‹ AmourChapitre 1 sur 1 · Amour

Amour

Paul Verlaine

Amour

1888

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Crédits :

Sources :

- B.N.F.
- Éfélé

Ont contribué à cette édition :

- Association de Promotion de l'Ecriture et de la Lecture

Fontes :

- David Rakowski's
- Manfred Klein
- Philipp H. Poll

Car — ce bonheur terrible est tel, tel ce mystère

Oui, votre grand souci, c’est mon heure dernière,

Exaucez ma prière après l’avoir formée

Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire

Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie

Et donnez-moi la foi très douce que j’estime

Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure

Et que votre Esprit-Saint qui sait toute nuance

Que je ne sois jamais un objet de censure

Faites que mon exemple amène à vous connaître

Et puis, et puis, quand tout des choses nécessaires,

Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses

Jusqu’à la mort du pauvre esprit lâche et rebelle

Son gros rêve éveillé de lourdes rhétoriques,

Place à l’âme qui croie, et qui sente et qui voie

Et que cette âme soit la servante très douce

La paisible oraison comme la fraîche étable

L’oraison bien en vous, fût-ce parmi la foule.

La mort, le noir péché, la pénitence blanche,

Mortification spirituelle, épreuve

Sécheresses ainsi que des trombes de sable

Mais cette eau-là jaillit à la vie éternelle.

La bonne mort pour quoi Vous-Même vous mourûtes

Pitié, Dieu pitoyable ! et m’aidez à parfaire

ÉCRIT EN 1875

(Stickney, Angleterre.)

A J.-K. HUÝSMANS

Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne,

Il faut un cœur pur comme l’eau qui jaillit des roches,

Il faut tout cela pour oser dire vos louanges,

Du moins je ferai savoir à qui voudra l’entendre

Innocence, ô belle après l’Ignorance inouïe,

Ce fut un amant dans toute la force du terme :

Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,

Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade,

Race de théâtre et de boutique dont les vices

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête

Mais sans doute, et moi j’inclinerai fort à le croire,

Avait-il, — et c’est vraiment plus vrai que vraisemblable.

Ou tout bonnement peut-être qu’il était encore,

Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites

Cellules ! Prisons humanitaires ! il faut taire

Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa mère,

Tout cet appareil d’orgueil et de pauvres malices,

Et le voilà qui s’agenouille et, bien humble, égrène

O qu’il voudrait bien ne plus savoir rien du monde

O faites cela, faites cette grâce à cette âme,

A FRANCIS POICTEVIN

Le bois sombre descend d’un plateau de bruyère,

A gauche la tour lourde (elle attend une flèche)

Il fait un de ces temps ainsi que je les aime,

De la tour protestante il part un chant de cloche,

Bruit immense et bien doux que le long bois écoute !

La sonnerie est morte. Une rouge traînée

Le soir se fonce. Il fait glacial. L’estacade

Solitude du cœur dans le vide de l’âme,

Voici trois tintements comme trois coups de flûtes,

Ainsi Dieu parle par la voix de sa chapelle

— La nuit est de velours. L’estacade laissée,

Janvier 1877.

A ÉMILE LE BRUN

« Angels ! » seul coin luisant dans ce Londres du soir,

Devantures, chansons, omnibus et les danses

« Angels ! » jours déjà loin, soleils morts, flots taris ;

Souvent l’incompressible Enfance ainsi se joue,

L’Enfance baptismale émerge du pécheur,

C’est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe.

A GERMAIN NOUVEAU Église Saint-Géry, Arras.

Au bout d’un bas-côté de l’église gothique,

— Un ami qui passait, bon peintre et bon chrétien

Août 1880.

A Léon Vanier.

De ma claire salle à manger

Hélas ! quand il fallut changer

Prince, j’ai goûté la simplesse

Parmi ces paysans cafards,

Et le Témoin, et le Gardien,

Est-ce simplement un voleur,

Ne connaît rien que de brutal

Tout ce qu’il voit dans le soleil,

Hypothèque, gens mis dedans,

Donc, vol, oui, sacrilège, non.

