‹ Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3Chapitre 2 sur 2 · SIXIÈME PARTIE.

SIXIÈME PARTIE.

[Illustration: _Le ciel est-il juste quand il abandonne la vertu à de si grands tourments? . . ._ ]

ALINE ET VALCOUR,

_OU_

LE ROMAN

PHILOSOPHIQUE.

_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France._

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

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À PARIS, Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

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1795.

Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, Cum dare conantur priùs oras pocula circum Contingunt mellis dulci flavoque liquore, Ut puerum ætas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthi laticem deceptaque non capiatur, Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

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ALINE ET VALCOUR.

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SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,

_Déterville à Valcour._

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SUITE

DE L'HISTOIRE DE LÉONORE.

Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme, ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons l'existence; et c'est sa religion _épurée_ que vous nous voyez suivre. Nous croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de _diable_ à l'être que vous considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le vôtre. --Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon, parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous, qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre de l'imperfection. Venons à nos mœurs.

Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels nous ne pensons seulement pas.

Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont- elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la nature. Nos ancêtres en venant des _Palus-Méotides_, et s'appropriant les provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait _moins_, un peu du _trop_ de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour corriger les torts de la fortune [1].

Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas bien plus grand?

L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.

N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le lit de sa mère [2].

Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre, il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons. --Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance, est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler; mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient. Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de _Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_ tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la _métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de _l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La _cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la _capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la _lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux.

Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.

On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].

Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts, mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve, secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.

Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_, pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de _colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare, la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges, et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.

Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit- il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].

Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route, lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval, ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et _Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien, répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos. _Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez, leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent à la vie. Adieu.

Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait- elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec _Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour, me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non, Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer; ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler; si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].

Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . . Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?

Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent en silence.

_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant le fil de notre route.

Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route. La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le rend à la vie.

Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient fort en avant de nous.

Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.

Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition, que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe, continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.

Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire le sujet de sa malheureuse aventure.

«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse, ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon cheval, et s'est rapidement éloigné.»

[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami, apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a. --Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir, puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.

_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un protecteur et qu'un ami.

Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je vais essayer de vous rendre.

«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la _pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits; les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des _Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts, ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude. Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre; en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques, mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la reprocheront jamais.

Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le _palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_, les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte, raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»

Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne heure le lendemain.

Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs, élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut- être voilà-t-il une occasion de _faire le bien_, nous nous livrons si souvent à celles de _faire le mal_; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies, et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père, nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose. C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse, comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères plus qu'à trente pas, lorsque _Brigandos_ furieux, lui cria d'une voix de tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres; le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9].

Par la barbe de lucifer, s'écrie _Brigandos_, à qui la colère commence d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. --Impie, lui crie le curé, ne vois-tu pas bien que je porte _Dieu_? --Portas-tu le _diable_, reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je _t'écalventre_, et tous nos gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce qu'allait faire _Brigandos_, patron, dit le bohémien en démontant lestement le curé, où as-tu pris que pour porter _Dieu_ à un malade, il fallut détruire l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que ne t'en sers-tu? --Laisserai-je aller un homme en enfer par considération pour quelques grains de bled? --Apprends, stupide coquin, s'écrie _Brigandos_, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois plus de mérite et de valeur que toutes _les idoles de pâtes_ que contient ta dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce divine ne pourra plus se reproduire. --Insigne blasphémateur --Point de compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire que tu sers _Dieu_ après cela--Que je répare, moi? --Oui, de par tous les diables il faut que tu répares. --Et comment? En escomptant ici, à vous trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous avez fait à ces paysans. --Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans toute la paroisse. --Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales, trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un _maravédis_. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit- il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons; les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres de plus que l'évaluation de notre chef. --Approchez, braves femmes, poursuis notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été fait. --Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de larmes les mains de leur _Salomon_. . . . Hélas! nous sommes trop contentes, mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi; vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous faites donner avec tant de justice. --Le reprendre! . . . de quinze jours ma troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit _Brigandos_ au curé, et si tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . . monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami, que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence.

Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de nos femmes pressée par _un besoin de conséquence_, s'était cachée dans le bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami.

On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane, mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu . . . et nous partîmes.

Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison, trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là, dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le lendemain au point du jour.

Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à _Coria_ où notre chef voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin, marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi bien monté que son maître. Commandeur, dit _Brigandos_, dès qu'il l'aperçut; votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? --De fort loin, répond le chevalier, ému de la rencontre. --_Cornes de Satan_, s'écria notre chef, c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . . Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir ma route. --_Perle des deux Espagnes_, dit Brigandos en fronçant le sourcil, ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous manquer d'égards. --En vérité ce procédé . . . --est plus honnête que vous ne pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi nous.

Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et demanda ce qu'on voulait. --Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef, déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit, coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût trouvé chez lui. --Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos, enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. --Nous venons de prendre Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume à deux doigts de sa perte. --Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit _Brigandos_ en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement. --Mais leurs Colonies? --Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à _Madrid_ qu'est la capitale de l'Espagne, c'est à _Lima_, c'est à _Mexique_, au lieu que _Londres_ sera toujours la capitale de l'_Angleterre_, y eut-il trente _Boston_ et autant de _Philadelphie_. Mais vous, peuple misérablement affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez, voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner; observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se dressait dans le cabinet de _Madrid_, et rien ne vous les ramenera. Plus avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la _cruciata_ et de la _sainte-Hermandad_; mais que _Belzébut_ m'étouffe si on y rencontre un soldat, encore moins un général. --Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le commerce de la _Catalogne_, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent, tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. --L'Europe? elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long- tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. --Pourquoi ce choix de gouvernement, il est vicieux. --Le gouvernement républicain est le meilleur de tous. --Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. --Rome commença par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous les dangers de ce régime. --Oui, mais _Rome république_ ne tarda pas à être subjuguée, et les chaînes imposées par les _Césars_, furent plus lourdes que celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie. Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. --Oui, lorsque ce seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici, est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela, poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent; je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe au fond de l'Affrique. --La république du Nord sera composée de la Suède; je lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark, l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce que le turc laisse en Europe. --La république du Midi sera composée de l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé _sodomite_, à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur, simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. --Ce projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union, qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux. --Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. --Toutes les fois qu'il égalise, il diminue les raisons de guerre. --L'ambition sera toujours la même, c'est le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. --Cette passion n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas, parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne s'agit plus que de quatre poids de même mesure. --Mais il faudrait un patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion ait un chef. --Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu; commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce chef, jamais _Luther_ ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux présent qu'on puisse faire à des fous. --Ami, je vous crois athée. --Vous ne buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon? --Excellent, seigneur bachelier. --Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce titre en badinant? --Non sur ma croix. --Sachez donc, commandeur, que j'ai pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à _Salamanque_, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de _Compostel_. --Vous êtes donc de la Galice? --En vérité, commandeur, je serais bien en peine de vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de _Barcelone_, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de _Catalan_. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. --Mais enfin vous êtes né quelque part? --Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si je n'avais pas eu d'_exécrables inclinations_. --Ah, scélérat! dit le chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le _quart d'heure de Rabelais_. Où allez-vous, excellence, sans trop de curiosité? --À Lisbonne. --Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal. --J'y suis au sein de ma famille. --Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous changions s'il vous plait. --Et de quel droit? . . . --De celui de la nature, commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que moi.

Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était vaine; il donna sa bourse à _Brigandos_, prit celle de notre chef à la place, et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le _bohémien_, ce que vous donnez là n'est que le _dû_, nous attendons maintenant la _gratification_. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de superbes brillans . . . est-ce sur une de cette espèce que _Pilate_ a mis votre Dieu? Vous voyez qu'il y a du luxe là; or, le luxe est un tort réel dans une religion qui fait vœu de pauvreté; donnez cela, brave serviteur de _Christ_, et nos femmes en s'en parant, vont vous régaler d'une sarabande ou d'un _fangados_. --Puisse-tu aller au diable et toi et tes p . . . , dit le chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son valet . . . Fuyons, Fuyons, _Gabriel_, et maudissons l'instant qui nous fit tomber en de si mauvaises mains. --Jour de Dieu, s'écria _Brigandos_, voilà ce qu'on appelle un homme de mauvaise humeur; qu'il trouve des gens qui le volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons, enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire.

Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour; nous le passâmes presqu'entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal.

Nous traversâmes les jours d'après l'Estramadoure, toujours côtoyant le fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans qu'aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille neuve, lorsque coupant le milieu d'une forêt qui se trouve sur la frontière de l'Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans le taillis de la lisière du bois, nous y volons; juste ciel! une malheureuse fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres, allait devenir la proie d'un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la mule était attachée près de là.

Qu'est-ce ceci, frère, s'écria Brigandos, et que t'a fait cette malheureuse pour la traiter aussi mal? . . . Ah! seigneur, dit la jeune fille en sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure; il m'a rencontré à trois lieues d'ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m'a demandé le chemin de Tolède: je le lui ai montré; il m'a dit qu'il craignait de s'égarer, qu'il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider; je l'ai fait par bonté d'ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et lui, me promettant toujours de l'argent si je voulais le sortir totalement de la forêt, quand nous avons été ici et qu'il a cru que personne ne pouvait l'entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la main, il m'a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre résistance, et comme je voulais m'échapper malgré cela, il m'a jetté par terre d'un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie; là, me voyant sans force, il m'a traînée auprès du bois et m'a mit dans l'état où vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. --_Baron_, dit notre chef en fixant ce scélérat, qu'as-tu à repondre à cette accusation? --Rien, et qu'avez-vous vous-même à me demander? Les chemins ne sont-ils pas libres? --_Par la peau d'Astaroth_, dit _Brigandos_, je vois que tu n'es pas plus civil que tu n'es galant; dis-moi, faquin, n'as-tu pas attaqué quelquefois le taureau à Tolède. --_Sire clerc_, répondit le voyageur en voulant remonter sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d'avoir rien à démêler avec vous. --Oh! doucement, dit _Brigandos_, les choses ne peuvent pas se passer ainsi, il faut que l'affaire soit jugée dans toutes les règles. Qu'on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi vous, je vous charge de me répondre d'elle. . . . Vous, enfans, dit-il aux hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est vicieux, il a besoin d'être dompté; et notre chef par ces dispositions se trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant la bergère; la seconde d'hommes captivant le criminel, releva son haut-de- chausses, et dit, jugeons maintenant. --Il s'approche d'abord de la petite fille; _pucelle_, lui dit-il, si l'homme qui t'a maltraitée t'eût parlé d'amour, et qu'au lieu de s'y prendre comme il l'a fait, il t'eût proposé de lui vendre tes prémices au moyen d'une somme quelconque, à quel taux les aurois-tu mis? Hélas! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu'il y a un âge où il faut qu'une fille perde ce qu'elle a de plus cher, ces choses-là ne peuvent pas toujours se garder; s'il m'avait parlé poliment, qu'il m'eût seulement offert un doublon [14], n'eût-ce été que pour le plaisir d'en voir un, il aurait fait de moi tout ce qu'il aurait voulu. --Bon, nous dit Brigandos, voilà la p . . . toute trouvée, il ne s'agit plus que de la somme; alors il s'approche du garçon: _gibier des fourches de Tolède_, lui dit-il, tu vois que tu as commis une action infâme; si c'était un _corrégidor_ qui dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu'il suspendrait à son garde-manger la poularde qu'il aurait reçu du plaideur; dis-moi; quel motif t'engageait à agir comme tu l'as fait avec cette malheureuse fille? _Flambeau des deux Castillers_, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis qu'il se voyait pris; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est de se pousser dans la robe; ma famille qui y a toujours été, est à la veille de m'acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens de Salamanque où j'étudie depuis six ans, et je m'en retourne dans ma patrie; je suis naturellement enclin à l'amour des femmes. . . . On est là . . . sur un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la nature parle et elle parlait impérieusement quand j'ai rencontré cette poulette. Je n'ai plus entendu que mes desirs. --Soit, mais la maltraiter! . . . --Seigneur chevalier, la nature en courroux n'est pas toujours très- délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage? Respectait-il en s'échappant ces superbes plans d'oliviers dont l'agriculteur économe ombrageait à plaisir ses rives? Opposait-on un frein au fleuve? celui-ci plus furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d'impétuosité? _Étoile de l'Estramadoure_, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille résistait . . . elle m'irritait davantage; il y a des instans où cette voix de la nature, à laquelle on dit qu'il faut se rendre, est pourtant bien inconséquente; suivant les loix, j'allais commettre un crime, et je vous proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé ses résistances, peut-être l'aurais-déchirée, tout en n'écoutant que la nature. --Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette marâtre; mais, comme il s'agit ici bien plutôt d'arranger que de philosopher, dis-moi, qu'aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t'eût accordé de bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force? Je lui aurais donné ce qu'elle aurait voulu. --Combien encore? --Sur ma conscience, un morceau comme celui-là vaut dix _piastres_ pour un voyageur échauffé, je ne l'aurais pas eu pour quinze à _Madrid_. --Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te jugerai par tes paroles; dix _piastres_ pour les prémices de cette enfant, cinq pour l'avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l'aurais payée à Madrid [15], est-ce trop, brave homme? --Non, en vérité. --Donne-les donc, et l'enfant est à toi. --Le voyageur escompte; _Brigandos_ appelle la jeune fille: _Chrétienne_, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s'y était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux _pistoles_, voilà le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze _piastres_, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes faveurs . . . puis à sa troupe . . . éloignons-nous, enfans, sans pourtant les perdre de vue, jusqu'à la consommation de l'affaire, nous leur devons protection à tous deux, _prochaine lumière de Séville_, poursuivit-il en s'adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d'Andalousie est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que l'écolier de Salamanque ne l'est à s'assurer de sa conquête. . . . Tous deux s'éloignent; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage. . . . Au bout d'une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier, monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause.

Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque chose; le devoir d'un juge n'est pas de punir, il est de rendre les deux parties contentes autant qu'il est possible; l'opération n'est pas difficile, que chacun cède un peu de son côté, tout s'accordera promptement; il ne s'agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut être l'un ou l'autre qu'en raison de son effet sur les parties, si elle n'en opère qu'un bon sur l'une et sur l'autre, elle ne peut plus être un mal que dans l'opinion; considération vaine que doit toujours mépriser un juge; ce qui fait que presque tous se trompent, c'est que cette considération chimérique les arrête, c'est qu'ils accordent tout à la loi, et jamais rien à l'humanité; un peu plus d'esprit, un peu plus de tolérance, et tout s'arrangerait à l'amiable; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier l'homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens; ayant dessein de faire mieux qu'eux dans cette affaire-ci, je n'ai imaginé qu'une chose, c'était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux contens, qu'on m'indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m'en sers à la minute.

Oh ! monsieur, s'écrie la petite fille, il est si vrai que vous m'avez rendue contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s'il veut, je l'accompagne à Séville. --Quel est ton père, lui dit notre chef? --Laboureur, pauvre et infirme. --A-t-il d'autres enfans près de lui ? Oui dà, monsieur, j'ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. --N'importe, tu lui es utile, tu travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un mal dans le fond, mais c'est que les sots le voyent comme tel; donne à ton père la moitié de l'argent que tu as gagné, et dis-lui que c'est une aumône que l'on t'a fait. M'approuvez-vous, _Bachelier_, dit alors notre chef au sévillan. --De toute mon ame, _seigneur cavalier_, répondit celui-ci, je ne voudrais pas faire tort à un malheureux ; que ferais-je d'ailleurs de cette enfant dans ma famille? --Qu'elle parte donc, dit Brigandos, et comme il n'est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà le chemin de Séville; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille, prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux s'embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand nous les jugeons l'un et l'autre trop éloignés pour se rejoindre.

Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez- moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à son honneur qu'à l'argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous décidé le procès?

Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop violent pour être délicat n'exigeait que d'être satisfait, et pour y réussir, tout objet devenait indifférent; je lui aurais cédé pendant deux heures une femme de ma troupe; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu'eut été porté la cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne garde à la maison de son père, le devenait également; écartez-vous de la règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l'homme et la nature, vous accommoderez toujours les plus épineuses affaires; mais si vous rigorisez, si vous citez _Cujas_ et _Bartole_, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots: _ce n'est pas moi qui juge, c'est la loi_; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d'une multitude d'autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans l'objet qui lui sert, qu'une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre de vice occupait avec autant d'imbécillité que d'indécence la tête des magistrats français; je demandai à notre _Licurgue_ ce qu'il pensait de leur extrême sévérité sur cela:--Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt, il n'est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès; les dégoûts qu'ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres, suffisent à les anéantir chez un peuple; laissez ceux qui agissent et ceux qui cèdent, se punir mutuellement l'un par l'autre, et gardez-vous de faire de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le magistrat, instruit l'innocence, et fait rire le vice; n'assurez pas sur-tout une protection dangereuse à ces objets de l'intempérence publique, cette protection que vos magistrats n'accordent que pour acheter à ce prix les faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève. C'est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu'à se délivrer, c'est ouvrir la porte à tous les vices, c'est encourager la corruption des mœurs, c'est séduire une infinité de jeunes filles retenues, sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte; et pourquoi, en l'accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l'artisan ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d'agrémens d'un côté, leur assure encore de l'autre le droit d'être soutenues par les loix qu'elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui les respecte? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans leur ame le flambeau de l'équité, que l'intempérance absorbe), qu'ils se convainquent, dis-je, qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une protection de cette espèce [16]; que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les filles du consentement qu'elles accordent aux licencieux désirs du libertin, elles trouvent dans l'acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et véritable punition de leur méprisable complaisance; quelles filles embrasseront l'état à ce prix? et de ce moment, sans que des magistrats jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout puni de soi-même; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa sordide prostitution, et le libertin qui n'en trouve plus, ou s'en prive, ou devient tempérant; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par sagesse à une branche épouvantable d'ordures qui doit leur valoir les _épices_ ou le _monseigneur_, c'est prêcher régime à un gourmand, c'est louer le luxe devant un avare [17]; Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions de Tolède.

Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est située; déjà nous distinguions les restes de l'Aqueduc des maures et la tour du château où _Phillipe quatre_ tint si long-tems le _duc de Lorraine_ prisonnier, quand _Brigandos_, faisant faire halte, nous dit qu'il ne voulait pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous donner avant.

Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de Tolède. . . . À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir conseil, nous avons dans la ville qui s'offre à nos yeux, à côté de beaucoup d'argent à faire, un grand nombre d'ennemis à craindre, il faut tacher, si cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a là dedans des _adorateurs de dieu_ plus dangereux que des démons pour des gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant qu'on fera notre souper, je vous raconterai l'histoire de cette tour. L'anecdote qui la concerne est vraiment digne d'être recueillie. Nous entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à pérorer, et il nous parla dans les termes suivans.

Ce que j'ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d'autant plus curieux que c'est à ce trait d'histoire que remonte l'invasion des maures en Espagne, ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu'il osa entreprendre; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention.

«Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l'art de varier ses débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s'en assurer les victimes» . . . Oh! mon ami, s'écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons- nous, sauvons-nous d'ici, nous n'y sommes pas en sûreté. . . . Eh! qui y a-t- il mignone, répondit notre chef en se levant? --Un cadavre de femme; là, regardez là où j'allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. --Un cadavre? --Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n'a que trop bien vu; c'était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de tems qu'elle était morte, qu'aucun de ses traits n'étaient encore altérés. --Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je n'irai pas plus loin; qu'on fasse un trou, qu'on mette dedans cette infortunée; qu'on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous tranquilles; celui qui a tué cette femme n'ira pas dire qu'il l'a mise là; il faudrait être bien malheureux pour qu'on vînt nous accuser de ce crime. D'ailleurs la voilà en terre . . . On ne la voit plus . . . _Ce que terre cache est bien caché_. . . . Courage, amis, ne nous dérangeons pas. . . . Il faut convenir qu'il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le monde; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris. . . . La providence est si juste que le malheureux qui succombe n'est jamais que celui qui pour se livrer à quelques vertus n'a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté le perd, au lieu que celui qui n'a point cessé d'être méchant, accoutumé à prendre plus de précautions, n'échoue jamais dans les périlleux sentiers de la vertu; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu'il en soit, couchons-nous, je ne suis plus en humeur discourante. . . . Il nous faut partir d'ailleurs demain avant l'aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa tranquillement.

Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche; sans d'importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où nous allons arriver, mais on m'y appelle depuis long-tems, il m'est impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe [18] m'attend pour ranimer sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret; une de ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses soixante ans, la recevoir comme s'il n'en avait que vingt. Le duc de Medoc m'écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement. . . . Le grand vicaire de l'archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce de son patron, il veut que j'aille détruire son ouvrage. . . . Je n'en ferai pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies. . . . D'ailleurs, c'est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me livrer vous protégeront, et à l'ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer en sûreté. _Rompa-Testa_, ajouta-t-il en s'adressant à son fils, et toi, _Brise-idoles_, écoutez bien ce que je vais vous dire.

«Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire; on y voit dans la chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d'une robe de soye, brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui était la maîtresse d'un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement; ne tolérons point le défaut de costume; opposons-nous à ce luxe indécent. Il ne faut point tromper les arts; vous entrerez furtivement dans cette église, vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute, puisqu'il est d'argent massif. . . . De par tous les diables, je voudrais bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol; vous me rapporterez ce haillon précieux: si le coup réussit, je vous fais tous deux mes lieutenans: vous autres, continua-t-il, en s'adressant au reste des hommes; vous voyagerez dans les rues; vous vous glisserez dans les foules; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps d'un homme, vous mettrez subitement la main dans l'autre poche, de peur que la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. --Pour vous, mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger près de la Vega-il-rio [19], quartier qui nous est spécialement destiné. --Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des Cordeliers, . . . vous y serez parfaitement bien; je vous ferai, ainsi qu'aux autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours; et vous vous transporterez, ainsi qu'elles, chez les différentes personnes que je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur elle pour le besoin, le somnifère, dont l'effet est sûr, et qu'elle en use suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l'hippomane [20], ménagez-le, et vendez-le bien; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville.

Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous rendre au logement qui nous était indiqué, j'entretins à l'aise, mon amie, du désir que j'avais de quitter, dès l'instant, la mauvaise compagnie avec laquelle nous avions le malheur d'être associées. Ce chef est un brave homme, dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j'aime sa philosophie; il serait fait pour commander par-tout, et il n'est aucune société qui ne se loua de son administration; mais il ne se trouve ici qu'à la tête d'une bande de coquins; et malheureusement nous en faisons partie. Ô! Clémentine, il faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m'objecta le défaut de fonds; Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien qu'en le nommant, ne nous avait pas laissé d'argent; il était même expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens, par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner. D'ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand nous ne savions où donner de la tête. Il n'y aurait-il pas de l'ingratitude à les quitter, quand nous pouvons leur être utile? Ce penchant subit à la reconnaissance, m'étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la vertu; j'en induisis qu'elle n'était nullement fâchée de la vie qu'elle menait, et qu'il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. --Une troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient assurément par-tout, et malgré l'honnêteté qu'ils font paraître, tant que nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous venions à changer de procédés. --Mais une partie de ces mêmes raisons n'existera-t-elle pas de même à Madrid? Non, dès en arrivant je te mène chez mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais sujets. Ne savent-ils pas bien d'ailleurs que nous ne sommes avec eux que jusques-là? --Allons donc, suivons notre destinée, puisqu'elle nous entraîne encore à courir l'aventure.

