‹ Alexandre le GrandChapitre 3 sur 23 · Scène II.

Scène II.

PORUS, TAXILE.

PORUS.

Seigneur, ou je me trompe, ou nos fiers ennemis
Feront moins de progrès qu’ils ne s’étaient promis.
Nos chefs et nos soldats, brûlants d’impatience,
Font lire sur leur front une mâle assurance ;
Ils s’animent l’un l’autre ; et nos moindres guerriers
Se promettent déjà des moissons de lauriers.
J’ai vu de rang en rang cette ardeur répandue
Par des cris généreux éclater à ma vue.
Ils se plaignent qu’au lieu d’éprouver leur grand cœur,
L’oisiveté d’un camp consume leur vigueur.
Laisserons-nous languir tant d’illustres courages ?
Notre ennemi, seigneur, cherche ses avantages ;
Il se sent faible encore ; et, pour nous retenir,
Éphestion demande à nous entretenir,
Et par de vains discours…

TAXILE.

Et par de vains discours… Seigneur, il faut l’entendre ;
Nous ignorons encor ce que veut Alexandre :
Peut-être est-ce la paix qu’il nous veut présenter.

PORUS.

La paix ! ah ! de sa main pourriez-vous l’accepter ?
Eh quoi ! nous l’aurons vu, par tant d’horribles guerres,
Troubler le calme heureux dont jouissaient nos terres,
Et, le fer à la main, entrer dans nos États
Pour attaquer des rois qui ne l’offensaient pas ;
Nous l’aurons vu piller des provinces entières ;
Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières ;
Et quand le ciel s’apprête à nous l’abandonner,
J’attendrai qu’un tyran daigne nous pardonner !

TAXILE.

Ne dites point, seigneur, que le ciel l’abandonne ;
D’un soin toujours égal sa faveur l’environne.
Un roi qui fait trembler tant d’États sous ses lois
N’est pas un ennemi que méprisent les rois.

PORUS.

Loin de le mépriser, j’admire son courage ;
Je rends à sa valeur un légitime hommage ;
Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs
Que je me sens forcé de rendre à ses vertus.
Oui, je consens qu’au ciel on élève Alexandre,
Mais si je puis, seigneur, je l’en ferai descendre,
Et j’irai l’attaquer jusque sur les autels
Que lui dresse en tremblant le reste des mortels.
C’est ainsi qu’Alexandre estima tous ces princes
Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces :
Si son cœur dans l’Asie eût montré quelque effroi,
Darius en mourant l’aurait-il vu son roi ?

TAXILE.

Seigneur, si Darius avait su se connaître,
Il régnerait encore où règne un autre maître.
Cependant cet orgueil, qui causa son trépas,
Avait un fondement que vos mépris n’ont pas :
La valeur d’Alexandre à peine était connue ;
Ce foudre était encore enfermé dans la nue.
Dans un calme profond Darius endormi
Ignorait jusqu’au nom d’un si faible ennemi.
Il le connut bientôt ; et son âme étonnée,
De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée :
Il se vit terrassé d’un bras victorieux ;
Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux.

PORUS.

Mais encore, à quel prix croyez-vous qu’Alexandre
Mette l’indigne paix dont il veut vous surprendre ?
Demandez-le, seigneur, à cent peuples divers
Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers.
Non, ne nous flattons point, sa douceur nous outrage
Toujours son amitié traîne un long esclavage :
En vain on prétendrait n’obéir qu’à demi,
Si l’on n’est son esclave, on est son ennemi.

TAXILE.

Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire,
Par quelque vain hommage on peut le satisfaire.
Flattons par des respects ce prince ambitieux,
Que son bouillant orgueil appelle en d’autres lieux.
C’est un torrent qui passe, et dont la violence
Sur tout ce qui l’arrête exerce sa puissance ;
Qui, grossi du débris de cent peuples divers,
Veut du bruit de son cours remplir tout l’univers.

Que sert de l’irriter par un orgueil sauvage ?
D’un favorable accueil honorons son passage,
Et lui cédant des droits que nous reprendrons bien,
Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien.

PORUS.

Qui ne nous coûtent rien, seigneur ! l’osez-vous croire ?
Compterai-je pour rien la perte de ma gloire ?
Votre empire et le mien seraient trop achetés,
S’ils coûtaient à Porus les moindres lâchetés.
Mais croyez-vous qu’un prince enflé de tant d’audace
De son passage ici ne laissât point de trace ?
Combien de rois, brisés à ce funeste écueil,
Ne règnent plus qu’autant qu’il plaît à son orgueil !
Nos couronnes, d’abord devenant ses conquêtes,
Tant que nous régnerions flotteraient sur nos têtes ;
Et nos sceptres, en proie à ses moindres dédains,
Dès qu’il aurait parlé, tomberaient de nos mains.
Ne dites point qu’il court de province en province :
Jamais de ses liens il ne dégage un prince ;
Et pour mieux asservir les peuples sous ses lois,
Souvent dans la poussière il leur cherche des rois.
Mais ces indignes soins touchent peu mon courage ;
Votre seul intérêt m’inspire ce langage.
Porus n’a point de part dans tout cet entretien ;
Et quand la gloire parle, il n’écoute plus rien.

TAXILE.

J’écoute, comme vous, ce que l’honneur m’inspire,
Seigneur ; mais il m’engage à sauver mon empire.

PORUS.

Si vous voulez sauver l’un et l’autre aujourd’hui,
Prévenons Alexandre, et marchons contre lui.

TAXILE.

L’audace et le mépris sont d’infidèles guides.

PORUS.

La honte suit de près les courages timides.

TAXILE.

Le peuple aime les rois qui savent l’épargner.

PORUS.

Il estime encor plus ceux qui savent régner.

TAXILE.

Ces conseils ne plairont qu’à des âmes hautaines.

PORUS.

Ils plairont à des rois, et peut-être à des reines.

TAXILE.

La reine, à vous ouïr, n’a des yeux que pour vous.

PORUS.

Un esclave est pour elle un objet de courroux.

TAXILE.

Mais croyez-vous, seigneur, que l’amour vous ordonne
D’exposer avec vous son peuple et sa personne ?
Non, non, sans vous flatter, avouez qu’en ce jour
Vous suivez votre haine et non pas votre amour.

PORUS.

Eh bien ! je l’avoûrai que ma juste colère
Aime la guerre autant que la paix vous est chère ;
J’avoûrai que, brûlant d’une noble chaleur,
Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur.
Du bruit de ses exploits mon âme importunée
Attend depuis longtemps cette heureuse journée.
Avant qu’il me cherchât, un orgueil inquiet
M’avait déjà rendu son ennemi secret.
Dans le noble transport de cette jalousie,
Je le trouvais trop lent à traverser l’Asie ;
Je l’attirais ici par des vœux si puissants,
Que je portais envie au bonheur des Persans ;
Et maintenant encor, s’il trompait mon courage ;
Pour sortir de ces lieux, s’il cherchait un passage,
Vous me verriez moi-même, armé pour l’arrêter,
Lui refuser la paix qu’il nous veut présenter.

TAXILE.

Oui, sans doute, une ardeur si haute et si constante
Vous promet dans l’histoire une place éclatante ;
Et sous ce grand dessein dussiez-vous succomber,
Au moins c’est avec bruit qu’on vous verra tomber.
La reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle ;
Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d’elle.
Pour moi, je troublerais un si noble entretien,
Et vos cœurs rougiraient des faiblesses du mien.

Page 1