XIV
CELLE QUI RESTE
Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.
Bains de mer, froids et chauds.
Tous les soirs, soirée dansante. Mme Paul tiendra le piano.
Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier bal, valsé la première contredanse; elle clôturera la saison, présidera à la fermeture, bostonnera, découragée et lasse, mais le sourire aux lèvres, la dernière et suprême valse; elle est celle qui reste.
«L'automne est si beau; après les pluies d'août, c'est plaisir de ne pas rentrer étouffer dans Paris; aussi nous prolongeons jusqu'à la fin octobre!»
Celle qui reste connaît, et de longue date, hélas! l'antienne et la musique, depuis bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison sa mère les sert à leurs connaissances de plage. Elle sait aussi, mieux que personne, hélas! lire entre chaque note! «Nous prolongeons jusqu'en octobre!» traduction; «petit logement de pêcheurs dans une rue noire et puante de l'ancien port, location débattue, laissée à trois cents francs pour quatre mois entiers, fin juin à fin octobre, et dont, stricte et rapace, sa famille gênée ne perdra pas un jour; la vie est de moitié moins chère dans ce trou de côte, les étrangers partis; économie, ladrerie et regrattage.»
Dès le dernier baigneur embarqué et dûment reconduit dans son wagon, vite, adieu aux pauvres petites toilettes ridicules et voyantes dont ces trois mois d'été elle erra et vira, par sa mère affublée; vite dans les malles, entre deux lits de camphre, les jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres et les bas de fil d'Écosse bigarrés; vite au fond des serviettes le complet de serge à col marin, la robe de satinette rouge à fleurs noires et la toilette en toile de Jouy, à dessins mauves sur fond écru, et si Louis XVI!... Gardons tout cela pour l'année prochaine, pour la nouvelle plage, où celle qui reste ira, lasse et désemparée, repêcher au mari...
La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas! qu'on la promène et qu'on l'exhibe sur toute la côte normande, tous les étés avec un nouveau stock d'extravagants costumes laborieusement confectionnés par elle, chapeaux anglais et dessous Jesurum; trousseau de dix mille francs et des grandes espérances, l'héritage d'une tante pour le moins millionnaire, un peu lente à mourir! et, depuis dix ans, celle qui reste, il y a cinq ans encore jolie d'une joliesse émoustillante et parisienne de grisette affinée aujourd'hui fanée, surmenée et sûrie, est déjà la demoiselle implacable et montée en graine, refuge unique des collégiens et des bacheliers encore un peu timides, celle qu'on ne désire plus, celle qu'on n'épouse pas, la valseuse enragée et presque automatique des sauteries enfantines et des mourantes soirées d'arrière-saison.
[Illustration]
Celle qui reste est sans dot. Le père, un brave homme enterré dans une quelconque administration, ignoré de ses chefs et annihilé par sa femme, a beau se vicier le sang dans des heures de veille supplémentaires, il n'arrondira pas le maigre apport d'Hermine. Hermine gardera sa chambre virginale aux blancs rideaux de mousseline, et ses pieds de vieille fille solitaire jauniront dans un lit aux draps froids.
Elle est celle qui reste!
Et cela en dépit des longues promenades entre papa et maman, les dimanches d'hiver, dans les Champs-Élysées, au milieu des frôlées de badauds venus admirer là les cargaisons de vierges, et des autres familles exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.
Elle est celle qui reste.
Et cela en dépit des bals de société, des bals d'arrondissement et de l'Hôtel de Ville, de ceux du Grand-Hôtel et du Continental, et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles, en de vagues cinquièmes au-dessus de l'entresol, où des messieurs mariés vous font mal en dansant, tant ils vous serrent la taille, et où les mères, désireuses d'un placement, permettent aux genoux de flirter sous les tables.
Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. Donc le ménage à faire le lendemain dès six heures... oh! ces soirées d'hiver.
Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre de bons partis, des célibataires égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou bien des veufs dans les affaires, le monde et ses splendeurs et ses hasards rêvés, qui font loucher les mères!
Celle qui reste, certes, a eu des partis, mais ils étaient chauves, ventrus ou couperosés, et maintenant on la trouve à son tour... trop jaune, trop anguleuse... trop salon des refusés.
«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père quand je l'ai épousé!» Voilà pourtant de quelles réflexions cette fille a été bercée par sa mère.
Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là en prévision des bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les lignes): «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère» et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et peut-être... un cœur... Pauvre fille, pauvre enfant!
2 octobre 1890.