O ! pour lui ramener la paix,

En voyant ce crime impuni

Grâce pour le pauvre larron

Que de ce débris de ce corps

Et lui montre toute l’horreur

Qu’il s’émeuve à ce double objet

Et que cette conversion

Ma foi, celle du charbonnier,

Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?),

Elle disait en son langage

Trois ans sont passés. Nous voilà !

Hélas ! si j’ai la souvenance,

Fut-il mien jamais ? entre nous ?

Que, tout pesé, je vous envoie,

Mais elle est couleur de mon cœur ;

A-t-elle besoin d’autres preuves ?

1873

C’est une toute jeune femme

En plein courant dans l’ouragan !

Espérez en Dieu, pauvre folle,

Et paix au groupe sur la mer,

1878

Ni pardon ni répit, dit le monde,

Aussi bien tes vœux sont absolus

Et je vois l’Orgueil et la Luxure

C’est Paris banal, maussade et blanc,

O Jésus, vous voyez que la porte

Et puis, bon pasteur, paissez mon cœur :

1879.

Au Dr Louis Jullien.

Elle ni moi nous ne nous résignions

Et nous suivions tes luisants fanions,

Princesse elle est sans doute à l’autre bout

Hélas ! je n’étais pas fait pour cette haine

J’étais né pour plaire à toute âme un peu fière,

Toujours la bonté des caresses sincères,

Toujours le pardon, toujours le sacrifice !

Elle n’aimait pas que par vous je souffrisse.

Et j’ai peur aussi, nous en terre, de croire

Je n’étais pas fait pour dire de ces choses,

J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes,

Moi qui dois mourir d’une mort douce et chaste

Novembre 1886.

Madame et Pauline Roland,

Elle aime le Pauvre âpre et franc

Gouvernements de maltalent,

Citoyenne ! votre évangile

Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire,

De cette Science assassin de l’Oraison

Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi

Salut à votre très unique apothéose,

A JULES TELLIER

Il a vaincu la Femme belle, au cœur subtil,

Avec la lance qui perça le Flanc suprême !

En robe d’or il adore, gloire et symbole,

A LÉON BLOY

Parfois je sens, mourant des temps où nous vivons,

Le précieux Sang coule à flots de ses autels

Il coulerait encor des pierres des cachots,

Torrent d’amour du Dieu d’amour et de douceur,

A CHARLES VESSERON

Une chanson folle et légère

Sa gaîté qui rit d’elle-même

Écoutez ! le flonflon se pare

Il est le rythme, il est la joie,

Jusqu’au cri de reconnaissance

Vous vous êtes penché sur ma mélancolie,

Et vous avez ouvert doucement ma serrure,

Soyez aimé d’un cœur plus veuf que toutes veuves,

Que soient suivis des pas d’un but à la dérive

Cet oiseau, ce roseau sous cet oiseau, ce blême

Fiat ! La défaillance a fini. Le courage

Là, je vais mieux. Tantôt le calme s’en va naître.

Oui, causons de bonheur, mais vous ? pourquoi si triste,

Discrétion sans borne, immense sympathie !

Peut-être bien, sans doute, et quoique, et puisque, en somme

A MADEMOISELLE RACHILDE

Tu nous rends l’égal des héros et des dieux,

Tu brilles et luis, vif astre aux rayons doux,

Plus fière fierté, plus pudique pudeur

Musique pour l’âme et parfum pour l’esprit,

Je suis dur comme un juif et têtu comme lui,

Mon esprit s’ouvre et s’offre, on dirait une cible ;

L’ennemi m’investit d’un fossé d’eau dormante ;

Ce fort secours, c’est vous, maîtresse de la mort

Douze longs ans ont lui depuis les jours si courts

Et j’ai couru bien loin de nos calmes séjours

— L’Orgueil, fol hippogriffe, a replié ses ailes ;

Mais l’antique amitié, simple, joyeuse, exacte,

1881.