Clémentine me fixant alors avec cette sorte d'embarras inévitable au vice, quand il sait bien qu'il va être combattu, me demanda quels étaient mes projets dans Tolede? --De m'y conserver aussi pure que je l'ai toujours été depuis que j'ai quitté mon époux. . . . La mort même ne me ferait pas changer de dessein. --Je suis bien loin d'en promettre autant; la sagesse commence à m'ennuyer; je suis libre, je n'ai de fidélité à garder à personne; le genre de vie que je mène échauffe mon physique; les exemples que je reçois, les choses que j'ai faites, enflamme ma tête. . . . Que me revient-il de tant de pudeur, je n'en fais pas moins le métier d'une fille perdue? . . . On serait bien dupe de s'attacher à la réputation, quand les circonstances nous l'enlèvent, ce qui m'a toujours consolé d'un premier faux pas, c'est qu'il contraint au second, et qu'il en assure la tranquillité; la plus grande de toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise de s'en refuser un autre. . . . Tous les frais ne sont-ils pas faits? Il y avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n'y a plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. --Eh quoi! lorsqu'il s'agissait de notre bonheur, . . . lorsque nos effets présentés devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te soutient, tu résistes; et quand il n'est question ou que d'un léger profit, ou que d'un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre? --Que tu connais mal le cœur des femmes, si tu n'admets pas cette inconséquence! C'est l'instant qui nous détermine, c'est le caprice, c'est le tempérament. . . . On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, --Oh ciel! te voilà séduite encore une fois. --Je ne te cache pas qu'une de nos compagnes m'a indiqué l'adresse d'un gentilhomme de cette ville, passionné pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. --Et si notre chef t'oblige à lui tout donner? --Je le ferai, et il me le rendra à Madrid; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous espérons dans cette capitale? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux de qui nous les attendons? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en aidons toutes deux; --ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s'y trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie? --Mais Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de ses réponses, m'en fit encore une ici tellement remplie d'incertitude, que je vis bien qu'il fallait peu compter sur elle, . . . et que ce qu'il me restait de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces malheureuses gens jusqu'à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de m'échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les protections nécessaires pour regagner ma province! mais le ciel, comme vous le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes désordres, sans que j'eusse besoin de m'en mêler.

J'essayai tout encore avant que d'arriver à Tolède, pour détourner ma compagne de ses funestes projets; mais quand une femme court à sa perte, plus l'on emploie de moyens pour l'en empêcher, mieux on la plonge dans le précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu'on lui fait craindre, et l'enfer fût-il à ses pieds, elle ne s'y jetterait qu'un peu plus vite. Il n'y eut rien que je n'employai pour retenir ma compagne; rien qu'elle ne m'opposa pour légitimer sa faute; jamais éloquence ne fut plus rapide. C'était celle d'une mauvaise tête et d'un excellent physique, rarement celle-là manque d'énergie.

Quand Clémentine vit que je renonçais à la persuader, elle voulut m'haranguer à son tour; elle employa pour me seduire une partie des mêmes argumens dont elle venait de faire usage, pour prouver qu'elle avait raison de faiblir; elle crut qu'elle serait aussi habile à me corrompre, que je l'avais été peu à la convertir; elle avait, disait-elle, une autre adresse pour moi; j'aurais pour le moins autant de plaisir, et peut-être encore plus de profit qu'à celle qu'elle se réservait. . . . Quel gré me saurait-on de ma retenue, et comment y ferais-je croire? après la liberté dont j'avais joui, . . . après la vie que j'avais menée, pourrais-je me flatter d'en imposer à qui que ce pût-être? J'aurais donc, avec le regret de n'avoir point connu le bonheur, le chagrin de ne pouvoir pas même convaincre de ma vertu. . . . --Va, ma chère amie, continuait cette syrêne, c'est à notre personne, bien plus qu'à notre sagesse, que les hommes attachent du mérite; leur cœur est tellement dépravé, que cette pudeur même que tu crois si précieuse, cesse de l'être à leurs regards aujourd'hui. Ils s'imaginent que nous valons moins dès que nous avons encore ce que l'on ne conserve jamais quand on veut quelque chose, ils croyent que si nous n'avons pas succombées, c'est bien plutôt par la faiblesse de l'attaque, que par la force de la défense; . . . Mais à supposer que le mari pour qui tu te conserves, ne sente pas le prix de cet effort . . . Seule à jouir dans ce cas-là, auras-tu connu de grands plaisirs? T'imagines-tu que cette sorte de vanité en fasse goûter de bien réels? Et pour les faibles chatouillemens de l'orgueil, qui ne sont que des jouissances illusoires, tu te seras donc privée de celles des sens dont les délices sont inexprimables? . . . Mais allons plus loin, si personne ne divulgue cette faute à l'époux que tu respectes, s'il est certain qu'il peut l'ignorer toujours, te voilà donc, même en la commettant, idéalement aussi pure à ses yeux, que si tu ne l'avais pas commise; ce n'est pas la faute en elle-même qui peut t'affliger, puisqu'il n'en reste aucune trace; sa douleur ne viendra que de la savoir; s'il ne la sait jamais, plus de douleur. . . . Il y a mieux, c'est qu'il serait infiniment plus malheureux, la croyant, quoiqu'elle ne fût pas, qu'il ne peut l'être, l'ignorant quoiqu'elle soit: ce n'est donc pas toi qui tient son bonheur en tes mains. Ce bonheur sera ou ne sera point en raison de l'opinion qu'il aura reçue; travaille à ce que cette opinion soit bonne, quoique ta conduite soit mauvaise, enveloppes-toi des voiles du mystère, et deviens, si tu veux, sous leur ombre, mille fois pis que Messaline ou Théodora; tu l'auras rendu plus heureux que si ta conduite était bonne, et que l'opinion fût contre toi [21], quelle folie de se gêner dans ce cas! c'est se rendre esclave pour le plaisir de porter des chaînes; c'est refuser de s'y soustraire, quand la raison même nous en dégage. Ces considérations réfléchies, si tu les porte encore, ces malheureuses chaînes, tu n'agis plus alors que pour ta satisfaction personnelle et cette jouissance intérieure est-elle autre chose que de la déraison et de l'entêtement? En dois-tu valoir moins à tes propres yeux, pour avoir valu davantage à ceux des autres? Te dépriseras-tu donc en proportion de ce qu'on t'aura estimée? Seras-tu vile à tes regards, pour avoir un instant cédé aux plus doux penchans de la nature? Crois-tu que ces penchans qu'elle nous inspire, soient moins doux que la triste satisfaction au pied de laquelle lu les immole? Mais raisonnons . . . Ton époux t'aime ou il ne t'aime pas; s'il t'aime, n'ais pas peur qu'une chose qu'il ignorera toujours, puisse le refroidir à ton égard; et ne crains pas qu'une chose qui ne blesse qu'un préjugé d'opinion, puisse te rendre un instant moins vertueuse. S'il t'aime, dût-il même la savoir cette chose. . . . Que de motifs pour l'excuser; . . . ton âge, . . . l'abandon dans lequel les circonstances le forcent à te laisser, toutes les causes irrésistibles du physique, et s'il a l'ame sensible, le plaisir même que cette faute t'aura procurée. Un époux vraiment aimable et juste, jouit bien plus des voluptés que sa femme goûte, que des sacrifices qu'elle lui fait, n'est-il pas bien plus doux de permettre des jouissances, que d'imposer des fers? Quel est donc l'être barbare qui se délecte à des privations? Lui en doit-on dès qu'il en exige? Ah! n'est-il pas plus délicat d'imaginer qu'on rend ce qu'on aime heureux, par la liberté qu'on lui laisse, qu'il ne peut être flatteur d'acheter le triomphe de l'amour-propre, au prix des sensations de ce malheureux être immolé à notre vaine gloire? Donc aucun obstacle à te livrer, aucun inconvénient à ce que ton époux le sache même si réellement il t'adore avec délicatesse, et s'il ne t'aime plus, quel regret n'auras-tu pas d'avoir été la dupe d'un sentiment éteint? Quand tu lui faisais les plus grands sacrifices. . . . Ainsi, qu'il t'aime ou qu'il ne t'aime pas, tu auras toujours eu tort de ne pas céder, et tu auras toujours à te repentir de ne l'avoir pas fait, pouvant le faire impunément. Je ne t'oppose pas la religion, je sais trop combien la justesse et la bonté de ton esprit te rendent supérieure à ces freins ridicules. Je ne combats que ton orgueil et ta folie, que ton entêtement et que tes préjugés; je ne cherche à détruire qu'eux, trop sûre que c'est à eux seuls à qui tu sacrifies les plus doux plaisirs de la terre . . . Ah! jouis-en, jouis-en Léonore; l'âge où nous sommes créés pour eux, passe comme la fraîcheur des roses; et quand nous sommes effeuillées comme elles, les froides jouissances de la vanité nous dédommagent-elles de tout ce que nous avons fait en leur faveur?

Pour quant à moi poursuivit Clémentine, je ne te le cache pas, mon parti est pris, j'aimerais mieux mourir que de ne pas me donner non-seulement à celui qu'on m'indique, mais à tous ceux qui voudront de moi . . . à tous ceux que mes charmes pourront séduire. . . . Et pourquoi donc seraient-ils faits ces charmes? si ce n'étoit pas pour les livrer; n'est-ce pas pour plaire que la nature nous a faites jolies? Si c'était un crime que de lui céder, nous aurait-elle donné les appas qui nécessitent la chûte? Ah c'est qu'elle veut qu'on la fasse dès qu'elle nous prodigue tout ce qu'il faut pour y être entraînées; et celle qui lui résiste en rendant les frais inutiles, l'offense bien plus griévement, que celle qui, connaissant le prix des dons, ne pense qu'à en multiplier l'usage. . . . Vis et meurs sans plaisir près de ton phantôme de vertu . . . Moi, je n'existe plus que pour l'immoler au plus léger de mes caprices.

Ô Clémentine, m'écriai-je, je le vois bien je vais te perdre, entraînée par une foule de nouveaux plaisirs, tu ne sentiras plus ceux de l'amitié, je ne t'aurai aimée que pour te plaindre, je ne t'aurai connue que pour te pleurer. --Ne m'attendris pas dit Clémentine. . . . Non sois sûre que je t'aimerai toujours; mais ne cherche pas à ouvrir mon ame dans l'espoir de la faire changer, je l'endurcirais plutôt que de me laisser vaincre; n'employe nulles ruses avec mon cœur, elles échoueraient toutes aux résolutions de mon esprit. Ne crains point qu'une affaire d'amour aille t'enlever ton amie? Il ne s'agit pas de délicatesse dans les travers que je médite, il n'est question que de besoins, je ne veux pas connaître l'amour, je ne veux que me r'accommoder avec ses plaisirs. --Et que sont-ils sans le cœur? --Tout, on ne les goûte bien que quand on n'aime pas, c'est pour les autres qu'on jouit dès qu'on aime; ce n'est que pour soi dès que le sentiment n'est pour rien, je ne veux pas l'échauffer ce cœur, je ne veux qu'amuser les sens; et le calme de l'indifférence, est délicieux pour analyser des sensations; uniquement occupée de soi, méprisant souverainement celui qui ne pense qu'à nous, peu curieuse de ce qu'il éprouve . . . Sacrifiant tout à soi-même, on jouit si philosophiquement. . . .

Ah! Léonore, Léonore, si tu savais combien il est doux de ne pas aimer et de se sentir persuadée que l'on l'est; il y a à cela une sorte de friponnerie qui met un sel bien piquant au moral d'une jouissance.

Ces discours que je réfutais en vain, parce que malheureusement le cœur a presque toujours tort avec l'esprit; tous ces argumens d'une mauvaise tête, m'allarmant sans me persuader, nous conduisirent enfin aux portes de Tolède; nous avions presque toute la ville à traverser pour arriver dans le quartier qui nous était indiqué; à peine fûmes-nous dans la place des Carmes, que nos physionomies, nos tailles, nos singulières parures, attiraient sur nous les regards de tout le monde, et Clémentine sa guitarre en écharpe, soutenait cette insultante curiosité, avec une éffronterie qui dévoilait ses mœurs; un des effets de la corruption, est de détruire en nous le sentiment pénible de la honte, on ne rougit plus dès qu'on est décidé à se tout permettre, et cette modestie qui nous retenait souvent encore, s'anéantit sous les attraits séduisans du vice. Voilà pourquoi le premier ouvrage de la séduction, est d'absorber la pudeur dans l'ame de celle qu'on travaille à corrompre; on fait bientôt tout ce qu'on veut d'une jeune fille, quand on l'a convaincue de la bisarrerie de s'allarmer des mouvemens de la nature, et les freins que l'on ridiculise, sont bien plutôt brisés que ceux que l'on combat [22]. Pour moi, je baissais les yeux, je ne sais ce que j'aurais donné pour être à cent lieues delà.

Nous arrivâmes enfin chez une femme d'environ cinquante-cinq ans, logée dans une petite rue derrière les Cordeliers, et dont la maison me parut fort suspecte, mais il n'y avait pas à reculer, nous eussions difficilement été reçues ailleurs, nos parures nous ayant fait reconnaître; La patronne qui s'appelait _dona Laurentia_, nous admit sans difficulté. Après s'être informé de son ami Brigandos, elle nous montra une chambre à deux lits, dont elle dit que nous pouvions disposer. Et sans aucune autre cérémonie préalable, elle nous demanda si nous voulions recevoir des hommes, Clémentine avait bien envie de répondre qu'oui, mais à l'empressement qu'elle me vit à demander instamment de n'être point soumises à cette règle, elle crut devoir prendre le parti du silence.

À votre aise, dit _Laurentia_, ma maison est aussi sûre que l'hôtel du _Corrégidor_, il n'y vient jamais que d'honnêtes gens, pour éviter le train, je ne reçois jamais que de vieux prêtres, il n'y a pas de danger avec ceux- là. . . . Tenez écoutez . . . entendez-vous d'autre bruit que celui que les opérations légitiment; eh bien! j'en ai pourtant six dans mes chambres avec un pareil nombre de pensionnaires. . . . Ils redescendront dès qu'ils auront fait, il en reviendra d'autres, et vous n'entendrez jamais plus de train; oh! grand dieu dis-je à Clémentine, où sommes-nous donc? Ne t'en inquiète point me dit cette folle en éclatant de rire, n'entends-tu pas que madame te dit que nous serons ici comme nous voudrons. --Assurément, reprit la duègne, on ne contraint personne chez moi . . . Liberté entière, si les demoiselles dont je vous parle reçoivent du monde, c'est qu'elles le veulent bien, soyez très- sûres que l'on n'entrera point chez vous par force. . . . Mais je vous conseille de vous réjouir . . . Nous voilà dans le temps de la foire . . . Vous êtes jolies . . . vous ne manquerez pas de pratiques, je vous le répete, ma maison est sûre; savez-vous qu'il y vient des filles des plus gros bourgeois de la ville. . . . De petites poulettes en mantilles noires, qui disent à leurs parens qu'elles vont à confesse . . . et comme les églises sont humides, je les reçois ici, le directeur s'y trouve, et la cérémonie se passe sans scandale. . . . La pénitence est quelquefois un peu rude, mais au moins sont-elles toujours sûres de l'absolution. --Madame dis-je à notre hôtesse, nous sommes encore novices dans le métier, nous nous contenterons d'exécuter les ordres de _Brigandos_, nous irons par-tout où il nous enverra, mais nous ne recevrons assurément personne; ensuite nous traitâmes de notre nourriture, _Laurentia_ nous dit qu'ordinairement avec les femmes que lui envoyait notre chef, elle se chargeait de toutes ces choses, et qu'elle ne nous laisserait manquer de rien, elle sortit; nous envoya tout ce qui était nécessaire, et nous ne songeâmes ce premier jour qu'à nous reposer.

Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous frappa, fut l'appareil lugubre d'un malheureux que l'on conduisait au supplice, il était suivi d'une foule innombrable. . . . Dans tous les pays du monde, et peut-être plus en Espagne, qu'ailleurs, cette fatale curiosité est toujours celle du peuple. . . . --Quel est le crime de cet homme demanda _Clémentine_ à _Laurentia_? --Un événement affreux arrivé avant-hier, le coupable n'ayant pu soutenir l'horreur de son crime, est venu l'avouer lui- même. C'est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous n'ayez pas entendu parler de cela, tout s'est passé à une demie lieue d'ici, précisément du côté d'où vous venez. --oh ciel dis-je, je parie que nous avons vu la victime . . . Et que cette infortunée jeune fille . . . --Une fille assassinée, vous l'avez vue? --Oui. --C'est celà, c'est celà . . . Oh l'histoire vous fera frémir. . . . Mais que vois-je? . . . Cachez-vous mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils veulent s'introduire secrétement chez moi. . . . Dînez en paix, j'irai vous tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure. La duègne sortit . . . les cordeliers entrèrent. . . . Nous dinâmes, et à peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut; écoutez-moi, nous dit-elle, je vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint.

Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l'on désirait qu'elle rendit cette histoire, et tout le monde l'y ayant invitée elle le fit de la manière suivante. . . .

[Footnote 1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les dérobait; celui qui manque et qui prend ce qu'il trouve, fait, à fort peu de choses près, ce qu'il a dû; mais celui qui laisse ce qu'il possède à l'abandon, est loin de faire ce qu'il aurait dû faire, et mérite, par conséquent, une punition, bien plutôt que l'autre. Voilà comme raisonnaient les Siriens.]

[Footnote 2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d'inceste dont il s'agit ici, que si les frères s'alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop grande force, contraire à la chasteté; on a peu de chose à dire contre ce qu'on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes; c'est donc à dire, d'après Saint-Thomas, que l'inceste est vicieux parce qu'il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages; avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime contre ces sortes d'alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle foule de vertus il en résulterait.]

[Footnote 3. Nous lisons dans le quatrième livre de l'Énéide:

_Nocturnos que ciet manes mugire videbis_

_Sub pedibus erram._

Et dans Horace, satire 8, livre premier:

_Cruor in fossam codjusus ut inde_

_Manes alicerent animas responsa daturas._]

[Footnote 4. Voilà où Brigandos est dans l'erreur. Un meilleur logicien l'a dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison: _il n'est jamais permis de faire le mal pour arriver au bien_. Peut-être verrons-nous notre Bohême agir et raisonner mieux par la suite.]

[Footnote 5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de l'homme. On lui attribue la propriété d'engourdir les sens; d'autres disent que semblable au ginseng, elle excite à l'amour. Circé s'en servit dans ses enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d'Arc; quelques personnes prétendent qu'elle est produite _ex semine hominis suspensi vel quovis alio supplicio morte muletati_. --Pour qu'elle ait de la vertu, il faut qu'elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens, paraît contrarier un peu ce qu'ils ont dit tout à l'heure en se défendant de causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d'une intention.]

[Footnote 6. On n'est point encore convenu d'un nom honnête pour cet égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux, puisque _Sapho_ s'immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers; pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer _saphotisme_ ce travers singulier du libertinage des femmes.]

[Footnote 7. Il ne faut pas que le lecteur s'étonne de voir Brigandos quitter les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans quelqu'autres. Chaque fois qu'il parle à des gens qui ne sont pas au fait de ses principes, il est tout simple qu'il s'accommode aux leurs; nous le reverrons redevenir manichéen, lorsqu'il parlera à ses femmes, ou à ses compagnons.]

[Footnote 8. C'est, dit l'auteur des talismans justifiés, le sceau, la figure, le caractère ou l'image d'une figure céleste, d'une planète ou d'une constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit attaché à l'ouvrage et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être, au jour, à l'heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et beau, afin d'attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.]

[Footnote 9. C'est de cette indécente manière que beaucoup de curés en Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans les campagnes.]

[Footnote 10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.]

[Footnote 11. L'or et l'argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit Strabon, qu'on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant; les rivières en charriaient, et l'on creusait rarement la terre sans trouver les rameaux d'une mine. Strab. Lib. 3.

Les Siriens et les Phéniciens n'y formèrent de si riches établissemens qu'à cause de cela.]

[Footnote 12. C'est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre qu'ils se donnent tous.]

[Footnote 13. Environ 25 écus.]

[Footnote 14. Environ 42 liv.]

[Footnote 15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.]

[Footnote 16. Il n'y a qu'à Paris et à Londres où ces méprisables créatures soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg on leur demande lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles dépendent, si elles ont été payées ou non; si elles ne l'ont pas été, on exige qu'elles le soient, cela est juste; si elles l'ont été, et qu'elles n'ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles; changez de métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines. Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu'à Paris et à Londres, proportion gardée.]

[Footnote 17. Il est très-extraordinaire qu'un magistrat ait mis dans sa cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux, il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce _grand_ magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes. On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.]

[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens, c'est-à-dire les maures convertis.]

[Footnote 19. Promenade de Tolède.]

[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.]

[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.]

[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.]

· · ·

LE CRIME

DU SENTIMENT,

OU

LES DÉLIRES DE L'AMOUR.

NOUVELLE ESPAGNOLE [1].

IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de _Flora-Mella_, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives; mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat.

Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de _Brajados_, belle et riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus perverti que ses mœurs.

Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède, quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et l'idole de toutes les femmes. La comtesse de _Flora-Mella_ avait trop de vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique, que le comte de _Flora-Mella_, ne pouvait presque plus en soutenir la honte.

Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint grosse, et mit au monde un fils, nommé _Dom Juan_, malheureux héros de cette sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son époux.

Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de _Flora-Mella_, s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de la nature, ceux des talens les plus agréables.

Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale. Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des graces.

Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue; l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs.

Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle; long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime ainsi sans l'avouer.

De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion, toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds, elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd pas plus ses droits dans une ame comme celle de _Léontine_, que dans un cœur comme celui de _Dom Juan_, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et l'on souffre en silence.

Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa sœur. --Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur? Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez- vous? --Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . . que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez- vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers, animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu, s'attendre au culte universel? --Mais songez-vous aux nœuds? --Il n'en est point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . . Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix, elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou mourir percé de vos traits. --Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? --Ce que j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre, et de reprendre la route de Tolède.

La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue.

Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour.

Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté, le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les procédés contraires occasionnent.

Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle, d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour.

Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas qu'elle eût dû le trahir à ce point. --Vous trahir, répondit Léontine avec candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre, et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . . Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . --Abhorrez-les, ces nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? --Mais vous devez au moins les respecter. --Ah! n'imaginez jamais que de tels liens ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le vôtre, s'il était ému de mes tourmens? --Ne m'y croyez pas insensible, je les plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;--mais qui vous garantit la vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la conduite de ma mère? --Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. --Le deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale promesse qu'on ose vous arracher. --Voulez-vous me rendre entièrement malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles barrières? --Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . . Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;--cruel! . . . --vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point, où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine, allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas! qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . . Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts d'un père qui ne consulte que son avarice --Homme injuste! le père tendre que vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. --Funeste façon d'y prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies.

Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé; il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que quelques retards et de la pitié.

Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui- même. --Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter: combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la pénétrer.

Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur.

Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la victime.

De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de sa sœur ne lui opposait que des refus.

Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui, qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour l'enlever.

Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant- hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour enchantée.

Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité.

Une fois là, l'impétueux Dom Juan, hors de lui,--ô Léontine, s'écrie-t-il, tout nous attend; . . . tout nous attend; . . . nous ne reverrons plus Tolède; il faut s'arracher enfin aux apprêts d'un funeste hymen, qu'il n'est plus possible de retarder. --Qu'osez-vous proposer? --notre commun bonheur. --Juste ciel! aux dépens de celui de mon père; . . . aux dépens de sa mort certaine, quand il apprendra notre perte. Songez à tous les malheurs qui l'accablent. . . . Songez qu'il n'y a que nous dans le monde dont les soins puissent le consoler; . . . c'est de nous, . . . c'est de nous seuls, hélas! qu'il attend quelques fleurs sur l'hiver de ses ans; détruirons-nous cet espoir légitime! et les mains qui doivent essuyer ses pleurs, le précipiteront-elles au tombeau? --ô Léontine, je n'écoute plus que mon amour; devoir, respect, honneur, religion, vertu, tout est effacé de mon cœur; je ne connais plus que ma flamme; je ne suis plus conduit que par elle, il faut me suivre: . . . on nous attend. . . . J'emploie depuis six mois, en vain, tout ce qui peut détruire vos scrupules. À quoi m'a servi tant de zèle? Qu'ai-je retiré de tant d'amour? Je n'ai réussi qu'à me convaincre de votre indifférence. . . . Il faut que je la surmonte ou que je meure --Cruel, ayez pitié de moi! ayez pitié de mon père et de vous; ne nous engloutissez pas tous les trois dans un abyme de malheur, dont aucune félicité humaine ne saurait nous retirer; rien n'égale aujourd'hui la prospérité de notre maison dans Tolede: évanouie demain par nos démarches, vous la plongez à jamais dans le deuil et dans la douleur. Est-ce donc ainsi que vous voulez me prouver votre amour? Ah! s'il était aussi délicat que vous cherchez à me le persuader, mon honneur ne vous toucherait-il pas davantage? Consentiriez-vous à le flétrir pour un instant de volupté honteuse et criminelle, qui va nous couvrir à jamais et de malheurs et de remords! Je ne vous ai pas conduite ici, répondit le furieux dom Juan, pour écouter les sophismes de la prévention ou de la haine, et pour chercher à y répondre. Je suis malheureusement trop convaincu du peu d'empire de mon esprit sur le votre, pour employer encore des armes, . . . trop long-tems émoussées par vos rigueurs; . . . mon amour est au désespoir; je ne me rends plus qu'à lui seul; . . . et la saisissant alors dans ses bras, . . . --il faut me suivre, Léontine; . . . n'essayez pas de vous soustraire; . . . n'entreprenez pas de vous défendre, . . . mon égarement serait affreux; . . . j'irai jusqu'à vous méconnaître, . . . jusqu'à me venger de vos dédains: . . . vous n'ignorez-pas l'impétuosité de ce cœur de feu, que rien ne maîtrisa jamais . . . Ne l'irrites point, Léontine, ou ce moment, peut-être, coûterait à tous deux la vie. --Eh bien, perce-le ce cœur qui ne veut pas se souiller d'un crime; entr'ouvre-le, te dis-je, je ne m'oppose point à tes coups . . . Vas, j'aime mieux cent fois la mort que les affreux tourmens qui déchirent mes jours: . . . et des larmes s'échappant de ses yeux; . . . --si je les regrettais ces jours que veut m'enlever ta fureur, si je les regrettais, dom Juan! c'était à cause de mon père. . . . Je voulais les lui consacrer; je voulais faire son bonheur; . . . je voulais prolonger sa vie. . . . Barbare! . . . je voulais peut-être t'aimer, et tu ne le veux pas, . . . Ne balance plus, dom Juan, ensanglante ce cœur que tu fais palpiter. . . . Je suis indigne du jour, après ce que j'ai dit. . . . Immole-moi, j'y consens; mais ne te flattes jamais de me faire partager tes torts;--tu les partageras, ou ta vie m'en répond. --O, Dieu! . . . ta cruauté m'outrage, ton ame atroce est indigne de moi; tu ne méritais pas l'aveu que je t'ai fait; . . . et s'échappant des bras de Dom Juan, . . .fuis, traître, éloigne-toi pour toujours de celle qui ne peut plus que te haïr. --Je cacherai tes imprudens projets, et n'aurai pas à me reprocher, du moins, d'en avoir été la complice. En prononçant ces mots elle veut s'élancer au-delà des ruines qui captivent ses pas; . . . mais le féroce dom Juan, aveuglé par toutes les passions impétueuses qui bouleversent son ame, . . . l'atteint, le poignard à la main, se jette impitoyablement sur elle, et la renverse morte à ses pieds.

_Juste ciel!_ s'écrie-t-il aussi-tôt, en contemplant sa malheureuse victime. . . . _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais sacrifié les miens! . . . et mon bras se refuse à venger mon amante! . . . Uniquement armé pour la scélératesse, il tremble à punir l'assassin. . . . Fuyons_. . . . Mais il l'essaye en vain, retenu par un pouvoir invincible, dont il a avoué n'avoir pu concevoir l'énergie. . . . N'agissant plus qu'en insensé, . . . il se jette comme un furieux sur les restes sanglans de celle qu'il idolâtre; il la couvre de ses baisers ardens: . . . il adresse encore à cette divinité de son cœur, les expressions de son féroce amour: il veut la ranimer par ses soupirs, . . . la réchauffer de ses larmes amères: . . . et là, seul, . . . égaré par son désespoir, . . . dans le silence et l'obscurité de ces rochers et de ces ruines . . . Perdu d'amour et de douleur, . . . le malheureux ose consommer son crime, . . . il ose ravir l'honneur à celle dont il vient d'arracher la vie.

Bientôt le calme de ses sens lui laisse entrevoir la double horreur dont il vient

[Illustration: _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais sacrifié les miens!_]

de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens, et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi, immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici. . . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la justice.

Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . . mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . . --Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à- tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . . dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où vos malheurs cessaient.

Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère.

«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina- Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel. Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et me fait mourir plus tranquille.»

Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais donc devenir heureux --tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée, mon consentement signé; . . . le voilà.

Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor, vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . . Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne.

On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable. . . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . . Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule qui puisse le payer. --Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons, monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges, si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister. Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison, et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères; chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire.

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Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . . Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition. --Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de _Tamoé_, n'y revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le _faux pas_ qu'elle médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures.

[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.]

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Suite de l'Histoire de Léonore.

****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion, continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur, elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre, si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . . Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez _Dom Flascos de Benda-Molla_, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains, vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule _Beaume de vie_, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une heure. --Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens.

Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous partit pour sa destination.

Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé, le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un septuagénaire; Dom _Flascos_ n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure, ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il m'eut un instant fixé.

Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1].

Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je monsieur, et l'écartant de la porte. --Venez, venez, accourez au plus vîte, que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh monsieur! votre état m'effraie. --Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . . Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez- vous donc enfin? --Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de commerce avec une femme? --Plus de six mois. --Oh! prenez garde à vous. . . . je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur, mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le plonger.

En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? --Le chagrin de n'avoir pas écouté tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin, l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . . oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . . Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en achevant cet odieux récit.

Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame, plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . . Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée. . . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit, à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui fis du moins passer une nuit tranquille.

Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille, mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là, où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine, dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. --Bon, bon, répondit _Aldonza_, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois. --Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. --Des plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe, il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque _dona Laurentia_, vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans notre chambre. --Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. --Comme il vous plaira, répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir.

Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me conjura d'y aller à sa place. --J'y consentis, et comme ce personnage ne me fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite chez lui.

Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid; nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne, fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu.

Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi, mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin, précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un _réal_.

Nous nous remîmes en marche, et mon amie ne me quitta plus; ce premier soir nous nous couchâmes sous les murs des jardins d'Aranjues, superbe maison de plaisance bâtie par _Philippe_ III; nous en partîmes le lendemain au matin avec le projet de passer la nuit prochaine à une demie lieue de Madrid, dans une caverne au bord du _Mancanares_, où notre chef devait nous haranguer, et nous distribuer ses ordres, relativement à ce qui concernait notre séjour dans cette capitale; nous marchions tous ensemble, il était environ sept heures du matin . . . Brigandos paraissait inquiet, il semblait avoir quelques pressentimens du malheur prêt à nous accabler . . . lorsque tout à coup à environ quatre lieues de la ville, un détachement de trente hommes à cheval débusque d'un petit bois, nous entoure lestement à l'improviste, et nous menace de la carabine, si nous n'arrêtons à l'instant . . . Faites de nous ce que vous voudrez dit _Brigandos_, avec résignation, nous ne sommes ni en état ni en volonté de nous défendre . . . Mais qu'elle fut sa surprise en prononçant ces mots, de reconnaître à la tête de ce détachement, _Dom Pedre_, . . . ce même chevalier de la _sainte Hermendad_, auquel _Castelina_ fille de notre chef, avait sauvé la vie près d'_Alcantara_, et que la troupe avait soigné, nourri et secouru pendant quatre jours, malgré les risques qu'elle y courait . . . Scélérat lui dit _Brigandos_, nous remets-tu bien? . . . te souviens-tu que tu nous dois la vie? --Ami répondit cet infâme coquin, la reconnaissance est nulle dans notre état, nous n'écoutons que le devoir; nous ordonna-t-on d'égorger nos pères, nous le ferions pour le service du tribunal sacré dont nous avons l'honneur de dépendre [3]. C'est moi qui t'ai dénoncé . . . C'est moi qui t'arrête, toutes les chaînes sociales se détruisent envers les criminels, on ne leur doit que de la rigueur, et en disant celà, le monstre liait et garrottait les mains de Castellina, ces mains, ces mêmes mains, qui quelques semaines auparavant avaient étanché le sang de ce traître, et l'avait rendu à la vie. Ô justice! s'écria notre malheureux chef, en voyant cette horreur, t'appellera-t-on _fille du ciel_, quand de semblables forfaits souilleront tes membres; s'il est vrai qu'un Dieu gouverne les hommes, doit-il être regardé comme équitable, en tolérant de telles exécrations sur terre, en souffrant que le bien ne s'y fasse que par des crimes éffrayans! puisse mon funeste exemple apprendre aux hommes que la plus grande de toutes les sottises est d'écouter ce sentiment famélique de la pitié, qui ne sert qu'à faire des ingrats, et qu'on n'éprouve bien moins de tourmens à ne jamais se livrer au bien, qu'à le pratiquer au prix des remords dont l'ingratitude des autres vient pénétrer nos cœurs. Vous juges, souverains, magistrats, vous enfin, qui tenez la balance, ne vaudrait-il pas mieux changer toutes vos loix, ne vaudrait-il pas mieux fouler aux pieds tous vos principes, que d'en admettre qui doivent nécessairement placer le remords à côté de la vertu, et convaincre l'homme que c'est à faire le bien, qu'existent les plus grands dangers.

Mais l'air emporte toutes ces déclamations, et sans distinguer l'innocence du crime, nous n'en sommes pas moins tous, liés et campés indifféremment comme des sacs sur les chevaux de ces alguasils, qui nous conduisent rapidement à Madrid, au palais de l'inquisition, en qualité de bohémiens, de gens sans aveu, commettant par-tout différents excès, à la vérité sans effusion de sang, clause qui, au lieu de nous faire mettre dans les prisons de la justice, nous fit simplement placer dans le saint tribunal. Douce vertu me dis-je alors à moi-même; est-ce donc la peine d'encenser tes autels, qu'ai-je gagné à te révérer dans mon cœur? . . . Qui démêlera maintenant si je suis coupable ou non! qui protégera mon innocence . . . quel droit aurai-je à la faire éclater.

Après avoir été suivis de la foule, après avoir servi de pâture à la sotte curiosité du peuple, nous fûmes remis entre les mains de l'Alcaïde, qui nous conduisit tout de suite dans les différentes prisons qui nous étaient destinées.

Ô Léonore! mille et mille fois adieu, me dit Brigandos, en nous séparant, je vous recommande ma chère enfant, si elle tombe avec vous, n'oubliez jamais fille vertueuse que si mes fautes vous enveloppent dans ma disgrace, j'ai du moins par de vers moi deux procédés qui doivent m'obtenir mon pardon près de vous . . . Celui de vous avoir secouru dans l'infortune, et celui de vous aimer sans jamais avoir osé vous le dire. Ce dernier aveu m'étonna, et j'en étais encore dans la surprise, quand ce malheureux dont les larmes coulaient en me regardant, fut aussitôt arraché d'avec nous; ciel! me dis-je, je n'ai trouvé que de la dureté dans les hommes du monde, tous ont voulu abuser de mon malheur et de mon innocence; et c'est dans un chef de brigands que je rencontre de l'honnêteté et de la délicatesse. . . . Ô société! je le répète, ou vos loix sont bien iniques, ou vos membres sont bien corrompus! ce chef infortuné suivait une carrière dangereuse, sans doute, je suis bien loin de vouloir l'excuser, mais son esprit était juste, son cœur délicat et sensible, il devait succomber rien de plus simple; parmi les êtres aussi pervers, aussi injustes, aussi inconséquens que les hommes, celui qui près d'un peu de mal ouvrira son ame, à beaucoup de vertus, doit périr infailliblement [4]; heureusement pour moi, la chambre où je fus placée, se trouva près de celle de Clémentine, quelle consolation!

Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes tous interrogés à part; je suivis Clémentine qui me dit que vraisemblablement les autres femmes nous avaient précédées, elle en avait, disait-elle, apperçu deux auxquelles il lui avait été impossible de parler; elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage. --On vint me prendre et je parus à l'audience.

Le grand inquisiteur était seul quand j'y entrai. --Ce n'est pas le même qui interrogea Sainville, celui-ci vraiment le chef, et le premier de la maison est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille haute et fière, fait comme hercule, l'air de la force, de la santé et de la vigueur, le regard sombre, le sourcil farouche, la voix rude, et menaçante, et bien plus ressemblant à l'exécuteur même de la justice qu'au ministre équitable et débonnaire, qui ne doit que la faire chérir et régner. On le nomme dom _Crispe Brutaldi Barbaribos de Torturentia_. Il m'ordonna de me mettre à genoux en entrant, et de faire un acte de contrition devant le cruxcifix; il était debout, il m'observait d'un œil rigoureux et sévère, où se mêlait pourtant une sorte de joie maligne et de curiosité lubrique. Quand j'eus fait semblant d'obéir à ce qu'il me disait, je me levai, il s'assit, me fit approcher de lui, et me regardant avec impudence sous le nez, il me demanda en me tutoyant quel âge j'avais. --Près de dix-huit ans, répondis-je;--Es-tu fille, es-tu femme? --Je suis femme; j'ai été enlevée à mon époux en Italie, je cours la terre pour le chercher; je suis tombée par hazard dans les mains de ces bohémes, et j'ai été prise avec eux. --Tu n'es donc pas de leur troupe? --Je ne suis qu'accidentellement réuni à elle. --Et qui es-tu? --Ici je lui fis en peu de mots l'histoire de ma naissance et de mes malheurs. --Bon, bon, conte que tout cela, me dit-il, tu es une aventurière, tu es une fille de mauvaise vie. --J'ai dit la vérité, je vous le proteste. --Mais ces bohémiens ont abusé de toi, ils-t-ont violée? --Je n'ai nuls reproches à leur faire, puisse-je avoir autant à me louer de vous, que j'ai de graces à leur rendre. --On te traitera comme tu le mérites, tu as profané les sacremens, nous le savons, tu seras rôtie à petit feu, tu vivras douze heures dans les flammes, et l'on ne t'y plongera que déchirée. --Oh ciel! quelque foi qu'il faille ajouter à des sacremens, mérite-t-on la mort pour n'y pas croire? Un dieu de paix veut-il le sang des hommes, ses ministres doivent-ils le répandre? --Tu ne crois donc pas à ces cérémonies? --Je crois qu'il existe un Dieu bon à qui le meurtre est en horreur. --Tu te trompes, Dieu commande de tuer ceux qui ne croyent pas à la religion, il ordonne à son peuple de massacrer les nations idolâtres, son fils a dit, _je suis venu apporter le glaive et non la paix_. --En ce cas je ne crois point à son fils. --C'est ce qui fait que tu seras suspendue au milieu des flammes, pour en être retirée, et y tomber tour-à- tour, pendant douze ou quinze heures que durera ton supplice. --J'invoquerai le dieu unique et saint que je crois, il me sauvera des mains de mes bourreaux, Daniel l'implora dans la fosse, et Daniel en fut écouté. Et ici mes larmes coulèrent malgré moi. --Quand l'inquisiteur me vit pleurer, il m'observa avec des yeux plus expressifs, et qui, en même-temps me glacèrent d'effroi; ses deux lêvres se resseraient l'une sur l'autre, et une sorte de mugissement s'échappa de sa poitrine, il me demanda si les larmes que je versais étaient celles du repentir? Je lui répondis que je n'avais point fait de faute, et que par conséquent je ne connaissais point le remord, il continua de me fixer, et alors en soupirant comme il venait de faire, il fit un geste sur lui-même qui me causa autant de surprise que de frayeur; je m'apperçus qu'il était dans un grand trouble, il s'agitait sur son fauteuil, renouvellait le geste qui m'avait effrayé, et continuait d'étouffer ses soupirs . . . Il avança une main vers moi comme pour me rapprocher de lui, cette main jetée à travers de ma ceinture, tomba sous mes reins comme par inadvertance, et pressa vivement ce qu'elle rencontra. . . . Je le regardai fièrement, et mes larmes tarirent. On n'imagine pas ce que le vice qui s'oublie, donne de force à la vertu; il retira sa main, et m'ordonna de me mettre à genoux devant lui, je m'y plaçai à quelque distance, perdant le plus que je pouvais du terrein qu'il m'avait fait gagner en m'attirant. Il rejetta sa main sur ma poitrine, à l'ouverture de ma robe, et me tira quoiqu'agenouillée, absolument entre ses jambes, il prit mes deux mains les joignit sur ses cuisses où il les appuya, et m'ordonna de réciter le pater. --Je lui dis que je l'avais oublié, . . . Il me demanda d'autres prières. --Je lui dis que depuis que je courais le monde, je ne me souvenais plus de tout celà, que je ne savais qu'invoquer Dieu, dans le fond de mon ame, contre ceux qui travaillaient à me perdre. --Tu es une impie me dit-il en reportant ses doigts sur mon sein, comme pour le couvrir; mais en effet, pour le toucher, j'écartai sa main tout de suite. . . . Ici sa figure s'anima prodigieusement, le couroux s'y peignit à côté de la luxure; son agitation redoubla, et il recommença plusieurs fois sur lui-même le geste indécent qui lui était échappé, il m'apostropha de deux ou trois invectives et me dit qu'il allait me faire mettre à la question; pourquoi faire lui dis-je? --Pour découvrir tes crimes. --Je n'en ai point commis. --Tes impiétés. --J'adore Dieu. --Tes complices. --Je n'en ai point. Tu les nommeras quand je te tourmenterai. Et ici sa respiration se pressa; son cœur et sa poitrine palpitaient, et ses mots ne se prononçaient plus qu'en bégayant. --Je saurai continua-t-il, t'imposer des supplices qui arracheront de toi la vérité, ses mains se reportèrent alors sur mes deux seins, et ce fut en les saisissant à nud, non sans me faire une violente douleur, qu'il me raprocha de lui d'avantage; me trouvant par cette secousse entièrement entre ses jambes, il écarta totalement le voile qui couvrait ma poitrine, et sur ce que je le priai de me laisser, il me dit qu'il allait me faire entièrement deshabiller, c'est contre la pudeur répondis-je, et vous me grondiez de l'avoir enfrainte. --Ce qui se fait au nom de Dieu n'offense jamais la pudeur, et ses mains que je n'osais plus contenir, ne m'attachant qu'à le calmer, s'égaraient indiscrètement sur ma gorge, mais d'une manière si brutale, qu'il me faisait frémir. Il redescendit mon corset de tous côtés, débarassa mes épaules des manches, et le buste entier, au moyen de cette manœuvre, se trouva nud à ses regards. Il me dit en ce moment de sortir tout à fait mes deux bras de ma robe, et sur mon refus, il me menaça d'un air effrayant d'appeler du monde. --J'obéis donc, je retirai d'abord un bras, puis l'autre; et ainsi toujours à genoux, mes vêtemens tombèrent jusqu'à la ceinture, cependant ses deux mains continuaient de presser ma gorge et de se promener sur mes épaules, sous mes bras, et généralement sur toutes les parties mises à nud; il prit une de mes mains et la porta sur lui, mais je la retirai si vite que son dessein ne fut qu'imparfaitement accompli. Il me demanda si je n'avais point sur la peau quelques signes qui prouva que j'avais donné mon ame au diable, il examina en conséquence tout ce que l'état où j'étais, lui permit d'observer; alors il me fit relever, et tenir droite entre ses jambes, il me dit qu'il fallait qu'il examina le reste de mon corps dans les mêmes intentions, je me défendis vivement, il me menaça de nouveau en m'ordonnant de lacher les rubans qui tenaient mes habits, afin qu'ils tombassent tout-à-fait. Et comme je m'obstinais à le refuser, il chercha vers ma ceinture, les liens qu'il voulait dégager, ne les trouvant pas, il me fit tourner, les saisit au bas de mes reins, les rompit en fureur, et toujours dans cette attitude mes vêtemens coulèrent à mes pieds. J'ignore les mouvemens qu'il fit alors sur lui-même, je ne pouvais les voir, je sais seulement qu'il s'en permit; que ses mains parcoururent tout ce qu'il venait de découvrir, que ses yeux parurent s'y fixer long-temps, que son agitation fut inexprimable, que ses soupirs augmentèrent de forces, qu'il prononça des mots sans suite, tantôt des éloges, et tantôt des menaces, et que . . . retombant enfin dans le calme, il m'ordonna de me r'habiller. Je lui dis que puisque l'état où je me trouvais était son ouvrage, je voulais retourner dans ma chambre, et traverser toute la maison dans ce désordre, il s'approcha de moi à ces mots, mais sa figure n'avait plus aucun signe de couroux, le sourire même parut un instant sur ses lèvres, il me dit en me passant la main sous le menton, que j'étais une petite fille bien entêtée, . . . bien méchante, que je ne sentais pas le bien qu'il me voulait, et tout en disant celà avec les manières les plus douces, il m'aida à me rajuster. Sonna dès que je le fus, et me renvoya dans ma chambre en m'ordonnant de lui faire dire si j'avais besoin de quelque chose, son intention étant que rien ne me manqua; je profitai de cet instant de faveur, pour lui recommander ma compagne; et sur celà il me répondit qu'il ne connaissait que moi, et qu'il ne prenait intérêt qu'à moi.

