‹ Aimée Villard, fille de FranceChapitre 2 sur 32 · I

I

Ce dimanche de la Passion du Sauveur, Aimée Villard s’était levée avant que le ciel eût blanchi. Toute la nuit, le vent avait couru par la campagne et dans les nuages. Le jour était sorti des collines lavées par de brusques pluies. Et dans l’air, tournaient des courants tièdes et des odeurs de terre en travail.

Au petit domaine de la Genett, la besogne ne manquait pas. La maison paysanne était plantée sur le roc; une terrasse la précédait, et face au seuil s’ouvrait une vaste salle, à la cheminée profonde. Près de la fenêtre qui donnait sur le verger, l’horloge de bois rouge battait; son disque allant et venant amusait les yeux et invitait à la vaillance; elle sonnait à coups pressés qui semblaient dégringoler les uns sur les autres, du panier fleuri, honneur d’un cadran bien émaillé. Non loin était placé le coffre à pétrir le pain. Et dressée au centre, plus longue que large, la table de cerisier luisait, polie par le coude des maîtres et des journaliers. En face, tournée vers la porte, la commode surmontée des barres du vaisselier montrait en bonne lumière les plats, les assiettes, les pots où les bleus, les rouges et les jaunes, étalés par un rustique pinceau, chantaient ensemble. Sur le côté, à main droite, près de l’échelle qui montait au grenier, était la chambre où couchaient Aimée, ses deux petites sœurs Yvonne et Ernestine, et le petit Jean. Dans la salle à manger et à cuisiner, la mère Villard et son homme Pierre couchaient dans un lit bourré de couettes et de couvre-pieds.

Le grand-père, qui avait atteint les quatre-vingts ans, gagnait de bonne heure sa couche large et carrée, établie sur quatre pieds ronds dont on n’avait pas enlevé toute l’écorce. Quand il en sortait, c’était pour se rencogner sous le manteau de la cheminée, en hiver, ou se chauffer, à la plaisante saison, sur la terrasse.

Ce n’était pas une mince affaire que de laver et de peigner Jean, Ernestine et Yvonne. Aussi, Aimée se levait-elle plus tôt le dimanche. Les petits n’aimaient guère l’eau froide et elle allait chauffer la serviette mouillée devant le feu de la cuisine, pour leur complaire. Comme on disait, elle en devenait bête à force de les chérir.

Quand elle peignait leurs cheveux ébouriffés, elle disait sans cesse: «Est-ce que je te fais mal?» Souvent les petiots abusaient de sa bonté. Que lui importait! Elle était heureuse en considérant seulement leurs figures rondes où les joues luisaient comme deux pommes d’api. Ayant fait ses dix-huit années, depuis la semaine de Chandeleur, elle pensait qu’elle avait presque l’âge d’une jeune maman. La mère était assez pressée par l’humble travail qui commande sans cesse. Allumer le feu, donner à manger aux volailles, traire, apprêter les repas, ce ne sont pas des choses qui se font en deux mouvements.

La matinée était avancée; les petites, dans les robes de serge bleue que leur grande sœur avait taillées, faisaient les coquettes et tournaient sur le talon de leurs souliers neufs pour gonfler d’air leurs courtes jupes à plis. Jean, bout d’homme, tendait le mollet et enfonçait ses mains dans ses poches. Sur sa tête aux cheveux bouclés, Aimée posa un béret de bure, puis frappant ses mains l’une contre l’autre, elle s’écria:

--Allez jouer dans la cuisine. Il faut bien que je m’habille à mon tour.

Devant une table de bois blanc, couverte d’une toile cirée où un miroir était appuyé au mur blanchi à la chaux, Aimée démêla ses cheveux épais et longs, de couleur châtaine. Les ayant roulés en une masse brillante derrière la nuque, elle les sépara et les lissa sur le front par bandeaux qui donnaient à sa figure un air charmant de sagesse et de pureté.

Elle était belle et ne le savait pas. C’était une saine fille poussée en pleine campagne; de haute taille, forte et gracieuse avec des membres fins, son corps montrait un fier équilibre. Elle avait des yeux doux et gris, couleur du temps, abrités sous de longues paupières; leur lumière paisible glissait sur des traits bien mesurés, un nez un peu court et droit, une bouche déliée, un menton joliment coupé où paraissaient l’ordre et la bonne volonté.

