L'HISTOIRE MÉMORABLE
DES EXPÉDITIONS FAICTES DEPUIS LE DÉLUGE
Par les Gaulois ou Françoys, depuis la Frāce iusques en Asie, ou Thrace, et en l'orientale partie de l'Europe, et des commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir et retourner. Le tout en brief ou épitome, pour monstrer avec quelz moyens l'empire des infidèles peult et doibt par eulx estre deffaict. A la fin est l'Apologie de la Gaule contre les malévoles escrivains qui d'icelle ont mal ou négligemment escript, et en après les très anciens Droictz du peuple gallique et de ses princes, par Guillaume Postel. A Paris, chez Sebastien Nivelle, en la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des Cicongnes. 1 vol. in-16 de 97 feuillets. (_Très rare._)
(1552.)
La vie aventureuse de Guillaume Postel, qui, né dans une pauvre chaumière de Normandie en 1510, vint, aprés mille vicissitudes, à remplir l'Europe de son nom, et s'attira tant d'écoliers dans le collége des Lombards, à Paris, où il professait les langues orientales, qu'il était obligé de rassembler son auditoire dans la cour et de lui parler par la fenêtre; ses voyages en Orient, qui lui avaient rendu familiers les principaux idiomes de l'Asie; la fécondité de son esprit rêveur, source d'une quantité d'écrits dont une trentaine est encore aujourd'hui recherchée à tout prix des curieux; ses amours mystiques avec cette vieille fille vénitienne qu'il crut appelée à régénérer le monde féminin comme Jésus-Christ avait régénéré le monde viril, et dont il fit l'héroïne de son fameux livre de _la Mère Jeanne_; en un mot, toute cette bizarre destinée d'un homme qui s'intitulait _le philosophe de Charles IX_ justifie le soin que l'on prend d'analyser ses ouvrages. Cependant, comme il serait fastidieux pour le lecteur de ces extraits d'être promené long-temps dans un labyrinthe à peine éclairé de quelques rayons de lumière, nous nous contenterons d'examiner brièvement celui des livres de Postel qui intéresse notre gloire nationale. Postel avait pour la Gaule un respect religieux: il la croyait destinée à partager temporellement l'empire du monde avec le pape, premier chef suprême au spirituel; idée qui, tout en le signalant comme un excellent citoyen, rappelle aussi qu'il avait été jésuite. Il dédia son panégyrique des Gaulois à monseigneur Bertrandi, chancelier de France, ou, pour parler comme lui, _chancelier de la Gaule, clef et nerf de la justice gallique dans l'année 1552; non qu'il prétende instruire un si docte personnage des matières de droit qui se peuvent posséder par science humaine, le seigneur cardinal étant, sous ce rapport, au dessus de quiconque fut_; mais pour lui révéler ce que Dieu a fait connaître à son inspiré, et que nul autre que l'inspiré ne peut savoir, des droits divins du royaume dont les enfans sont fils de Gomer, fils de Japhet, fils de Noé. Par droit divin donc, la Gaule doit bien mieux que l'ancienne Rome étendre son sceptre sur toute la terre. Il faut que _les capitaines françoys et leurs soudars_, dont l'esprit, la vivacité, la vaillance sont connus, marchant sur les traces de leurs glorieux ancêtres, se ruent de nouveau, à sa voix, contre les Orientaux, comme il arriva, avant Jésus-Christ, dans les trois expéditions des Cimbres, et depuis, au temps de Pierre l'Ermite, et autres contre les infidèles turcs. Il va leur montrer le chemin, ayant voyagé en tout sens dans ces contrées lointaines. Suit un long récit des trois grandes incursions des Gaulois dans la Cimmérique, voisine de la Scythie, dans la Galatie et en Italie, où l'on voit relevées la valeur, la piété, la sincérité des Gaulois. Vient ensuite la réfutation des auteurs anciens et modernes qui ont mal parlé de nos pères. Postel entreprend d'abord, en dépit de Juste Lipse, notre historiographe Paul Émile de Vérone _et ses sequaces_, pour n'avoir fait remonter l'origine de l'empire français (et ce malicieusement) qu'à Pharamond; puis il blâme, avec plus de ménagement, et beaucoup trop à notre avis, M. de Langey d'avoir révoqué en doute, dans son Traité de l'art militaire, la vie héroïque et la mission sacrée de la Pucelle d'Orléans. Notre Jeanne d'Arc a du malheur. Mérula et Paradin ont leur tour de reproches, pour avoir, l'un, célébré les insubres de Lombardie sans ajouter qu'ils étaient originaires d'Autun et partant galliques; l'autre, omis de rapporter que le souverain sénat de Gaule fut en la cité des Parisiens, long-temps avant qu'il fût question d'Autun et même de Bourges, plus antique et plus illustre ville qu'Autun.
L'historien Carion qui, pour plaire à Charles-Quint, avança que Charlemagne était Allemand et fonda un empire allemand, n'a pas plus de faveur auprès de Postel, lequel ne veut voir, dans Charlemagne, que le prince des Celtes ou Gaulois; car c'est chez lui un parti pris, l'empire du monde a été donné par Dieu même aux habitans de l'heureuse terre inscrite entre la mer, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Aussi porte-t-il aux nues l'historien Bérose qui fait descendre les Gaulois de Gomer, et _n'y a_, dit-il, _que deux sortes de gents (si gents et non plustost cruelles bestes les doibs nommer) capables de se moquer d'un tel auteur, les ungs à qui pue tout ce qui tient de Dieu, les autres à qui leur faveur pour les germaniques Césars fait oublier l'honneur de la gent gallique_. Qu'importe à Postel que Nauclerus, historien germanique, ait dit, d'après les Décrétales d'Isidore, que les papes translatèrent la souveraineté gauloise aux Allemands dans la personne de Charlemagne? il répond 1° que les Décrétales sont fausses (en quoi il a raison) et forgées deux cents ans plus tard par les papes pour effacer la trace du droit concédé par Léon III aux empereurs de confirmer les pontifes de Rome dans leur élection; 2° que Charlemagne, tout Allemand qu'il était, ne fut que le chef de la nation celte ou gallique.
Ici nous renvoyons le panégyrique des Gaules à M. Thierry qui est de force, et nous semble décidé à soutenir Nauclerus contre lui.
D'après ce système, Postel est, du reste, conséquent à lui-même, lorsqu'il revendique, au nom des rois de France, le droit de confirmer l'élection des papes que Léon VIII transféra à l'empereur Othon; car si ce droit appartenait au siége de la souveraineté, et non à la personne du souverain, comme le siége de la souveraineté de Charlemagne était la Gaule et non l'Allemagne, encore que cet empereur fût Allemand, Léon VIII devait suivre ce droit en France et non l'aller porter en Allemagne, et l'y planter derechef au détriment de la divine monarchie des Gaules. Pareil reproche doit être fait (toujours selon l'inspiré) au pape Grégoire le Quint, pour avoir transféré à des électeurs allemands le droit de nommer les empereurs, le tout parce qu'il était cousin de l'empereur Othon III et qu'il lui devait la papauté. S'il voulait des électeurs d'empire, n'avait-il pas les douze pairs de France sous sa main? et si le pape Grégoire le Quint, venant à ressusciter, s'avisait de dire que la dignité du monarque Françoys était déchue depuis l'usurpation de Hugues Capet, Postel lui répondrait: «O Domine, Pater sancte! L'autorité de Jésus-Christ ne vous est-elle pas donnée pour secourir aux affligés? Vous n'aviez qu'à excommunier Hugues Capet et ses descendans et vous adresser aux douze pairs de France, pour qu'ils se choisissent un empereur, sans mettre, à cause de la faute d'un seul, la monarchie gallique au dessous de la germanique, d'autant que c'est la France qui a fait les papes ce qu'ils sont, etc., etc.» Au surplus, comme le remarque notre panégyriste, c'est le tort des Français de négliger leurs droits. La Gaule aurait dû se plaindre et demander raison du tort à elle fait; mais tant s'en faut qu'elle se pût plaindre _qu'elle ne savait pas même escrire_. Il a fallu que, par Providence divine, l'imprimerie parût pour la venger. Armé de l'imprimerie, Postel se charge de la vengeance et finit son Traité par un exposé des droits de la Gaule. Cette seconde partie manque souvent aux exemplaires du livre, il convient de le remarquer avec M. Brunet. En voici l'extrait abrégé.