Mon premier soin fut de raconter à Clémentine tout ce qui venait de m'arriver, je lui demandai si la conduite de l'inquisiteur avait été la même envers elle, je t'aurais tout dit me répondit ma compagne, si j'en avais eu le temps, avant que tu ne te rendis où l'on t'appellait; mais tu as vu l'impossibilité où je me suis trouvée de te prévenir. Moins patiente que toi, je ne lui ai pas donné le temps d'aller si loin, et devinant ses desseins au premier mot, je lui ai demandé ou de me renvoyer dans ma prison, ou de ne m'interroger que devant des témoins; cette fermeté l'a mise en fureur, et il m'a juré qu'il ne m'épargnerait pas. Hélas! dis-je à mon amie, je me repends de n'avoir pas imité ton courage, mais j'ai deux raisons pour excuses. . . . L'éffroi dans lequel j'étais . . . L'espoir que j'ai eu de l'attendrir et d'échapper aux grands dangers en osant braver les petits. Ses premiers mouvemens ont été ceux de la brutalité, je ne m'étonnerais pas qu'un peu d'amour n'eût peut-être conduit les seconds; si je croyais que ce sentiment put jamais naître dans une telle ame, je ne le repousserais pas, et son cœur ammolli par le dieu dont on obtient tout, nous donnerait peut-être à l'une et à l'autre, les moyens de lui échapper. Ici la crainte d'être entendues nous empêcha de poursuivre, et je me livrai seule à mes réflexions.

Oh ciel! me dis-je dès que je fus un peu calme, serait-ce donc ici le tombeau de cette fidélité qui m'est si chère, et que je conserve avec tant de plaisir? J'ai échappée aux pièges d'un noble Vénitien, un corsaire barbare n'a osé attenter à ma pudeur, elle n'a point cédé aux poursuites d'un consul français, à la veille d'être empalée à Sennar, ne sauvant ma vie qu'au prix de mon honneur, j'ai trouvé le secret de garder l'un et l'autre, j'ai vu un Empereur cannibale à mes genoux, je suis sortie intacte des mains d'un jeune Portugais, d'un vieux Alcaïde de Lisbonne, des quatre plus grands débauchés de cette ville, dom Flascos de Benda-Molla n'a pu triompher de mes rigueurs; une bohémienne, deux moines et un chef de brigand, ont soupiré sans fruit. Et tout cela serait-il, grand Dieu, pour devenir la proie d'un inquisiteur. . . . Hélas! j'avais des ressources par-tout, il ne m'en reste aucune ici, il faut que je périsse ou que Dieu fasse un miracle en ma faveur, et depuis celui de _l'annonciation_, je ne sache pas qu'il en ait fait un seul en faveur de la vertu des femmes.

Huit jours se passèrent ainsi, sans que nous entendissions parler de la moindre chose, et sans que nous eussions d'autres douceurs, Clémentine et moi, que de nous entretenir de nos communs désastres. Ce fut alors que vous arrivâtes près de nous, dit Léonore à son mari: mon amie vous implora pour elle et pour moi; vous nous craignites, votre prudence était bien cruelle, je ne vous la reproche pas, elle était juste; il y a des cas où la commisération est impossible, où elle n'est pas même dans la nature: elle n'en est donc alors qu'une loi secondaire, qu'un sentiment égoiste. Plût au ciel que nous eussions été pénétrés de cette vérité, quand nous secourumes le scélérat dom Pédre, nous ne fussions pas devenus aussi cruellement ses victimes. Quoi qu'il en soit, vous vous sauvates seul; votre évasion fit le plus grand bruit; elle nous fit resserrer tous; elle donna de l'humeur à nos gardes, et il n'y eut pas un seul prisonnier qui n'en souffrit.

Le surlendemain de votre départ, était enfin le jour destiné à la fatale scène qui nous attendait; on nous avertit dès le matin, de nous tenir prête pour être interrogée, avec les formalités _de rigueur_; je laissai passer ce mot sans l'interpréter; mais Clémentine, ou plus craintive, ou plus clairvoyante, me demanda si j'avais fait attention à la phrase dont on s'était servi? --Non, lui dis-je; eh bien! me dit-elle, sois malheureusement bien sûre que cet interrogatoire, avec les formalités _de rigueur_, ne signifie autre chose que la question à laquelle nous allons certainement être appliquées. --Ô ciel! tu me fais frémir, . . . et nos larmes coulèrent à toutes les deux.

Neuf heures sonnèrent enfin; c'était l'instant pour lequel nous étions averties; l'alcaïde se présenta à moi quand on ouvrit ma porte; et m'ayant prise à part, sans que les geôliers pussent nous entendre; il me confirma les craintes de Clémentine. . . . Vous allez subir la question, me dit-il, mais vous passerez la dernière: cela vous donnera le tems de la réflexion. Si vous demandez au révérend pere inquisiteur d'être une seconde fois interrogée secrètement par lui seul, il vous l'accordera, et vous ne subirez point de tourmens. . . . Je l'avoue, le début de ce discours m'avait si fort étourdie, qu'à peine en compris-je la fin; et comme il s'apperçut de mon trouble, il me répéta ce qu'il venait de me dire.

Nous marchâmes. Clémentine, déjà conduite par ses geôliers, me devançait, il me fut impossible de lui parler. Après avoir traversé toute la maison, nous descendîmes un grand escalier pratiqué sous une voûte, qui, au bout de cent marches, nous conduisit à la porte d'un corridor si sombre, qu'à peine y voyait-on pour se conduire. Au bout de ce passage extrêmement long, nous trouvâmes une porte de fer très-étroite, attenante à un autre escalier tournant, qui nous offrit encore plus de cent marches à descendre; je crus que nous nous engloutissions dans les entrailles de la terre [5].

Le silence qui s'observait dans cette marche, les fréquentes effigies de saints, de vierges, de représentations de supplices, dont étaient remplis les murs de cette traversée, le bruit lugubre d'une multitude de portes de fer qui s'ouvraient et se refermaient sur nous à mesure que nous avancions, l'obscurité profonde qui régnait dans ces souterrains, à l'exception du peu de lampes allumées devant les images, la hauteur, l'humidité des voûtes, quelquefois des cris et des mugissemens sourds qui sortaient du fond des cachots, tout inspirait à l'ame une sorte de terreur sinistre qui glaçant à la fois tous mes sens, m'interdisait jusqu'à la faculté de pouvoir suivre mes conducteurs. Nous parvinmes enfin à une dernière porte qui s'ouvrit au plus léger bruit que notre guide fit à la serrure, nous entrâmes seules, nos gardes se retirèrent après nous avoir vu passer devant eux.

Au milieu d'une haute et grande salle voûtée, de forme parallélogramme, uniquement éclairée par des lampes, était une longue table, autour de laquelle se trouvaient assis le grand inquisiteur, le grand vicaire de l'archevêque, obligé d'assister à ces cérémonies, et le greffier. Dans trois des coins de ce fatal endroit, se voyaient les différens préparatifs des trois supplices employés communément à l'inquisition. --Celui de la corde, celui de l'eau, et celui du feu [6]; deux bourreaux assistaient à chacun de ces apprêts; ils étaient vêtus d'une tunique noire, la tête affublée d'un capuchon percé aux yeux, et le plus grand calme régnait dans l'assemblée.

Castellina, cette douce et charmante fille de Brigandos, nous attendait à la porte de la salle: elle y fut introduite avec nous. Quelqu'effrayée que je fusse, mon courage ne m'abandonna point. Je me ressouvins de ce que m'avait dit l'alcaïde, et je crus voir dans ces paroles un peu d'espoir et de consolation que je payais bien, sans doute, puisque je ne pouvais envisager pour motif de cette tolérance, qu'un sentiment dont les suites m'eussent été plus cruelles que la mort. Quoi qu'il en fût, je pouvais au moins me tirer d'affaire bien plus facilement, n'ayant à craindre que cette sorte de danger, qu'exposée à ceux dont les apprêts me faisaient frémir.

On nous fit mettre d'abord à genoux toutes les trois autour de la table, et dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions profané les sacremens de l'église? --Nous répondîmes que cela ne nous était jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, --qu'il était inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père, elle jura que non. --Avec son frère, --elle dit que leur usage était de se marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère; mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes; qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner. Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. --On lui demanda si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa la même question, --nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous l'avions abjuré dès l'enfance. --Perfide réponse, s'écria madame de Blamont; ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? --Les approches des plus affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet objet, madame. --Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont, dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée. --Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie; vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace, laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. --On nous demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon? nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce qu'il fût appellé.

Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates du démon; approchez-vous. . . . --Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long- tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole, lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui- même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou trois cris. --Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par deux _questionnaires_ qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle était effectivement vouée _au démon_ dès son enfance. On lui demanda quel motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on l'avait vouée au _démon_, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. --Enfin on lui demanda quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe? elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle endurait. --Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis: --_Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de si grands tourmens_. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette horrible fonction! le croirez-vous? . . . _Dom Pedre_, . . . l'exécrable _dom Pedre_, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage ne ressemblent pas à dom Pedre.

Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit. Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange, sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . . Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait corrompue dès l'enfance.

Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . . mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation? . . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais mouvemens permis dans leur situation.

Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent.

L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit, et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret. Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second; que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère, --eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à côté de moi.

À l'heure du dîner la porte de la chambre de Clémentine s'ouvrit, une femme y entra, j'appelai, une voix étrangère me répondit, et je fus fâchée de mon imprudence. Cependant la conversation s'engagea. Mais je ne tardai pas à m'appercevoir que cette femme n'était placée près de moi que pour me faire accepter les propositions qui m'allaient être faites. Vous raconter toutes les instigations de cette courtière, toutes les ruses qu'elle employa pour me séduire, serait aussi long qu'ennuyeux. Vous saurez seulement que le résultat de ses manœuvres fut de me conseiller d'accepter tout ce que me proposerait le grand inquisiteur, dès que j'étais assez heureuse pour avoir obtenu la permission d'une seconde entrevue, cette faveur était la preuve certaine des bons desseins qu'il avait sur moi. Je serais une folle de résister à lui accorder de bonne grace, ce qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir de force. Vous n'éprouverez d'ailleurs, poursuivait cette femme, en m'enjoignant le secret, que ce qui m'est arrivé à moi-même. Je devais perdre la vie, quoique mon crime fût bien moins grave que le votre. Il m'a témoigné de bons sentimens, je m'y suis rendue, et je touche à l'instant de ma liberté. Ne vous effrayez point de son air; cette gravité est de coutume dans le métier qu'il fait; mais c'est, dans le fond, le meilleur homme du monde, et le plus aimable avec les femmes. . . . Croyez-moi, saisissez la fortune quand elle s'offre à vous; vos refus pourraient vous coûter cher. Songez que cet homme est plus puissant que le roi lui-même, et qu'il peut, en un mot, fussiez-vous à cent lieues d'ici, vous absoudre ou vous perdre au plus léger mouvement de sa volonté [7].

Dans les dispositions où j'étais de tout obtenir des sentimens que je voulais inspirer à l'inquisiteur, je me gardai bien de réfuter les propos de son agente; je lui dis que je m'estimais effectivement très-heureuse de plaire à ce souverain juge, et que je n'avais rien de plus à cœur que de me trouver digne de ses bontés. Dès le même soir mes réponses furent sues, et le lendemain dom Crispe, pressé sans doute d'en venir au dénouement, me fit dire qu'il m'admettait à l'honneur d'aller prendre du chocolat chez lui; je me parai du mieux qu'il me fut possible; je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait relever l'éclat de quelques traits dont j'attendais et ma liberté et ma vie, sans rendre pour cela mon amant plus heureux qu'aucun de ceux auxquels j'avais eu le bonheur d'échapper jusqu'ici.

On vint me chercher vers les dix heures, et je fus mystérieusement introduite dans l'appartement de son éminence: il ordonna de fermer toutes les portes dès que je fus entrée, et défendit expressément qu'on s'avisât de l'interrompre, sous quelques prétextes que ce pût être. Il faisait fort chaud, et monseigneur, encore en déshabillé, n'était couvert que d'une robe flottante de gros-de-Tours brune, qui ne l'enveloppait pas très-exactement; il était couché dans une profonde bergère, quand je parus, et sans se déranger, il me fit placer sur une chaise qui se trouvait en face, le plus près possible de son siège. Mon enfant, me dit-il, sitôt que je fus assise, je fais pour vous ce que je me permets pour bien peu de femmes; mais je ne vous cache pas que vous m'avez plû; votre sort est entre vos mains; vous avez vu ce qui est arrivé hier à une de vos compagnes; les mêmes tourmens sont préparés pour vous, et demain à cette heure-ci, je ne serai plus le maître de vous sauver. Or cela va plus loin que vous ne pensez. Il est rare de subir la question, sans être intérieurement condamné à la mort. Il s'agit donc ici de vos jours, et je vous préviens que vous ne pouvez les sauver qu'au prix de la soumission la plus aveugle à toutes mes fantaisies, dussent-elles même, ajouta-t-il, en me fixant avec impudence, n'être pas de nature à vous plaire. . . . Vous sentez bien que des gens comme nous n'agissent pas comme le commun des mortels; . . . l'habitude des femmes, toujours bien fatale à leur culte. Cette sorte de despotisme et d'impunité dont nous jouissons, les richesses immenses qui sont en notre pouvoir . . . Ce droit de mort que nous avons sur tous les sujets de l'empire; . . . Cette multitude d'esclaves qui nous encense; . . . des désirs satisfaits presqu'aussitôt que formés. . . . Tout cela corrompt les mœurs et déprave les goûts . . . mais quelques soient enfin les choses où je vais vous contraindre, cela vaudra toujours mieux que d'être suppliciée. . . . Je suis trop bon de m'abaisser à demander ce que le plus simple de mes ordres peut m'obtenir dans la minute, sans qu'il vous soit possible d'y apporter le plus léger obstacle. . . . Réfléchissez à la débilité de votre position; vous êtes française, . . . éloignée de votre patrie, . . . brouillée avec vos parens; . . . eussiez-vous mille vies, . . . chétive créature, et me plût-il de vous en enlever une tous les jours, . . . pas un être existant sur la terre ne viendrait m'en demander raison. Que cette extrême infériorité vous jette donc aux pieds de ma puissance, et humiliez-vous sans délais. . . . Je vais essayer quelques préliminaires ce matin, je vérifierai votre soumission; . . . et si j'ai lieu d'être content de vous, je vous enverrai prendre ce soir pour passer la nuit avec moi.

Oh! monseigneur, dis-je en me jettant aux pieds de ce monstre, que mes intérêts m'obligeaient d'ériger en maître. . . . Connaissez mieux l'énergie de ce pouvoir que vous m'alléguez; vous ne l'étendez que sur les personnes, et c'est au fond de mon cœur que j'en éprouve toute la force. . . . Ah! n'ordonnez pas ce que vous pouvez si bien mériter; ne commandez pas ce que vous êtes fait pour obtenir; les actes de la plus sublime puissance valent- ils un des droits de l'amour? . . . Toute autre femme ne vous parlerait pas comme je le fais, humble esclave de vos caprices, elle les satisferait en vous méprisant; vous avez fait naître en moi des mouvemens d'une bien autre sorte; . . . laissez-moi jouir de leur délicatesse; ne troublez pas le charme que je goûte à vous les peindre; ne glacez pas le cœur où vous êtes fait pour régner. . . . Non, ne l'arrachez pas de la main qui vous l'offre, et laissez à l'amour le soin de vous en préparer la jouissance. . . . Comment, dit le moine étonné, en me relevant et me replaçant auprès de lui, se pourrait-il que je t'eusse inspiré quelque tendresse? . . . et je baissai les yeux en rougissant; --mon enfant, est-il vrai que tu m'aimes? . . . --Il est vrai, dis-je en jettant sur lui des regards passionnés, que je n'ai jamais connu de mortel dont j'osasse espérer tant de bonheur. . . . Il est vrai que si j'étais assez heureuse pour faire naître en vous la moitié de ce que j'éprouve, il n'y aurait pas de femme sur la terre dont le sort pût se comparer au mien. . . . Mais, continuai-je, en essuyant quelques larmes, que j'eus l'air de sortir de mon cœur: . . . Quel vain espoir est le mien; est-ce bien à moi d'oser jetter les yeux sur le premier souverain du monde. . . . Ah! qu'il daigne un instant écarter sa grandeur; qu'il oublie les titres qui lui soumettent l'univers, pour ne plus songer qu'à ceux de l'homme aimable . . . Qu'il permette à une infortunée d'adorer dans lui ce qui le rendrait digne des plus grandes princesses de la terre.

Rien n'est confiant comme l'amour-propre; le révérend père _dom Crispe brutaldi barbaribos de torturentia_, le plus effrayant des hommes, se crut au même instant bien plus beau qu'Adonis, et la dépravation de ses mœurs, tempérée par les illusions de l'orgueil, il se persuada si bien qu'il était aimé, qu'il se crut tout d'un coup fait pour l'être. . . . Mon enfant, me dit-il, en vérité, si j'avais imaginé que tu pus ressentir pour moi une telle passion, je t'aurais évité tous les désagrémens qu'on t'a fait essuyer. Nous sommes accoutumés à jouir ici des femmes, sans que l'amour dirige les hommages; et c'est un sentiment que je connais bien mal; mais avec quels délices j'en ferai l'épreuve avec toi. . . . J'ai peu vu de créatures plus aimables . . . Je n'en connais point de plus jolies. . . . Eh bien! mais cela ne change rien à nos projets. . . . Je t'enverrai toujours prendre ce soir, et nous passerons ensemble une nuit délicieuse. --Ô ciel! que dites-vous, repris-je avec effroi, essayer les douceurs de l'amour au milieu des bourreaux! . . . respirer ses roses sur les épines de l'esclavage! pourrai-je écouter mon ame entourée de toutes ces horreurs? Et comment liriez-vous dans cette ame enchaînée, le sentiment que vous avez fait naître? vous auriez près de vous une idole, et non la femme délicate et sensible qu'ont enflammée vos charmes? Ah! vous ne connaissez pas l'imagination vive et ardente d'une française: un rien l'enivre, un rien la blesse; et quelqu'aimable que soit l'amant, s'il ignore l'art d'enflammer cette imagination, pour qui les chimères sont des dieux, il a manqué l'objet qu'il cherche; il a voulu plaire, et ne l'a pas su. Quittons ce cloaque d'infamie; vous avez, sans doute, une campagne, allons-y chercher le bonheur; allons-y ranimer nos feux aux doux chants de la colombe amoureuse. . . . Venez, . . . venez, vous que j'adore; venez remplacer les nœuds dont vous chargez mes mains, par les guirlandes de fleurs que nous y cueillerons ensemble; semons-en le trône où vous voulez obtenir la victoire; Zéphire et Flore embelliront nos jeux. Là tout égayera nos plaisirs, tout les ranimera sans cesse, et la nature au milieu de ses dons, semblera n'exister que pour nous. --Syrène enchanteresse, me dit dom Crispe, en m'attirant amoureusement vers lui, laisse-moi baiser ces levres d'où sortent des mots si doux. . . . Mais me retirant aussi-tôt de ses bras, --non, m'écriai-je; et pourquoi voulez-vous que je vous accorde, quand vous ne me promettez rien? Le baiser que vous exigez de moi est un des plus précieux dons de l'amour; mon cœur est prêt à vous le donner, mais ma raison s'y oppose. Tout ce que je vois dérange ma tête; tout ce qui m'entoure me glace; quittons ces lieux . . . quittons-les au plutôt, et vous verrez quel changement dans mon ame enivrée! . . . Sors, friponne, sors, dit le moine en feu, tes yeux et tes paroles me changent absolument . . . Je ne me reconnais plus. . . . Dès qu'il fera nuit, . . . un homme sûr viendra te chercher. . . . Tu le suivras, . . . nous irons dans ce lieu de délices que tu envies, mais tu ne m'y quitteras pas. . . . Et si jamais ton ame perfide; --grand Dieu! m'écriai-je d'un air à demi courroucée, . . . quittez, quittez ce ton effrayant de la menace. . . . Que craignez-vous, quand vous avez mon cœur? . . . Que vous faut-il quand je vous aime? Chargez l'amour du soin de me donner des fers, ils seront bien plus sûrs que ceux qui me captivent ici, et vous ne les aurez dûs qu'à vous. Je sortis, . . . laissant mon moine aussi amoureux qu'il était possible qu'il le fût. . . . À peine fus-je rentrée, que la femme qui était près de moi, voulut me faire quelques questions, mais je prétextai le besoin du sommeil, et elle me laissa tranquille. . . .

L'heure frappe, on est exact, et invoquant mon heureux destin, je quitte cette infernale prison, aussi décidée à n'y plus revenir, qu'à ne jamais accorder ce qui pouvait m'en faire légitimement, ou plutôt _illégalement_ ouvrir les portes. Monseigneur est devant, me dit tout bas le laquais qui était venu me prendre, et la voiture que vous voyez est destinée pour vous et moi; car je réponds de vous sur ma vie, jusqu'à la maison de son éminence. Je ne dis mot. . . . Nous nous plaçons tous deux, et en moins de deux heures, trois mulles superbes nous arrivent à une campagne éloignée de plus de six lieues de Madrid. Quoiqu'il fût nuit, je remarquai, avec le plus grand soin, tous les abords de cette maison, et vous verrez bientôt si mes observations furent nécessaires.

