâce de Dieu souverain de Monaco, son Conseil d’État entendu, signa la loi qui modifiait dans ses États le Code civil en usage jusqu’alors.

De ce petit pays sortit ce jour-là un grand exemple. Une leçon de bon sens, de justice et de progrès.

Car le divorce monégasque allait libéralement bien au-delà de notre droit civil français, puisqu’il reconnaît, à la rupture des unions mal assorties, les causes déterminées suivantes:

L’aliénation mentale.

L’épilepsie.

Le délire alcoolique.

La syphilis.

Nous n’avons pas encore cela en France... Et pourtant que de lettres navrantes nous avons reçues! Une femme nous racontait que depuis vingt-quatre ans, vous lisez bien: _vingt-quatre_ ans, elle demeurait rivée au cadavre vivant d’un mari aliéné, loque humaine dans un hospice. Aucun moyen pour cette malheureuse d’avoir pu refaire sa vie, sinon en devenant une concubine et en vivant hors la loi.

Quant à l’épilepsie, qui crée des impulsifs brutaux et meurtriers, qui aliène soudain la personnalité du malade, quant au délire alcoolique, quant à la syphilis, il n’est pas question encore, chez nous, d’y remédier par le divorce libérateur.

Et cependant!... Là encore que de confessions lamentables: femmes qui vivent dans la crainte de l’alcoolique, menacées de mort, frappées de coups, spoliées de vive force, vouées aux gémonies de la misère, voyant souffrir et pleurer leurs petits, condamnés à une terreur de tous les instants!

L’alcoolisme ronge comme un ulcère quantité de nos départements, flétrit la race, tarit les forces saines du peuple;--et pas un député n’a songé encore à préserver le lit de la femme et le berceau de l’enfant; car l’alcoolique est un terrible créateur de tares physiologiques: crétinisme, épilepsie, paralysie générale, etc.

La syphilis? Cette contamination abominable, toujours fatale aux victimes, la femme, l’enfant à naître, croiriez-vous que nos casuistes du Palais, avocats, avoués, juges, ont perdu trente ans à se demander si seulement on devait la considérer comme une injure grave, et partant, comme une cause de divorce?

On croit rêver quand on voit des choses pareilles. S’il est un motif à rompre le lien conjugal, certes, il n’en est guère de plus justifié. Combien faudra-t-il en France d’articles de presse, quelle pression de l’Opinion publique, combien de discussions oiseuses, combien de joutes oratoires au Parlement pour obtenir ce que, avec un sens si éclairé, le prince de Monaco, dans ses terres, a tranché d’un trait de plume!

Prenons exemple, croyez-moi, sur ce petit État qui semble, dans son décor magique de ciel et d’eau, un paradis terrestre artificiel.

Cette loi, qui semble n’importer qu’aux quinze cents habitants et aux trois cent cinquante ménages environ de la Principauté, aurait dû avoir un effet puissant sur les populations qui l’entourent, le pays des trente-six millions d’êtres qui l’enlace.

Et la répercussion aurait dû aller plus loin encore; car si la France côtoie, de partout, le rocher de Monaco et les jardins de Monte-Carlo, le monde entier aboutit à ce palais des fêtes où l’orchestre des représentations d’art couvre le bruit sourd des râteaux de l’or, voisine avec le brouhaha des Palaces et le crépitement du tir aux pigeons.

Une comparaison éloquente aurait dû s’imposer.

Quoi, dans ce coin de terre ensoleillé, la loi humaine est en harmonie avec la splendeur des choses; quoi, un ménage monégasque pourra en quelques mois, s’il est malheureux, se dissoudre et se reformer pour des unions meilleures; et, à cent mètres, à dix mètres de là, un ménage français devra agoniser lentement, croupir dans l’étau d’un Code inhumain et suranné!

Voilà qui devrait parler à l’esprit, au cœur, à la conscience.

Et comme me le fit remarquer M. Roussel, rapporteur de l’ordonnance devant le Conseil d’État, ce n’était pas seulement la contamination par syphilis qui motive le divorce, mais le seul risque de contamination, et alors même que l’intéressé, sinon l’intéressant personnage, pourrait arguer de son ignorance.