Dieu, nous voulant amis parfaits, nous fit tous deux

Tous deux nous ignorons l’égoïsme hideux

Et notre rire étant celui de l’innocence,

Pour le soin du Salut, qui me pique et m’inspire,

La vindicte bourgeoise assassinait mon nom

Pas un oui, pas un mot ! L’Opinion sévère

L’heure était tentatrice, et plusieurs d’entre ceux

Ou se turent, la Peur les trouvant paresseux.

Mon Charles, autrefois mon frère, et pardieu bien !

Ah ! de vivre ? Et te souvient-il du fameux Sage,

— L’amoureux est un veuf orgueilleux. Ah ! de vivre !

Et pourtant, pourtant comme ils sont toujours le même

Chabrier, nous faisions, un ami cher et moi.

Chez ma mère charmante et divinement bonne,

Hélas ! ma mère est morte et l’ami cher est mort.

Non toutefois sans saluer à l’horizon,

Mon ami, vous m’avez, quoiqu’encore si jeune,

Homme de primesaut et d’excès, je le suis,

Je ne le dois ! Et ce serait le plus impie

Et pour mon cœur d’or pur le mensonge suprême,

Impérial, royal, sacerdotal, comme une

L’étudiant et sa guitare et sa fortune

Néoptolème, âme charmante et chaste tête,

Et, pour un conseil froid et bon parfois, l’Ulysse ;

Je vous prends à témoin entre tous mes amis,

Simple dans mon mépris pour des revanches viles

Et, n’est-ce pas, bon juge, et fier ! mon du Plessys,

Aimez-moi donc, aimez quels que soient les soucis

A JOSE MARIA DE HEREDIA

Ce poète terrible et divinement doux,

Oui cette gloire est nôtre, et nous voici jaloux

Salut ! Et qu’est ce bruit fâcheux d’académies,

Laissez rêver, laissez penser son Œuvre fort

Mai 1881.

EN LUI ENVOYANT « SAGESSE »

Nul parmi vos flatteurs d’aujourd’hui n’a connu

Depuis, la Vérité m’a mis le monde à nu.

J’ai changé. Comme vous. Mais d’une autre manière.

Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit

1881.

JOUR DE LA CANONISATION

Comme l’Église est bonne en ce siècle de haine,

Et le mortifié sans pair que la Foi mène,

Comme un autre Alexis, comme un autre François,

Et pour ainsi montrer au monde qu’il a tort

Soyez béni, Seigneur, qui m’avez fait chrétien

De vous être l’agneau destiné qui suit bien

Le poisson, pour servir au Fils de monogramme,

Car l’animal, meilleur que l’homme et que la femme,

La Gueule parle : « L’or, et puis encore l’or,

La Panse dit : « A moi la chute du trésor !

L’ŒIL est de pur cristal dans les suifs de la face :

L’Ame attend vainement un remords efficace,

1881.

A RAYMOND DE LA TAILHÈDE

Le soldat qui sait bien et veut bien son métier

Le Devoir, qu’il subisse (et l’aime !) un ordre altier

Le Devoir saint, la fière et douce Obéissance,

Famille, foyer, France antique et l’immortelle,

A ERNEST RAYKAUD

Couché dans l’herbe pâle et froide de l’exil,

Le cheveu poussé rare et gris que le tourment

Or, Jésus ! vous m’avez justement obscurci :

A ANATOLE FRANCE

Au pays de mon père on voit des bois sans nombre,

Au pays de ma mère est un sol plantureux

Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !

Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :

Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,

Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir

Car vraiment j’ai souffert beaucoup !

La Haine et l’Envie et l’Argent,

Mais, dans l’horreur du bois natal,

Et je reste sanglant, tirant

O la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi,

Ma cousine Élisa, presque une sœur aînée

Et tu dors maintenant après m’avoir béni.

Quelque fibre toujours de son esprit fougueux

Mon fils est fier : en vain sa jeunesse et sa force

Mon fils est bon : un jour que du bout de son aile

Mon fils est fort : son cœur était méchant, maussade,

Mais surtout que mon fils est beau ! Dieu l’environne

Chère tête un instant courbée, humiliée

Au lieu du bonheur attendu,

La nuit croissait avec le jour

Et l’affreux brouillard refluait

Un remords de péché mortel

Et que pensant au seul Jésus

— Bonne tristesse qu’aima Dieu !