Elle se vêtit proprement, sans plaisir, avec une naturelle modestie. Elle avait le cœur tout plein d’un feu clair, contente d’avoir endimanché ceux qu’elle appelait: son petit monde. Dans une commode de merisier elle prit son paroissien gonflé d’images et un mouchoir de toile blanche où elle avait brodé la majuscule de son nom. S’étant coiffée d’un chapeau de feutre gris aux bords relevés, elle vint dans la cuisine où la mère, ayant trempé la soupe, ajustait sur son front sa coiffe à barbes.

Devant le feu, le repas de midi cuisait doucement, braise dessus, braise dessous: un civet de lapin au vin rouge, relevé par des herbes de jardin.

Le grand-père, enfin levé, s’assit à la table; et le bonnet de coton enfoncé jusqu’à l’œil, la bouche rentrée et froncée mais le nez pointu, il mangea chaud, ne connaissant pas à son âge d’autre ennemi que le froid. Le petit Jean cirait sa culotte sur l’escabeau et son assiettée de soupe lui faisait les cornes. Aimée dut le prendre sur ses genoux et lui raconter des histoires où il y avait un petit bonhomme qu’une fée emportait au fond d’un étang parce qu’il ne voulait pas manger la bréjeaude[A] qui rend les petiots forts et courageux. La mère, qui n’avait pas beaucoup de santé et le montrait par son visage jauni avant le temps et sa taille trop tôt courbée, considérait en souriant sa bonne fille qui portait un brave cœur de maman en cette saison de jeunesse où l’on pense surtout aux cotillons et aux frairies.

Quand Aimée eut fait accepter à Jean une pleine assiette de soupe, elle mangea, mais le bouillon s’était refroidi.

La mère marmonna:

--Ton père, depuis la pique du jour, a été voir ces barrières que le méchant temps a mis bas, dans les prés qui sont tout noyés. Je vais placer la soupière près du feu pour qu’il ne la trouve pas comme un glaçon. Il n’en finit jamais, le pauvre homme. Il ira à la messe de dix heures.

Le grand-père, ayant mouillé le fond de son assiette d’un peu de vin rouge, se sentit réconforté. Son œil brilla; il prit Jean sur ses genoux et le fit sauter à bourriquot. Le petiot en tirait la langue de plaisir. Le vieux, fatigué par ce cavalier d’un sou, gros comme quatre pommes, voulut le poser à terre, mais il ne le put avant d’avoir joué avec lui à la barbichette.

Je te tiens par la barbichette, Le premier qui rira Aura une tapette!

Nonot retenait si fort son rire qu’il en avait les yeux écarquillés, les joues grosses, puis il pouffait; et le vieil homme grognait en lui donnant une tape qui n’aurait pas écrasé une mouche.

--Ho! le mignard! Ho! la fine pintade! Tire-toi de là, ou bien je te coupe le petit bout de l’oreille!

Il alla s’asseoir sur le banc à sel; et tout repu, bien tranquille, il s’amusait à porter autour de la cocotte des braises qu’il saisissait, une à une, du bout des pincettes.

Tine et Vone, comme on les nommait pour parler court, tapaient du pied sur la terrasse. Aimée enleva le couvert et d’un coup de serviette nettoya la table. Tine secouait avec impatience sa petite natte qui lui battait le dos; elle allait montrer aux gens du bourg ses souliers bien cirés et son chapeau où bouffait un beau nœud rouge. Vone dit:

--Aimée, la cloche bombonne. C’est le premier coup.

La mère jeta sur ses épaules sa cape bordée de velours.

Aimée attela Pompon au charreton; et l’âne au poil roussi, qui balançait entre les brancards sa queue râpée comme une grosse vieille corde, la regardait d’un œil tranquille. La mère s’assit sur le banc, près des petits; Aimée monta à son tour et prit les rênes.

Pompon n’allait pas ventre à terre; il avait un trot sautillant et court. Quelquefois, on aurait dit qu’il voulait reconnaître la route. Alors il saluait de sa tête pesante, pointait ses longues oreilles, s’arrêtait, reniflant quelque odeur de chardon succulent. Mais le bâton qui est muni d’un clou aiguisé le piquait. Il repartait en soufflant, rabattant le double cornet bourru de ses oreilles pour écouter les propos des bonnes gens qui chargeaient le charreton.