La loi,--et le cas est assez rare pour que nous le remarquions--se faisait préservatrice; elle n’attendait pas que le mal ait eu lieu, que le crime, volontaire ou non, fût commis. Elle sauvait d’abord les innocents; et rien que ce noble souci eût honoré la nouvelle loi monégasque.

Il y a mieux. Le huis-clos était spécialement ordonné dans les cas précisés plus haut; et c’est de haute moralité. Chez nous, des divorces semblables seraient un combat honteux à coups de déloyales et malpropres procédures, de plaidoiries assassines, de débats scandaleux.

Nous ne pouvons qu’applaudir à un tel respect de la dignité humaine.

Tenons-nous-en, pour aujourd’hui, à méditer l’ordonnance signée, le 3 juillet 1907, à bord du yacht _Princesse-Alice_, à Trondhjem, Norvège. Elle figura au long dans le _Journal de Monaco_ où nos députés et nos sénateurs peuvent la relire, avec profil.

Le prince de Monaco a lancé une bonne semence. A nous de la faire fructifier. Pour cela, comme Candide, bêchons notre jardin. A chaque jour, sa peine. Nul effort n’est perdu!

HISTOIRE D’UNE IDÉE

Peut-être m’est-il permis de rappeler les étapes de la campagne que nous fîmes, mon frère et moi, il y a vingt ans, en faveur du divorce. Elle débuta en 1899 par une série d’articles féministes dans l’_Écho de Paris_, ouvert alors aux idées les plus larges et riche des plus belles collaborations littéraires. Nous y posions nettement la question du divorce élargi, tant par le consentement mutuel que par la volonté d’un seul.

En décembre 1900 nous allumions le premier brûlot par une «lettre ouverte» aux sénateurs et aux députés, que publia le _Figaro_. La même année parut dans la _Presse_ une enquête qui réunissait les noms les plus divers des lettres et de la politique, enquête qui s’élargit l’an d’après dans la _Revue_ de M. Jean Finot, après publication de notre étude: _Mariage et Divorce_. Au divorce par consentement mutuel se ralliaient: MM. Raymond Poincaré, Abel Hermant, Marcel Prévost, Auguste Dorchain, Louis Barthou, René Viviani, Me Henri Coulon, les députés Beauquier, Gerville-Réache, Périllier; au divorce par la volonté d’un seul, avec des réserves parfois et des conditions de garantie: Jules Case, Lucien Descaves, Édouard Estaunié, J.-Joseph Renaud, Georges Lecomte, Pierre Louys, Me Louis Leduc, le président Magnaud, Jeanne Marni, Alfred Naquet, Georges de Porto-Riche, Henri de Régnier, Georges Renard, Jules Renard, J.-H. Rosny, le président Seré de Rivières, Camille de Sainte-Croix, Marcelle Tinayre, Gustave Toudouze, Octave Uzanne, Émile Zola, Masson-Forestier, Henry Bérenger, Urbain Gohier, Bradamante (de la Fronde), les députés Morinaud, Gustave Rivet, le sénateur Delpech.

En 1902, paraissait notre roman _Les Deux Vies_, accompagné d’une pétition au Parlement reproduite dans tous les journaux et que M. Gustave Rivet voulut bien déposer sur le bureau de la Chambre. Renvoyée sur son rapport à la Commission de Législation, elle y fut proprement enterrée, ainsi que devaient l’être un projet de loi du Président Magnaud et un autre, de Me Henri Coulon. A la Chambre le groupe de la Libre-pensée, sous la Présidence de M. Lafferre, nous conviait à exposer nos idées, auxquelles la presse entière, par des discussions passionnées, prêtait un retentissant éclat.

En 1902 également paraissait notre brochure l’_Élargissement du Divorce_. Nous y formulions, avec la collaboration discrète du très haut et libéral magistrat qu’est M. Léon Bulot, un projet de loi soustrayant aux Tribunaux la juridiction des divorces et la confiant, non à l’assemblée de famille qui siégea de 1792 à 1803, mais à un tribunal arbitral de trois personnes.

Ce projet, sur l’adoption duquel nous ne nous faisions aucune illusion, avait un avantage: les arbitres devaient se borner à enregistrer les déclarations de volonté espacées et réitérées des deux ou de l’un des époux; du coup demeuraient supprimés les dossiers boueux, les procédures compliquées, les plaidoiries diffamatoires. Il laissait, en cas de causes déterminées, les arbitres juges du bien-fondé des griefs; ces arbitres devaient être mariés ou l’avoir été.