Les Gaulois sont les premiers peuples du monde connus depuis le déluge. Cela se voit par histoires puniques tirées des Phéniciennes. Le nom même de Galli ou Gal, qui fut donné par Noé aux enfans de Gomer, et signifie _échappé des eaux_ ou _Fluctuaire_, prouve l'antiquité suprême des Gaulois. Cette marque insigne de la faveur et prédilection céleste pour eux est confirmée par la pureté des notions qu'ils avaient, dès leur origine, touchant la divinité, l'essence et l'immortalité de l'ame. Aussi Ptolémée les place-t-il sagement sous l'influence du signe occidental _Aries_ (le Bélier), le premier des signes en ordre et en nombre, auquel les médecins attribuent le régime de la tête. Donc la monarchie gallique est la monarchie universelle, par institution divine. Donc c'est à elle que le pape Hadrian donna, dans la personne de Charlemagne, l'élection et la confirmation des souverains pontifes, ainsi que la constitution du Saint-Siége apostolique, soit à Rome, soit un jour à Jérusalem, où est la première et absolue intention de Dieu. «Donc avant qu'ung roy et prince du peuple gaulois soit dedens Rome paisible et roy et empereur des Romains, comme habitateur des tentes, tabernacles, ou lieux empruntez de Sem pour restituer ledict Sem, ou Caïm, ou Levi, ou Pierre, dedens le premier siège qui est Jérusalem, jamais le monde ne sera en paix.» L'Italien Vico n'aurait pas mieux dit. Nous adoptons complètement la conclusion dernière de Guillaume Postel.
LA COMEDIE DES SUPPOSEZ,
De M. Louys Arioste, en italien et en françoys, avec privilége du roy (en cinq actes et en prose, traduite en prose, et dédiée au seigneur Henri de Mesmes, par son cousin J.-P. de Mesmes). A Paris, par Estienne Groulleau, libraire, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne saint Jean-Baptiste, 1552. (1 vol. in-12 de 87 feuillets.)
(1552.)
Quand le sieur de Mesmes n'aurait d'autres titres, comme traducteur, que l'exactitude et la priorité, ce serait assez pour nous engager à parler de sa traduction de la seconde comédie de l'Arioste, pièce qu'avec raison, selon nous, plusieurs critiques célèbres estiment la première de cet auteur, quant au mérite; mais cet ouvrage, d'un de nos anciens prosateurs le moins connus, nous semble devoir se recommander à l'attention par d'autres points essentiels, sans compter qu'il est peu facile à rencontrer. Le style en est aisé, vif, clair, plein de force et de naturel, tellement qu'il y faudrait changer peu de choses pour le faire goûter encore aujourd'hui sur notre théâtre; et c'est un rapport de plus qui se remarque entre la copie et l'original; car c'est principalement l'excellence du style que les Italiens admirent dans les cinq comédies de l'immortel auteur du Roland furieux. Messer Ludovico, étant fort jeune, vers l'année 1492, avait d'abord écrit en prose la _Cassaria_ et les _Suppositi_, ce ne fut que vers 1512, lorsqu'il fit représenter ces deux pièces à la cour de Ferrare, qu'en les retouchant il les mit en vers endécasyllabes, dits _sdruccioli_; mais le sieur de Mesmes fit son travail sur le premier texte, sans doute parce qu'il y trouva plus de facilité: il le dédia, dans une épître courte et modeste, à son cousin, le chancelier de Navarre, savant jurisconsulte, homme versé dans toute sorte de lettres, et politique habile, quoique la paix boiteuse et mal assise, dont il fut le négociateur important, n'ait guère couronné son zèle pour la réconciliation des catholiques et des huguenots. «Cousin, dit le traducteur, quand serez ennuyé de l'estude de la tétrique jurisprudence, qui demande (comme j'ay toujours ouy dire) l'homme tout à soy; si vous me croyez..., par intervalles, desrobez-vous de sa veue, et vous allez promener au mont de Parnasse avec les muses mignardes et par especial avec les italiques, etc., etc...» Le chancelier suivit ce sage conseil, et s'en trouva bien, comme les Estienne Pasquier, les Michel de l'Hôpital, et autres jurisconsultes de ce temps, qui ont tous associé, plus ou moins, le goût de la poésie, même celui de la poésie légère et graveleuse, à la science ardue des lois, tant il y avait de simplicité naïve et peu de pédanterie morale, en France, dans cet âge studieux et sincère. Toutefois, de cette dédicace d'une comédie de l'Arioste, à l'un de nos graves magistrats, non plus que des contes joyeux de la reine Marguerite, du Gargantua, reçu de si bonne grace par le cardinal du Bellay, et de bien d'autres écrits d'un goût peu sévère, si amusans et si répandus chez nous, sous les Valois, il ne faudrait pas conclure que notre XVIe siècle ait jamais approché de la licence de celui des Italiens. Les Supposés, bien que reposant sur un fonds d'intrigue fort libre, auquel répond, parfois, le dialogue, sont pourtant une des pièces de l'Arioste le moins libres. Il est douteux que le sieur de Mesmes eût osé dédier, à son cousin, _la Lena_; et l'on peut affirmer que jamais François Ier, ni même Catherine de Médicis, n'en eussent risqué la représentation devant les évêques de France, encore moins celle de l'Atalante de Pierre Arétin, ou de la Calendria du cardinal Bibbiena, ou bien encore de la Mandragore de Machiavel; toutes comédies qui firent les délices du pontificat, du sacré collége et des principautés d'Italie, sous les papes Léon X, Clément VII et Paul III, si bien que les plus illustres personnages s'empressèrent d'y figurer, ainsi qu'il arriva au prince François d'Este, à Ferrare, dans l'Amoureux de la Léna.
Puisque nous avons touché incidentellement le point scabreux de l'ancienne scène italienne, il ne sera peut-être pas mal de nous arrêter un peu avant d'achever ce que nous avons à dire des Supposés, quoique le savant Ginguené ait traité ce sujet; car s'il a porté beaucoup de délicatesse et de réserve dans ses analyses judicieuses, il y a mis aussi beaucoup de complaisance pour une littérature brillante qu'il aimait de prédilection, et trop de ménagement pour le mauvais goût et l'immoralité, vices qu'on ne saurait flétrir suffisamment avec tant de circonlocutions et de réticences, en prenant, comme dit le peuple, des mitaines. Notre critique Hoffmann, presque aussi instruit que Ginguené, et plus agréable, a parlé plus clairement, il est vrai, dans sa spirituelle analyse de la Mandragore; mais ce n'est pas encore assez, ce nous semble; il faut oser établir, sur un examen réfléchi, sans se contenter de l'avancer, en deux mots, dédaigneusement, à l'exemple de La Harpe, de Marmontel et de Chamfort, que l'ancienne comédie toscane, en dépit de son pur langage toscan, à l'exception de quelques scènes dialoguées avec verve et naturel, de quelques situations vraiment gaies, et de ses hardiesses satiriques, est, sous le rapport de l'art, l'opposé du bon-sens, quand elle n'est pas, sous celui des mœurs, la honte de la société humaine (comme _la Mandragore_, par exemple, œuvre de génie, sans doute, mais d'un génie diabolique); et nous ajouterons que, très souvent, dans ses modèles les plus reconnus, elle est honteuse sous les deux rapports précités. Vainement s'appuierait-elle sur l'autorité des comiques grecs et latins, qui eurent aussi leurs jeunes filles galantes, leurs accoucheuses commodes, leurs parasites gloutons, leurs vieillards bernés, leurs jeunes gens libertins, leurs valets escrocs, leurs fables invraisemblables, leurs déguisemens, leurs reconnaissances, leurs gros mots, enfin beaucoup du grossier bagage des pièces toscanes; si Aristophane, Plaute et Térence ont des torts nombreux, après tout, l'athéisme, l'impiété, la pédérastie ne souillent pas les discours de leurs interlocuteurs; leurs filles esclaves, dans un temps où l'esclavage était de règle, ne sont pas nécessairement ce qu'étaient les filles vendues en Italie, au XVIe siècle, des êtres perdus; c'était souvent d'intéressantes victimes, témoins la touchante Andrienne, l'Hécyre, et bien d'autres; la vraisemblance, qui manque aux fictions de ces anciens, si faussement imités, est, la plupart du temps, sauvée par l'adresse avec laquelle leurs intrigues sont conduites; et, à côté d'une nature libre, ou, si l'on veut, impudique, on retrouve, chez eux, la raison, la bonne plaisanterie, la décence, voire même le sentiment; et c'est par là seulement qu'ils sont dignes d'imitation. Les premiers comiques toscans, au contraire, ne sont qu'à fuir; et leurs meilleures productions, qui ne sont guère que des romans bouffons et obscènes, faux et obscurs, véritable école de débauche, composent le plus dégradant spectacle ou la plus cynique lecture qu'on puisse imaginer. Molière les avait lus dans sa jeunesse, et beaucoup trop, car c'est d'eux qu'il a pris les lazzis grotesques et les dénouemens forcés qu'on lui reproche; mais il ne tarda point à sortir de ce fangeux labyrinthe, génie sévère et élevé qu'il était; et, sauf deux ou trois bonnes scènes, quelques méchans canevas et quelques saletés ou pauvretés qu'il a tirés de ce lieu impur, en somme, ce poète admirable ne lui doit rien, heureusement pour sa gloire, tandis qu'il a de grandes obligations aux maîtres de la comédie latine.
