‹ Album de vers et de proseChapitre 2 sur 2 · LE MAUVAIS RICHE

LE MAUVAIS RICHE

C’était un poète glorieux et très beau qui causait :

— Il vous a plu, dolents comparses de mes jours sombres, à vous surtout, complices bien chères de mes nuits blanches, de manifester à maintes reprises, d’un étonnement, saugrenu peut-être, en constatant que, parmi vous, lorsque je cesse de regarder en moi-même, — lassitude, lâcheté ou mépris — lorsque je vis, en un mot, je ne suis pas, moi non plus, exempt de ces tares un peu mesquines, de ces qualités ou de ces défauts… inférieurs, disons simplement secondaires, dont votre modestie congrue voulait vous parer sans partage. Mon Dieu oui ! je le reconnais aisément, mieux encore, je le formulerai, s’il vous plaît, excellents amis, dans cette langue (notre apanage à nous autres faiseurs de vers), de la sorte suivante : Quand l’Ange en partance bat d’une blanche aile meurtrie devant la Bête déchaînée, rien alors, ne me différencie du pire d’entre vous.

Car, fourbe, vil, féroce, il vous est apparu que je puis l’être, n’est-ce pas ? avec quelque succès ; d’aucuns m’en gardent probablement et soigneusement une dent comme vous dites, celle-là même que je leur ai enfoncée en vive chair ; vous, mesdemoiselles, qui consentez parfois, après de préalables et laborieuses négociations, à nous honorer de vos actuelles et jamais dernières faveurs, vous avez raconté, sans jamais parvenir à les exagérer, nos farces moroses, pendant les heures que, soyons pudibonds ! nous avons passées ensemble.

Cela et le reste. Je crois inutile d’insister davantage. Je prêche à des gens convaincus, autant que moi, de ce fait-ci : vous échappant par le haut, vous distançant par le bas, il est des points médians et banalement humains, où je vous rejoins d’absolue façon.

Prenons, afin de fixer vos idées, celui de ces traits qui nous est le plus commun, peut-être : la sentimentalité… Que j’ouvre là une parenthèse vous obligeant à remarquer combien je suis à la fois humble et outrecuidant ; humble de montrer un tel revers à une médaille qui semblait brillante et irréprochablement frappée, outrecuidant d’oser ainsi me targuer, de prime-abord, sans nulle préparation, de cette affection particulière de l’âme, que les plus parfaits d’entre les médiocres hésitent à revendiquer. Eh bien oui, pourtant ! cette tumescence superfétatoire, ce lichen primordial, cette floraison embryonnaire et subalterne — de bleu nuée, prétendent les bien-diserts d’entre vous, — a ses périodes d’épanouissement en moi. Il m’est arrivé, c’est l’us consacré, de sécher des roses marries par un trop long séjour sur tel corsage ; je ne citerai que pour mémoire les bagues en cheveux, les blagues en soie, les scapulaires, les coffrets de santal où, pieusement et définitivement surtout, l’on enfouit ses lettres…

Des aventures me sont échues ; j’en ai même suscitées. Une, entre autres, que je narrerai avec votre permission ! La voici, nullement littéraire d’ailleurs, sans aucun fard, sans nulle pompe, ainsi qu’il convient :

Un matin, après je ne sais plus quels abrutissants divertissements qui n’avaient pris fin qu’à l’aurore, je rencontrai, dans les Champs-Elysées, une jeune fille, couturière ou modiste se rendant à son travail — que je remarquai pour l’unique raison capable à ce moment d’éveiller ma curiosité, pour une habitude froissée : Elle ne m’avait pas, quand je passai auprès d’elle, accordé le regard bienveillant, dont c’est la coutume des femmes de me gratifier. (Vous n’êtes pas sans avoir observé, messieurs, encore que peu d’attraits vous favorisent, que ce regard témoigne d’une aménité plus accentuée sous l’influence de températures spéciales ; j’en ai essuyé de merveilleux par certaines somptueuses après-midi d’automne commençante.) Or en de telles conjonctures, le manque d’égards de cette donzelle me choqua… m’intéressa plutôt. Je la suivis. Elle était laide, non pas de cette laideur rancunière et quasi agressive des vieilles filles, que la haine de l’homme a investies, mais d’une laideur douce, résignée. Pauvrement vêtue, elle passait le long des édifices, sans heurt, en s’effaçant, fluide presque…

