‹ Aloys, ou le religieux du Mont Saint-BernardChapitre 3 sur 3 · Conclusion.

Conclusion.

Le religieux s’interrompit : il paraissait épuisé par l’effort qu’il venait de faire.

Cependant, au bout de quelques minutes, le supérieur l’engagea à achever sa lecture, et frère Pierre reprit le manuscrit. Frère Pierre est le nom que portait le pénitent, depuis qu’il avait renoncé au monde. Il l’avait choisi sans doute par reconnaissance pour saint Pierre-aux-Liens. Il continua d’une voix affaiblie :

« En rentrant chez moi, je trouvai tout préparé pour le départ : je montai en voiture, et dis à mon vieux serviteur de faire prendre la route qu’il voudrait. Il choisit celle de France.

» Je me laissai traîner deux jours et deux nuits sans parler ; enfin, une fièvre ardente me saisit, je tombai dans le délire, et je fus, pendant plusieurs jours, en danger.

» Quand je retrouvai la raison, mon fidèle compagnon me dit, en peu de mots, que nous avions été forcés de nous arrêter dans une petite ville au pied des Alpes, et que le médecin avait ordonné qu’on m’empêchât de parler.

» Je voulais faire quelques questions, je n’obtins plus de réponse.

» L’homme qui me tyrannisait ainsi était un ancien serviteur de ma famille ; il n’avait quitté mon père qu’au fatal tombereau ; comme il assiégeait sans cesse la porte de la prison, il l’en vit sortir pour aller à l’échafaud. Il voulut lui dire un dernier adieu ; mon père feignit de ne le pas connaître : il n’avait que cette manière de lui marquer sa reconnaissance. Le courageux serviteur fut sensible à la touchante froideur de son maître, et me voua l’existence que la présence d’esprit de mon père venait peut-être de lui conserver.

» Cet excellent homme avait pour moi un attachement fanatique, qui lui faisait haïr tout ce qui m’aimait ou m’admirait moins que lui.

» Je ne sais s’il a soupçonné mes sentimens pour M de M**, mais le soin avec lequel il évitait d’en prononcer le nom devant moi m’étonnait. Le dévouement parfait est une espèce de génie, c’est celui du cœur ; et mon vieux ami l’avait. J’ai toujours estimé son zèle, mais je n’ai connu l’élévation de ses sentimens que depuis mon malheur.

» Quand je pus sortir, quand je revis la nature, j’avais oublié une foule de choses : il fallut pour ainsi dire rapprendre jusqu’à mes chagrins. J’avais épuisé en une fois ma force de volonté, et je ne me décidais plus que d’après l’avis de mon vieux compagnon : il ne me consultait pas, il donnait ses ordres, j’obéissais en silence.

» Quand un homme a perdu le principal intérêt de sa vie, il faut peu de chose pour lui tenir lieu de motif. L’excès du malheur nous rend enfans comme l’extrême vieillesse.

» Un jour qu’il me crut assez fort pour marcher, il voulut me faire faire une longue promenade. Nous gravîmes plusieurs collines et nous parvînmes enfin au sommet d’une montagne voisine de la ville. La vue s’étendait d’un côté sur la pente méridionale de la chaîne des Alpes, de l’autre on découvrait un lac bordé de châtaigneraies et de vignobles ; enfin, au-delà de la ville, l’œil se perdait dans les plaines de la Lombardie dont la verdure unie produit l’illusion de la mer.

» Il y avait sur cette montagne un ermitage creusé dans le roc et où le dernier ermite était mort comme un saint, depuis peu de temps. En entrant dans sa retraite il me sembla que Dieu n’avait dirigé ma vie que pour m’amener là. Je reconnus un dessein suivi dans les divers événemens qui avaient décidé de mon sort, et je me crus appelé à ne plus sortir de l’asile que je venais de trouver.

» Je communiquai ma résolution à mon guide qui me crut devenu fou. Je tâchai de le rassurer, mais je lui répétai que j’étais décidé. À toutes ses raisons je répondais :

« Je ne veux plus voir les hommes. »

« Mon vieux serviteur pleurait, se tordait les mains, se faisait mille reproches de m’avoir conduit là, et je l’en remerciais.

» Me voyant inébranlable, il me dit qu’il ne me quitterait pas, et qu’il viendrait se loger près de moi dans une des cellules du rocher ; je lui montrai qu’en persistant dans ce dessein il m’empêcherait d’exécuter le mien, et je le rendis responsable de tous les malheurs qui pourraient m’atteindre s’il me forçait à retourner dans le monde. Enfin, je fis tant que, moitié par respect, moitié par tendresse, il se décida à me quitter, non sans m’avoir fait jurer de ne pas attenter à mes jours.

» Je lui dis que la pensée ne m’en était pas venue.

» Il exigea encore que je lui accordasse la permission de monter à l’ermitage tous les jours. J’aurais voulu le renvoyer chez ma tante, mais je craignis de briser son cœur ; je le congédiai et lui demandai de m’apporter le lendemain quelques alimens.

» J’avais passé plusieurs semaines dans l’ermitage, ne voyant que ce pauvre homme, qui renouvelait chaque jour ses prières pour me ramener à la ville. Ma santé se rétablissait, quoique lentement, et je m’efforçais de croire à un avenir.

» Un jour, je reçus la visite du curé, qui sans doute m’avait été envoyé par mon infatigable ami.

» On m’a dit qu’un malheureux était venu se réfugier dans cet ermitage.

» — On vous a dit vrai, je suis bien malheureux.