«Comment voulez-vous que nous ne soyons pas lascifs (disait Louis Dolce, plus connu des étrangers par son recueil de poésies licencieuses que par ses cinq comédies), puisque, pour peindre fidèlement les mœurs de notre temps et de notre pays, il faudrait que toutes nos paroles fussent lascives?» Mauvaise excuse et faux raisonnement, qui conduiraient à montrer, sur le théâtre, bien des choses qu'on n'y a pas encore vues: il est vrai qu'il ne faut désespérer de rien. Nous répondrons à Louis Dolce que le but de son art, n'étant pas moins de corriger les mœurs que de les peindre, le devoir du poète comique est, en alliant la retenue à la vérité, dans la représentation des vices, de livrer leur image dégrossie au rire condamnateur des honnêtes gens. De bonne foi, la comédie est-elle un art, quand Bernard Divizio, dit le cardinal Bibbiena, cet esclave coiffé des papes, leur fait voir son Calendro, l'imbécille mari de la belle Fulvie, avec laquelle couche le jeune Lidio, le leur fait voir sottement épris d'un garçon déguisé en fille, tantôt enfermé volontairement dans un coffre, tantôt endoctriné par un magicien, bafoué de cent façons, par des valets, par sa femme, par le galant, qui lui plante des oreilles, par sa fausse maîtresse, et cela au milieu d'une folle intrigue amoureuse entre deux jeunes couples qui finissent par s'épouser, après un déluge de déguisemens, d'erreurs de noms, de quiproquos, de lazzis obscènes? Le bon-sens crie que non, et que la comédie, ainsi conçue, cesse d'être un art, pureté de langage toscan à part, cependant; car, du reste, il faut bien accorder qu'un peuple entier, quand il admire un ouvrage, a ses raisons pour le faire.
_La Cassaria_ elle-même a beau être mieux ourdie, moins confuse, comme aussi être imitée de Plaute et couronnée par _la Crusca_, il n'est pas moins vrai que tout le fond de cette pièce fameuse n'est qu'escroquerie et fourberie de valets. Il s'agit de faire passer gratis, si l'on peut, et à bon compte si l'on ne peut pas, deux jolies coquines des mains d'un marchand de vertus dans celles de deux fils de famille. Une précieuse cassette, d'abord dérobée au père d'un des jeunes gens, puis portée en gage chez le marchand, qui se dessaisit alors des filles, et qu'on accuse ensuite d'avoir volé la cassette, afin d'avoir les filles et la cassette pour rien; une méprise qui compromet un instant cette trame en conduisant les filles dans une maison étrangère; le mensonge adroit d'un valet qui rétablit aussitôt les affaires, en tirant de l'argent du vieillard à la cassette, soit disant pour retirer l'éternelle cassette, et en réalité pour acheter les filles; tels sont les moyens du poète. Ce sont nos fourberies de Scapin, à la vive gaîté près, avec un libertinage éhonté de plus. Y a-t-il donc là de quoi tant se récrier d'admiration? toujours la pureté de dialecte à part.
L'homme qui aurait regardé jouer les deux pièces précédentes sans rougir devrait encore se voiler le visage en voyant représenter _la Lena_, autrement _l'Entremetteuse_: entendez-vous bien; _l'Entremetteuse_, _la Ruffiane_, comme la désigne l'Arioste. Ici l'intrigue n'est pas embrouillée; elle est même toute simple et toute nue. Il n'est question que d'un marché, dont la belle Licinia est l'objet. Un beau garçon la voudrait bien posséder; mais la Lena, qui se trouve être sa gouvernante (voilà une gouvernante bien choisie!), ne veut pas la donner; fi donc! elle veut la vendre, et très cher. Dans une telle presse, que fera le jeune homme? Hé quoi! n'a-t-il pas, pour lui, un père imbécille, un valet fripon, un bon fonds de débauche soutenu d'effronterie, et le dialecte toscan? Le père imbécille sera volé, la belle Licinia payée et possédée, et _plaudite cives_!
Que dire du _Négromant_, sinon que le nœud en est d'une complication et d'une folie incomparables? On croyait beaucoup à la magie, en Italie, alors, et voilà l'excuse de l'Arioste: du reste, son magicien, qui n'est rien autre chose qu'un fripon, n'a pas même l'art de réussir dans son triple dessein de rompre un mariage mal assorti, d'en conclure un autre, et de gagner deux bassins d'argent, pour prix; les choses s'arrangent sans lui, et il s'enfuit comme un voleur qu'il est.
_La Scolastica_ n'est pas entièrement de l'Arioste: il la laissa inachevée; aussi Ginguené, qui certainement est une autorité, en parle-t-il assez négligemment. Nous devons sans doute respecter sa décision, d'autant plus qu'elle est fortifiée de celle de la Crusca: toutefois, pour céder à nos impressions, nous dirons que, si l'action de cette pièce est fort mêlée, elle ne l'est pas plus que d'autres trames du même auteur, et qu'il y a du moins des traits d'un vrai comique dans les caractères du vieux Bartolo et du frère dominicain de l'inquisition. Probablement, si l'Arioste n'acheva point cette comédie, ce ne fut pas qu'il désespérât de son succès, ainsi qu'on l'a prétendu; mais plutôt parce qu'il craignit d'y avoir joué des personnages trop redoutables.
Venons maintenant aux quatre principales comédies de Pierre Arétin, savoir: _le Maréchal_, _les Mœurs de cour_, _l'Atalante_ et _l'Hypocrite_, lesquelles, par parenthèse, ont été réunies, à Florence, en 1558, dans une fort jolie édition devenue rare. Dans la première, qu'y voit-on? cinq actes sans intrigue, remplis des lazzis d'un page du duc de Mantoue, d'un pédant qui estropie le latin, et d'un valet bouffon, tous trois employés à berner le pauvre _Marescalco_ condamné, par le duc, à prendre une femme en mariage. Le sel de la pièce est qu'il vaut mieux périr par la main du bourreau que de prendre une femme, même bien dotée. C'est l'avis du Marescalco, du moins. Aussi le duc de Mantoue, qui est bon prince, et que l'Arétin encense outre mesure, ne veut-il que plaisanter, et la fiancée qu'il destine à sa victime n'étant autre que son page déguisé en fille, la fraude se découvre à l'instant où le maréchal donne ou reçoit le baiser de noces, et chacun de rire. Mieux vaut notre _Philosophe marié_.