J'entre dans un sallon délicieux, où le moine bouillant d'amour et d'impatience, m'attendait seul en habit de campagne à la française, qui ne le rendait que plus gigantesque et plus effrayant encore. . . . Es-tu satisfaite, me dit-il en accourant vers moi, et m'embrassant avec transport, recevrai-je enfin ici le prix de tout ce que je fais pour te mériter; Ah! répondis-je, avec enthousiasme, vous me forcez de joindre la reconnaissance la plus vive, à tous les sentimens que vous m'avez inspiré. . . . Je ne suis plus maîtresse de mon cœur; il ne m'est pas possible de vous le refuser. . . . Ensuite, pour gagner du temps, je le priai de me faire voir sa maison. Cent bougies furent aussitôt allumées, et il me promena par-tout. --Arrivés enfin dans un cabinet charmant, où tout inspirait la volupté, où la quantité prodigieuse de glaces multipliaient les situations, où les canapés les plus moëlleux semblaient offrir partout des trônes à l'amour; l'incontinence de dom Crispe parla plus haut que sa délicatesse. Il me serre dans ses bras avec ardeur . . . me dit qu'il ne veut pas aller plus loin sans recevoir des preuves du sentiment que je lui avoue; et ses mains libertines errent de tous côtés. Arrêtez, lui dis-je, en me débarrassant lestement de lui. . . . Je le vois bien; vous ignorez l'art de jouir; il m'était réservé de vous l'apprendre; les plaisirs qu'on attend sont les plus délicieux de tous; ne précipitons rien; un lit n'est-il pas bien meilleur que ces molles inventions du luxe, qui ne satisfont que la vanité. . . . Mais mon indocile écolier, peu fait à des raisonnemens de cette nature . . . Bien loin encore d'en saisir l'esprit, ne me presse qu'avec plus de violence. Mets-toi seulement, me dit- il, comme tu étais l'autre jour; ne prives pas mes yeux des plaisirs qu'ils attendent. . . . Tu le vois, Léonore; il faut ou que je jouisse, ou que tu m'appaise. Montre donc ces attraits enchanteurs qui m'enflammèrent si vivement; je ne les aurai pas plutôt vus, mes lèvres ne se seront pas plutôt imprimées sur eux, que l'excès du délire où ils plongeront mes sens, me rendra peut-être à ce calme où tu désire que je sois. --Quelle proposition, répondis-je, . . . Quoi! c'est à mes dépens que vous voulez jouir? Ne résultera-t-il pas des privations pour moi, de cet excès de complaisance où vous désirez de m'entraîner? . . . Ah! ne distraisons rien des sacrifices que vous devez offrir à l'amour: fuyons, fuyons ce lieu fatal, où les triomphes qu'obtiendrait mon orgueil, nuiraient autant à mes plaisirs; et je m'élance aussi-tôt dans les appartemens voisins, il m'y suit. . . . Dans le plus grand désordre, pas assez maître de lui pour se contraindre; pas assez esclave de l'amour pour n'écouter que sa voix, la luxure la plus grossière éclate sur son visage, à côté des sentimens de la délicatesse où j'essaye de le contenir, et son embarras est tel, qu'il ne sait plus, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit. Le couvert était mis, lorsque nous redescendîmes; soupons, lui dis-je, en appercevant ces apprêts, ces nouveaux plaisirs, en apaisant les feux qui vous embrâsent, rendront ce que vous attendez plus piquant. Dom Crispe, toujours dans le délire, toujours me serrant, me touchant par-tout, avait bien de la peine à renoncer à ses premiers projets; mais lui échappant sans cesse, et me plaçant enfin la première à table, il m'y suit; il faisait extraordinairement chaud. Nous soupions dans une petite salle charmante, de plein-pied au jardin; tout était placé près de nous, et les valets ne devaient plus entrer. Il avait un désir très-vif que nous quittassions nos habits; peu faits aux voluptueux ménagemens de nos scènes d'amour, le révérend plaçait à toutes ses idées, ce sel de débauche auquel il était accoutumé; quelque difficile qu'il fût de me défendre de cette invitation, j'étais pourtant très-résolue de ne point accorder une chose qui aurait autant dérangé mes projets. . . . Je lui dis que cette _manière d'être_ nuirait infailliblement à ma santé. . . . Eh bien! _la gorge_, dit-il . . . _la gorge_, au moins. Il n'y eut pas moyen de s'en défendre; il l'avait déjà vue par force; je pouvais bien, sans crime, la lui laisser voir de bon gré: il est des cas où il faut savoir accorder un peu pour obtenir beaucoup. Mon rôle était d'ailleurs extrêmement difficile: il fallait à-la-fois irriter et éteindre ses désirs, les contenir dans les bornes de la délicatesse, et les empêcher de s'évanouir. . . . À peine l'eus-je satisfait, que quelques défenses que je pusse opposer à ses doigts, il ne me fut jamais possible de les contenir. Ce fut alors qu'il me prouva toute la grossièreté de ses désirs, et combien peu l'épurait les sentimens que je cherchais à lui inspirer. . . . Il se mit nud, quoique je lui dise, il s'approcha de moi dans cet état, et voulut contraindre mes mains . . . mais elles ne remplirent pas son objet . . . je ne m'en servis que pour le repousser. . . . Il me faisait horreur. . . . Quand le vin eut échauffé sa tête, on n'imagine pas tout ce qu'il osa dire . . . Quel déréglement! Oh, grand Dieu! que serais-je devenue, s'il avait fallu que je fusse la victime d'un tel excès d'irrégularité. J'hazardai pendant le souper de lui parler de Clémentine, mais il m'imposa silence, et je fus obligée de changer de propos.

Il est enfin temps de vous dire quels étaient les moyens sur lesquels je comptais pour me débarasser des poursuites de ce vilain moine, et pour me soustraire encore à ce nouveau danger, aussi heureusement que je m'étais tiré des autres. J'avais gardé avec le plus grand soin dans ma prison, le somnifère précieux, dont Brigandos m'avait chargé, et comme ce qui m'en restait était considérable, si le quart de cette portion que je croyais suffisant ne réussissait pourtant pas à assoupir complètement mon persécuteur, mon intention était d'avaler moi-même le reste, pour me procurer un sommeil éternel qui me délivra de tous mes maux. Cette poudre ainsi que le peu d'argent que j'avais était heureusement échappé à toutes les recherches qui se font en entrant dans ces sortes d'endroits, et ces objets fondaient en ce moment mes plus chères espérances. J'avais adroitement caché dans ma main la dose destinée à Dom Crispe, et depuis que nous étions à table, je ne m'occupais que des moyens de la placer dans son verre. Étourdi d'amour et de vin, vers le milieu du souper, il se penche totalement dans mes bras pour couvrir mon sein de baisers, au lieu de le repousser comme j'avais coutume, ma main gauche captive sa tête sur ma gorge, pendant que j'introduisis lestement derrière lui, de la droite, la poudre que je tiens prête, son verre était plein, elle s'y délaya tout de suite, mon opération faite, je le repoussai doucement, me versant à boire à moi-même, je l'invite à me faire raison, il avale et le suc préparé distillant aussitôt dans ses veines, produisit un effet si prompt, que dix minutes après, ses yeux s'appesantissent, ses sens se glacent, et il tombe dans une espèce de l'étargie qui m'aurait effrayée pour tout autre homme, et dans tout autre cas. Mais quand il s'agit de sauver son honneur et sa vie, je ne sais si tous les moyens ne sont pas légitimes pour se débarrasser de son adversaire.

Dès que je vis dom Crispe dans ce repos si heureux, je ne songeai plus qu'à fuir. Les dangers où je m'exposais s'offraient à moi dans toute leur étendue, il y allait de mes jours si j'étais reprise, je ne me le déguisais pas, mais en restant je manquais à ce que j'avais de plus cher au monde; ce malheur là n'était-il pas pour moi le plus cruel de tous? --Courage, me dis-je alors, ma bonne fortune ne m'a point abandonné, dans des occasions aussi périlleuses que celle-ci, elle continuera de me servir, et en disant celà, je m'élance dans le jardin, laissant mon homme enseveli dans le plus profond sommeil. Le temps était superbe, la lune réfléchissait des feux si purs, que la plus belle soirée eût été moins claire. Tout l'enclos de cette maison était entouré de hautes murailles, le sanctuaire des plaisirs des gens de cette espèce, doit ressembler nécessairement au local affreux qu'ils habitent; ah! quel que soit le motif du crime, qu'il soit dicté par le besoin, qu'il soit l'ouvrage du plaisir, il lui faut toujours des voiles et de l'obscurité.

Franchir ces murs dans un lieu ou dans l'autre, devenait égal, puisqu'on n'entrait dans cette maison que par une porte, qui vraisemblablement devait être fermée; je profite donc d'un endroit treillagé pour arriver sur le haut du mur, et quelqu'hauteur qu'il put avoir, je résolus de me précipiter les yeux fermés. . . . Aucun autre parti ne s'offrait, il fallut donc prendre celui-là. . . . Je sautai, mais la chute fut si terrible que je tombai presqu'évanouie; je ne suis pas long-temps dans le repos, mille sentimens aigus m'en réveillent à l'instant et je me mets à courir à travers les champs comme une folle. . . . Au bout d'une heure je m'arrête, et reprends un instant haleine sur le bord d'un petit ruisseau. Là, je crus qu'il était prudent de s'orienter pour ne pas tomber dans le piège, en s'occupant à le fuir, je cherchai le nord au moyen de la direction de la lune, et je m'y dirigeai, bien sûre en suivant cette marche, de tourner le dos à l'Espagne, et le visage aux Pyrenées; ensuite je tâchai de trouver un chemin quelconque qui put à peu près remplir mon objet dans la direction projettée. J'en vis bientôt un, je le suis, il y avait environ une demie heure que j'y marchais au hasard, lorsque j'entendis des cheveaux galloper derrière moi. --Oh ciel! me dis-je, c'est moi qu'on suit assurément, et je me jette dans l'épaisseur d'une haie vive, pour tâcher de n'être pas apperçue. Jugez si mon trouble augmenta, lorsqu'en passant près de moi, l'un des deux cavaliers dit à l'autre, nous devons la trouver avant le jour, il n'y avait pas une demie heure qu'elle était partie, quand monseigneur nous a fait monter à cheval. Et celui qui venait de prononcer ces mots, descendant ici pour un léger besoin, vint se placer exactement vis-à-vis de moi. . . . Son camarade l'interrogeant alors, que crois-tu, dit-il, que monseigneur en fera si nous la lui ramenons? --Il la tuera, j'en suis certain, rien n'égalait sa fureur; ma foi, continua- t-il en remontant sur son cheval, je ne la plaindrai pas, car il n'est pas permis de jouer un tour aussi sanglant. Et ils se remettent à galoper.

Je ne vous rendrai pas l'effet que ces paroles produisirent en moi, la circulation de mon sang s'arrêta tout à coup, un froid mortel me saisit, je fus prête à perdre connaissance; revenue des angoisses de cette première crise, j'étais incertaine si je suivrais la même route, ou si je retournerais sur mes pas, l'un et l'autre était dangereux, et je ne savais auquel me résoudre, quelquefois j'étais tentée de demeurer là, et de n'aller ni en avant ni en arrière, lorsque prêtant l'oreille avec attention, j'entendis les deux cavaliers revenir. --Ce fut pour le coup que je me crus perdue, je me blottis dans ma haye, et je m'y rapetissai tellement, qu'un lapin, j'en suis sûre, n'aurait pas tenu moins de place. . . . Nos gens revenaient, mais plus doucement, et comme j'entendis une femme pleurer, je ne doutai pas qu'ils n'eussent saisi leur proie. . . . Ceci ranima mon courage, j'écoute, . . . j'examine même à travers les feuilles avec un peu plus de hardiesse, mais quel est mon étonnement quand je distingue positivement au clair de lune, les traits et la taille de Florentina celle de nos compagnes, dont je vous ai parlé, et dont l'âge était de 14 ans; un moment je crois me tromper, mais l'affreuse scène qui se passe sous mes yeux, achève bientôt de me convaincre.

Parbleu! dit l'un de ces hommes à l'autre, ce serait une grande duperie à nous, de rendre cette petite fille sans nous en divertir, il faut en profiter puisque le hasard nous la donne. --Ainsi soit fait, dit le cavalier, qui la portait en grouppe, tu es un camarade discret, je compte sur toi, monseigneur ne s'en soucie plus, il ne la veut que pour se venger du tour qu'elle lui joue, et d'ailleurs si elle parle, nous la démentirons. --On nous croira plutôt qu'elle, dit l'autre. --Et comme alors tous deux se retrouvaient au pied de ma haye, ils jugèrent le lieu convenable et s'y arrêtèrent pour y consommer leur forfait. Ils déposèrent sur le gazon, cette pauvre petite malheureuse si près de moi, qu'il ne m'est plus possible de la méconnaître, et . . . mais comment vous peindre ce qui se passa. . . . Il vous est plus aisé de le déviner, qu'il n'est honnête à moi de le dire, ces deux brutaux assouvissent tour-à-tour leur abominable passion, et laissent au bout de trois heures cette pauvre petite fille presque anéantie de la grossièreté de leur emportement.

Enfin le jour commençait à paraître, et ne les voyant point partir, je frémissais d'être découverte. --Par _Saint-Christophe_ dit l'un de ces misérables, las de ces impudentes insultes, et prêt à en faire à cette pauvre créature de bien plus dangereuses pour elle. Par tous les saints du paradis, nous ferions mieux d'égorger tout d'un coup cette coquine, que de la ramener à _monseigneur_. Si elle parle nous sommes perdus, regarde si une femme de plus ou de moins dans le monde, vaut la peine de risquer nos places. Puisque nous en avons fait tout ce que nous voulions, puisque nous en sommes rassasiés partageons-la en dix-huit parts, et mettons les morceaux dans cette haye, nous dirons que nous ne l'avons point vue, jamais aucunes circonstances n'auront couvert un meurtre avec autant de sûreté; ces cruelles paroles réveillèrent la triste victime de la cruauté de ces barbares. . . . Ô messieurs! dit-elle en se jettant à leurs genoux, je vous proteste sur-tout ce que j'ai de plus sacré que je ne parlerai jamais de ce que vous venez de faire. C'est vous qui me gardez, je serai toujours dans vos mains, ici comme chez _monseigneur_; ne serez-vous pas de même à temps de me tuer si je dis un seul mot? mais l'un d'eux, celui qui avait proposé le viol, infiniment plus féroce que l'autre, saisissant d'une main cette pauvre fille par les cheveux, et lui portant de l'autre la pointe d'un poignard sur le cœur, non, non, dit- il, point de quartier, tu parleras encore bien moins quand tu seras morte, ami, continua-t-il à son camarade, tenant toujours cette malheureuse sous le fer; deux choses s'offrent ici, pèse-les bien, la mort de cette catin d'une part, de l'autre la perte de notre fortune, l'une de ces choses ne touche que cette vile créature, l'autre nous intéresse tous les deux. Devons-nous balancer un instant? --Arrête répondit le camarade de cet homme féroce, je sens toute la vigueur de tes raisons, mais c'est assez d'un crime, n'en commettons pas deux, elle nous promet de ne rien dire, croyons-la; si elle manque à sa promesse, nous saurons toujours l'en punir. Partons, le jour vient, on serait inquiet, pressons-nous. Tu t'en repentiras dit l'autre en lâchant la petite bohémienne, souviens-toi qu'il ne faut jamais faire un crime à demi, et qu'il n'y a jamais de puni que ceux qui ne l'achèvent pas. Le principe n'est pas toujours sûr, dit l'autre, en mettant la petite fille derrière son cheval et y remontant lui-même pendant que son ami en faisait autant, mais vrai ou non, on a toujours au moins sa conscience dont la voix nous console intérieurement, de n'avoir pas fait tout le mal possible, et ils piquèrent des deux.

Je n'avais pas une goute de sang dans les veines, mais avant de me livrer à aucune combinaison sur cette aventure, mon premier soin fut de m'éloigner au plus vite de ce fatal endroit, et continuant tristement ma route non sans être saisie de frayeur au moindre bruit, je ne pus m'empêcher de me demander alors en moi-même, comment il était possible que cette petite fille fut dans les mains de ces gens-là? nous ne l'avions pas vue à l'inquisition, mais nous étions bien sûrs qu'elle y était avec nous. Par quel événement s'en était- elle échappée? comment se trouvait-elle sur la même route que moi? tout cela devenait une énigme assez difficile à résoudre. Ma seule combinaison fut, qu'apparemment le grand vicaire compagnon des crimes et des débauches de Dom Crispe, avait sans doute une maison près delà, que ces libertins s'étaient partagé un certain nombre de femmes de notre troupe, et que celle-là s'évadait apparemment de chez lui comme je m'échappais de chez l'inquisiteur. Mais pourquoi se sauver? Elle n'avait pas les mêmes raisons; ce qui devenait une circonstance affreuse pour moi, était pour elle l'époque de son bien- être.

Quoi qu'il en fut, je n'en ai jamais appris davantage; et c'est la dernière fois de ma vie que j'ai revu cette infortunée.

Je continuai ma route: avant midi je vis l'_Escurial_ sur ma gauche, je le traversais, si j'eusse suivi le grand chemin, mais ne marchant que par des sentiers, je le laissai à l'écart, cela me suffit pour me faire voir que ma direction était juste, et que je faisais effectivement face aux Pyrénées. Je cheminai tout le jour, ne m'arrêtant que quelques instans aux pieds des arbres, évitant tous les endroits habités, et ne vivant que de racines et d'eau. Je me trouvai le soir si éloignée de tous les chemins praticables, que quoique ma direction fut toujours juste, je ne savais plus trop où j'étais. Je voyais pourtant ces montagnes si élevées qui séparent la vieille Castille de la nouvelle, je savais qu'il fallait les traverser pour me rendre à _Saint-Ildephonse_, où je retrouverais la route des Pyrénées, mais comme il était trop tard pour entreprendre alors ce passage, je ne m'occupai qu'à chercher quelqu'abri, où je pus attendre le jour; un sentier que je suivis dans ce dessein, à travers des taillis, très-fréquens dans cette partie de l'Espagne, m'amena auprès d'une maison isolée, à la porte de laquelle je vis une enseigne; je m'approchai d'une femme assise sur un banc, près de la maison et lui demandai par quel hasard il se rencontrait une auberge dans une route aussi peu fréquentée, il est vrai me dit cette femme, que ce passage est très-peu suivi, il ne peut même l'être par les voitures comme vous le voyez, mais beaucoup de marchands fraudant les droits royaux et qui passent des soyes de la _Castille_ dans l'_Estramadure_, se trouvant plus en sûreté par cette route secrette, la suivent et s'arrêtent chez moi; nous y avons une bonne chambre ma mie. . . . Elle est vacante. Il ne nous viendra personne ce soir. . . . Si vous avez de quoi la payer, elle est à votre service; trop heureuse d'une rencontre qui semblait au moins pour cette nuit, m'assurer du repos et de la sûreté; je sortis de ma poche un quadruple, et priai cette femme dont l'abord me paraissait honnête, de se payer de sa chambre, de son souper, et de me rendre le surplus, ce qu'elle fit aussitôt, très- honnêtement, sans me rançonner en aucune manière; je montai; cette chambre était beaucoup plus propre que je n'eusse dû l'attendre dans un tel lieu, je m'y instalai, et trois quarts-d'heure après, la femme elle-même m'apporta un assez bon souper. Tous ces procédés paraissant établir la confiance, mon repas fait, je crus qu'une nuit tranquille devait m'attendre dans le lit qui m'était destiné; un excès de délicatesse assez déplacé dans ma position, mais néanmoins fort heureux pour moi dans la circonstance, me fit regarder les garnitures de ce lit, je crus y voir plusieurs tâches de sang, je soupçonnai que quelque malade pouvait y avoir couché, mon imagination ne fut pas plus loin, c'en fut assez pourtant pour me déterminer à ne point m'établir dans l'entour de ces rideaux et à transporter les matelats par terre à dessein d'y passer la nuit, et plus fraîchement, et plus proprement, dès que je devais en espérer une tranquille; mais combien mon espoir était loin de se vérifier, j'étais dans le plus profond sommeil, il était environ trois heures, j'avais eu la précaution de garder de la lumière, lorsqu'un bruit épouvantable me réveilla tout à coup en sursaut. . . . Je me lève, je jette les yeux sur ce fatal lit. . . . Juste ciel! j'étais écrasée si j'y eusse couchée. Au moyen d'un ressort, l'impériale de ce lit garni d'une meule énorme, s'abaissait et pulvérisait en une minute ceux qui avaient eu l'imprudence de s'y placer. . . . Vous jugez aisément de ma frayeur. . . . La présence d'esprit ne m'abandonna pourtant point, je m'habille, et ne doutant pas que les scélérats auxquels appartenait ce coupe-gorge ne vinssent bientôt vérifier l'effet de leur perfide stratagème, je me résous à fuir avec la plus grande vivacité, j'ouvre très-doucement ma fenêtre, j'entrevois le sentier que j'avais suivi la veille, et me précipitant au bas de la maison, je gagne promptement ce chemin, en continuant de marcher avec une rapidité surprenante, jusqu'à ce que j'eusse entièrement perdu cette maison de vue. . . . Grand Dieu . . . me dis-je, alors en ralentissant un peu ma marche, et me livrant à mes réflexions, où nous entraîne une première imprudence! quelle foule de maux m'ont affligée depuis que j'ai eu le malheur de quitter ma famille, et voilà donc les hommes! est-il possible qu'on ne trouve jamais avec eux que fourberie, débauche, méchanceté, trahison, violence. . . . Est-ce donc là l'ouvrage d'un être bon! . . . Sont-ce donc par ces traits qu'il ose prétendre à notre hommage! . . . Ah! Brigandos, vos principes ne sont pas si hors de raison, et dès que je ne vois qu'infamies sur la terre, ce ne peut être qu'un être méchant et indigne de nos cultes qui a créé tout ce qui nous environne. Ou l'athéisme, ou ce systême, le bon sens n'y voit pas de milieu [8]. Ces réflexions philosophiques me conduisirent au pied des montagnes, en un endroit où leur ouverture me fit croire que devait être le passage qui conduit à _Saint-Ildephonse_, je ne me trompais pas, ce défilé qu'on nomme _E puerto del Frante Frio_, me conduisit effectivement à _Saint- Ildephonse_, avant que l'astre ne fût à son plus haut degré; mais je n'entrai pas dans le bourg de cette maison royale, et me contentai, suivant ma coutume, de suivre les sentiers latéraux des points de la grande route des Pyrenées.

Anéantie, absorbée ce jour-là de ma catastrophe nocturne, je fis peu de chemin, et passai la nuit au pied d'un arbre, préférant cette situation aux risques de me trouver encore dans quelques maisons suspectes.