Délicates attentions

Mais quelle horreur de suivre, ô toi ! ton blanc convoi !

Fin comme une grande jeune fille

Des jeux d’optique prestigieux,

Parfois il restait comme invisible,

Invisible de même aujourd’hui.

L’oiseau couleur-de-temps planait dans l’air léger

Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champs,

Et, fleurant simple, ôtaient au vent sa crudité,

Les blés encore verts, les seigles déjà blonds

Peau-d’Ane rentre. On bat la retraite — écoutez ! —

Je te vois toujours en treillis

Je te vois autour des canons,

Et je te rêvais une mort

Seigneur, j’adore vos desseins,

L’innocence m’entoure et toi,

L’âme aimante au cœur fait exprès,

Seigneur, ô merci. N’est-ce pas

J’y voyais ton profil fluet sur l’horizon

Je te voyais herser, rouler, faucher parfois,

Le dimanche, en l’éveil des cloches, tu suivais

Hélas ! tout ce bonheur que je croyais permis,

Après, tu meurs ! — Un dol sans pair livre à la Faim

Je connus cet enfant, mon amère douceur,

Je lui fis part de mon dessein. Il accepta.

Il avait des parents qu’il aimait, qu’il quitta

Cela dura six ans, puis l’ange s’envola,

Je me le suis dit toujours devant la tombe

Ce fut, je le crains, un faux raisonnement.

Même ô pour ce plan d’humble vertu cachée :

Fallait te laisser pauvre et gai dans ton nid,

Il me reviendrait, le fils des justes noces,

Cette adoption fut le fruit défendu ;

Car il peint la beauté de ton âme,

Tu n’étais pas beau dans le sens vil

Ton nez certes n’était pas si droit,

Ta lèvre et son ombre de moustache

Ton port de cou n’était pas si dur,

Mais tes yeux, ah ! tes yeux, c’est bien eux,

Ah ! portrait qu’en tous les lieux j’emporte

O l’élu de Dieu, priez pour moi,

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Je cherchais, je trouvais, jamais content assez,

Prenant ta cause enfin jusqu’à tenir ta place,

Puis, comme ta petite femme s’incarnait,

Et ravit, pour la Seule épouse, pour la Gloire

J’ignorais cet acte funeste.

Et puis, et puis, je me rappelle

Les cierges autour de la bière

La croix du tabernacle et celle

La bière est blanche qu’illumine

Tu me tenais, d’une voix trop lucide,

Je me tournais, n’en pouvant plus de pleurs.

J’eusse en effet dû mourir à ta place,

Je laisse les charniers flétris

Car, mon fils béni, tu reposes

Du flot des multitudes bêtes,

Le cimetière est trivial

— Ami, je viens parler à toi.

Bien pieusement je me signe

— Alors ta belle âme est sauvée ?

Les fleurettes du jardinet

— Le désir, sans doute, de Dieu ?

Les couronnes renouvelées

— Comme tu dois souffrir, pauvre âme !

Voici le soir gris qui descend ;

— Ame vers Dieu, pensez à moi.

Encadrant Lymington, vieux bourg, le plus joli

Solitaire et caché, — comme, tapi sous l’herbe,

Et d’or du cœur désormais pur, cette chanson,

Ton rire éclatait

Cette voix, ce rire

Ma tristesse en toi

Orage, ta rage.

O mes morts penchés sur mon cœur,

Et vous tous, la meilleure part

Car plus rien sur terre qu’exil !

Aplanissez-moi le chemin,

Un grand bloc de grès ; quatre noms : mon père

Cinq tables de grès ; le tombeau nu, fruste,

C’est de là que la trompette de l’ange

Ce livre ira vers toi comme celui d’Ovide

Te reverrai-je ? Et quel ? Mais quoi ? moi mort ou non

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.