Dans la seconde, qui est une sanglante satire des mœurs de la cour de Rome et de celle de Naples, et où l'on trouve des saillies fort gaies, quoique toujours du genre bouffon, qu'est-ce, après tout, que l'intrigue? La double mystification d'un benêt de seigneur _Maco_, Siennois, venu à Rome, selon le vœu de son père, pour se faire courtisan, puis cardinal, et d'un seigneur Parabolano, Napolitain, non moins sot, malgré son faste orgueilleux, qui tombe amoureux d'une dame de haut parage, nommée Livie, se laisse abuser par ses valets aidés d'une entremetteuse, et s'accointe de la femme d'un boulanger ivrogne au lieu de sa Livie, ce qui le guérit de la manie de faire l'homme à bonnes fortunes dans la ville sainte. Maco prend pour maître de bon ton et pour guide, à Rome, un certain pédant nommé Messer Andrea, dont les leçons burlesques font une grande partie du comique de l'ouvrage. Messer Andrea trace, à son élève, un singulier plan de campagne. «Nous irons voir Saint-Pierre, la tour des Nonnes, Ponte-Sisto, et tous les mauvais lieux de Rome.--Y a-t-il un mauvais lieu, à Rome? dit Maco.--Tout Rome n'est qu'un mauvais lieu, répond le maître, et toute l'Italie.» Voilà qui est flatteur! et il faut avouer que c'était bien là une chose à dédier au cardinal de Trente! Là dessus le poète rapproche satiriquement les mots _chiasso_ et _chiesa_. Mais surtout on ne peut concevoir rien de pareil, en fait de licence ordurière et de mauvais goût, à la septième scène entre Rosso, valet de Parabolano, et l'entremetteuse Aluigia. Écoutez encore dans la scène douze du troisième acte un interlocuteur demander au gardien de l'Ara-Cœli comment les ames feront pour tenir toutes en paradis. «Nigaud, répond le prêtre, ne sais-tu pas que les ames sont comme les mensonges? cela ne tient pas de place. _Le anime sono come le bugie, non occupano luogo._» Dans le quatrième acte, Aluigia entremêle une commission d'entremetteuse d'_Ave Maria_ et de _Pater noster_, qui est bien la chose la plus bouffonnement impie qu'il y ait au monde. «_Ti vo porre nelle signorie a mezza gamba_, et _benedictus fructus ventris tui_, etc., etc.» Dédier ces infamies à un cardinal, ce n'est rien encore; car, au fait, un cardinal n'est qu'un homme; mais les donner au public assemblé, les donner sous son nom, et insérer son nom dans le dialogue, de peur qu'il ne se perde, est le comble de l'impudeur. Quand les dicélies des anciens auraient égalé cette licence, il y aurait toujours à leur avantage qu'elles n'étaient pas offertes aux colléges des prêtres.
_L'Hypocrite_, à ces torts sans excuse, joint le plus capital des défauts littéraires, sans parler de ceux qui résultent d'une intrigue pénible et invraisemblable, à savoir, le défaut de vérité dans le principal caractère. En effet, on s'attend à voir agir l'hypocrisie dans son seul intérêt, par des moyens vicieux, couverts de beaux dehors de vertu; point: ici elle emploie, si l'on veut, la ruse, mais pour tout concilier, et ramener le bon ordre dans la maison d'un malheureux père de famille que ses cinq filles et ses gendres désolent. Ginguené relève très bien cette faute. Nous ajouterons que l'hypocrite se démasque dès son premier monologue, au mépris de la véritable hypocrisie qui ne se démasque jamais, pas même devant son ombre. «_E un bel tratto quello del demonio, quando si fa adorar per santo_; le meilleur tour du diable, dit-il, est de se faire adorer comme un saint.» Et ailleurs: «_Che non[53] si mostra amico de i vitii, diventa nemico degli nomini_; qui ne se montre pas ami des vices devient l'ennemi des hommes.» Juste ou non, révélation affreuse qui jamais ne sortit de la bouche d'un hypocrite! La morale de cette comédie est que tout n'est rien; la belle et subtile philosophie pour un poète comique dont la mission est, par les contraires, d'enseigner aux hommes à se bien conduire, et non de leur brouiller la cervelle avec une métaphysique inapplicable!
[53] _Qui vitia odit, homines odit._ C'est le mot de Trasea: il est bien placé dans la bouche d'un stoïcien sincère tel que lui.
_Atalante_ ou la _Courtisane_, en admettant qu'il soit permis de mener tout un public au Lupanar, enseignes déployées, a du moins le mérite de retracer avec une vérité frappante, très spirituellement et très agréablement, les mœurs rusées de cette espèce de femmes. Sous ce rapport, le premier acte, entre autres, est un chef-d'œuvre. La scène où Atalante rengage Orfinio, son amant officiel, qu'elle avait presque perdu, pour l'avoir tenu à sa porte tandis qu'elle accueillait un autre galant, est excellente, et montre le pouvoir qu'ont ces sirènes avec leurs jolis regards et leurs feintes larmes, sur les cœurs faibles, esclaves des voluptés. Ici pourtant l'observation est encore en défaut; Atalante trompe trois ou quatre hommes, leur soutire de l'argent, puis fait une bonne fin et s'unit à son trop facile Orfinio: bon pour cela. Ce qui ne vaut rien est qu'elle demande à Orfinio trois jours de liberté pour faire ses dupes et qu'Orfinio les lui accorde. Les femmes qui trompent veulent tromper et ne demandent point de permissions à leurs amans; d'un autre côté, les amans qui accordent trois jours à leurs maîtresses pour leur faire des tours ne sont pas amoureux. A tout prendre, cependant, cette pièce est la meilleure de Pierre Arétin. Mais si les mœurs qu'il a peintes sont fidèles, Luther, tout en faisant trop, n'a pas trop dit; et comment qualifier ce démon d'esprit, cet Arétin si satirique, si amer contre la noblesse et le clergé de Rome, qui, d'une part, se signale par des écrits devenus le type du libertinage et de l'impiété; qui de l'autre sollicite et reçoit des cadeaux des grands; qui dédie ses comédies tantôt à la _magnanime_ comtesse Argentina Rangona, de Modène; tantôt _au grand_ cardinal de Trente, d'autres fois à l'_immortel_ duc de Florence Médicis, enfin au _non moins prudent que vaillant_ seigneur Guibaldo, la Rovère, duc d'Urbin, qu'il assomme des plus basses adulations? Ce bouffon cynique faisait des livres d'église, tels que des paraphrases sur les psaumes pénitentiaux, la vie de la Vierge, l'humanité de Jésus-Christ, sa passion, etc.; heureusement qu'ils sont détestables! Ce fléau des princes tranchait du philosophe, et l'on imprimait ses œuvres, sous son nom, avec l'épithète de _Divino_! Non, la turpitude ne saurait aller plus loin.
La comédie de la _Mandragore_ s'élève à une hauteur immense au dessus de ses rivales, sous le rapport de l'art, s'entend; car sous celui des mœurs, elle descend encore plus bas. Unité d'action, vraisemblance et conduite d'intrigue admirables, une fois admise l'imbécillité du docteur Nicia, lequel n'est pas plus imbécille, après tout, que George Dandin; vérité merveilleuse de caractères, dialogue simple, naturel, profondément comique, et prose d'une clarté, d'une force, d'une élégance remarquables aux yeux même des étrangers; tout s'y trouve réuni pour commander les suffrages littéraires. Peut-être pourrait-on désirer un peu plus de nœud dans l'ouvrage. La fable, il est vrai, manque de péripétie, et arrive à la fin prévue sans que nul incident n'en suspende le succès; du reste, c'est assurément là, poétiquement parlant, une excellente comédie. Remarquons, en passant, que La Harpe se trompe en disant que J.-B. Rousseau a faiblement imité cette pièce. Il ne l'a point imitée, mais traduite scène pour scène, presque textuellement, et dans une prose nerveuse, facile, pure, digne en un mot d'un modèle qui ne pouvait être surpassé! C'est notre La Fontaine qui, dans son charmant conte, a imité Machiavel; il l'a même fait avec ce charme inventif et cette grace ineffable qui le caractérisent. Le goût combattu de Lucrèce pour Callimaque, supposé dans l'avant-scène, est, par exemple, une idée de sa tête, qui lui fournit un trait ravissant dans la fameuse nuit; celui de la confusion que la jeune femme éprouve de s'être, par obéissance pour son époux, livrée à un inconnu, cru meunier, quand ce meunier prétendu se trouve être son cher Callimaque qu'elle n'attendait pas. Mille jolis détails propres au conte embellissent d'ailleurs le sujet, tels que la toilette proprette de Lucrèce pour la réception du prétendu meunier, etc., etc. Mais, soit réserve obligée, soit faute, soit envie d'avoir sa marche à soi, La Fontaine ne tire aucun parti de frère Timothée. Les trois vers suivans,
«On eut recours à frère Timothée, »Il la prêcha, mais si bien et si beau, »Qu'elle donna les mains par pénitence, etc.»
ne sont rien au prix des grandes scènes où Machiavel représente ce moine infame consentant, pour de l'argent, à lever tous les scrupules de ses pénitentes; tantôt ceux d'une jeune fille qu'il s'agit de faire avorter; tantôt ceux d'une jeune femme que son mari veut rendre lui-même adultère, afin d'en avoir postérité! Mais quels impudens tableaux! quelles horribles mœurs! Hâtons-nous de revenir aux Supposés dont il est permis, du moins, d'indiquer le sujet, sans trop blesser la pudeur publique.