» — Mon fils, la contemplation de la nature a des charmes dangereux pour une âme encore agitée par les passions. Je crains que vous ne vous mépreniez sur votre vocation. La vie active est le remède aux troubles du cœur ; la vie contemplative que vous choisissez est la récompense du calme de l’âme. Que faites-vous ici ? Y êtes-vous assez heureux pour avoir le droit d’y rester ?

» — J’admire et je tâche d’oublier.

» — Vous avez de la tendresse, et point de charité ; la chaleur de votre cœur vous fait illusion, vous vous sentez la force d’aimer, et vous vous croyez à l’abri de l’égoïsme ; détrompez-vous, la sensibilité qui s’isole se change bientôt en amour personnel. Exercez vos facultés en faveur de vos semblables et vous serez consolé, parce que vous vous sentirez devenir meilleur.

» — Les événemens de ma vie ont été préparés pour me conduire à Dieu.

» — Sans doute, Dieu vous appelle à lui, mais ce n’est pas ici qu’il vous attendait. »

« La suite de cet entretien serait trop longue à rapporter. J’en fus singulièrement frappé. Moi qui avais toujours cru l’état de mon âme une énigme inexplicable, j’admirais comme, avec quelques idées fondamentales de la foi et de la raison, un inconnu, sans m’interroger, avait trouvé le fil du labyrinthe où je me perdais moi-même. Mon fidèle serviteur m’avoua qu’il m’avait envoyé ce bon prêtre ; mais en l’engageant à venir m’aider de ses conseils, il s’était gardé de lui confier une seule des circonstances de ma vie.

» Après plusieurs conversations, le curé parvint à me persuader de quitter l’ermitage, et de chercher une retraite où je pusse consacrer le reste de ma vie à secourir mes semblables. Il y a dans l’exercice de la vraie charité, une inépuisable source de sensibilité : aussitôt que ma résolution fut arrêtée, je retrouvai les larmes.

» Le souvenir de mon passage au couvent du mont Saint-Bernard m’occupait encore : je crus reconnaître dans cette pensée constante, la manifestation d’une volonté suprême. Le curé me conseilla d’attendre ; il me recueillit chez lui pour éprouver, disait-il, ma vocation. Chaque jour de retard enflammait mon zèle, augmentait mon espérance. Mon directeur aplanit enfin toutes les difficultés. J’écrivis à ma tante : je lui laissais tout mon bien, ne me réservant qu’une pension pour mon ancien serviteur, et la modique somme nécessaire pour pouvoir être admis dans cette maison.

» Quand j’annonçai mes résolutions définitives à mon vieil ami, il ne me fit plus aucune objection, mais il me déclara à son tour que son parti était pris, et qu’il ne me quitterait jamais, que si je ne voulais plus lui permettre d’habiter sous le même toit que moi, ou si son âge, ou l’insuffisance de sa vocation l’empêchaient d’être reçu dans le couvent, il se logerait aussi près qu’il pourrait, et travaillerait pour la communauté comme commissionnaire, comme journalier, ou de toute autre manière… Ô Providence ! et je m’étais plaint toute ma vie de n’avoir point d’ami !…

» Je passai l’année de mon noviciat à l’abbaye de Saint-Maurice en Valais. On y reçut mon compagnon d’infortune, comme frère convers, sans lui permettre de faire profession. Il y est encore, et nous nous voyons plusieurs fois par an, pendant la belle saison.

» Le jour où je quittai l’abbaye pour me rendre à cet hospice, il éprouva le plus vif chagrin de sa vie. Mais quelle peine peut résister long-temps à la paix du cloître ? Ce sont les chances variées de l’existence qui nourrissent l’inquiétude des gens du monde. L’absence même, cette douleur si poignante, est adoucie pour des hommes soustraits aux incertitudes du sort. Si les cloîtres n’avaient été fondés par des âmes pleines de l’amour de Dieu, ils auraient été inventés pour rassurer les cœurs jaloux. L’idée que l’ami qu’on quitte a quitté le monde, est une consolation ; dans les affections vives, on ne peut souffrir de partage qu’avec Dieu. »

Le moine se tut, et laissa retomber sa tête sur ses mains. En revenant à lui, il fut frappé de l’altération des traits du jeune étranger :

« Vous m’avez écouté, lui dit-il, avec un intérêt peu ordinaire : c’est pour vous montrer qu’on peut vivre en étant plus malheureux que vous, que je vous ai raconté mon histoire.

» — Je la connaissais, répond le voyageur, vous êtes Aloys.

» — Vous savez mon nom ! s’écrie le moine, en pâlissant ; il n’est connu ici que du prieur !

» — Vous êtes la cause de tous mes chagrins ! » s’écria l’étranger, avec une amertume qu’augmentait l’effort qu’il venait de faire pour se contraindre. « Peu de temps après votre disparition, j’épousai M de M** qui, depuis, m’a tout avoué : elle vous aimait !

» — Qu’est-elle devenue, interrompit le religieux ?

» — Vous me le demandez, quand je vous dis qu’elle vous aimait !!!… » répond le malheureux, d’un air toujours plus sombre.

» — Et sa mère, dit le moine, en tremblant ?

» — Elle n’a pu lui survivre !…

» — J’ai donc fait plus de mal qu’un méchant, reprend le religieux en étouffant ses sanglots. »

Il sort de la salle à pas lents.

Quelques heures après, le voyageur, au moment de quitter l’hospice, traversait l’église : il y vit le moine immobile et prosterné devant l’autel :

« Il est moins à plaindre que moi, dit-il : il peut prier !…………… »

fin.

(Note de l’Éditeur.)

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