II
UN SPECTACLE SOMPTUEUX ET BIZARRE
On doit regretter que le second Empire n’ait pas chargé Théophile Gautier de parcourir le monde pour en dresser le minutieux inventaire pittoresque; plût au ciel que le destin m’eût attaché à la personne de Bonaparte, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, pour rendre témoignage des séances du Conseil d’État, des enivrements du triomphe et des tragédies terminales; félicitons-nous des circonstances qui permirent à M. Christomanos, nerveux qu’enivrent le luxe, le mystère et la beauté, de ramasser à la Hofburg, dans sa dix-neuvième année, tant de couleurs, de parfums, de saveur, toute une chaude poésie orientale, décorative et lyrique.
Ce jeune homme installé près de la souveraine prit des notes au jour le jour.
«Mon appartement, écrivait-il, est situé dans l’aile léopoldine. On arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz, «l’escalier des confiseurs», à un long corridor tapissé de nattes, «le passage des demoiselles». Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur des cartons blancs. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec des cliquetis de sabres. A ma surprise, je lis sur une de ces portes mon nom: voilà donc mon existence à venir étiquetée dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre est vaste, mais basse de plafond. Une grande double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten que maintenant un crépuscule gris enveloppe. Sur le parquet poli comme un miroir, le feu du poêle envoie voleter des essaims de feux follets. Les tentures et les meubles sont à rayures grises et blanches. Un paravent de soie rouge masque à demi le lit recouvert, lui aussi, d’une lourde soie. Le tout, du reste, d’une simplicité de très grand air.
«Dès ce premier soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre auprès d’elle. Je me hâtai, à pas muets sur les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge flamboyant dans la nuit; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme était planté immobile devant une très grosse portière de velours. Derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culottes vert-amande, s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les portes s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et je me trouvai à l’improviste dans une seconde pièce qui était encore plus somptueuse, mais dont l’accueil me fut moins fermé et moins hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma rencontre. Je m’aperçus que j’avais pris instinctivement une nouvelle allure, et que je la soutenais avec une grande virtuosité; il s’agit de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointes des pieds. La porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une vaste salle brillamment éclairée. Sur les murs, des soies rouges, tout autour des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, puis, au milieu, de grands lustres pendants. Une atmosphère d’une pureté presque immatérielle s’exhalait vers moi.
«D’une autre porte ouverte dans le fond et qui laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice m’apparut, venant à ma rencontre...
«... Les murs scintillaient de rouge sombre, des flammes sans nombre ruisselaient sur les dorures et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losanges des lustres étincelaient comme des pierres précieuses suspendues, et l’impératrice, vêtue de noir, se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me salua, d’abord, de loin, et me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut résonné, le rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je reconnus qu’elle était plus rayonnante encore que ce qui l’entourait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant j’étais ébloui. Nous nous promenâmes, une heure durant, sur le tapis mat, où le pied s’enfonçait comme sur un jeune gazon, et dans des flots de lumière dont l’attouchement agissait comme un air tiède, ou, mieux, comme une musique.
«Tout autour, des meubles dorés se dressaient à de longues distances, et dans un calme parfait, comme des objets enchantés. Nulle ligne ne bougeait. De grands miroirs prolongeaient la pièce où la lumière rebondissait, comme une buée fluide d’or et de sang. L’atmosphère de l’étiquette espagnole baignait les coins sombres, les portraits princiers dans de lourds cadres dorés et les portes secrètes tapissées de soie. Mais je sentis plus que je ne vis, presque dissimulées par les lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices blancs et roses. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés pendant l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée.»
Il ne faut jamais craindre en art de forcer le caractère. Dans ce portrait d’Elisabeth de Bavière il y a quelque chose d’étrange. Songez à Vélasquez, à Delacroix, à Manet. Mais pourquoi citer ces trois peintres? Tout artiste, dans toute création, place naturellement un peu d’énigmatique, une note bizarre ou cruelle qui semble étrangère à la nature, qui nous donne une commotion et qui, d’une manière irrésistible, ouvre dans notre âme de profondes avenues. Si j’avais à considérer la vie d’Elisabeth de Bavière comme un document, comme le point de départ d’une invention artistique, je saisirais avec vivacité, pour en faire un des ferments de mon travail, le spectacle que cette impératrice offrit au jeune Christomanos, certain jour qu’elle l’avait appelé à Schœnbrunn. Il vit des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension, fixés à la porte du salon impérial: Sa Majesté était en train de «faire des anneaux». Elle portait une robe de soie noire à longue queue, bordée de superbes plumes d’autruche, noires aussi. Le jeune homme n’avait jamais vu la souveraine habillée avec tant de pompe. «Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, comme d’un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez bas.
«Cette corde, dit-elle, est là pour que je ne désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant l’Éternel et il voulait nous apprendre à sauter comme les chamois.»
«Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_[16].»