L'idée de cette pièce est empruntée aux Captifs de Plaute et à l'Eunuque de Térence, et n'est pas plus vraie ni plus morale pour cela. Un étudiant envoyé, par son père, de Sicile à Ferrare, a changé de nom avec son valet pour s'introduire, comme domestique, dans la maison d'un riche avare dont il aime la fille: il vit ainsi conjugalement avec la belle Polymneste depuis deux ans, sans trouble ni malencontre, tandis que son valet fait ses classes tellement quellement à Ferrare, en vrai gentilhomme. Survient le père de l'étudiant qu'on était loin d'attendre, et qui gêne d'autant plus que les fraudeurs ont aussi donné son personnage à un étranger. La fraude se découvre par une confrontation naturelle et comique; mais elle est bientôt pardonnée à la suite d'une double reconnaissance qui tient du prodige, sans être d'une invention merveilleuse, et le mariage d'Erostrate et de Polymneste arrange toute chose à la satisfaction commune. Il y a de la verve plaisante dans cette comédie, et les nationaux l'admirent tant qu'un critique étranger n'en doit parler qu'avec circonspection; il est sûr qu'elle amuse à la lecture, même dans notre vieux français; mais, quand on songe que c'est là le chef-d'œuvre, ou à peu près, d'un théâtre comique où Ginguené compte cent deux ouvrages de trente auteurs différens, seulement de l'an 1500 à l'an 1580, on peut regarder la comédie française avec orgueil sans trop de présomption, celle qui n'est plus, voulons-nous dire; car, pour notre comédie du jour, elle est tantôt digne de réjouir les cardinaux et les papes du XVIe siècle. Quelle fatalité! cependant. Certes ce ne sont ni les sentimens généreux, ni les talens, ni le génie qui manquent à nos poètes. L'un, par sa veine fertile et sa versification chaleureuse et noble, fait assez connaître que, s'il le voulait, il saurait atteindre l'auteur de _la Métromanie_; l'autre affecte en vain l'oubli des premières convenances, il ne peut qu'à peine déguiser son ingénieuse finesse et l'atticisme de son esprit; celui-ci, dans des esquisses jetées comme au hasard et sans soin, décèle un fonds d'observation et de verve mordante que réclame la comédie véritable; celui-là, qui se laisse emporter à dessein par son imagination brûlante et ravage les mœurs avec la vive flamme allumée dans son cœur pour les épurer, livre au caprice d'un jour un talent né pour l'immortalité, capable, qui sait? de renouveler les prodiges _du Misanthrope_ et _du Tartufe_; tous enfin pourraient, en travaillant à l'écart et péniblement, rencontrer ce qu'ils cherchent et qui leur échappe, des succès universels et durables; c'est à dire la gloire, plus prospère mille fois et plus féconde qu'une aventureuse fortune. Mais surtout qu'il leur serait honorable et doux de contribuer, mieux que les lois peut-être, à contenir dans ses écarts, au lieu de l'exciter, une génération qui s'avance inquiète et désordonnée! car si les mœurs agissent sur la scène, la scène réagit, à son tour, sur les mœurs; et, dans cette action réciproque, l'histoire enseigne que l'avantage demeure au poète. Quelle fatalité! puisse-t-elle se rompre quelque jour! puissent les muses françaises, en ce genre si renommées, garantir une civilisation qui ne peut plus désormais périr par les préjugés ni par la conquête, mais seulement par elle-même! Il en est temps encore, dès que la langue n'a pas essuyé le coup mortel. Un pas de plus, il serait trop tard; et la ruine du théâtre une fois consommée, le mal s'étendrait plus loin. Un peuple assemblé, à qui journellement on ose tout dire et tout montrer, et qui peut tout voir et tout entendre, est incessamment capable de tout faire.
LA PHYSIQUE PAPALE,
Faite par manière de devis et par dialogues, par Pierre Viret.
L'ordre et les titres des dialogues:
La Médecine ou Mercure. Les Bains ou Charon. L'Eaüe bénite ou Neptune. Le Feu sacré ou Vulcain. L'Alchimie ou Pluton.
Semblablement y sont adjoustées deux fables: l'une des passages de l'Escriture, que l'autheur expose en ce livre; l'autre des matières principales contenues en iceluy. De l'imprimerie de Jean Gérard. (1 vol. in-8 de 464 pages, sans les Tables. M.D.LII.)
(1552.)
La Physique papale, ouvrage de controverse plutôt que de morale, passa, lors de sa publication, en 1552, pour un des coups le mieux assenés sur la tête du pontife romain, qui fussent partis du célèbre triumvirat de Calvin, Farel et Viret. Ce livre est spécialement dirigé contre le _Rationale divinorum officiorum_ de Guillaume Durand, savant évêque de Mende, mort à Rome en 1296, qui rend raison des diverses cérémonies de l'Église romaine. L'auteur s'y propose, dans cinq dialogues, entre Thomas, Eusèbe, Hilaire et Théophile, de montrer que les papes, faux physiciens, médecins et apothicaires des ames, ont pris les cérémonies sacrées dans une philosophie païenne et superstitieuse, _pleine d'idolâtrie et de blasphêmes_; idée qui, dégagée d'injures et appuyée d'une érudition méthodique, ouvrait la voie à plus d'une vérité, mais dont Viret n'a guère su tirer que des erreurs insultantes, et dont il s'autorise pour joindre, aux titres de ses dialogues, le nom d'autant de divinités fabuleuses. Il avertit que, par occasion, il attaquera les faux médecins et apothicaires du corps, autrement les empiriques. Ainsi, gare aux gens qui se mêlent de traiter les maladies soit du corps, soit de l'ame! ils vont passer sous la férule calviniste sans ménagement. Mais, d'abord, il est utile de savoir qu'Eusèbe est un zélé papiste, que Thomas incline, avec un certain doute de bonne foi, vers l'orthodoxie, et qu'Hilaire et surtout Théophile sont des réformateurs à outrance; le premier sur le ton goguenard, le second sur le ton grave.
Le débat s'engage, au premier dialogue, sur le purgatoire et les limbes. Hilaire, fidèle à son système de comparaisons prises de la médecine, examine le profit que les médecins de l'ame recueillent de ces deux médicamens, pour en déterminer la source et la valeur. Sa manière d'argumenter rentre ici dans la maxime: _Is fecit cui prodest_. Il se répand en lazzis sur Mercure et saint Michel entre lesquels il trouve des rapports merveilleux, puis viennent d'autres lazzis sur les médecins qui multiplient les drogues pour augmenter leurs salaires; et sur les prêtres qui, laissant aux saints le soin d'intercéder pour les vivans, ce qui ne rapporte guère, se sont réservé d'intercéder pour les morts ce qui rapporte beaucoup. Il découvre le germe de la doctrine plantureuse du purgatoire dans le paganisme, s'égaie à propos des purifications par le feu, telles que les employait Médée, la grande sorcière, et leur compare la coutume qu'ont nos prêtres d'éventer les femmes et les enfans avec le corporal, etc., etc.
Au second dialogue (des Bains), Hilaire s'étudie à prouver, par la messe de _requiem_, où il est question, à l'occasion des peines de l'enfer, d'un lac profond (_lacu profundo_), que cette fiction est prise du 6e livre de l'Enéide. Il retrouve successivement les divers points de la doctrine du purgatoire dans les traditions païennes, avec cette différence, à l'avantage des païens sur les chrétiens, que les premiers payaient, pour le passage des morts, au morts mêmes, tandis que les seconds paient au prêtres. D'ailleurs _il en coûtait moins pour engraisser Caron que pour fournir la cuisine des évêques_, etc., etc. Le mot de _trespassés_ rappelle le passage dans la fatale barque. Suivent beaucoup d'autres divagations.