Rieux était à une petite lieue de la Genette. Le chemin fut bientôt fait. Aimée sauta lestement à terre, puis la mère et les petiots. Selon une vieille habitude elle attacha Pompon par la bride à un tilleul ratatiné de la place de l’église. Les cloches sonnaient dans le ciel. Les gens de campagne s’en venaient, par groupes; femmes sous la cape antique, lurons en habits de ville et filles joufflues, fouettées de plein air.

Nonot se carrait dans sa veste courte, les poings aux poches, le béret un peu sur l’oreille. Il avait vu la bonne femme qui offre, près de la porte de l’église, dans un panier plat, des gâteaux fondants et bien faits pour le plaisir de la langue. Il en avait de la salive sur ses petites babines.

Mais la mère, près de sa grande Aimée, vint au cimetière. Sur la tombe où reposaient ses défunts, elle fit couler de l’eau bénite. Et devant la vieille pierre en forme de cercueil, elle pria dans son cœur où veillaient les morts abatteurs de besogne et anciens gens de droiture.

Les cloches avaient fini de sonner dans le clocher couvert d’écailles de bois, que pluie et soleil avaient rendu couleur de rocher.

Le curé Verdier montait à l’autel. La mère entra la première dans l’église blanchie à la chaux comme une salle paysanne et dallée de grosses pierres que le pas des fidèles, au long des siècles, avait polies. Une odeur de terre fraîche flottait que ne pouvaient effacer le rare encens et le parfum des deux chandelles de cire. Les champs pénétraient dans la nef aux lourds arceaux, par les souffles de leurs plantes et de leurs eaux vives.

La mère Villard porta sa chaise non loin du chœur, à la même place où sa mère qui n’était plus de ce monde, mais priait au ciel, à cette heure, s’agenouillait en faisant tourner le chapelet de buis. A côté d’Aimée, Nonot se tenait tranquille; et les petites levaient les yeux vers le vitrail qui éclairait l’autel et où les couleurs étaient joyeuses, comme une nichée d’oiseaux.

L’abbé Verdier dit l’Évangile du jour, de cette voix rude qui plaisait aux fidèles paysans. Puis il parla, car il ne prêchait pas. Des images familières, tirées de la vie des champs, se pressaient sur ses lèvres; il en jaillissait mille plantes de vertu. Il devisait un peu à bâtons rompus des anges et des saints; mais son cœur brûlait au milieu de ses paroles, pour la gloire de Dieu.

L’institutrice, humble et sans âge, entonna au clavier de l’harmonium les premiers couplets d’un cantique qui s’élève et touche le ciel.

Vone et Tine chantèrent, la bouche bien ronde et contentes de prier ainsi.

Le voici, l’Agneau si doux, Le vrai Pain des anges; Du ciel, il descend sur nous; Adorons-le tous!

Aimée chantait et s’allégeait. Le cantique ancien qui s’approche de Jésus, sur un rythme naïf et pur, dans une pauvreté merveilleuse, s’acheva. Aimée, les mains jointes, murmurait:

--Je ne suis rien, mon Dieu; mais vous êtes le Maître et je suis votre petite servante.

La messe dite, le peuple paysan se répandit sur la place; on se saluait avec bonhomie, et l’on s’interrogeait sur les choses de la maison et des champs.

Nonot s’était arrêté devant le panier plein de gâteaux en forme de lunes ou de tricornes. Il tirait un bout de langue et ses yeux brillaient. La mère le blâma de sa gourmandise; mais sa grande sœur acheta de ces friandises qu’elle distribua aux petits sans en garder pour elle. Pompon grattait la terre du pied et frottait ses longues oreilles sur le tronc du tilleul rabougri; il s’impatientait. Aimée détacha la bride; tous montèrent dans le charreton.

Il faisait beau, malgré le vent froid; on sentait l’approche de la gaie saison. Des deux côtés de la route, l’herbe nouvelle verdoyait; on pouvait apercevoir des miroirs d’eau, dans les lointains, ou le saut d’un ruisseau brusque et blanc entre des arbres qui avaient l’air de pèlerins arrêtés dans la prairie. Chemin faisant, la mère montrait de bonnes pièces de terre qui étaient, depuis toujours, réputées pour les récoltes qu’elles donnaient. On n’avait pas besoin de les fumer ni de se tuer le corps dessus. Ici, c’étaient des champs de blé en belle lumière; là, des prés superbes où l’eau était naturellement mesurée, sans trop de pentes, la couleur de l’herbe le révélant. Elle dit:

--Faut pas trop nous plaindre. La Genette n’est pas mauvaise. Et pourvu qu’on mange son pain!