Une solution encore plus simple, au moins pour le consentement mutuel et la volonté d’un seul, consisterait en de simples déclarations avec délais fixes, dans les bureaux des mairies. L’État-civil déclare les mariages, pourquoi ne proclamerait-il pas leur dissolution?

Faute de mieux, et tant que les Tribunaux apprécieront les causes de divorce, le moins qu’on puisse exiger d’eux, c’est la rapidité et le huis clos.

En 1903, un livre de G. Fonsegrive tentait contre nos idées une réfutation courtoise. En 1904 le très beau roman de Paul Bourget, _Le Divorce_, remettait en pleine lumière des arguments diamétralement opposés aux nôtres. _Femina_, dans un de ses numéros, publiant à cette occasion une lettre de Paul Bourget et une de nous, ouvrait auprès des lectrices après cette lutte courtoise une enquête où, selon les conclusions de M. Jacques de Nouvion, notre loyal adversaire, avec 1557 voix contre 1505 à notre actif, obtenait «une majorité relative et nous une minorité de faveur».

En 1905, notre pièce _Le Cœur et la Loi_, tirée des _Deux Vies_ et très discutée à l’Odéon, puis le grand succès en 1908, au Vaudeville, de _Un Divorce_ de Paul Bourget et André Cury, opposaient pour la seconde fois, entre le grand écrivain et nous, la bonne foi de nos plaidoyers adverses. Ce fut, avec notre livre: _Quelques Idées_, et notre campagne dans le _Petit Bleu_ et la _Dépêche de Toulouse_, comme le bouquet de ce feu d’artifice d’idées brûlantes.

Une accalmie suivit.

Est-ce à dire que la question du divorce soit résolue? Elle en est loin. Une idée de justice et de liberté ne s’arrête pas avant d’avoir atteint son logique et suprême aboutissement.

Attendons!

LE BILAN D’UNE CAMPAGNE

Si l’on se demande maintenant par quoi s’est traduit, depuis vingt ans, au point de vue législatif, toute l’agitation causée dans les milieux juridiques, féministes ou mondains, dans les journaux, dans le roman, au théâtre, par la campagne en faveur du divorce, non seulement il faut reconnaître que les résultats sont minces et lents, mais encore qu’ils n’ont été obtenus que contre des résistances surprenantes, où républicains et monarchistes contractaient l’alliance la plus disparate.

Récapitulons:

La loi du complice a passé: elle permet à ceux dont le conjoint a divorcé pour grief d’adultère de réparer le tort fait à leur nouveau compagnon de vie, et de légitimer cette seconde union. C’est un pas de fait vers la justice.

Mais, pour être complète, cette loi, que nous devons devant la Chambre à l’initiative courageuse de M. Louis Barthou soutenu par M. Raymond Poincaré, et devant le Sénat au plaidoyer chaleureux de M. Lintilhac, cette loi devait comporter la légitimation dans tous les cas des enfants adultérins. Il était par trop inique que ceux-ci, innocents toujours et toujours irresponsables, n’ayant pas demandé à naître, restassent des sacrifiés et des hors la loi, alors que leurs parents rentraient tête haute dans la vie régulière.

La seconde victoire, arrachée après combat à l’inertie du Sénat, a été la transformation de droit, au bout de trois ans, de la séparation de corps en divorce à la requête de l’une des parties. Il fallut pour en arriver là, une véritable bataille: il sembla, tant les débats prirent d’ampleur, que le divorce fut de nouveau remis en cause; et l’on put mesurer, à l’esprit de réaction qui se dessinait chez des républicains eux-mêmes, à quelles objections se heurteraient le projet de loi du divorce par consentement mutuel et celui pour cause d’absence prolongée ou de folle avérée et durable, extrême limite en ce moment des réformes en train.

Voilà où nous en sommes: loin, on le voit, des espoirs de milliers d’êtres qui souffrent, se débattent, appellent une ère de libération.

Si on n’a pas facilité beaucoup la sortie du mariage, débouclé les cadenas et tiré les verrous, on n’a pas davantage débarrassé suffisamment l’entrée du mariage. Il reste asservi à des formalités encombrantes et dispendieuses qui découragent le peuple.

