‹ Alexandre le GrandChapitre 21 sur 23 · ACTE CINQUIÈME. · Scène première.

ACTE CINQUIÈME. · Scène première.

ALEXANDRE, CLÉOFILE.

ALEXANDRE.

Quoi ! vous craigniez Porus même après sa défaite !
Ma victoire à vos yeux semblait-elle imparfaite ?
Non, non : c’est un captif qui n’a pu m’échapper,
Que mes ordres partout ont fait envelopper.
Loin de le craindre encor, ne songez qu’à le plaindre.

CLÉOFILE.

Et c’est en cet état que Porus est à craindre.
Quelque brave qu’il fût, le bruit de sa valeur
M’inquiétait bien moins que ne fait son malheur.
Tant qu’on l’a vu suivi d’une puissante armée,
Ses forces, ses exploits, ne m’ont point alarmée ;
Mais, seigneur, c’est un roi malheureux et soumis ;
Et dès lors je le compte au rang de vos amis.

ALEXANDRE.

C’est un rang où Porus n’a plus droit de prétendre :
Il a trop recherché la haine d’Alexandre.
Il sait bien qu’à regret je m’y suis résolu ;
Mais enfin je le hais autant qu’il l’a voulu.
Je dois même un exemple au reste de la terre :
Je dois venger sur lui tous les maux de la guerre,
Le punir des malheurs qu’il a pu prévenir,
Et de m’avoir forcé moi-même à le punir.
Vaincu deux fois, haï de ma belle princesse…

CLÉOFILE.

Je ne hais point Porus, seigneur, je le confesse ;
Et s’il m’était permis d’écouter aujourd’hui
La voix de ses malheurs qui me parle pour lui,
Je vous dirais qu’il fut le plus grand de nos princes ;
Que son bras fut longtemps l’appui de nos provinces ;
Qu’il a voulu peut-être, en marchant contre vous,
Qu’on le crût digne au moins de tomber sous vos coups,
Et qu’un même combat, signalant l’un et l’autre,
Son nom volât partout à la suite du vôtre.
Mais si je le défends, des soins si généreux
Retombent sur mon frère et détruisent ses vœux.
Tant que Porus vivra, que faut-il qu’il devienne ?
Sa perte est infaillible, et peut-être la mienne.
Oui, oui, si son amour ne peut rien obtenir,
Il m’en rendra coupable, et m’en voudra punir.
Et maintenant encor que votre cœur s’apprête
À voler de nouveau de conquête en conquête,
Quand je verrai le Gange entre mon frère et vous,
Qui retiendra, seigneur, son injuste courroux ?
Mon âme, loin de vous, languira solitaire.
Hélas ! s’il condamnait mes soupirs à se taire,
Que deviendrait alors ce cœur infortuné ?
Où sera le vainqueur à qui je l’ai donné ?

ALEXANDRE.

Ah ! c’en est trop, madame ; et si ce cœur se donne,
Je saurai le garder, quoi que Taxile ordonne,
Bien mieux que tant d’États qu’on m’a vu conquérir,
Et que je n’ai gardés que pour vous les offrir.
Encore une victoire, et je reviens, madame,
Borner toute ma gloire à régner sur votre âme,
Vous obéir moi-même, et mettre entre vos mains
Le destin d’Alexandre et celui des humains.
Le Mallien m’attend, prêt à me rendre hommage.

Si près de l’Océan, que faut-il davantage
Que d’aller me montrer à ce fier élément,
Comme vainqueur du monde, et comme votre amant ?
Alors…

CLÉOFILE.

Alors… Mais quoi, seigneur, toujours guerre sur guerre !
Cherchez-vous des sujets au-delà de la terre ?
Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants
Des pays inconnus même à leurs habitants ?
Qu’espérez-vous combattre en des climats si rudes ?
Ils vous opposeront de vastes solitudes,
Des déserts que le ciel refuse d’éclairer,
Où la nature semble elle-même expirer.
Et peut-être le sort, dont la secrète envie
N’a pu cacher le cours d’une si belle vie,
Vous attend dans ces lieux, et veut que dans l’oubli
Votre tombeau du moins demeure enseveli.
Pensez-vous y traîner les restes d’une armée
Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée ?
Vos soldats, dont la vue excite la pitié,
D’eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié ;
Et leurs gémissements vous font assez connaître…

ALEXANDRE.

Ils marcheront, madame, et je n’ai qu’à paraître :
Ces cœurs qui dans un camp, d’un vain loisir déçus,
Comptent en murmurant les coups qu’ils ont reçus,
Revivront pour me suivre, et, blâmant leurs murmures,
Brigueront à mes yeux de nouvelles blessures.
Cependant de Taxile appuyons les soupirs :
Son rival ne peut plus traverser ses désirs.
Je vous l’ai dit, madame, et j’ose encor vous dire…

CLÉOFILE.

Seigneur, voici la reine.

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