‹ Âmes d'automneChapitre 3 sur 22 · III

III

UN BAUDELAIRIEN

J'aime à plonger ma tête amoureuse d'ivresse Dans ce noir océan où l'autre est renfermé.

La Chevelure, par CHARLES BAUDELAIRE.

Celui-là, nous l'avons vu à la neuvième Chambre, au moment où trois médecins aliénistes, MM. Voisin, Mottet et Saquet l'emmenaient du banc de l'accusation dans la salle des douches d'une maison de santé.

Il suivait les femmes, se faufilait derrière elles dans les foules et leur coupait leurs chevelures, leurs chevelures fluides et vivantes, qu'il emportait... pour les vendre?... non, pour les garder et se caresser le corps et les mains à leur soyeux contact, comme d'autres voluptueux, mais plus prudents, attardent le titillement de leurs doigts dans des frissons de velours et de soies, roides ou douces, jusqu'à en pâmer.

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Lui avait la folie des toisons féminines, souples, molles et pesantes.

Un soir de l'autre été, vers la fin de septembre, une jeune fille, se trouvant avec son père à la station d'omnibus du Trocadéro, sentait un individu placé derrière elle passer la main dans sa chevelure, de longues tresses blondes qui pendaient sur ses épaules. Soudain, elle poussait un cri: l'homme, avec une paire de ciseaux, venait de lui couper les cheveux.

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On arrêtait le voleur, c'était un sieur Pelletier.

A chaque arrivée d'une voiture à la station, il s'insinuait dans la foule. Trois fois de suite, on l'avait vu essayer de se rapprocher de la jeune fille; à un moment, il l'avait même pressée si fortement qu'elle avait fait un mouvement en arrière, qui, cette fois, l'avait préservée.

Mais elle avait très bien vu l'homme, et quand elle s'aperçut que ses cheveux avaient été coupés, elle put immédiatement le désigner.

Filé par les agents, Pelletier était arrêté le soir même à son domicile, avenue Kléber.

Il ne nia pas: il avait encore dans la main la natte qu'il venait de couper, et une paire de ciseaux dans la poche.

Or, aux interrogations du commissaire de police, que répondait-il:

--C'est un moment d'égarement, c'est une passion malheureuse que je ne puis dominer.

--N'avez-vous pas déjà exécuté les mêmes mutilations sur d'autres jeunes filles?

--Oui, cela m'est déjà arrivé une dizaine de fois.

--Que faites-vous des cheveux dont vous vous emparez ainsi?

--Je les conserve chez moi: c'est une passion.

C'était une passion: toute l'énigme du mystère était là, c'était une passion. Pelletier ne volait pas les cheveux pour en trafiquer: une perquisition faite à son domicile amenait la découverte de soixante-cinq tresses ou nattes de cheveux de diverses nuances classées en divers paquets, ni plus ni moins que le clavier de chaussettes du duc Jean des Esseintes.

Ce bizarre collectionneur était d'ailleurs un récidiviste. En décembre 1886, un fait analogue l'avait déjà fait arrêter, mais ici commençait le fantastique et l'hallucinant de l'histoire: on rechercha sa première déposition, elle est à faire frissonner:

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«Depuis trois ans environ,--disait-il,--quand j'étais seul dans ma chambre, j'étais souvent pris d'un malaise qui commençait par l'anxiété, l'angoisse, le vertige; puis l'idée me venait de toucher des cheveux de femme. Je ne puis dire comment j'ai fait la première fois.

«Mais quand j'ai tenu dans ma main une natte de cheveux, j'ai éprouvé une sensation tellement délicieuse, que j'étais décidé à tout faire pour me la procurer encore...

«Aussitôt que je voyais des cheveux flottants sur des épaules, j'étais obsédé par l'idée de les toucher.

«Bientôt cela ne me suffit plus; je voulais les posséder, et un soir je coupai une natte avec un couteau.

«Je la rapportai chez moi, la gardant dans ma main durant tout le trajet, et quand je fus dans ma chambre, je fus repris de la même exaltation que dehors.

«Je plongeai la main dans ces cheveux, je les promenais sur mon corps avec délices.

«Je ressentais une profonde contrariété quand je ne pouvais arriver à couper les cheveux que je convoitais.»

Les terrifiants héros des contes d'Edgar Poë n'expriment pas autrement la maîtresse obsession, l'aveuglante et douloureuse obsession qui les sollicite et puis les pousse à l'exécution de leur crime.

Il y a cette fatalité et ce besoin tyrannique, impérieux, d'une volupté immédiate dans les actes des fantomatiques personnages de Poë. L'effroyable meurtrier du Cœur révélateur, le tortionnaire sensuel et raffiné du Chat Noir, les assassins presque vampires et déterreurs de cadavres de ladies Romewna, Ligéia et autres pâles et chimériques créatures sont des frères littéraires du monomane Pelletier.

Tous inconscients, irresponsables, effrayants et douloureux cérébraux irrévocablement conduits au crime et à la terreur par la névrose, la grande névrose apparue au seuil de ce siècle malade dans l'attitude impénétrable qu'avait dans le monde antique la déesse Fatalité.

O les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède, futurs clients pour maisons de santé!

Mercredi, 29 octobre 1893.

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