Le troisième dialogue entreprend l'Église sur l'eau bénite. Lazzis sur les prétendues vertus de cette eau, plus variées que celle de la fontaine de Sardaigne, dont parle Solin, qui guérit les maux d'yeux et découvre les larcins. Comparaison de l'eau bénite au bain sale, dont Diogène disait: «_Ceux qui se baignent ici, où se lavent-ils?_» Les Turcs aussi font un grand usage de _tels lavemens_. Mais ce sont les juifs surtout qui ont fondé l'usage de l'eau sainte. Entre ceux-ci se distinguaient les samaritains, qui usaient, à cet effet, d'urine, parce qu'ils y trouvaient à la fois l'eau et le sel. Lazzis sur le sel et la salive employés avec l'eau dans le baptême. Le reste du dialogue continue de la sorte.
Le quatrième dialogue, consacré à travestir les cérémonies par le feu, renchérit, sur les précédens, d'obscénités, d'impiété, de fausse érudition comme de faux raisonnemens, toujours avec un flux de paroles qui gâterait la meilleure cause.
Vient enfin le cinquième dialogue sur l'Alchymie. C'est là que l'auteur rassemble tous ses moyens. Il fait voir qu'avec leurs cérémonies les prêtres de l'Église romaine ont rencontré le secret de la pierre philosophale. Dures vérités touchant la vente des sacremens et des indulgences, mais vérités si mal dites, qu'elles auraient dû manquer leur effet. Revue des différentes natures d'impôts levés par l'avarice sacerdotale sur la crédulité des fidèles.
Hilaire appelle le pape le _grand capitaine des maquereaux et des paillards_. Comparaison des scandales de nos prêtres aux scandales des prêtres de Cybèle dont les maris se trouvaient fort mal, encore que ces prêtres fussent châtrés. Détails, à ce sujet, tirés de l'âne d'or d'Apulée. Ici la satire de Viret devient si bassement ordurière, qu'il n'est plus permis d'en rien dire.
Nous avons analysé ce livre sans scrupule, parce qu'en dépit de sa célébrité passée il est si informe, si confus et d'un si mauvais goût, qu'il profite plus qu'il ne nuit à ce que nos cérémonies sacrées ont de majestueux et de vénérable. Ce n'est plus là Calvin, Théodore de Bèze, Ulric de Hutten, Henri Estienne, du Moulin, etc., etc.; il s'en faut de tout. Remarquons, à l'occasion de ces dialogues, que rien n'est si difficile que d'intéresser en philosophant par dialogues. Il faut, pour réussir en ce genre, une précision, une netteté d'idées, une vivacité d'esprit prodigieuses; qualités qui manquaient surtout à Viret. Le dialogue veut de l'action et non de la dissertation. Ce n'est pas trop que d'être un Platon pour disserter en dialoguant. Cicéron lui-même n'y suffit pas toujours, et l'excellence de ses dialogues tient surtout à ce qu'ils sont monologués. Conçoit-on que Pierre Viret ait été surnommé _le Voltaire des calvinistes_? point d'autre Voltaire des calvinistes que Calvin; ou plutôt Calvin est Calvin, et Voltaire Voltaire. Quant à Pierre Viret, aussi mauvais poète que méchant prosateur, s'il put avoir des succès dans la chaire satirique des réformateurs, à force de paroles et d'audace, il n'est plus rien aujourd'hui, bien qu'on paie fort cher ses écrits devenus rares. M. Brunet constate que _ses satires chrétiennes de la cuisine papale_ se sont, entre autres, vendues jusqu'à 100 fr. Or, ces satires, au nombre de huit, précédées d'un court avertissement et suivies de six petites pièces facétieuses en vers, ne forment que 131 pages contenues dans un petit in-8°, imprimé à Genève, en 1560, par Conrad Badius. L'auteur y paraît avoir voulu reproduire, pour le peuple, sa physique papale. Dans ce dessein, il met sa théologie satirique en vers de huit pieds et s'efforce d'être plaisant; mais c'est l'ours qui danse. Il n'a ni gaîté, ni grace, et rachète ce défaut par un vice, celui d'un cynisme qui a fait reculer l'analyse de M. de la Vallière dans sa bibliothèque du Théâtre Français. Vainement les interlocuteurs Friquandouille, frère Thibauld et messire Nicaise essaient-ils, dans la septième satire, de rompre l'uniformité de ces diatribes plates et obscènes, le lecteur n'en peut être réjoui.
Et que disent-ils? que les cieux Pour de l'argent nous sont ouvers Ils les nous vendent les pois vers Et aux gris leurs amis invitent. ................................. Alléluias, eleïzons Sont aloyaux de venaisons. ................................. Agios, himas sont andouilles. ................................. Fressures, hachis, saupiquets, Sont exorcismes bourriquets, etc., etc.
C'est sur ce ton que Viret parodie les sacremens, les cérémonies, les offices de l'Église et le culte des saints. Il compare la papauté à Proserpine, l'ange Gabriel au messager des dieux, traite les moines de traîne-couteaux et de marmitons, et décrit burlesquement le banquet du pape et des cardinaux dans le style le plus grossier et le plus plat qu'on puisse imaginer; après quoi, viennent messieurs les ministres réformés, qui chassent les convives et houspillent le grand patriarche _Saoul d'Ouvrer_, et le livre finit.
EXCELLENT ET TRÈS UTIL OPUSCULE,
A TOUS NÉCESSAIRE,
DE PLUSIEURS EXQUISES RECEPTES,
DIUISÉ EN DEUX PARTIES:
La premiere nous monstre la façon de faire diuers fardemens et senteurs pour illustrer la face; la seconde pour faire confitures de diuerses sortes, tant en miel que sucre, vin cuict, etc., etc.; suivi de la translation de latin en françoys, par maistre Michel Nostradamus, auteur des traités précédens, d'une épistre d'Hermolaüs Barbarus à Pierre Cara, iurisconsulte et facondissime orateur. _Signé_ Nostradamus, l'an 1552. Lyon, par Benoist Rigaud, 1572. Imprimé par François Durelle. 1 vol. in-16 de 212 pages, titre compris; plus 5 feuillets de table à la fin. (Vol. très rare.)
(1552-72.)
Maistre Michel Nostradamus, médecin, enseigne au lecteur bénévole, dans son poème ou avant-propos, que, depuis 1521 jusqu'en 1529, il a passé son temps à courir le monde pour étudier la vertu des simples, et qu'il a mis trente et un ans à composer les deux traités ci-dessus énoncés, lesquels furent achevés en 1552. Il n'adresse pas ses fardemens aux belles jeunes qui ont la face de Phryné, mais aux beautés un peu surannées, qui retrouveront, dit-il, la jeunesse par ce moyen. Les graisses et les huiles n'entrent point dans ses compositions, n'y ayant rien qui rende plus le teint noir et maculé. Il a consulté les plus doctes personnages vivans, outre les anciens, tels que Jules-César Scaliger, François Valeriola, etc. Vrai est qu'il ne promet pas d'effacer tout à fait les traces du temps: _Nec cerusa Helenem fecerit ex Hecuba_; mais il ne lairra pas de prolonger bien l'âge de complaire; et si trouvera l'on céans _certaines beuvandes amoureuses_, propres à ranimer des forces défaillantes. Toute femme qui fait souvent enfant _se deschet tous les ans de cinq pour cent_; eh bien! par le secours de la préparation de sublimé qui fait la matière du premier fardement, telle femme se pourra maintenir jusqu'à l'âge de soixante ans et, pour ainsi, presque d'_Hécube redevenir Hélène_. Oracle rendu à Salon-de-Craux, en Provence, le 1er avril 1552. Ce premier avis donné, Nostradamus livre trente-quatre recettes détaillées avec les formules régulières, le tout pour le fardement du visage et du corps. Il faut surtout lire la première composée de sublimé, et la dix-septième relative au _poculatorium amatorium ad Venerem_, autrement dit philtre amoureux: prenez trois pommes de Mandragore, le sang de sept passereaux, de l'ambre gris, du gingembre, etc., etc. Les recettes pour les confitures ne sont pas à dédaigner: nous les croyons plus sûres que les autres; en tout cas, elles sont plus innocentes. Il y en a trente dont on pourra, si l'on veut, retrancher celle pour la confiture de courge et une autre pour la façon d'un sirop inévitablement laxatif.