Mais tôt d’ailleurs, cette inconnue ne m’intriguait plus : j’avais déjà oublié le motif qui m’avait fait la suivre, et si, d’un pas machinal, je persistais à marcher derrière elle, c’est que, vraiment, je n’avais aucun but et que cette passante m’était devenue trop indifférente pour que je daigne modifier ma route.

Elle joignit une compagne, et toutes deux pénétrèrent dans l’allée d’une maison de la rue Saint-Honoré.

Àla seconde où elle disparaissaient, soudainement, chimériquement, comme en un conte du Maître Banville, une idée — absurde — s’empara de moi. Rions en de concert, mes bons amis, c’est du dernier falot ! Je jugeai, hi, hi !… je jugeai… quelle devait être mon atonie !… je jugeai qu’il serait beau, à moi d’offrir pendant une nuit, à cette sûre nostalgique d’amour, l’illusion parfaite qu’elle était, hi, hi !… qu’elle était aimée… hi, hi, hi ! Vous ne riez pas, c’est pourtant du dernier… Car je ne puis pas invoquer comme excuse l’attrait d’une froide expérience à tenter ; le satanisme de don Juan n’était pas le mobile qui me guidait ; bien au contraire j’ai agi sous l’empire mal dissimulé d’un sentiment humanitaire, d’un besoin de vague à l’âme à satisfaire.

Bref, je mis mon idée à exécution. Il me faut néanmoins vous avouer que cette obtuse peccadille est de date récente. Elle porte en effet l’empreinte d’un affaissement irrémédiable, quoique prématuré, de l’organisme. À une époque antérieure, je pouvais, crésus insoucieux de sa fortune, m’accorder ce royal plaisir de ne jouer avec les idées que le temps qu’il faut pour effeuiller une marguerite ; maintenant, et ce m’est une amère jouissance, je dis, avec le même orgueil que Baudelaire :

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,

Dans le cas dont nous occupons présentement, il me semble oiseux de vous détailler les moyens employés ; qu’il vous suffise de savoir qu’après une dizaine de jours d’une cour minutieuse et apparemment plausible, j’avais amené cette jeune fille à ce point, où la seule pudeur (ultime et instinctive rébellion du divin animal qu’est la femme) demeure à vaincre par le subterfuge élégant que vous suggèrera votre native délicatesse… J’abrège, n’est-ce-pas ?

En vérité je n’avais pas trop mal auguré le résultat, et ce matin-là, après « la nuit en question », je pus lire sur le visage endormi de celle qui, désormais, vivra de son rêve réalisé, les caractères non équivoques de la félicité suprême.

Ma mission était accomplie, aussi bien, je me sentais un peu ridicule et j’avais hâte de m’en aller. Je me vêtis sans bruit afin de ne pas éveiller ma béatifiée, et je partais… au seuil de la porte je me ravisai pour poser doucement sur le guéridon une pièce de dix francs… toute neuve !

Àcette partie du récit, le conteur fut interrompu par les exclamations indignées de tout son auditoire. Même qu’une de ces demoiselles, se faisant, de propos délibéré, le porte-personne de la société dit au poëte, avec un air pincé :

— Comment ! dix francs ?… vous un millionnaire !…

Évidemment honteux, celui qu’on incriminait de la sorte se leva, et répondit, un sourire un peu contraint errant sur ses lèvres :

— Ma toute belle, cette apparente ironie était peut-être, dans l’espèce, la dernière et involontaire manifestation d’une âme jadis trop noble et qui baguenaudait pour cacher sa détresse.

Charles Vignier.

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