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Chapitre 1

ADVIS POUR DRESSER UNE Bibliothèque

Présenté à Monseigneur le Président de Mesme Par Gabriel NAUDÉ Parisien

Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)

PARIS Isidore LISEUX, Éditeur Rue Bonaparte, nº 2 1876

[Vignette: C. MOTTEROZ]

Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.

L’_Advis pour dresser une bibliothèque_ est un de ces livres d’érudition aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile, l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres, parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 livres.

Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France, mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes, il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps.

Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir, sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin, mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de connaître.

Alcide Bonneau.

AU LECTEUR

Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable: je n’avois point pensé à le tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies; je me suis en fin résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public, auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur.

ADVIS

POUR DRESSER

Une Bibliothèque

Présenté à Monseigneur le Président de MESME

... _Juvat immemorata ferentem Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_

HORAT. lib. 1. Epist. 19.

Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque.

Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute sorte de blasme et de calomnie.

Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences, de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs, sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._

Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres. Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et généreuse entreprise.

C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos, vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets particuliers et non communs.

Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles, pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_.