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Je quittai mon amie d’enfance et de toujours, le cœur encore plus gonflé que le matin. Quel mystère planait donc sur la vie d’Allie ? Ce voile qui passait sur ses yeux chaque fois que le nom de son mari était prononcé, quel secret cachait-il donc ? À mon sujet, elle ne s’était informée de rien. Mes vingt ans d’exil semblaient ne pas exister pour elle ; ou bien, elle ne voulait pas évoquer le passé. Que de choses, cependant, j’avais à lui dire ! Ah ! ce passé ! j’aurais bien voulu l’effacer d’un trait de plume ! Mais il y avait dans ma vie tout un drame. Pourquoi ne m’a-t-elle pas questionné au sujet de mon enfant, de ma Cécile ? Elle était bien à moi, cette enfant ! Elle m’était aussi chère que les siens pouvaient l’être pour elle ! Et pourquoi ai-je gardé le silence ? Je la reverrai ce soir, me dis-je, et je lui dévoilerai tous les secrets de mon âme. N’était-elle pas l’âme sœur perdue et retrouvée ?
Il me restait deux longues heures et demie à attendre. Je retournai lentement vers la Bastille, où je croisai M. Latour. Il m’interpella :
— Nous vous croyions perdu. Vous avez disparu comme une étoile filante ! Nous avons décidé, ma femme et moi, d’aller aux noces. J’ai averti mon chauffeur d’être prêt pour sept heures. Ça commence de bonne heure ces soirées de noces campagnardes ! Vous nous accompagnez, Monsieur Reillal ?
— Je regrette, mais des affaires urgentes !… Sans cela, j’aurais éprouvé un réel bonheur à vous accompagner.
— Vous êtes durement pris pour un villégiateur !
— Mon avenir n’est pas assuré comme le vôtre !
— C’est vrai. Ça fait vingt ans que je jouis de ma fortune, et j’ai passé tous mes étés ici.
— À flâner comme cela ?
— Mais oui. Je ne suis toujours pas pour me mettre à jardiner comme un vulgaire rentier de village ! Il y a bien assez de l’ancien kayser qui scie du bois !… Me voyez-vous sciant des billes dans ma cour ?
— La politique ne vous a jamais tenté ?
— J’avoue que j’ai longtemps rêvé d’être député, sénateur ou quelque chose de ces machines-là. Dans le fond, ça ne me dit pas grand’chose, mais ça m’aurait fait une situation dans le monde…
— Oui. Le simple titre de millionnaire, en somme, devient monotone ; surtout quand il y a vingt ans que ça dure. M Latour est de retour, je crois. Je prendrai donc place à la même table que ce midi.
— Ah ! mais ça ne dérange rien du tout ! M Latour sera enchantée ! Elle n’est pas fière ma femme !
— Moi non plus ! Merci ! Alors, je n’y vois aucun inconvénient.
M. Latour ne s’aperçut pas de son impair. Ses millions ne lui permettaient-ils pas ces libertés avec les gens ordinaires, ceux de mon espèce, par exemple, qui n’exhibent pas de gros diamants ni de grosses chaînes de montre sur une bedaine prospère ? S’il savait, pourtant ! Non, cela gâterait trop son bonheur, le cher homme, de me savoir plus riche que lui ! Si seulement j’avais ouvert le petit sac que je tenais dans ma main et qui contenait des diamants dont deux seulement valaient plus que sa fortune ! Non, décidément, c’eût été un désastre ! Je remis sans cérémonie le sac dans ma poche et je m’assis à la table de M. et M Latour et de leur fidèle compagnon, M. Dufour. M Latour me regardait de temps en temps d’un petit air dédaigneux. Elle examinait surtout mes doigts, vierges de tout diamant et d’or. C’est étonnant ! mais je n’ai jamais aimé l’or ni les diamants aux doigts d’un homme. Et, pourtant, c’est cette catégorie d’hommes qui ont fait ma fortune ! Tout ce que je porte, d’habitude, est un minuscule diamant sur ma cravate, précieux souvenir de mon père. Il m’est cher à ce seul point de vue. Comme il me l’a donné sur son lit de mort, je l’ai toujours conservé avec un filial attachement.
M Latour le remarqua sans doute, car elle dirigeait souvent un œil scrutateur de ce côté.
— Jouez-vous au bridge, Monsieur ? finit-elle par me demander.
— Très peu, Madame. Je n’ai guère de temps à consacrer aux cartes.
— Je crois que votre patron ne vous laisse pas grands loisirs !
— Mon patron est très pressé, en effet ; il s’appelle le temps.
— M. Letemps ? M. Letemps ? À ma honte, j’avoue ne pas le connaître. Quel commerce fait-il ?
— Ma foi, il fait un peu toutes sortes de choses.
— C’est un jack of all trades, dit-elle en se tournant du côté de son mari. Il ne doit pas être riche ! Quand on court deux lièvres à la fois, le proverbe dit qu’on les perd tous les deux. À plus forte raison, quand on en court plusieurs, on doit tous les manquer !
— Je crois que le proverbe dit vrai et qu’il s’applique bien à mon patron. Mais il y en a qui en ont beaucoup devant eux.
— Des lièvres ?
— Non, du temps !
M. Latour rougit, mais elle, elle n’avait rien compris. Elle eut l’air de se dire : quel est ce petit fonctionnaire en vacances qui se mêle de faire des casse-tête et qui ne sait même pas jouer au bridge ?
Sept heures et quart sonnèrent au carillon de l’horloge.
— Sapristi ! me dis-je, je vais être en retard. Je m’excusai et me dirigeai vers la porte de la salle à manger.
— Il est pressé, ce monsieur ! Il ne prend pas le temps de prendre son café, dit M Latour à son mari.
— Écoute ! Sophie, lui répondit-il. Quand des gens instruits parlent, il faut prêter l’oreille et se taire. Tu as fait rire de toi avec ton M. Letemps. M. Reillal a été trop poli pour te le faire voir, mais j’ai saisi, moi.
— Je me fiche de ces petits commis, tout instruits qu’ils puissent être ! Quant à l’éducation, ce n’est pas à mon âge qu’on reçoit des leçons de savoir-vivre !
N’en écoutant pas davantage, je pris mes deux jambes à mon cou et montai précipitamment l’escalier pour aller faire ma toilette.