Mon projet le lendemain, était de m'approcher de Ségovie, mais ayant pris beaucoup trop à gauche, je me trouvai totalement égarée, la nuit vint je ne voyais plus ni route, ni maison autour de moi, et je suivais tristement un petit chemin à moitié frayé, au hasard du lieu où il pourrait me conduire, lorsque j'entendis le son d'une cloche, je m'y dirigeai et parvins au bout d'une demi-heure, près d'un couvent de capucins extraordinairement isolé, et qui me parut peu considérable, je n'avais aucune envie comme vous le croyez aisément d'aller demander asyle à ces bons pères, je serais devenue dans leur retraite, un morceau trop friand pour eux, mais trouvant l'église ouverte, je m'y introduisis, imaginant au moins que l'air d'y prier, m'y ferait passer tranquillement la nuit; j'entrai, je me tapis dans un confessionnal, et peu après j'entendis fermer l'église. Dans cette tranquille obscurité, épuisée de faim et de fatigue, je me livrai malgré moi au sommeil, il y avait tout au plus deux heures que je reposais, lorsque j'entendis ouvrir la porte du chœur qui donnait dans le couvent, je crus d'abord que les pères venaient à matines. Cette idée qui ne m'était pas venue, me fit frémir, mais ce qui frappa mes regards redoubla bien mieux mes craintes, deux religieux, éclairés d'une faible lampe, s'introduisirent à pas lents; ils portaient l'un par la tête, et l'autre par les pieds, un cadavre de femme tout récemment assassinée. --Mettons la ici, dit l'un d'eux en déposant le côté du corps qu'il tenait, sur la balustrade du chœur, et ouvrons vite un caveau. --La belle créature dit l'autre en la considérant. . . . sans les maudites recherches dont nous sommes menacés, elle nous aurait encore servi plus de six mois. --En voilà pourtant _vingt-une_ qui nous passent ainsi par les mains depuis quatre ans; nous dépeuplerons la province. --Ce sont nos maudites institutions qui sont cause de celà, nous sommes des hommes comme les autres, et tout comme eux nous avons besoin de femmes, qu'on nous en laisse à volonté, et pour déguiser des besoins naturels, nous ne serons pas obligés d'avoir recours au crime, nous ne serons pas contraints à tuer les objets de nos jouissances, de peur qu'ils ne nous trahissent. Voilà l'inconvénient affreux que n'ont pas su prévoir les loix; une jeune fille, tendre et crédule, devient infanticide pour déguiser sa faute, un libertin sujet à des caprices, pour les cacher, en détruit l'objet, le moine incontinent devient un meurtrier, qu'on ferme les yeux sur des torts qui ne sont qu'imaginaires, sur des faiblesses qui n'offensent en rien la société, et l'homme ne deviendra pas doublement criminel pour empêcher qu'on n'imagine qu'il put se le rendre une fois. --Si les parens viennent demain comme on nous en menace, nous leur dirons qu'on les a trompés, _fausseté_, _trahison_, _fourberie_, rien ne coûte après les crimes où l'on nous force. . . . Et voilà comme on perverti l'homme, voilà comme pour le rendre meilleur, on l'oblige à devenir plus mauvais. --Alors l'un de ces moines s'avançant vers le confessionnal où j'étais, vint ouvrir un caveau à moins d'une toise de moi, allons, dit-il à son confrère dès qu'il eut fait, mettons cette malheureuse dans sa dernière demeure, et ils la reprirent, la placèrent sur le bord du caveau, et se reposèrent encore un instant. --Si jamais nous étions vus dit l'un, quand nous faisons de pareilles choses. Malheur à celui qui nous surprendrait, il passerait un mauvais quart-d'heure, nous enterrerions deux individus au lieu d'un. Fussent-ils vingt, nous les camperions dans le caveau. --Heureusement que dans notre solitude, ces surprises-là sont impossibles. --Impossibles, tu te trompes, un voyageur peut s'être arrêté dans l'église . . . S'y être laissé enfermer, s'évader ensuite le lendemain, pour aller nous trahir et nous perdre. --En vérité nous ne devrions jamais procéder à de semblables expéditions, sans tout examiner avant;--Et vous jugez si je frémissais. --Allons plaçons-là toujours continuèrent-ils, pour aujourd'hui il n'y a rien à craindre; il ne passe personne les samedis devant notre maison, une autre-fois nous serons plus prudens. --Ils descendent tous deux le cadavre, remontent au bout de quelqu'instans, referment le caveau, et rentrent dans le couvent.

Je n'avais, à ce qu'il me semblait rien éprouvé jusqu'alors qui eut dû me causer autant d'allarmes même dans l'aventure de Fiorentina, car au moins là, j'étais en plaine; absolument anéantie, j'écoutai un moment si je ne rêvais pas. . . . --Ô fortune! me dis-je, comment me tireras-tu de ce pas-ci? . . . Il n'est pas possible que je ne sois vue demain, quand on ouvrira l'église. . . . Et si celà arrive, je suis morte. . . . L'agitation, l'inquiétude, la frayeur dont je fus tourmentée le reste de la nuit, ne peut ni s'imaginer, ni se peindre; à tout instant j'appercevais le fatal caveau s'ouvrir devant mes yeux pour m'engloutir vivante. . . . D'autrefois je ne m'y voyais descendue qu'après avoir été percée de cent coup de poignards. . . . Oh! qu'elle me sembla longue cette effrayante nuit! le jour parut enfin; un frère du couvent vint ouvrir les portes, et dans l'instant une douzaine de femmes et de paysans s'introduisirent pour entendre la première messe; je crus ici qu'il serait beaucoup plus prudent d'avoir l'air d'entrer avec ces gens-là, que d'afficher celui de fuir, je me dégage donc lestement de mon coin, et me mêlai parmi ces villageois, ils s'agenouillèrent, j'en fis autant, il faut quelquefois savoir feindre. Une figure étrangère est observée dans des endroits écartés comme ceux-là; on jetta beaucoup les yeux sur moi, mais l'on ne me dit mot. Le prêtre parut. . . . C'était un de ces mêmes moines . . . un de ces mêmes scélérats qui venait de se souiller de forfaits, dont les mains impures et sanglantes, allaient offrir le sacrifice divin. . . . Si j'ai jamais cru faire un crime moi-même, c'était bien d'assister à une aussi révoltante idolâtrie. . . . Ô ciel! me dis-je, quand il leva l'hostie, serait-il donc possible qu'un miracle comme celui duquel on nous parle, se fît sous les paroles de ce monstre, . . . et je détournai les yeux avec horreur. Voilà l'époque où j'ai pris cette cérémonie de l'église, dans une haine tellement invincible, qu'il serait moins cruel pour moi, d'assister à un supplice, que de voir opérer ce mystère.

L'impiété s'acheva; je sortis avec le peuple; et bientôt j'en fus entourée; on me questionna. . . . Je me dis pelerine française, retournant dans ma patrie, le confrère de celui qui venait de dire la messe, celui qui l'avait aidé pendant la nuit, était venu se joindre aux paysans, il me regarda avec attention, je vis aussitôt la luxure éclater dans ses yeux. Il me demanda où j'avais couché? sous un arbre à une lieue d'ici, répondis-je, ne voyant nul abri où pouvoir reposer ma tête; il me proposa d'entrer au couvent, m'assura que je le pouvais à titre de pelerine, et que puisque je n'avais pas soupé la veille, on m'y servirait à déjeûner; eusse-je eu mille fois plus d'appetit, je me serais bien gardé d'accepter de tels secours; . . . il redoubla ses instances, . . . je mis plus d'expression à mes refus, et priant un de ces villageois de m'indiquer la route de Ségovie, je m'acheminai promptement vers le côté qu'on m'indiquait, sans oser seulement regarder derrière moi. À peine eus-je fait deux lieues que je trouvai une maison; j'y entrai à dessein d'y prendre quelque nourriture, ce n'était point une auberge, mais une grosse ferme, habitée par d'honnêtes gens, dont je fus très-bien reçue; le premier objet qui me frappa, fut une jeune femme pleurant au coin du feu de la cuisine. --Je demandai le sujet de son chagrin. --C'est ma fille me répondit un vieillard, qui me parut être le chef du logis, depuis deux mois la chère femme ne peut se consoler. --Et que lui est-il donc arrivé demandai-je? --Elle avait une fille de quinze ans, belle comme le jour, qui a disparue depuis l'époque que je vous dis, sans qu'il soit possible de savoir ce qu'elle est devenue. . . . Une fille sage comme sa mère, . . . dévote comme un ange, un enfant que nous adorions; . . . c'était l'espoir et la consolation de mes vieux jours. . . . et des larmes humectèrent ici, les yeux de ce brave homme. --Mais dis-je alors ne doutant plus de la funeste liaison de ces deux faits, n'avez-vous négligé nulles recherches? Aucunes, me dit le vieillard. . . . De mauvaises gens sont venues nous dire qu'elle était cachée dans ce petit couvent de capucins, auprès duquel vous avez dû passer. . . . Quelle apparence que des personnes si saintes et si honnêtes, eussent fait une pareille chose. . . . Ils ne sont que trois dans ce couvent, et tous les trois méritent d'être canonisés. Un d'eux encore hier au matin . . . était là qui nous consolait . . . le saint homme. . . . Il nous disait que Dieu nous aimait, puisqu'il nous châtiait aussi cruellement . . . Qu'il fallait prendre ce fléau comme une des croix dont le fils de Dieu fut humilié, et que celle que nous pleurions était peut-être dans le ciel à présent. . . . Peut-on se permettre de soupçonner de tels religieux! . . . ils seraient bien plus capables de nous la ramener si elle avait failli, que de nous désoler en nous la ravissant. . . . La pauvre petite . . . Ils l'ont connue toute enfant, l'un d'eux la confessait, il est aussi le directeur de toute notre famille. . . . C'est chez eux qu'elle a appris à lire, . . . chez eux qu'elle remplit l'an passé ses premiers devoirs de chrétienne. Ils sont tous les jours ici, ils nous conseillent, . . . ils nous chérissent. . . . Ce sont des scélérats ceux qui veulent mettre la perte de notre chère fille, sur le compte de gens aussi respectables.

Ici je m'imposai le silence le plus vigoureux; quelqu'horrible que fût le crime de ces moines, quelque certaine que je dus être, que la fille perdue et la fille enterrée dans le couvent, ne devait être que la même personne, rien ne put me déterminer à devenir la délatrice de ces malheureux, je ne sauvais pas la vie de cette infortunée, en accusant ceux qui l'avaient fait périr, il y a d'ailleurs quelque chose de si obscur et de si louche sur-tout cela, dans les décrets de la nature, si c'est la perte de l'individu qui caractérise le crime, n'en commettai-je pas un en faisant périr ces religieux? et si ce n'est pas la perte de l'individu qui constate le crime, ou si cette perte est égale aux loix de la nature, qui ne se maintiennent que par des pertes. . . . Restait-il alors bien prouvé que ces moines méritassent la mort? . . . et puis tous trois périssaient par mes aveux; or, un seul être en vaut-il trois? . . . la mort du meurtrier enfin, empêche-t-elle de nouveaux meurtres? . . . répare-t-elle celui qu'il a fait? . . . ranime-t-elle le sang qu'il a versé? . . . mais ils en avouaient plusieurs. Il ne m'appartenait pas de les prendre sur de tels aveux, je n'avais pas les indices de plusieurs crimes. À peine avais-je ceux d'un seul, je dis _à peine_, puisque ce crime n'avait pas été commis sous mes yeux, je ne pouvais donc pas les dénoncer pour plusieurs. J'aurais enfin tout mis en œuvre pour que les moines de l'univers entier, eussent eu la permission publique de se livrer au petit mal, qui pouvait en empêcher de si grands, mais je n'aurais pas fait un pas pour perdre des malheureux qui ne devenaient criminels que par force . . . Que, contraints par des loix absurdes que j'aurais eu le tort de servir, en leur immolant ces victimes. Moyennant quoi je me tus, je plaignis le sort de ces bonnes gens, les payai largement de ma dépense, et suivis la route qu'ils m'assuraient devoir me rendre le même soir à Ségovie.

Cette route n'était qu'un sentier, seulement à trois lieues delà, je devais trouver le grand chemin, je le rencontrai comme on me l'avait dit, mais ne me souciant point de le suivre, toujours dans la crainte d'être poursuivie comme fugitive de l'inquisition, je me mis à battre des traverses toujours dans les directions de mes principaux points, de façon que marchant encore cette journée au hasard et n'ayant rencontré personne, je m'égarai une seconde fois. Aucun abri dans les environs, une nuit des plus obscures et qui m'otait toute espérance de me retrouver ce soir-là. Rassasiée de malheurs, frappée de tous les objets sinistres offerts à moi depuis si long-temps, une frayeur soudaine me saisit, et me laissa cheoir au pied d'un chêne, presque sans force et sans mouvement, j'étais à peine dans ce funeste état, qu'un homme armé d'une carabine en bandoulière, et d'une ceinture garnie de poignards et de pistolets, se laissa glisser du haut de l'arbre, et tomba tout à coup à mes pieds . . . Que fais-tu la p . . . me dit-il d'une voix terrible, et que viens-tu chercher dans ce pays-ci? . . . Hélas! monsieur, dis-je aussitôt en me levant, je ne suis pas ce que vous croyez, mais une malheureuse femme, enlevée de France par un amant qui m'a épousée, qui m'a été ravi lui-même, que je cherche par toute la terre et que je vais essayer de retrouver dans ma patrie. Ces explications suffisaient, mais elles ne satisfaisaient pas le scélérat à qui j'avais à faire. --Tu es française me dit-il alors, en se servant de notre langue, et moi aussi ma mie, allons paye la bien venue, et m'ayant en même-temps adossée contre l'arbre, il se préparait à ne me faire aucun quartier, malgré les nœuds de la patrie; déjà une de ses mains empêchait ma voix de s'échapper, tandis que l'autre facilitait une entreprise dont j'allais infailliblement devenir la victime, si dans l'instant une troupe de ces mêmes brigands ne nous eût entourés tous les deux; ils étaient huit en tout, également armés, et tous gens de fort mauvaise mine; un moment, dit l'un d'eux en arrêtant avec violence les poursuites de mon adversaire, un moment, il faut que chacun en ait sa part, et il n'est pas juste que le plus nouveau passe le premier; _capitaine_, s'écria celui qui venait de parler, à un autre homme qui arrivait, venez décider la question. --Quelle est cette _gueuse_ là dit cet homme rébarbatif, en me tirant vivement d'auprès de l'arbre, pour m'observer un peu plus au jour. De par tous les diables, elle n'est pas mal. . . . Amis menons cela dans notre caverne, vous savez que nous n'avons personne pour nous faire à manger, quand nous revenons de nos courses, il nous faut préparer nous-mêmes de quoi nous restaurer. . . . Cette p . . . là sera excellente . . . et pour cela et pour autre chose, . . . quand la fantaisie nous en prendra, . . . Marchons, poursuivit-il, il est tard, demain la voiture de Madrid passe au coin du bois, à l'aube du jour, je n'y veux laisser ni un écu, ni un voyageur, j'ai tant de chagrin d'avoir manqué aujourd'hui la berline du duc _Dalbuquerke_, que je veux m'en venger demain sur tout ce que je rencontrerai; et l'on marchait toujours durant cette charmante conversation, qui, comme vous voyez ne me laissa pas ignorer long-temps que j'avais pour affreux destin, d'être tombée dans une troupe de voleurs, . . . que dis-je dans une troupe d'insignes assassins, qui ne faisait jamais grace à qui que ce fut, et qui s'étant rendue introuvable dans la vieille Castille, l'inondait depuis six mois des crimes les plus atroces. Je ne vous dirai point mes réflexions, j'étais si tellement anéantie qu'à peine avais-je la force de respirer. Quelquefois pourtant je les suppliais de me faire grace et de me laisser poursuivre mon chemin; mais ils riaient ou me menaçaient, il fallait se résoudre et marcher; au bout d'une demie heure nous arrivâmes dans un taillis extrêmement toufu, où l'épaisseur des branches nous laissait à peine la possibilité de défiler. Vers le milieu de ce petit bois, le chef qui marchait en tête, leva une pierre couverte de broussailles, un escalier s'offrit à nous, nous le descendîmes dans le silence et quand nous fûmes à près de cent pieds sous terre, nous nous trouvâmes dans un vaste caveau au fond duquel brûlait une lampe, on alluma plusieurs chandelles et dans l'instant je pus distinguer la forme du local; il paraissait que cette retraite était une ancienne carrière, plusieurs sentiers aboutissaient à la principale pièce dans laquelle nous étions, et conduisaient par leur autre bout à différentes petites chambres également taillées dans l'épaisseur du roc. Là, nos bandits se désarmèrent, et le capitaine en me regardant sous le nez, me demanda qui j'étais, je lui dis la même chose que j'avais avancée à celui de sa troupe qui m'avait parlé le premier. Alors cet insigne brutal pour toute marque d'intérêt aux malheurs que je venais de lui peindre; reprit sa carabine, et après un blasphême exécrable, _Bras de fer_, dit-il à un de ses camarades, j'ai bien envie de tirer cette pucelle au blanc, je n'ai jamais tué de femme de ma vie, je veux voir si celà serait meilleur à _désorganiser_ qu'un homme, bien dit, capitaine, répondit _Bras de fer_, aussi bien les doigts me démangent, je ne dors pas d'un bon somme quand je n'ai pas tué quelqu'un; plaçons-la toute nue au bout de l'allée, les jambes ouvertes, et le premier qui mettra la bale dans le noir, aura à lui tout seul le butin qui se fera demain. . . . Mais quand ils virent que je pâlissais, . . . que j'étais prête à perdre connaissance, . . . le capitaine quitta son arme, et me dit d'être tranquille, qu'il ne faisait cela que pour me faire voir le sort qui m'attendait si je cherchais à me sauver d'eux ou si je ne faisais pas mon devoir.

De ce moment on me mit en possession des instrumens de la cuisine, on me fit allumer du feu, et on m'ordonna de préparer les viandes qui me furent remises à cet effet. Ne voyant qu'une parfaite obéissance et un peu de talent pour attendrir mes nouveaux maîtres, quoique je n'eus jamais fait ce métier, je l'entrepris avec un telle envie de réussir, que je leur fis un assez _bon_ souper, ils en furent si contents qu'ils m'invitèrent à me mettre à table avec eux, ce que je fis avec bien plus de frayeur que de faim.

En préparant ce repas, j'avais bien pensé au somnifère qui m'avait si parfaitement réussi avec l'inquisiteur; de quelle utilité ne me fût-il pas devenu dans une telle circonstance, mais en franchissant les murs de dom Crispe, j'avais eu le malheur de le perdre, et je ne l'avais pas regrettée, n'imaginant pas qu'il dût m'être sitôt nécessaire.

Quand nos brigands eurent bien soupé, quand ils eurent vuidé un grand nombre de bouteilles de vin, leurs yeux se tournèrent vers moi avec un peu plus d'intérêt, et comme il s'en fallait bien que l'amour ou la galanterie devînt l'élément de leur flamme, il n'y eut sorte de brutalités qu'ils ne se préposèrent; un écart en amène un autre; l'ennemi de la vertu, l'est également de la décence; accoutumé à franchir tous les freins pour l'intérêt du crime où son penchant l'entraîne, jugez s'il en respecte où parle sa luxure? . . . Comment vous rendre tout ce qui fut dit. Vous le cacher est manquer le tableau; j'userai donc de quelques figures, il n'y a que les expressions malhonnêtes qui choquent, on peut tout montrer sous le voile.

Ils prétendirent d'abord qu'il fallait me faire mettre nue au milieu d'eux, éteindre toutes les lumières, et qu'ainsi que des loups sur une brebis, chacun se jetteroit sur moi pour s'y satisfaire à sa guise: ensuite les opinions changèrent, il fallait, dirent-ils réserver le meilleur pour le jour d'ensuite . . . se contenter seulement ce soir-là de juger mon adresse, . . . et que celui qui, mieux servi, ou plus heureux, arriverait au but en moins d'instant, serait le premier le lendemain dont je couronnerais l'ardeur. Un troisième ouvrit un avis différent: la forteresse, prétendit-il, devant être d'une résistance fort vive, il fallait, afin de se mettre en état de l'attaquer le jour suivant, escarmoucher devant les demi-lunes, et s'emparer de la redoute avant d'entrer dans le corps de la place. D'autres dirent des choses encore plus obscènes; il n'y eut sorte de complots odieux qu'ils ne firent contre moi, sorte d'inventions crapuleuses ou barbares qui n'échauffassent leur tête. . . . Enfin le capitaine apaisa tout, et dit que, comme on devait partir dans une heure, il ne voulait pas que personne me touchât avant le retour; mais que pour passer cette heure agréablement, il fallait me jouer aux dés, et mettre entre les mains du sort la décision de l'ordre de ceux qui deviendraient mes amans tour à tour: ce projet s'exécuta sur-le-champ, et les rangs s'écrivirent.

«Enfans, dit le capitaine, dès que cela fut fait, tout est dit, partons maintenant; des devoirs plus essentiels nous attendent. . . . Souvenez-vous que ce que nous venons de faire n'est qu'un jeu: je voulais vous tenir en gaieté, et vous empêcher de dormir. . . . Que cette malheureuse nous serve, à la bonne heure, nous en avons besoin. . . . Mais s'il y en avait un seul d'entre-vous qui s'avisât de profiter de sa faiblesse et de son malheur, pour obtenir par la violence, ce qu'elle ne doit donner qu'à celui qui lui plaira le mieux, je vous avertis que je regarderais cet homme-là comme un lâche, comme un malhonnête homme, capable de nous trahir nous-mêmes, et qu'il n'y auroit rien que je ne fisse pour m'en défaire à l'instant. Ce n'est ni contre le faible, ni contre le pauvre que doivent se diriger nos armes; elles ne sont destinées que pour le fort et pour l'opulent: notre métier, tout aussi noble que celui d'Alexandre, n'a pour objet que d'établir parmi les hommes, une compensation dérangée par la civilisation et les loix. Nous manquons, personne ne nous secoure; tout nous est permis pour réparer les torts de la fortune, et la férocité du riche. Tout nous est défendu, dès qu'il n'est question que d'un crime. Il est déjà assez malheureux pour nous d'être obligés d'en commettre pour vivre, sans nous y livrer gratuitement. Qu'il s'avance celui qui aurait envie de me contredire, et je lui fais raison sur- le-champ, de telle manière qu'il voudra l'entendre.»

Ce discours fut universellement applaudi; tous s'armèrent et partirent, en me laissant ce qu'il fallait leur préparer au retour.

Grand Dieu, me dis-je, confondue de ce que je venais d'ouir: . . . voilà donc encore de la vertu dans le sein même de l'infamie! Ces malheureux viennent de se permettre des propos affreux, sans doute, mais ils ne m'ont fait aucun mal, et ils annoncent clairement l'envie de ne m'en point faire; ils ne m'ont point livrée par raison d'état aux mains d'un roi barbare qui pouvait me dévorer: ils n'ont point eu dessein, comme l'alcaïde de Lisbonne, d'abuser de ma misère, pour se procurer des jouissances, ils ne m'ont pas volée pour me contraindre à me jetter dans leurs bras; ils ne m'ont point brûlée, tenaillée, pour obtenir de moi l'aveu de crimes imaginaires; ils ne m'ont point placée entre le déshonneur et la mort, pour triompher de ma faiblesse . . . ils ne me tuent point pour empêcher que je ne révèle leurs crimes. . . . Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la société, que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance; et ceux qui sont chargés d'y maintenir l'ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la piété et la religion tour-à-tour, séduits par le despotisme, ou frémissant sous le joug de l'imposture, ne m'offriront que des horreurs et des crimes! la civilisation est-elle donc un bonheur! et si la plus grande somme de crimes se trouve toujours sous le manteau de l'autorité; les freins dont elle nous accable, ne sont-ils pas plutôt les instrumens de ses passions, que les moyens de la vertu?