Nonot demandait des terres où pousseraient des gâteaux comme on en vend à la porte de l’église.

--Tu n’es pas bête, toi, Nonot, repartit Vone dont l’âge était moins tendre.

--J’en ferais bien pousser, moi!

Aimée embrassa Nonot qui sautait sur le banc avec des mines fiérotes.

On arrivait à un carrefour. Il fallait prendre un chemin étroit et rocailleux, bordé de buissons d’où montaient des chênes tailladés par une avare cognée.

Tout à coup, la mère s’écria:

--Qu’est-ce que c’est?... Aimée, vois donc Brunette qui s’en vient à toutes pattes.

Déjà la chienne sautait près du charreton. Les oreilles basses, elle poussait des gémissements et de son museau dressé sortait un gros souffle étrange.

--M’est avis qu’elle pleure, dit la mère.

Elle tournait sur la route, levait ses yeux couleur de châtaigne fauve et ils étaient pleins de secrète angoisse.

Comme elle bondissait près du marchepied, Aimée la flatta de sa main, mais elle exhala une longue plainte et secoua sa fourrure noire, toute hérissée de peur.

La mère s’effraya:

--Ma pauvre Aimée, il y a quelque chose de point ordinaire ...

Aimée piqua l’âne qui allongea brusquement le trot. Elle ne pouvait parler; une crainte confuse la serrait à la gorge. Elle fit un grand effort pour dire:

--Ce n’est rien ... Ne te tracasse pas ...

Les petits enfants continuaient à rire et Nonot criait:

--Oh! belle Brunette, je voulais te garder un bout de gâteau!

Le charreton entra dans la cour. Aimée, en sautant à terre, dit à Vone:

--Allez-vous-en avec le grand-père au coin du feu.

Et elle attacha l’âne à un ormeau qui était planté près de la terrasse. Elle devinait que si quelque chose de grave s’était passé, ce ne pouvait être que dans l’étable, car Brunette se dressait, portant ses pattes sur son corsage, la fixant de ses yeux tristes, puis tournant la tête comme pour l’entraîner de ce côté.

Elle dit résolue:

--Mère, garde les enfants, je vais voir.

Elle prononça ces mots d’une telle voix que sa mère lui obéit.

Mais la chienne poussa cette fois un hurlement qui sortait de ses entrailles. Aimée vit que la porte de l’étable était ouverte.

La mère, dominant une épouvante et ne voyant pas venir son homme, descendit les marches de la terrasse. Elle appela, les mains crispées sur son caraco où le cœur sautait:

--Oh! Villard! Oh! Villard!

Elle ne reçut aucune réponse, mais Brunette saisit un pan de sa jupe dans sa gueule. Elle cria de nouveau:

--Oh! Villard!

Un grand silence roula sur elle.

Aimée était entrée dans l’étable; elle en sortit pâle, les yeux dilatés.

La mère vit bien qu’elle tremblait comme la feuille. Elle courut, passa le seuil plein de la chaleur des bêtes; et tout au fond, près de la dernière travée, elle aperçut son homme étendu sur la litière. Il était couché sur le côté et semblait dormir. Elle interrogea, penchée sur lui, d’une voix d’enfant.

--Villard, tu es malade ... On va t’aider, mon pauvre.

Mais avant qu’elle ne l’eût touché, elle connut que du sang avait coulé sur la paille. Elle s’approcha encore. Elle ne put crier; une boule d’angoisse tournait dans son cou et ses jambes pliaient. Elle tira de toutes ses forces sur les vêtements de Villard: il changea lentement de place, aussi rigide qu’un madrier de bois. Alors, elle découvrit à la hauteur du cœur, un trou d’où le sang avait jailli, maintenant figé et noirâtre. Tout près, Calot balançait sa tête lourde. La mère regarda sa corne gauche; tout au bout, perlaient des gouttelettes rougeâtres.

--Ah! bête du diable! c’est toi qui l’as encorné! pleura-t-elle.

En hâte, elle sortit de l’étable pour aller chercher du secours. Elle appela Aimée et, ne la trouvant pas, elle comprit qu’elle était revenue à Rieux afin de ramener M. Rémy, le médecin.