Peut-être le parti républicain et spécialement le parti socialiste comprendra-t-il toute l’importance de la question du divorce, et à quel point elle soutient et défend les droits de l’État laïque contre la séculaire domination de l’Église.

En tout cas, le large mouvement d’opinions, la crue montante à laquelle, modestes ouvriers, nous avons mon frère et moi contribué pour notre faible part, ne s’arrêtera pas de sitôt et n’avortera pas, stagnant et enlisé. Il y a trop de souffrances, trop de misères en attente et qui poussent et se soulèvent flot sur flot.

Ce n’est pas en vain que les penseurs, les écrivains, les féministes ardentes, les sociologues se sont jetés dans cette mêlée contre les forces pesantes du dogmatisme, la lourde barrière du passé... Ce n’est pas en vain qu’on a vu naître des œuvres hardies comme celles de Léon Richer: _Le Divorce_; d’Hugues Le Roux: _Le bilan du Divorce_; de Camille Mauclair: l’_Amour Physique;_ de Léon Blum: _du Mariage_, entre les vibrants plaidoyers de Naquet, l’_Union libre_; de Paul Adam: _la Morale de l’Amour_; de Paul Abram: l’_Évolution du mariage_, et de bien d’autres encore. Ce n’est pas en vain qu’on aura vu s’organiser des forces éclairées comme le Comité de la réforme du Mariage, sous les auspices de Me Henri Coulon et de René de Chavagnes. Ce n’est pas en vain que la question du divorce a sollicité les juristes et empli les thèses des nouveaux docteurs en droit, s’est imposée aux réunions publiques, aux conférences, a rempli les journaux, agité la scène, fait palpiter le livre.

Le divorce intégral, qu’on le veuille ou non, fait partie du programme des libertés de demain. Il rend à l’individu sa valeur humaine et à la Société, au lieu de foyers d’infection, des cellules nouvelles en pleine énergie. Il est un des plus puissants facteurs de l’émancipation morale de la femme et de l’enfant.

Donnons-lui, en l’élargissant, en le complétant, sa valeur assainissante, sa vertu rédemptrice.

LA FAMILLE ET LA SOCIÉTÉ

Éducation sexuelle de la jeune fille (et du jeune homme), préparation au mariage pour l’union de cœur et non plus d’intérêts, suppression de la dot, droit à l’amour et même à l’enfant pour la jeune fille, lorsque le mariage lui est impossible, respect dû à la maternité légale ou non: autant de réformes qui ne sont encore que des _Anticipations_, selon le mot de Wells, et qui ne pourront se réaliser que lorsque l’opinion, les mœurs et les lois seront à l’unisson. Il dépend du moins de chacun de nous de hâter cet avènement.

Par contre, toutes les réformes qui relèveraient la condition de la femme dans l’ordre public ou civil, sont mûres et à point, et ne dépendent plus que de textes de lois définitifs.

Pour que la femme soit électrice ou même éligible,--et le plus tôt sera le mieux!--tout au plus convient-il d’attendre qu’on ait modifié notre système électoral; car, juste en idéologie et parfaitement injuste dans la pratique, le suffrage universel appelle au scrutin des masses ignorantes ou crédules, sans préparation à la dignité de leur acte que les promesses emphatiques des candidats, le recrutement d’un enthousiasme abreuvé chez les bistros.

Il faut avoir le courage de dire ce que tout le monde pense. Le suffrage universel a fourni les preuves de son imperfection, d’abord par le choix de Parlements médiocres, composés presque uniquement par les professions libérales et non par les compétences économiques et professionnelles; ensuite par le choix de parlements ne représentant pas, en raison des abstentions, l’image fidèle d’une opinion publique que trop d’électeurs blasés et rebutés renoncent à exprimer.

De là, cette atmosphère de malaise, de suspicion et d’hostilité même qui enveloppe d’une généralisation parfois injuste les représentants de la nation, et qui excite chez eux une irritation incompréhensive d’autant plus sincère qu’ils s’estiment naïvement délégués à leur poste par l’élan de la nation entière. Pour ces raisons trop évidentes, l’élection des femmes gagnera à dépendre d’un scrutin amélioré où le nombre aveugle ne fera plus sentir sa pression incertaine, mais où tout ce qui compte et a le droit de compter dans le pays aura sa part d’action morale.