Ces idées agitèrent mon esprit avec tant d'empire, que je passai deux heures au coin du feu comme anéantie, et sans regarder autour de moi. Je me levai enfin, curieuse de voir ma nouvelle habitation, comme les rayons du jour n'y avaient jamais pénétrés, je me munis d'une lampe, et parcourus à sa sombre lueur, tous les détours de ce réduit. . . . Quel fut mon étonnement, quand j'entendis parler bas au fond d'une voûte obscure, qui paraissait receler quelques lugubres habitations. . . . Je m'avance, je vois une porte, et distingue clairement que les sons qui me frappent, ne viennent que de la chambre que ferme cette porte. . . . Je prête l'oreille. . . . Ô! ma chère Angélique, disait en français une voix d'homme, notre imposture n'en imposera pas long-temps, dès qu'on aura cessé d'y croire, la mort en deviendra le prix, et cette affreuse caverne est notre éternel sépulchre. . . . Je m'enhardis. . . . De tels mots, pensé-je, ne peuvent venir que de compagnons d'infortune; c'est mon heureux sort qui me les envoie; parlons-leur. --Ô! vous, dis-je d'une voix basse, vous qui gémissez comme moi dans ce lieu d'horreur, . . . je m'y crois plus libre que vous; enseignez-moi comment je peux vous y servir? --Qui êtes-vous, me dit à travers la porte le même homme qui venait de parler, votre pitié trompeuse ne nous abuse-t-elle pas? --Ne le redoutez point, m'écriai-je, je suis comme vous, victime de la scélératesse des maîtres de cet affreux logis, et desire, pour le moins, aussi vivement que vous, de leur échapper, quelque peu de raison que j'aie à me plaindre d'eux jusqu'à ce moment-ci. Alors je dévoilai mes aventures; . . . monsieur de _Bersac_, c'était le nom de ce camarade de malheur, me raconta les siennes et celles de sa femme. Ils étaient l'un et l'autre comédiens français; ils venaient de Cadix, et retournaient dans leur patrie; la voiture publique dans laquelle ils étaient, avait été pillée; presque tous les voyageurs, ou s'étaient enfuis, ou avaient rencontré la mort, et lui, ainsi que sa femme, n'avaient échappé à la rage de ces meurtriers, qu'en leur promettant de leur apprendre un secret essentiel pour eux. Ce subterfuge n'avait eu pour but que de parvenir pendant ces délais, à trouver les moyens d'échapper. Ils avaient dit à ces voleurs, que trois jours après eux, la voiture de l'ambassadeur de France, chargée d'or et de bijoux, devait passer par la même route; ils demandaient la vie s'ils n'en imposaient pas. Le moyen avait réussi; mais ce qui le fondait étant imaginaire, et l'instant où la fausseté de leur histoire allait se découvrir, étant prêt d'arriver, comment espérer de se tirer d'affaire? --Il faut prévenir ce moment, dis-je, à ces malheureux époux, il faut nous sauver tous; j'ai du courage et de l'adresse; j'ai échappé à de plus grands périls; rassurez-vous, votre liberté me devient aussi chère que la mienne, et je vais travailler à la rendre à tous trois; ces honnêtes gens pleurèrent en m'écoutant; ils jurèrent de consacrer leur vie à m'être utile, si je parvenais à rompre leurs fers. Je les quittai pour en aller étudier les moyens.

Il me paraissait impossible que les voleurs eussent emporté dans leur course, la clef du cachot de monsieur de Bersac; elle devait assurément se trouver; il ne s'agissait que de la chercher. Je remuai tout, il ne fut pas un coin de ce lugubre manoir que je ne visitai. Je découvris enfin cette clef cachée sous deux grands sacs de linge, je m'en saisis, . . . je vole au cachot, j'en ouvre la porte, et sautant au col de mes compagnons, quelle joie, dis-je, quel bon augure pour les suites; voilà déjà la moitié de vos liens brisés, travaillons promptement au reste.

Monsieur de Bersac était un homme de quarante-cinq ans, d'une fort belle figure, et sa femme, âgée d'environ quarante, avait encore une phisionomie très-agréable: elle était en possession au théâtre de l'emploi des grandes coquettes, et son mari tenait celui des pères nobles.

Rien de plus tendre que les marques de reconnaissance que me prodiguèrent ces deux époux; mais en en recevant les expressions à la hâte, sortons, leur dis- je, sortons; tel doit être à présent notre unique objet; une fois en liberté, nous nous livrerons à loisir aux sentimens mutuels qu'une telle rencontre nous inspire; ne songeons maintenant qu'à nous évader.

Ils se ressouvenaient, aussi-bien que moi, du chemin de l'escalier; nous le gagnons, nous escaladons lestement jusqu'au haut; mais que devinmes-nous quand nous vîmes que la trape semblait exactement fermée. . . . Bersac ne désespère point, . . . il voit un jour, il pousse de toute la force de ses épaules, une grosse pierre couverte de broussailles pesait seulement sur cette trape; elle cède aux efforts de celui qui soulève, nous l'aidons, la pierre se renverse; et nous voilà dehors.

Il faut avoir connu la situation de quelqu'un qui brise ses fers pour être en état de la rendre; c'est un nouvel air que l'on respire; ce sont de nouvelles sensations qu'on éprouve; c'est un poids énorme de moins dont on se débarrasse.

Nous ne pûmes tenir, avant d'aller plus loin, au plaisir de nous embrasser encore tous les trois; puis nous encourageant mutuellement, partons, dîmes- nous, éloignons-nous avec vîtesse; nous serions perdus sans ressources, si ces malheureux revenaient.

Il était environ sept heures du matin, nous nous sentions en état d'entreprendre une forte course; nous fîmes dix lieues avant le coucher du soleil, sans que rien troublât notre marche. Cette journée nous approchait de _Valladolid_; nous y arrivâmes le lendemain. Mes compagnons ayant tout perdu, les seuls petits fonds que les voleurs n'avaient pas songé à me prendre, avaient servi à nous conduire jusques-là. Mais ces ames honnêtes et sensibles surent bientôt me dédommager du peu que j'avais fait; _Bersac_ et sa femme avaient des amis à _Valladolid_, ils furent les voir, et en reçurent les secours qu'ils en attendaient. Voilà ce qui vous appartient, madame, me dit cet honnête ami, en plaçant devant moi la somme entière qu'ils venaient de recevoir. Daignez accepter ceci comme une bien faible marque de la reconnaissance que nous vous devons: prenez tout, dirigez tout, et conduisez nous seulement à Bayonne. --Oh ciel! dis-je à ces braves amis, quelle injure vous me faites! Quoi, vous voulez m'ôter la douceur de vous avoir servi! une ame comme la mienne connaît-elle d'autre prix aux bienfaits, que celui de les avoir rendus? . . . Mon père, dis-je à _Bersac_, en me jettant dans ses bras, protégez ma jeunesse; empêchez-moi de heurter encore contre de nouveaux écueils; voilà le prix que je demande du faible service que vous estimez tant.

Ensuite de cet élan de mon ame que _Bersac_ reçut avec toute la sensibilité possible, il me dit qu'après mes malheurs, après la situation où j'étais avec ma famille, le désir que j'avais de retrouver mon époux, le peu de fonds dont j'étais munie, il ne voyait pour moi d'autre parti que le spectacle; et quand il s'apperçut que ce mot me faisait entrevoir de nouveaux périls . . .

«Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point d'état au monde où une femme puisse mieux conserver sa vertu; si son talent l'expose, on peut dire aussi qu'il la garantit: elle peut toujours l'opposer pour raison de ne pas se livrer au vice; son organe, sa taille, sa santé, sont des motifs qui doivent servir à la rendre sage, et qu'elle peut toujours objecter à ceux qui veulent l'empêcher de l'être. Une femme qui n'a d'autre ressource que dans son travail, peut manquer, et trouver par ce travail même, mille occasions d'être séduite. Notre talent n'offre aucun de ces dangers; à-peu-près toujours payé au-delà de ce qu'il faut pour vivre; il expose rarement au triste inconvénient du besoin; si une femme a un talent transcendant, on la respecte et on l'attaque peu. Si elle n'en a qu'un médiocre, sa bonne conduite lui rend la considération que le peu d'art lui refuse; et elle est également révérée. Non, non, Léonore, non, n'imaginez pas que le théâtre soit un écueil pour la sagesse; le devoir délivre des persécutions, et l'on finit par vous savoir gré de vos soins à les éviter. D'ailleurs on fait corps, on est soutenu, on a des camarades, on est protégée, on est pour-ainsi-dire, par l'état même, entièrement à l'abri de la misère et de l'insulte; et ce que cet état a de supérieur à celui que le simple travail manuel pourrait vous donner; c'est que dans celui-ci, votre sagesse, si vous êtes pauvre, deviendra presque un ridicule; au lieu que dans le nôtre, elle ajoutera étonnamment à l'éclat de votre réputation. On prononcera sans cesse, avec une sorte de respect, les noms des _Gaussin_, des _Doligni_ et des _Préville_, ils imprimeront toujours à-la-fois des idées de talent et de vertu. Réfléchissez d'ailleurs à tous les agrémens du métier; jouissez du parfum des roses, moissonnées sur aussi peu d'épines, quoi de plus flatteur pour l'amour-propre, que de se trouver l'idole de la scène! de n'y jamais paraître que pour l'entendre retentir des applaudissemens qu'on vous prodigue; comme on respire avec délices l'encens offert à ses autels; votre nom vole de bouche en bouche; il ne s'y prononce qu'avec des éloges; les hommes vous aiment, vous desirent, vous recherchent; les femmes vous envient, vous cajolent et vous imitent; vous donnez à-la-fois le ton et les modes; vous ne paraissez, en un mot, jamais, sans que toutes les sensations de l'orgueil ne soient enivrées tour-à-tour. Si vous avez de la conduite, les plus grandes maisons vous sont ouvertes; on vous y reçoit avec plaisir; on vous y parle avec respect, et par-tout vous trouvez des amis, de la protection et des hommages.»

Vous me séduisez, mon père, dis-je à _Bersac_, émue et presque décidée. . . . Mais vous le voyez, je n'ai point de talent. . . . À peine sais-je le français, depuis le temps que je ne parle que l'italien, le portugais et l'espagnol, tous mes mots se sont corrompus. --Cela reviendra facilement, me dit madame de _Bersac_; abjurez ces langues étrangères, raccoutumez-vous au frein des règles grammaticales; contraignez votre prononciation à redevenir pure et exacte, pendant que nous allons voyager ensemble, et je vous réponds qu'au delà des Pyrénées, on ne s'appercevra seulement pas que vous ayez jamais quitté la France. Votre organe est doux et flatteur, il a de l'étendue et de la justesse, il est tendre et flexible dans les hauts; il n'a point de dureté dans les bas. Vous devez être du dernier intérêt dans les pleurs; votre taille est légère, elle est agréablement prise; vos bras sont superbes; vous avez de la fierté dans le regard, beaucoup de grace dans la démarche, de la chaleur et de la vérité dans le débit; il ne s'agit plus que de régler tout cela; que de vous donner de la précision, de l'aplomb. . . . Vous apprendre l'entente de la scène, quelques études, et je parie qu'avant deux mois nous vous mettons en état de débuter.

Je fus entraînée, je l'avoue; la protection que m'assurait madame de Bersac; les soins que me promettait son mari, l'espoir, en allant ainsi de ville en ville, de pouvoir apprendre des nouvelles de tout ce qui m'était le plus cher au monde, toutes ces raisons me décidèrent, et on m'acheta sur-le-champ des livres.

Le lendemain après dîner, madame de Bersac dit à son mari, qu'il devait porter des plaintes contre les scélérats de chez qui nous sortions, et travailler à les faire arrêter sur-le-champ; ce que cet honnête homme répondit ici, me parut si sage, si conforme à ma façon de penser; . . . justifiait si bien, en un mot, les raisons qui m'avaient également empêché de dénoncer l'auberge au lit tombant, et les capucins enterrant les objets cachés de leur luxure, que j'ai toujours retenu ses paroles. . . . Vous me permettrez, j'espère, de vous les rendre.

«Je vous pardonne, dit-il, à sa femme, ces légers mouvemens de rigorisme et de sévérité; vous arrivez d'Espagne, il faut bien que vous ayez conservé quelque chose des mœurs haineuses et rigoristes de ces maures à demi policés; mais apprenez, ma chère amie, que je croirais me deshonorer moi-même, si je traînais par une telle action, ces malheureux à l'échafaud; ils m'ont attaqué, ils m'ont dépouillé, ils m'ont mis dans leurs fers, en voilà plus qu'il n'en faut pour que la plainte me devienne interdite, et pour que je ne l'osasse pas sans remords; . . . Elle ne serait plus que l'ouvrage de la vindication; ce sentiment est odieux dans une ame sensible; il en démontre la faiblesse. C'est être faible que de ne pouvoir supporter une injure; c'est être vraiment grand, que de la mépriser; j'ai fait, en étudiant les hommes, une remarque assez singulière, c'est qu'il n'y a presque jamais que les ames basses qui se livrent au sentiment de la vengeance, infiniment plus sensibles à l'insulte, parce qu'elles n'ont la force de rien endurer, elles ne peuvent en soutenir la blessure; et comme ces êtres-là méritent peu, ils croyent toujours qu'on ne leur rend jamais assez. L'homme, au contraire, doué d'une ame forte, qui n'imagine pas que l'injure puisse aller à lui, ou ne la voit pas, ou la méprise; la vengeance afficherait l'insulte: il aime mieux ne la pas soupçonner, que d'apprendre, en s'armant contre ceux qui l'ont outragé, qu'il était possible qu'on lui manquât.

Que les vils satellites, gagés pour le soin flétrissant de conduire les infortunés à la mort, se chargent de découvrir leur retraite; mais elle ne sera jamais indiquée par moi; il est odieux, il est vil de devenir le délateur de ceux dont nous avons à nous plaindre: cette conduite étouffe leurs repentirs; elle les empêche d'être fâchés d'avoir troublé une société où devait se trouver de si méchantes gens. Laissons aux autres l'emploi de les vexer, mais dès que nous avons été leurs victimes, pardonnons-leur. Une fois vengés, nous devenons aussi coupables qu'eux, puisque, ainsi qu'eux, nous commettons une lézion quelconque; de ce moment nous voilà donc aussi bas, et notre supériorité est toujours entière si nous leur pardonnons. . . . On frémit à l'action d'Atrée; . . . les larmes les plus douces coulent, quand Gusman dit à Zamore:

Des dieux que nous servons connais la différence:

Les tiens, t'ont commandé le meurtre et la vengeance;

Et le mien, . . . quand ton bras vient de m'assassiner,

M'ordonne de te plaindre . . . et de te pardonner.

Ah! mes amies, continua cet homme doux et sensible, plus on connait les hommes, plus on devient tolérant. Si ces malhonnêtes gens devaient se corriger, peut-être entreprendrais-je leur cure; mais je sens combien elle est impossible, et j'ose dire, avec un homme de beaucoup d'esprit [9], _qu'on n'a pas le droit de rendre malheureux, ceux qu'on ne peut pas rendre bons_. Croyez-vous que si ces infortunés étaient riches, ils exerceraient l'affreux métier que vous leur voyez faire? Le besoin seul les y détermine, tandis que l'ambition et l'orgueil, sentimens bien moins pardonnables, entrainent aux mêmes horreurs les héros que l'on glorifie, _Bras-de-fer_ et ses compagnons qui s'unissent pour voler un coche, sont-ils autre chose que deux souverains qui se lient pour en dépouiller un troisième? et cependant ceux-ci attendent des palmes, et l'immortalité, pour des crimes commis sans besoin, tandis que les autres n'auront que le mépris, la honte et la roue, pour des crimes autorisés par la faim, la plus impérieuse des loix. Eh! ne nous mêlons pas du mal qui se fait dans le monde; tâchons de n'en pas être blessés; mais n'entreprenons pas de le réprimer; les famines, les guerres, les maladies dont nous accable la nature, ne nous servent-elles pas de preuves que la destruction est inhérente à ses principes; . . . qu'elle lui est nécessaire, et que ce n'est enfin qu'à force de détruire qu'elle peut réussir à créer. Or si cette destruction lui est utile, si elle n'y parvient que par des crimes, si elle en commet chaque jour elle-même, si le crime enfin est une de ses loix, de quel droit le bannirons-nous de la terre? qui nous autorise à le venger? Les malheureux compagnons de _Bras-de-fer_, qui servent les vues de la nature, comme une peste ou une famine, sont-ils plus coupables que la main qui nous envoie ces fléaux? Pourquoi n'osons-nous insulter l'une, et pourquoi condamnons-nous l'autre? Il ne s'agit donc ici que de l'histoire de la force. Nous tolérons les maux que nous ne pouvons empêcher, et nous punissons les auteurs de ceux qui sont en notre pouvoir, y a-t-il de la justice à cette conduite [10]? Eh! rapportons-nous-en à la prudence de la mère sage qui nous gouverne, elle maintiendra toujours dans le monde un nombre égal de vices et de vertus, proportionné au besoin qu'elle aura de l'un ou de l'autre; elle fera naître des Auguste, des Antonin, des Trajan, quand il lui faudra des vertus; les meurtres lui deviendront-ils nécessaires, elle nous enverra des Nérons, des Tibères, des Alexandres, des Tamerlans, des famines, des pestes, des inquisiteurs de la foi, et des parlemens. . . . Mais malheur au sophiste qui conclurait de-là, qu'il doit, ou adopter le vice, ou se consoler de n'être pas vertueux, puisqu'il accomplit les loix de la nature. Un homme qui dirait, puisque la guerre est un fléau nécessaire, je vais l'allumer dans l'Europe, ne serait-il pas un tyran? Ne regarderiez-vous pas comme un imbécile, celui qui raisonnant d'après les mêmes principes, oserait dire, je vais me donner la fièvre, puisque la fièvre est un fléau de la nature? Considérez de même comme un fou, celui qui dira, je vais me plonger dans le crime, puisque le crime est dans la nature. . . . Malheureux! . . . elle produit aussi des poisons, cette nature où tu te livres aveuglément, et cependant tu te gardes bien de t'en nourrir; ais la même sagesse envers le crime, fuis-le, . . . déteste-le; . . . il ne fera jamais ton bonheur; . . . il lui est impossible de le faire. Trop de yeux sont ouverts sur toi, trop d'intérêts s'opposent à ce que tu n'agisses que d'après le tien; et ceux de la société qui balancent toujours cet égoïsme qui te conduit au crime, ou t'empêcheront de le commettre, ou te puniront de l'avoir commis».

Ainsi raisonnait ce sage ami; et par tous ces discours, il ne se bornait pas seulement, comme vous voyez, à me former au théâtre, ou à m'en donner le goût, il élevait aussi mon cœur, il fortifiait ma raison. Je connaissais par lui le prix de mes voyages; il me montrait le fruit que je pouvais cueillir de mes malheurs. Pendant ce tems sa digne épouse cultivait mes faibles talens; et à peine arrivée au-delà des monts, j'étais déjà en état de débuter dans huit rôles.

Mais j'ai devancé, sans le vouloir, les événemens de notre route: reprenons- les, ils offrent, avant que d'arriver en France, un évènement assez singulier, pour que je ne doive pas vous le taire.

Je craignais de séjourner dans les villes, et sur-tout de suivre les grandes routes; j'en avais déjà témoigné mon inquiétude à _Bersac_, qui, instruit par moi de mon aventure de Madrid, m'assura que l'inquisiteur, trop honteux de ce que j'aurais à objecter contre lui, se garderait bien de me poursuivre, et que mes craintes étaient chimériques, je me livrai donc à lui.

En partant de _Valladolid_, nous fumes coucher à Burgos_; les auberges sont aussi mauvaises que rares en Espagne, sans la précaution de porter tout avec soi, on y est souvent peu à l'aise; mais point en état de nous procurer ces facilités, nous nous logions comme nous pouvions, trop heureux d'être à couvert, et de pouvoir vivre, après tous les maux que nous avions senti. Quoique _Burgos_ tienne le premier rang dans les états des deux _Castilles_, nous y fumes pourtant beaucoup plus mal logés qu'à _Valladolid_; il fallut se contenter d'un mauvais cabaret hors de la ville, divisé en quelques tristes cellules mal closes, et donnant toutes les unes dans les autres; vous pardonnerez ce petit détail; il est essentiel à l'intelligence de l'aventure qui nous arriva dans cette misérable hôtellerie. --Qui donc va venir coucher près de nous, dis-je à l'hôtesse, en lui voyant préparer un lit dans une petite chambre contiguë à celle où nous étions, et dont rien ne nous séparait! Dormez en paix, brave dame, me répondit la maîtresse du lieu; les voisins que je vous donne, sont gens aussi honnêtes que vous. C'est un alcaïde de l'inquisition de Madrid, (et jugez si je frémis à ce mot) . . . qui vient d'épouser dans la capitale une des plus belles filles de toutes les Espagnes; il la mène en Biscaye, son pays à lui, et je crois que tous deux y vont finir leurs jours. . . . Très-émue de cette réponse, j'affectai pourtant le plus grand calme; mais je témoignai bien vîte à mes deux amis, toute la crainte que me donnait une pareille rencontre. . . . Ils en furent d'abord aussi épouvantés que moi; la réflexion néanmoins ramena promptement _Bersac_; les projets que cet alcaïde annonce, me dit-il, paraissent bien éloignés de tout ce qui pourrait devoir vous causer de l'inquiétude; vous le voyez, loin d'être occupé de vous, il est dans l'ivresse des premiers plaisirs de l'hymen; il tourne le dos à l'inquisition, il va s'établir en Biscaye; . . . il est sans suite. Rassurez-vous, Rassurez-vous, Léonore, je crois juger assez bien des événemens de la vie, pour vous répondre que cette aventure n'est pas pour vous du plus petit danger. Nous nous mîmes donc à table, et pleinement calmée par ce discours, je soupai comme à mon ordinaire. L'heure de se mettre au lit étant venue, inquiets pourtant de ne point voir nos voisins se retirer, nous en demandâmes la cause à la servante.

Le mari de cette dame, nous dit-elle, voyage avec un certain monsieur _Rodolphe_, lieutenant de dragons, son ancien camarade; et comme ils s'aiment beaucoup tous les deux; chaque soir ils font ensemble un peu de débauche; mais la jeune femme aussi ennuyée que vous de ce retard, va venir se retirer en attendant. Dès qu'elle sera couchée, vous serez tranquilles; nous recommanderons à dom _Santillana_, son époux, de ne point faire de bruit en venant la retrouver, et rien n'interrompra votre repos.