Près du feu, dans la maison, le vieux Villard jouait avec Nonot. Il n’avait rien entendu, étant court d’oreilles; il s’étonnait que son garçon s’attardât si longtemps dans les champs.

Il dit à sa bru en faisant sauter le petiot sur un genou et sur l’autre, tandis que Vone et Tine s’amusaient dans la chambre:

--Ne te fais pas de méchant sang: le civet n’est pas brûlé ...

Elle regarda ce vieil homme aux paupières bridées et Nonot qui tirait la langue et battait des mains. Elle prit l’enfant par le bras, tout doucement, lui donna un morceau de sucre et l’enferma à clef avec ses sœurs dans la chambre.

Le grand-père s’étonna.

--Tu pouvais bien me le laisser; il ne me fatigue point.

Elle étouffa le cri dur qui montait droit du fond de son cœur, et les dents serrées, elle revint à l’étable.

Comme elle l’avait laissé, elle retrouva Villard dans la même attitude; elle lui prit les mains dans les siennes comme si elle pouvait les réchauffer et les déraidir. Il gardait les yeux mi-clos, d’où filtrait une lueur terne de vitre sans lumière. Elle s’agenouilla:

--Patience. Aimée est allée chercher de l’aide.

Elle essaya de soulever le corps, mais il était plus pesant qu’un bloc de pierre.

--Tu ne vas pas laisser ta femme, gémit-elle; qu’est-ce que je ferais?

Peu à peu, la certitude du malheur la clouait et la déchirait. Mais elle se débattait encore. Un feu lent lui desséchait la gorge. Longtemps, elle resta ainsi accablée.

Brunette poussait de temps à autre des abois qu’elle prolongeait sourdement en levant haut la tête.

Une voiture arriva dans la cour, et M. Rémy entra dans l’étable. Il dit avec force:

--Aimée, emmenez votre mère. On va porter secours à votre père.

D’un regard, il avait bien vu que tout était fini. Chemin faisant, Aimée avait propagé la nouvelle de l’accident. Des hommes et des femmes venaient. Courteux parut le premier, car il habitait non loin de là, à la Grangerie; c’était un paysan entre deux âges; il leva ses mains noueuses:

--M’est avis qu’il s’est fini.

M. Rémy lui imposa silence. Aimée ne cessait de prier, soutenue par son amie Clémentine Queyroix, fille du sabotier de Lascaud. Le curé n’allait pas tarder à venir, mais il célébrait la grand’messe.

On entendit la grosse voix de M. Rémy.

--Il faut apprêter le lit!

Quatre hommes soulevèrent la dépouille. Le corps fut étendu sur le lit. Le vieux Villard pleurait:

--Il s’est blessé, le pauvre ...

M. Rémy dit à la mère:

--Il ne reste qu’à prier Dieu.

A ce coup, elle ne cria pas, mais ouvrant le tiroir de la commode, elle prit le gros cierge de la Chandeleur et l’alluma au feu. Et elle en signa la poitrine de son homme comme on fait du pain de froment avant de l’entamer.

Aimée ferma les volets; le pleur de feu qui s’étirait sur la cire fit tressaillir les murailles comme si la maison souffrait elle aussi.

Cela fait, la mère se mit à crier par à-coups ainsi qu’une flamme qui monte, descend et remonte encore.

--Ce n’est pas juste ... Ce malheur est tombé quand nous étions à la messe.

Aimée implora:

--Ne dis pas cela, mère, je t’en prie.

Le vieux Villard s’approcha du corps de son fils; et des larmes roulaient dans sa barbe. Il tremblait et ne pouvait parler, tout étourdi.

La mère se tut un moment; puis de nouveau, elle gémit:

--Est-il donc bien mort, monsieur! Ce matin, il s’est levé, si brave, si courageux à la besogne! Rien ne lui faisait peur, pas plus le froid que le soleil. Il était aussi sain que du bon grain de bon froment.

Et comme si elle pouvait le faire lever de son lit, l’arracher à la mort, elle l’appela d’un grand cri où se partageait son cœur. Elle tomba et se frappa le front contre le chevet. Il ne sortit plus de sa gorge qu’un halètement profond.

Aimée à genoux près de Clémentine Queyroix dit l’oraison qui traverse le ciel.

Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur! Seigneur, exaucez mon appel!

Ayant achevé sa prière où s’amassaient des sanglots, un silence tomba; et l’on n’entendit plus que les trois petits enfants qui pleuraient derrière la porte.