· · ·

Quant à la femme mariée, veuve ou divorcée, il convient de lui accorder, d’urgence, tous les droits d’éducation des enfants et de contrôle dans la conduite du ménage; il convient aussi de l’affranchir au même titre que l’homme, en lui garantissant la disposition, non seulement de ce qu’elle gagne par son travail, mais de ce qu’elle apporte de son chef.

Mariée, elle ne doit plus être dans son foyer une serve de corps et de volonté. La suppression du délit d’adultère, de l’excuse de meurtre pour le mari, l’établissement du divorce pour des causes déterminées, par consentement mutuel et même par la volonté d’un seul s’imposent d’autant plus immédiats, que certaines de ces mesures, à la veille de la guerre, étaient l’objet de propositions de lois et de rapports devant la Chambre.

Mais, disent les partisans du _statu quo_, cramponnés aux pierres branlantes d’un édifice qui de partout craque, mais alors vous détruisez la famille, cellule de la société, la famille sur laquelle tout repose: l’organisation et la force de la Patrie?

Eh! non, nous ne détruisons pas la famille. C’est elle-même qui, d’elle-même, comme tout ce qui est humain, comme tout ce qui vit, évolue et évoluera. Pourquoi une cellule enkystée et pétrifiée, au lieu d’une cellule vivante, en fonction d’énergie et en réaction de l’ambiance?

Mais elle a évolué de tout temps, la famille! Il n’est que d’ouvrir les yeux pour le constater. Est-ce que les rapports des enfants et des parents sont ce qu’ils étaient avant la Révolution? Est-ce que, à l’autorité sévère et distante d’autrefois, n’a pas succédé une direction plus douce et plus familière? Est-ce que les lois récentes sur le mariage jeune, le remariage avec son complice, est-ce que la transformation au bout de trois ans de la séparation de corps en divorce, est-ce que la possibilité de légitimer des enfants adultérins n’ont pas modifié déjà profondément la famille?

Pourquoi donc resterait-elle immuable dans le courant universel? Par quel arbitraire et infructueux abus d’autorité prétendez-vous la paralyser?

La famille restera toujours la famille, et sur cette forte assise vraisemblablement reposera toujours la Société; mais plus il entrera d’air, de lumière, de souplesse dans cet organisme essentiel, plus l’intérêt général en profitera. Est-ce que, selon les pays, la famille ne subit pas des modalités différentes? Est-ce que les événements, les bouleversements sociaux ne la transforment pas? Est-ce que la guerre l’aura secouée en vain?

C’est fatal, rien n’y peut: vivre, c’est changer! La famille d’aujourd’hui a vécu; soit, mais celle de demain est déjà vivante!

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS 1 Pourquoi ce livre 3

LES FEMMES ET LA GUERRE 8 La jeune fille 15 Ce qu’on lui laisse ignorer 17 Le mythe virginal 21 La morale sexuelle 25 Le droit à l’amour 29 Le droit à l’enfant 33 Père déclaré 37 Mademoiselle ou madame 41 La chasse à la dot 49 Objections au mariage 54 Cas de conscience 59 L’amour dans le mariage 66

LA FEMME ET LA POLITIQUE 71 La part des femmes 78 La voix des femmes 80

LA FEMME ET LE MARIAGE 89 Le vieux mariage 91 La femme et l’obéissance 96 Le devoir conjugal 100 La fidélité et l’adultère 104 L’adultère et le meurtre 108 Bigames 112 L’association des époux 118 L’amitié dans le mariage 121

LA FEMME ET L’ENFANT 125 Le devoir maternel 127 Tous, enfants légitimes 131 Les enfants adultérins 136 Le lait d’une autre 141 Éducation familiale 146

LA FEMME ET LE DIVORCE 153 Le divorce et ses adversaires 155 La portée du divorce 161 Union forcée et union libre 166 Le divorce et ses causes 169 Le divorce par la volonté d’un seul 173 Le partage de l’enfant 178 Chinoiseries du divorce 182 Délais et paperasses 188 Une loi sage 192 Histoire d’une idée 197 Le bilan d’une campagne 202

LA FAMILLE ET LA SOCIÉTÉ 207

IMPRIMERIE BUSSIÈRE--SAINT-AMAND (CHER).