‹ Amori et dolori sacrum: La mort de VeniseChapitre 13 sur 15 · VII

VII

ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.

Il suit de là que mon amour tend aux choses générales ou idéales. Mon objet est le Dieu ou l’Être. (_Lettre de jeunesse_ de Taine.)

Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où s’orientera cette âme en détresse?

Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin, traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la _Chanson du Saule_ de la touchante Desdémone.

La pauvre âme était assise près d’un sycomore, --Chantez tous le saule vert, Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux, --Chantez le saule, le saule, le saule...

Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:

--Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules...

Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense «buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer, les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de l’impératrice.

Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent furieux. Elle murmure:

--Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes... Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut.

--Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos.

--On peut toujours arriver à faire de soi une île.

--La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle.

--Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent; voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.

Une seconde après, elle dit en souriant:

--Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent l’a tué, lui aussi, tout de même.

Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant, elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet lentement vers la mer:

--Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence.

A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:

--Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.

Puis elle ajouta:

--Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font oublier nos propres soucis.

Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles variés, mais tous cherchaient le bonheur.

Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»

Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes voudraient verser pour une beauté si défendue.

La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse, Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court aux flagellations de la tempête.

Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:

--Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.

On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de prescience:

--Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....