Quant à la lettre d'Hermolaüs Barbarus, savant traducteur de Dioscoride le médecin, au jurisconsulte Cara, c'est le menu circonstancié d'un festin donné par le maréchal Trivulce, pour le jour de ses noces avec une dame napolitaine, festin auquel Barbarus ou mieux _Barbaro_, un des convives, ne toucha guère, dit-il, passé les premières viandes. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de rencontrer ici l'abrégé de ce menu italien du XVe siècle.
1°. Eau rose à laver les mains, puis pignolats en tablettes, roche de sucre et masse-pain;
2°. Esparges nouvelles;
3°. Le cœur, le foie et l'estomach des oyseaux foyages (c'est à dire ayant de gros foies);
4°. La chair de daim rostie;
5°. Les testes de génisses et veaux bouillies avec leurs peaux;
6°. Chapons, poulailles, pigeons, langues de bœuf, jambons de truye, bouillis avec la saulce au limon;
7°. Chevreau rosti avec du jus de cerises amères;
8°. Tourterelles, perdrix, faisans, cailles, grives, bequefiz, rostis avec olives salonoises pour condiment;
9°. Pour chascun un coq cuict avec du sucre madéfié et arrosé avec de l'eau rose, dans une platine d'argent concave;
10°. Pour chascun un petit cochon rosti avec une certaine liqueur pour saulce dans une escuelle d'argent;
11°. Pour chascun un paon rosti avec une saulce blanche faite de foies pilés et une composition aromatique nommée par les Espagnols caronchas;
12°. Un monde tortu et recroquillé, fait d'œufs, de lait, de farine, de sauge et de sucre;
13°. Quartiers de coing confits avec sucre, girofle et cannelle;
14°. Côtes de chardons, pignons, artichauts;
15°. Eau rose pour laver les mains;
16°. Dragées, coriandre, fenouil de Florence, amandes, anis, giroflat, orangeat, cannelat, dragées musquées;
17°. Bateleurs, farceurs, joueurs de gobelets, faiseurs de soubresauts, chemineurs de corde, musiciens de Luc, orgues, espinettes, guiternes, psaltérions et harpes;
18°. Torches de cire blanches, en parfums lynnicques, demi-dorées, concavées en dedans, et renfermant des oiseaux rares.
LES MONDES TERRESTRES
ET INFERNAUX,
Le Monde petit, grand, imaginé, meslé, risible, des Sages et Fols, et le très grand; l'Enfer des écoliers, des mal mariez, des P. et ruffians, des soldats et capitaines poltrons, des pietres docteurs, des usuriers, des poètes et compositeurs ignorans, tirez des œuvres de Doni Florentin, par Gabriel Chappuis, Tourangeau. A Lyon, pour Barthélemy, Honorati, 1578, 1 vol. in-8.
(1552-78.)
Le sieur Roméo, associé à de beaux esprits comme lui, qu'il réunit sous le nom d'Académie passagère, se met en route avec ses compagnons pour explorer l'univers. Dès les premiers pas des académiciens passagers, un quidam aborde la troupe, et se propose de lui éviter du chemin, en lui racontant ce qu'il a vu dans ses voyages. Cet étranger se nomme _Remuant_, et fait, de son côté, partie d'une académie dont les membres portent des noms de plantes. Il a tenté d'escalader le ciel par le moyen d'une grande tour qu'il a construite avec ses amis. L'intellect et la fantaisie l'ont initié aux secrets de ce pays mystérieux. Il a su d'étranges choses de Jupiter, de Vénus, de Priape, et tout cela est aussi plat qu'insensé. Sans doute il dut y avoir bien des allusions cachées là dessous; mais la trace s'en étant perdue, restent seulement la platitude et la folie. Cependant les académiciens passagers s'embarquent pour suivre leur dessein; une tempête les assaille; Doni les laisse aller au gré des flots et des vents, pour rapporter un dialogue philosophique entre un sieur _Banny_ et un sieur _Douteux_, sur l'inégalité des conditions, que Dieu corrige plus ou moins, dit-il, par mille compensations diverses. Ce dialogue n'offre rien que de très commun; je n'en aime qu'une chose, c'est qu'il est fort vif contre les avares; sorte de gens contre qui, selon moi, tous les coups sont bons. Après le dialogue, vient une longue et froide allégorie sur les rapports de configuration qui existent entre les différens Etats de l'Europe et les différentes parties du corps humain: l'Allemagne est la tête, l'Italie le bras dextre, etc., etc.; ainsi finit le _Petit Monde_.
Le _Grand Monde_ est encore un dialogue philosophique et moral sur les choses de cet univers et les mœurs des hommes, dans lequel, à travers beaucoup de vague et de décousu, on entrevoit que le _Diligent_ et le _Sauvage_, qui sont les interlocuteurs, ont bonne envie de lancer quelques traits de satire. Ce _Grand Monde_ se termine par l'histoire tragique d'une jeune, belle et riche veuve qui, après avoir refusé la main des meilleurs gentilshommes du pays, épouse un beau musicien, vagabond, à larges épaules, a, quelque temps, le droit de se croire heureuse avec lui, quand, un soir, le nouvel époux fait provision d'argent et de pierreries, poignarde sa dame et prend le galop sur le meilleur cheval de ses écuries: heureusement pour l'honneur des mœurs, on rattrape le sire; on le tue _comme un pourceau_; mais la belle veuve n'est pas moins morte, et c'est une leçon pour celles qui lui ressemblent.
Qui, du reste, aurait aujourd'hui le courage de suivre notre Florentin dans le labyrinthe inextricable de ses mondes, imaginé, meslé, risible, des sages et fols, etc., et de chercher un dessein quelconque dans l'éternel babil du _Gaillard_ et du _Passager_, de _Jupiter_ et de l'_Ame_, de l'_Ame_ et de _Momus_, du _Courtois_ et du _Doux_, où, parmi d'innombrables sottises, apparaissent à peine quelques pensées raisonnables, le tout pour aboutir à un beau sermon amphigourique sur l'amour de Dieu, intitulé _le Très grand Monde_, et si rempli de chimères et de visions incompréhensibles, qu'on n'y retrouve plus rien des vrais préceptes du christianisme? Certes ce ne sera pas moi qui l'aurai ce courage stérile; et je laisserai également Virgile, Dante, Mathieu Paulmier, la fée Fiésolane, Orphée, ainsi que la sibylle de Norcie, servir de guides aux académiciens passagers dans les sept enfers d'Antoine-François Doni, de peur de tomber dans un huitième enfer, l'enfer des lecteurs, qu'il a créé pour nous sans nous en prévenir. Cet insensé, né à Florence en 1511, mort en 1574, a composé plusieurs ouvrages du genre de celui-ci, entre autres _la Zucca_ (la Gourde), qui le classent à côté de Fægio, l'auteur des _Subtiles réponses_, de Thomas Garzoni, l'auteur du _Théâtre des divers cerveaux_, plutôt qu'à côté de Gello, de Boccace et de Machiavel. L'opinion commune qu'il fut moine servite, puis prêtre séculier, a été contestée par quelques uns. Rien n'est plus plaisant que de voir l'admiration, l'extase qu'il cause à son bon-homme de traducteur, Gabriel Chappuis, Tourangeau d'Amboise; le même qui a traduit plusieurs des vingt-quatre volumes des _Amadis_, entreprise commencée par le sieur Herberay des Essarts, sous François Ier. Gabriel Chappuis se flattait, bien gratuitement sans doute, dans la préface de sa pauvre traduction de l'Arioste, de faire parler à ce grand poète aussi bon français qu'il avait parlé bon italien. Eu général, les traducteurs rendent un culte à leurs originaux, on le sait, et c'est sûrement aussi pour cette raison qu'on les a surnommés traîtres; mais, à cet égard, nul n'égala jamais Gabriel Chappuis. Nous aurons encore occasion de parler de cet honnête homme à propos de sa traduction de Garzoni; pour aujourd'hui, nous n'en dirons pas davantage, en ajoutant, toutefois, qu'il mourut en 1583, que sa traduction de Doni a été réimprimée en 1580 et en 1583, c'est à dire deux fois, et que notre exemplaire, de l'édition de 1578, a été vendu 19 livres, en 1780, à la vente de M. Picart.