À peine, en effet, cette fille eut-elle cessé de parler, que la jeune dame monta, suivie de l'hôtesse. Comme aucune porte ne nous séparait, pour éviter de lui être à charge, nous ne pumes que détourner nos regards. Elle se coucha, nous en fîmes autant.

Il y avait une heure au plus que j'étais endormie, lorsque je me sentis tout- à-coup serrée par un homme nud, dont la situation très-énergique, et les mouvemens peu équivoques, en me réveillant en sursaut, firent peut-être courir en cet instant, à ma vertu, des risques plus réels que tous ceux où j'avais échappé jusqu'alors. . . . Me dégager lestement de ses bras, sauter à terre, en criant au secours, et me précipiter dans le lit où je supposais madame de Bersac, est pour moi l'affaire d'un instant; et là, croyant avoir trouvé le refuge que je cherche, j'embrasse, je serre de toute ma force la femme que je prends pour l'épouse de mon protecteur, lorsque de nouveaux cris se font entendre en même temps que des lumières viennent jetter du jour sur les différentes parties d'une scène aussi bizarre que peu attendue. Représentez-vous d'abord le comédien Bersac à moitié nud, tenant d'une main mal affermie deux flambeaux, dont les reflets fâcheux ne servent qu'à lui faire voir un homme également nud, remplissant auprès de madame de Bersac, des devoirs conjugaux qui n'appartiennent qu'à lui; et moi qui me suppose dans le sein de cette amie, moi qui viens à la hâte y chercher des secours, serrant, embrassant de toutes mes forces . . . qui? . . . _Clémentine_ . . . cette malheureuse _Clémentine_, compagne d'une partie de mes infortunes, et que je venais de laisser gémissante au fond des prisons de Madrid.

Comment vous rendre ici les sentimens divers qui nous agitèrent tous à-la- fois? de quelles expressions se servir pour vous peindre Bersac, frémissant de rage du forfait trop certain qu'il éclaire; sa femme appercevant son erreur, jettant des cris de désespoir; le malheureux qui fait leur honte commune, s'esquivant à la hâte, fuyant à travers les ténèbres, et la femme qu'il deshonore, et le mari qu'il outrage, et pour terminer en un mot la scène, Clémentine et moi, nous reconnaissant, nous embrassant toutes deux dans le même lit, nous accablant de questions réciproques, et ne pouvant venir à bout de nous entendre, par la multitude des mouvemens qui nous agitent tour-à-tour.

Ne vous laissons pas contempler plus long-tems ce tableau singulier, ce serait refroidir votre attention, que de ne pas vous l'expliquer tout de suite.

Clémentine était la jeune femme qui venait de se coucher près de nous; elle était cette épouse chérie de l'alcaïde Santillana qui s'en allait avec lui en Biscaye: nous allons revenir aux événemens qui l'avaient amenée là: poursuivons. La débauche des deux amis, mais quel était ce second ami, _Brigandos_; oui, madame, Brigandos, sous le nom de Rodolphe, échappé de l'inquisition, par les soins de Clémentine, ainsi que je vais bientôt vous l'apprendre. Sa débauche, dis-je avec Santillana, les ayant enfin conduit plus avant qu'ils ne croyaient, devenait à-la-fois, et la raison qui les faisait retirer si tard, et celle qui, venant d'altérer leurs sens, avait fait jetter le prétendue Rodolphe dans le lit de Clémentine, et l'alcaïde de l'inquisition dans le mien; mais par une inconcevable fatalité, quand cette double erreur s'opérait, Bersac, pressé d'un besoin, venait de se lever pour y satisfaire, et les cris de Clémentine, ayant reconnu tout de suite que ce n'était point son mari qui, se plaçait près d'elle, avait fait sauver Brigandos, qui, rencontrant le comédien dans sa marche rapide, l'avait culbuté du haut en bas de l'escalier. Bersac, furieux de la catastrophe, s'était saisi, en se relevant, des lumières de la salle à manger, près de laquelle il venait de cheoir, et remontant courageusement dans les chambres, il venait reconnaître l'origine du désordre, lorsque l'alcaïde Santillana s'égarant dans mon lit comme Brigandos dans celui de Clémentine; effrayé de la réception que je lui avais faite, s'était élancé dans celui de madame de Bersac, croyant trouver celui de sa femme, ainsi que j'avais moi-même gagné celui de Clémentine, au lieu de passer dans celui de la comédienne; telles étaient les raisons de tout le bruit, telles étaient celles de l'étonnement stupéfait de Bersac, et de la fuite soudaine de l'alcaïde, reconnaissant qu'il avait beau sauter de lit en lit, il ne cessait jamais de se tromper.

Mais malheureusement l'erreur commise dans celui de madame de Bersac, avait eu des suites plus funestes que dans toutes les autres parties de la scène. Un instant suffit, dit-on, à deshonorer la femme la plus sage; et ce terrible instant venait d'arriver pour la vertueuse épouse du comédien. . . . D'une part, un jeune homme, frais et vigoureux dans l'état du monde le moins fait pour la patience; de l'autre, une femme à moitié endormie, . . . qui s'imagine recevoir les chastes embrassemens d'un époux. . . . Il n'en avait pas fallu davantage, . . . le malheur était consommé. . . . Madame de Bersac fut la première à le dire; elle se jetta en pleurs aux pieds de son mari; elle lui demande de la venger de l'outrage odieux qu'elle vient de recevoir; et cette nouvelle circonstance changeant tout-à-coup le tableau, en varia les teintes gracieuses de Thalie, contre les noirs pinceaux de Melpomène. Voyant les choses devenir lugubres, nous volons, Clémentine et moi; je nomme mon amie, elle implore la grace de son époux: Santillana, en honnête homme, accourt lui-même aux genoux de madame de Bersac, la supplie d'oublier une faute qu'il n'a commis que par inadvertance; et se retournant aussi-tôt vers le mari, il le conjure de se venger, et qu'il ne s'en défendra pas, si ses excuses ne sont point acceptées. L'attitude est fixe; un moment chacun s'observe et réfléchit.

Ô Bersac! m'écriai-je, ô mon protecteur! vous m'inspirez la clémence, donnez m'en l'exemple aujourd'hui, madame, poursuivis-je, en prenant les mains d'Angélique, ne faites pas un jour de sang d'un des plus heureux de ma vie, puisqu'il vient rendre à ma tendresse une amie perdue si long-temps. . . . Chère dame, dit _Clémentine_ en cajeolant la _Bersac_ avec les manières naïves et pleines de grace qu'elle employait avec tant d'énergie; songez que je suis la première offensée, et qu'en vérité il n'y a que moi qui doive se mettre en colère, si quelqu'un en a le droit ici; oublions donc tout, de part et d'autre;--j'y consens, répondit _Bersac_, j'aurais trop à me reprocher, si je troublais en rien la joie de _Léonore_, n'y pensons plus, madame, dit-il à son épouse; si je vous connaissais moins; si vous aviez fait un seul faux pas dans votre vie, cette aventure me troublerait peut-être; mais une femme sage, vingt ans ne se dément pas dans un quart d'heure. . . . Votre innocence est reconnue. . . . Et vous, monsieur, dit-il à l'Alcaïde, permettez que je ne voye qu'un ami, dans l'époux d'une des femmes de la terre, que Léonore aime le mieux; embrassons-nous, et que tout s'oublie. --Oh! monsieur, vous êtes charmant, vous êtes charmant, dit Clémentine, avec sa délicieuse vivacité, devenue plus agréable encore par son joli accent dans les mots français, oui, vous êtes charmant; voilà comme un galant homme doit prendre les choses; mais pour achever de nous prouver votre estime et votre pardon. . . . il est tard, passons le reste de la nuit ensemble, et permettez-nous de vous offrir à déjeûner, nous y rirons tous d'un événement qui, dans le fond, ne fait mal à personne; oui, nous nous en amuserons jusqu'à l'heure fatale qui vas nous séparer pour jamais, sans doute. La proposition s'accepte, Bersac se décide, son épouse se console, on rappelle Brigandos, contusioné du choc dont il a culbuté le comédien; tous deux s'embrassent avec un peu moins de brutalité; je saute dans les bras de mon ancien chef; je lui témoigne tout le plaisir que j'ai de le revoir, et l'on n'entend plus dans l'auberge que des ris, on n'y voit plus que des marques de joie.

Après quelques soupes à l'oignon, quelques rôties au vin de Madère, Clémentine toujours gaie, toujours friponne et toujours jolie, nous apprit comment elle était échapée au glaive inquisitoire, par le secours du jeune homme qu'elle avoit maintenant avec elle, et dont elle m'assura, que quoique fugitive, je n'avais sûrement rien à craindre, elle avait été assez heureuse pour obtenir de son amant la liberté de notre chef, c'était tout ce qu'elle avait pu faire, et une satisfaction bien réelle pour son ame d'avoir pu rendre à Brigandos, les services que nous en avions reçu si obligeamment l'une et l'autre, lorsque ne sachant que devenir après notre désastre de Lisbonne, nous avions trouvé chez cet honnête bohémien tant d'accueil et d'humanité; pour quant à elle, continua cette aimable femme, l'heure de la séance étant dépassée de beaucoup, le jour où je l'avais laissée dans la salle des tourmens, dès que j'avais été sortie, on l'avait congédiée avec injonction de se retrouver le lendemain au même lieu pour y subir la question de la corde, et l'inquisiteur qui, comme vous le savez, avoit eu des raisons de disposer de la chambre qu'elle occupait près de moi, l'avait fait passer dans un autre quartier; ce fut alors qu'elle tomba sous la direction de Santillana, auquel elle inspira la passion la plus vive; celui-ci s'ouvrit sur-le-champ à elle, il en fut écouté, elle mit tout au prix de la liberté de Brigandos et de la sienne, fille délicieuse sans doute, qui paraissait en ce moment critique, s'occuper encore plus des autres que d'elle-même. Santillana promit, et lui donna de si bons conseils, il la protégea si vivement qu'il lui fit éviter tous les nouveaux interrogatoires, pendant ce tems, il ménagea sa fuite et celle de notre chef, résolu de quitter lui-même l'infâme métier, que le dérangement de sa jeunesse lui avait fait prendre, puisqu'il pouvait désormais s'en passer, au moyen de la succession d'un oncle fort riche, nouvellement décédé en Biscaye; il avait donc pris la résolution de partir avec celle qu'il aimait, d'en faire sa femme hors des portes de Madrid, et de la conduire, s'emparer avec lui de l'héritage qui allait les mettre tous deux en état de vivre désormais de leurs biens, sans avoir besoin de qui que ce fût. Tout avait réussi, et, par les soins de Santillana, Brigandos évadé de la veille, les attendait à dix lieues de Madrid. Les deux époux continuaient donc leur route, tous les deux plus épris, plus charmés que jamais l'un de l'autre, et Clémentine bien résolue à renoncer aux égaremens de sa jeunesse pour se consacrer désormais toute entière à la félicité du jeune homme aimable qui s'était immolé pour la sienne; mais ces égaremens de ma compagne, Santillana ne les avait point ignoré, Brigandos le certifia à la société, et comme madame de Bersac en paraissait un peu surprise. . . .

Eh! quoi, madame, dit notre chef, en se livrant à son goût de dissertation philosophique, où son érudition éclatait toujours, quoi, n'est-ce donc pas un préjugé stupide, que d'exiger de la fidélité d'une femme, même avant que d'avoir connu son époux? Devait-elle quelque chose à cet époux, dont elle ne soupçonnait seulement pas l'existence? --Mais, dit madame de Bersac, on peut craindre que celle qui n'a pas été sage avant l'hymen, ne puisse le devenir après.

Ce raisonnement n'est pas juste, madame, reprit notre chef, une fille n'a pour conserver sa virginité que les liens les plus chimériques, tant qu'elle est en puissance paternelle, si elle la garde avec tant de soin alors, c'est par faiblesse ou par ignorance; mais elle n'y est point tenue; rien ne l'y oblige, et jamais l'autorité des parens, s'ils sont justes, ne peut s'étendre jusqu'à contraindre leur fille à la chasteté, c'est-à-dire à un état absolument contraire à la nature, elle peut disposer d'elle, aucun pacte ne la lie, elle n'a fait aucune promesse, elle n'est qu'à elle, et la raison qui semble prêter aux parens l'ombre du pouvoir sur cet article, n'est fondée que sur leur avarice ou leur ambition, ils craignent de ne pouvoir marier leurs filles, ils les obligent à respecter la fleur que l'hymen doit épanouir; mais cette raison uniquement dictée par l'intérêt des pères, est nulle aux yeux des enfans. Si les filles l'écoutent, elles ont servies les passions de leurs pères au détriment des leurs, c'est-à-dire qu'elles ont fait une bêtise, puisqu'elles ont données beaucoup plus que ce qu'elles ne reçoivent, la passion qu'elles immolent étant bien autrement impérieuse que celles auxquelles elles sacrifient; mais le préjugé prononce contre elles, continue- t-on d'objecter; voilà l'infamie; voilà l'inconséquence; voilà l'atrocité; voilà l'inepte barbarie qui ne se voit que dans notre Europe agreste. Parcourons rapidement les usages des peuples qui ont mieux valu que nous. Les Brésiliens, les Scithes, les Lapons prostituaient aux étrangers des filles, dont ils ne faisaient pas moins leurs femmes après; au Pégu, un étranger loue une fille pour le temps de son séjour dans le pays, et cette concubine n'en trouve pas moins un époux au sortir de-là. Chez les Tartares, au-delà du Thibet, tous ceux qui connaissent une fille lui donnent un présent dont elle doit toujours se parer; et la certitude d'avoir un mari n'est pour elle, qu'en raison de la quantité qu'elle peut offrir de ces preuves de son libertinage. Hérodote assure que les lidiennes n'avaient d'autre dot, que le fruit de leur prostitution, et suivant Justin, les filles de l'Isle-de-Chipre se rendaient dans les ports, à dessein de se livrer aux étrangers qui venaient dans l'Isle, et d'acquérir une dot par ces moyens; on insulte une Circassienne quand on lui dit qu'elle n'a point d'amans; le culte d'Astarte, au temple de Biblus, consistait dans les plus grands excès de l'incontinence des filles, aucunes d'elles n'eût trouvé d'époux sans cela; personne ne s'allie à une Armenienne, si les prêtres de Tanaïs n'en avait abusé de toute sorte de manière; je dis de toutes manières, car telle était sur ce point la manie de ces peuples, que ce qui même ajouterait d'après nos mœurs une teinte à l'infamie, devenait chez eux un motif de plus aux préférences, il fallait que la prostitution eût été si entière, qu'aucun des temples de l'amour n'eût été sans adorateurs, et l'on en voulait être sûr. Hérodote et Strabon nous disent que les Babiloniennes étaient obligées d'offrir _ainsi_ leurs prémices au temple de Vénus, le culte de la Callipige des Grecs est une preuve de ce que j'avance; d'après toute l'antiquité, point de restriction, cette Vénus le désignait assez clairement; tous les peuples sages pensèrent, en un mot, madame, que jamais l'incontinence d'une jeune fille ne devait lui porter obstacle; plusieurs, comme vous le voyez, ne l'estimèrent même qu'à ces conditions, et crurent avec beaucoup de sagesse, que plus une femme a de mérite, plus elle doit être recherchée: si on ne lui a jamais rien dit, c'est que sa valeur est médiocre, doit-on alors la prendre pour femme? Il faut donc, si l'on est vraiment sage, incontestablement préférer pour épouse la fille libertine, à celle qui n'a jamais servi que la pudeur, et cesser surtout de croire que cette pudeur qui n'est que le trésor des laides, puisse être d'aucun prix avec les autres. Ah! qu'ils soient en paix ces époux timides, cette même fille faible quand elle s'apartenait, va devenir la femme la plus modeste une fois sous les loix de l'hymen: s'être rendue coupable quand on n'avait point de nœuds, n'est nullement une raison de présumer qu'on ne sera point exact à révérer ceux qu'on doit recevoir. Que les hommes délicats sur cette matière prennent de telles épouses sur le pied de veuves; mais les flétrir, les délaisser, les contraindre aux horreurs d'un couvent ou les réduire au célibat pour une faute commise dans le feu de la jeunesse, toujours bien plus l'ouvrage de la séduction des hommes que de la faiblesse des filles, pour une faute qui prouve qu'elles ont tout ce qu'il faut pour être d'excellentes épouses; ah, madame! cette dureté est horrible, il n'y a qu'une nation encore plongée dans les ténèbres, qui puisse en devenir coupable au mépris des plus saintes loix de la raison, de la nature et de l'humanité.

Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de Brigandos, et la conversation redevint générale.

À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle s'en était plusieurs fois désolée avec _Santillana_ qui, quoique de la maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue; le sort de la troupe de _Brigandos_ lui avait été également caché, et toutes réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef, elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus vif intérêt à _Clémentine_, furent enchantés de faire connaissance avec elle, tout ce qui me fâche, dit _Bersac_, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que cette connaissance m'ait coûté l'honneur. --l'honneur dit _Clémentine_, en tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous- mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous- mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas --__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité. Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts, et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident.

Quoique la destination de mes amis fût pour _Bordeaux_, leur talent reconnu et chéri par toute la France, les fit désirer _à Bayonne_; ils n'accordèrent vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la première fois dans Iphigénie de Racine, et dans _Lucinde_, de l'Oracle. Mais je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la _Junie_, de Brittanicus et dans _Zénéïde_, je fus extrêmement applaudie; le troisième jour je jouai _Rosalie_ dans Mélanide, et _Betti_ dans la jeune indienne, cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et la _Sophie_ du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à _Bayonne_, avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais _Zénéïde_, je reçus le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . . Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci. --Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis, je refusai, d'après le conseil de madame de _Bersac_, avec autant d'honnêteté que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le lendemain. Je gagnai à _Bayonne_ autant qu'il me fallait pour dédommager mes amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur céder sur ce point, et ce ne fut qu'à _Bordeaux_, où madame de Bersac voulut bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures.

Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais avec tant d'empressement.

Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame, a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on oublierait à ce prix!

Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard, après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira, excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je t'embrasse.

_Fin de la sixième partie._

[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.]

[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où Brigandos dit _laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les autres_.]

[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!]

[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections, moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux, or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante mais juste.]

[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le lecteur peut être sûr de leur fidélité.]

[Footnote 6. La torture de la corde se donne en liant le criminel à une corde par les bras renversés en arrière. Par le moyen de cette corde qui joue dans une poulie, on enlève le patient de vingt & trente pieds, puis, après l'avoir ainsi laissé suspendu quelque tems, on le laisse brusquement retomber de toute la hauteur jusqu'à demi-pied de terre; ces secousses lui disloquent toutes les jointures, lui crèvent souvent l'estomach, et font pousser des cris horribles. --La torture de l'eau consiste à faire avaler une quantité d'eau au patient, ensuite on le couche sur un banc creux, dans lequel on le serre à volonté. Ce banc a un bâton qui le traverse et qui tient le corps du patient comme suspendu. La position lui rompt l'épine du dos avec des douleurs incroyables. La torture du feu est la plus rigoureuse de toutes. On allume un brâsier ardent, ensuite on frotte la plante des pieds du criminel de matières pénétrantes et combustibles: on l'étend par terre, les pieds tournés vers ce feu, et on les lui brûle ainsi jusqu'à ce qu'il avoue: ces trois tortures se donnent chacune l'espace d'une heure, et souvent plus. On y applique les femmes et les filles de tout âge, ainsi que les hommes, quelquefois couvertes d'une chemise de grosse toile, souvent nues; mais de toutes manières elles sont toujours dépouillées devant leurs juges: ensorte, dit l'auteur, que nous transcrivons mot à mot dans cette note, que la plupart effrayées de cet immodeste appareil, disent et nient tout ce qu'on veut, afin d'éviter les tourmens. On n'a aucun égard, poursuit le même écrivain, ni à l'âge, ni au sexe: on y traite tout le monde avec une égale sévérité. Tous sont appliqués à la torture ou presque nuds, ou totalement nuds, suivant le caprice des inquisiteurs, qui ne manquent pas de traiter avec bien plus de rigueur les femmes ou les filles qui ne veulent pas leur être favorables. Celles qui pourtant se rendent n'en sont pas plus heureuses. Ils les engagent à se livrer à eux, en leur faisant esperer de les sauver, et dès qu'ils en ont joui, ils les condamnent à mort, afin que, par ce moyen le crime qu'ils commettent, se trouve enséveli. Leurs excès enfin montèrent à tel point, que Clément VI nomma une commission particulière pour informer contre leurs infamies. Ce fut Bernard, cardinal de Saint-Marc, qui en fut chargé. Voilà pourquoi enfin Miguet de Monsarre, auteur espagnol, dans son livre de _Coena Domini_, leur dit:-- _Cimas esso mat echores comone tenegis verguenca, ni honoraque despues de aver Gozado las mugueres y Donzellas que entran en vuestro poder despudes de avertas Gozado las Entregays at Fuego o impios péores que los viejos de Suzanna_.

Voyez la seconde partie du tome II de l'histoire des Cérémonies religieuses des peuples du monde, et l'histoire des Inquisitions.]

[Footnote 7. Quelle plus grande preuve de la puissance des inquisiteurs, que la fin tragique de dom Carlos? Philippe II, père de ce malheureux prince, ne lui fit perdre aussi cruellement la vie, que par l'instigation de ces scélérats.]

[Footnote 8. Si c'est là ce qu'on pense à l'école du malheur, elle n'est donc pas aussi bonne que les sots le croyent. Le capitaine Cook observe dans ses relations, que plus les gens de son équipage étaient malheureux, et plus il les trouvait cruels, alors dit-il ils se livraient au meurtre sans aucune raison, plus l'infortune semblait les presser, plus leurs esprits devenaient insensibles, plus leurs cœurs devenaient féroces, l'effet de l'infortune sur le cœur de l'homme, est de l'endurcir, voilà pourquoi le bas peuple est toujours plus cruel que les gens qui ont reçu une bonne éducation, si cela est, et nous ne devons pas en douter, l'infortune ne peut être bonne à rien, car ce qui blesse l'ame, ce qui éteint les sentimens de sensibilité, ne saurait qu'entraîner au crime. C'est quand l'homme est heureux, qu'il cherche à rendre tel tout ce qui l'approche; tombe-t-il dans l'adversité, l'humeur, le dépit, le chagrin, corrompent son ame; l'endurcissent, et le conduisent incessamment aux horreurs.]

[Footnote 9. Le marquis de Vauvenargues.]

[Footnote 10. Il ne s'agit pas de mettre en avant ici les intérêts de la société, la réponse aux objections de Bersac serait puérile: il est question de savoir pourquoi on punit. Assurément la peste nuit à la société, autant et beaucoup plus que le voleur de grands chemins. Cependant nous ne nous vengeons pas de la main qui nous envoie la peste, et nous rouons le voleur. --Pourquoi? Répondez, suppots des loix qui commandent le meurtre répondez, voilà le seul état de la question.]