‹ Amitié amoureuseChapitre 166 sur 208 · CLXXXV - CLXXXVI

CLXXXV - CLXXXVI

_Denise à Philippe._

Les Ravenelles.

Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et s'en étonnerait.

Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui me restent à vous voir.

Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime!

_Philippe à Denise._

Paris, ce mardi 14 mars.

Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans votre état.

Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes me désespère; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait qu'elles fussent signées de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait un calmant, une détente dans mes inquiétudes.

Donc, je romps le traité--c'est le sort habituel des traités d'être rompus, d'ailleurs.--Je vous écrirai et serai bien heureux si vous voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres, elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de vous.

Je baise tendrement vos mains, mon amie.

CLXXXVII

_Philippe à Denise._

15 mars.

Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir.

J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.

Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il me faut des nouvelles.

Je suis douloureusement tout entier à vous.

CLXXXVIII

_Denise à Philippe._

Aux Ravenelles, 18 mars.

Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche. Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne...

O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais plus être heureux?

Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon coeur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux manger: j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à l'évanouissement.

Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.