DE TRIBUS IMPOSTORIBUS.
M.D.IIC. 1 vol. in-12, de 46 pag. (Très rare.)
(1553-98.)
Reconnaissons un Dieu, quoique très mal servi. De lézards et de rats mon logis est rempli, Mais l'architecte existe, et quiconque le nie Sous le manteau du sage est atteint de manie.
Ainsi s'exprimait Voltaire en flétrissant un livre _des Trois imposteurs_, prétendu traduit du latin, ouvrage d'athéisme grossier, qui, déjà connu en 1716, fut imprimé à Londres, en 1767, avec diverses pièces traduites de l'anglais contre le clergé romain, dont la première est intitulée _de l'Imposture sacerdotale_. L'ouvrage contre lequel le philosophe de Ferney s'élève avec tant d'éloquence et de raison n'est point celui qui fait l'objet de cet article. Il est divisé en six chapitres. Le premier traite de Dieu selon l'idée que les hommes s'en forment; le deuxième, des raisons qui ont porté les peuples à se figurer un Dieu; le troisième, de la religion et comment elle s'est glissée dans le monde; le quatrième, des vérités sensibles et évidentes, dans le but de renverser la doctrine de l'ame; le cinquième, de l'ame et de sa nature, selon les anciens philosophes et selon l'auteur; le sixième et dernier traite des esprits qu'on nomme démons. Tout cela n'annonce qu'une bien mauvaise philosophie et ne mériterait guère qu'on s'y arrêtât, sans la controverse qui s'établit, à ce sujet, entre Bernard de la Monnoye et Pierre-Frédéric Arpe, l'apologiste de Vanini, ainsi qu'on peut le voir dans le Ménagiana et dans les Mémoires de Sallengre.
Le premier de ces deux savans avait combattu, dans une dissertation curieuse, l'opinion de l'existence du livre intitulé _de Tribus impostoribus_, livre que des traditions confuses faisaient remonter jusqu'à l'empereur Frédéric II, qui l'aurait commandé, vers l'an 1230, à son chancelier, le célèbre Pierre des Vignes, et cela sur la foi d'une lettre du pape Grégoire IX, rapportée par Rinaldi, dans laquelle ce pontife reproche amèrement à l'empereur, son ennemi, d'avoir traité d'imposteurs Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. La thèse était belle à soutenir. Toutefois Arpe l'attaqua par une lettre anonyme de 1716, et prétendit, contre tout bon-sens, avec l'autorité d'une anecdote puérile, que ce fameux livre existait d'ancienneté, et que l'ouvrage en six chapitres, dont nous venons de parler, en était la traduction fidèle. La Monnoye n'eut pas de peine à réfuter la dernière partie de cette assertion, mais il alla trop loin, croyons-nous, en niant l'existence d'un livre _de Tribus impostoribus_ antérieur à 1716.
Sans doute, quelle que fût l'animosité de Frédéric II contre la puissance pontificale, il est ridicule de prêter à cet empereur, aussi bien qu'à son chancelier, un ouvrage qu'aucune tête humaine n'aurait pu concevoir en 1230, ouvrage où, d'ailleurs, la touche moderne se trahit à chaque phrase; cependant il faut bien accorder qu'un pareil livre a pu exister vers 1553, comme l'assurent Guillaume Postel et le jésuite Richeomme, sous le nom de Florimond de Rémond. Comment le monde érudit se fût-il mépris à ce point de chercher partout l'auteur d'un livre qui n'eût pas existé, de l'attribuer tour à tour à Boccace, à Dolet, à l'Arétin, à Servet, à Bernard Ochin, à Postel lui-même, à Pomponace, à Campanilla, au Pogge, au Pucci, à Muret, à Vanini, à Milton et à tant d'autres? Comment le docte abbé Mercier de Saint-Léger, qui, du reste, n'est pas trop concluant sur cette matière, eût-il pu nous donner, à propos d'une chimère, une liste d'hommes qui s'en sont occupés, telle que celle-ci: Bayle, Jugler, _Bibliotheca historica, litteraria, selecta_, 1660-66; Chrétien Kortholt, à la tête de son traité _de Tribus impostoribus hujus sæculi magnis_; Richard Simon, dans la dix-huitième lettre du tome 1er de ses Lettres choisies; Jean-Frédéric Mayer, dans la préface de ses _Disputationes de comitiis taboriticis_; Thomasius, en tête de sa _Dissertatio de doctis impostoribus_; Placcius, _In theatro anonymo_; Prosper Marchand, article _Imposteurs_; Emmanuel Weber, _Programma de tribus impostoribus_; don Calmet, article _Imposteurs_ de son Dictionnaire de la Bible; et Joseph-Romain Joly, capucin, dans une lettre qui est à la tête du tome III de ses Conférences ecclésiastiques, Paris, 1772? Quoi! tant de bruit pour rien? tant de fumée sans feu? cela n'est pas possible. En recherchant scrupuleusement le vrai ou le vraisemblable parmi beaucoup d'opinions contraires, nous trouvons qu'un livre latin, _de Tribus impostoribus_, composé vers la moitié du XVIe siècle, fut publié, en Allemagne, in-12, en 46 pages, par le libraire Straubius, en 1598, sans nom de ville ni d'imprimeur, et que, pour cette publication, l'éditeur fut mis en prison à Brunswick. Or, c'est cet ouvrage que nous présentons hardiment au mépris du lecteur, persuadés que nous sommes que de tels écrits d'athéisme sont fort propres à servir la religion. Il est devenu d'une rareté extrême. Il en existe un manuscrit à la bibliothèque royale de Paris, lequel vient de celle de Saint-Victor, et un autre à celle de Sainte-Geneviève. M. le duc de la Vallière en possédait un exemplaire imprimé que l'abbé Mercier de Saint-Léger lui avait cédé après en avoir pris la copie figurée. Cet exemplaire est maintenant dans la bibliothèque de M. Renouard, et la copie de l'abbé Mercier est entre nos mains. C'est sur cette copie, que M. le marquis de Fortia a trouvée très fidèle en la collationnant sur le manuscrit de Saint-Victor, que nous avons dressé la courte analyse suivante.
L'auteur de ce triste opuscule s'efforce, dès le début, d'enlever toute créance au dogme de la Divinité, en montrant que les hommes ne se sont jamais entendus sur l'idée de Dieu, et que, par ce mot sacré, ils ont affirmé ce qu'ils ne comprenaient pas; tandis que l'idée de Dieu est, par rapport aux causes premières, la seule idée qui soit compréhensible, toute autre n'étant pas même perceptible. Il cherche ensuite à confondre les notions que nous avons de la toute-puissance et de l'infinie bonté de Dieu, par l'argument ordinaire du mal moral et du mal physique éternellement réfuté par le cours des astres et par le cœur de l'homme. Même en accordant le dogme de la Divinité, il essaie de rendre ridicules tout culte et toute religion, un être infini n'ayant, selon lui, nul besoin de nos respects et de notre reconnaissance; et là dessus il ferme les yeux sur le besoin qu'ont les mortels d'adorer un maître suprême. Le consentement des peuples n'est rien pour lui, les puissans ayant eu partout et toujours intérêt à répandre, chez les faibles qu'ils voulaient asservir, les idées et les pratiques religieuses, comme si le mensonge pouvait être universel et constant. Les fausses religions du paganisme viennent ici à son aide, ainsi que les superstitions dont l'ambition et la cupidité des intéressés ont souillé la religion chrétienne. Il tire encore parti des éternelles disputes des prêtres et des controverses infinies établies soit dans chaque religion, soit d'une religion à l'autre, comme si la vérité n'avait pas autant de combats à livrer dans ce monde que l'erreur. Il ne veut voir, dans Moïse, qu'un conquérant et un despote hypocrite. Jésus-Christ ne lui apparaît point sous un jour plus favorable que Mahomet. «De quelle arme peut-on se servir contre ce dernier, dit-il, qui ne soit d'usage contre les deux autres?» Comme si les merveilles de la civilisation du monde étaient soustraites à ses regards. De nombreuses citations de l'Ancien Testament servent de textes à autant de syllogismes construits pour la ruine de toute doctrine révélée, et le livre finit par l'exclamation _tantum!_ eh quoi tant! à laquelle nous répondrons par celle-ci: _tantillulùm!_ eh quoi! si peu!