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CHAPITRE XI

RENCONTRE, ACCIDENT.--NOUVEAU PROTECTEUR.

J'ai déjà onze ans et quelques mois; j'ai fait deux autres envois d'argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à manger, et qu'elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que mon pauvre frère ne soit mort; s'il vivait, il aurait donné de ses nouvelles au pays.

Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l'heure du dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe malade!...

Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet élégant s'arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans une grande maison. J'ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel souvenir me frappe! ce n'est point une illusion, c'est bien lui!... c'est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais; et, quoiqu'il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi laid qu'il était alors. Voilà son oeil couvert d'un taffetas noir, sa petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c'est bien lui!... quel bonheur, je l'ai enfin rencontré!

Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que vais-je faire?... L'attendre; il faut bien qu'il sorte, son cabriolet est là. Oh! certes, je l'attendrai, dût-il rester jusqu'au lendemain; je suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu'il a laissé chez nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire perdu.

Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle maintenant qu'on l'appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j'ai les yeux fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce n'est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.

Au bout d'une demi-heure, qui m'a paru bien longue, j'entends enfin marcher derrière moi; c'est ce monsieur qui sort de la maison. Le coeur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c'est moi qui vais obliger ce monsieur; mais il a l'air si peu agréable! Je m'approche de lui cependant, et je me décide à parler.

--Monsieur... monsieur...--Laisse-moi tranquille, petit drôle...--Monsieur, c'est chez nous que... il y a quatre ans...--Veux-tu t'en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m'écoute point et regagne son cabriolet.

--Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m'entend pas... je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...

--Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s'écrie-t-il en se retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent le dépenser chez le pâtissier.--Mais, monsieur, je ne vous demande rien.... au contraire, c'est moi qui vais vous donner quelque chose.

Il ne m'écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son domestique de partir. O ciel!... il va s'éloigner, et peut-être ne le rencontrerai-je plus!... Je veux m'attacher à la voiture, je tâche de me faire entendre...--Gare! gare! crie le valet. Je ne l'ai pas écouté... le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang coule... j'ai jeté un cri que m'arrache la douleur... et je n'ai plus la force de me relever.

En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte... on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point. Un jeune homme perce la foule en s'écriant:--C'est son cabriolet!... Il n'en fait pas d'autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir celui qu'il a blessé.

Ce jeune homme s'approche de moi, m'examine avec intérêt en disant:--Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait lui-même au fond d'un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah! pauvre enfant! je veux réparer le mal qu'il t'a fait!...

Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s'assure que je ne suis blessé qu'à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte avec moi, il ordonne au cocher d'aller doucement. Malgré cela le mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance... mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n'entends plus rien.

En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la grimace... Oh! c'est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m'a mis sur la tête un fichu de soie; en dessous j'ai des linges, un bandeau qui me serre fortement; j'y veux porter la main... je sens que j'ai mal à cette place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me souviens de tout maintenant.

Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m'ont secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m'entoure est superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je suis bien faible, et j'ai de la peine à avancer mon bras.

Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l'appartement, je puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux, des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que Bernard le porteur d'eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s'ils m'attendent encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.

Cette idée m'arrache un soupir. J'entends du bruit; une vieille femme entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du lit.--Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!... C'est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...

--Madame!... madame!... dis-je d'une voix faible. La bonne femme vient aussitôt s'asseoir près de mon lit en me faisant signe de me taire.--Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du mal... Le médecin l'a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux l'impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c'est naturel; écoutez-moi: C'est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M. Francornard n'en fait jamais d'autres... encore l'autre jour, il a renversé la boutique d'une marchande de sucre d'orge... mais elle les lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique; et, pendant huit jours, ses chiens n'ont mangé que du sucre d'orge... Voilà ce que c'est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n'a qu'un oeil! je vous demande s'il peut voir en même temps à droite et à gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute... les petits garçons n'écoutent jamais lorsqu'on crie Gare! et il semble qu'ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une voiture...--Ah! madame...--Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et conduire ici. C'est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un homme fort sensible!... trop sensible même!... car...--Mais, madame, depuis quand?...--Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait d'abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit homme...--Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...--Ah! quel bavard que ce petit garçon!... voyez s'il pourra se taire!... vous vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur s'occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l'a vu, il a poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et puis il s'est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder. Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait pas extasié devant une croûte. Il n'en revenait pas d'avoir trouvé cela sur vous; il s'écriait: Où l'a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état! Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts d'heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce matin, il m'a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà ce qui vous est arrivé, mon ami, j'espère que vous n'êtes pas trop malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne parlerez pas.

A la fin du discours de la vieille bonne, j'ai mis la main sur ma poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il ne m'avait pas quitté d'une minute depuis mon départ de chez ma mère. Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d'une voix entrecoupée:

--Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...--Je vous ai dit, mon enfant, que c'était mon maître qui l'avait; il vous le rendra!... n'avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...--Ah! madame, maman m'avait tant recommandé de ne point le perdre!...--Il n'est point perdu, puisque c'est monsieur qui l'a. Est-ce le portrait de votre mère? de votre soeur? de votre père?... Je crois que c'est un portrait de femme, mais je n'ai pas eu le temps de bien voir... et je n'avais pas mes lunettes.

J'allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit dans la pièce voisine.

--Voilà monsieur! s'écrie-t-elle.

Au même instant, je vois entrer un monsieur de vingt-huit à trente ans, d'une figure aimable et douce; je le reconnais pour celui qui s'est approché de moi sur le boulevard.

--Eh bien! comment va-t-il? demande-t-il en entrant à la bonne.--Oh! monsieur, il a repris sa connaissance; et, si je le laissais faire, il bavarderait comme une pie!... Mais je suis là pour faire respecter l'ordonnance du médecin.--Pauvre petit! Que ses yeux sont expressifs!... quelle candeur et quelle finesse dans les traits!...--Il est certain que cela ferait un joli Amour... Et monsieur qui cherchait l'autre jour un modèle pour faire le fils de madame Andromaque dans son tableau de l'histoire ancienne, il me semble que ce petit garçon...--Laissez-nous, Thérèse, je vous appellerai si j'ai besoin de vous...--Oui, monsieur. Et la vieille bonne s'éloigne en répétant entre ses dents que je ferais à merveille le fils de madame Andromaque.

--Eh bien! mon ami, comment vous trouvez-vous? me dit le monsieur, qui est venu s'asseoir auprès de moi.--Je suis bien, monsieur... Je n'ai mal qu'à la tête. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi.--Vous ne me devez point de remercîment, mon petit ami; j'ai dans l'idée que je ne fais qu'acquitter une dette sacrée... Vous sentez-vous assez de force pour me répondre sans trop vous fatiguer?--Oh! oui, monsieur; je puis bien parler.--Dites-moi alors de quel pays vous êtes et depuis quand vous habitez Paris.

Je conte mon histoire au monsieur. Il m'écoute avec beaucoup d'attention; il paraît prendre un grand intérêt à tout ce que je dis. Il est touché du chagrin que je ressens encore d'avoir perdu mon frère; et quand j'en viens au père Bernard et à Manette, il s'écrie:--Le brave homme! les bonnes gens! Mais ce portrait que vous portez sur vous, d'où vient-il? l'avez-vous trouvé? vous l'a-t-on donné? Dites la vérité, mon ami. Ah! vous ne savez pas quel intérêt j'ai à connaître cette circonstance.

Je raconte alors comment des voyageurs se sont arrêtés dans notre chaumière; je n'oublie rien sur le monsieur, son valet et la petite fille endormie. A mesure que je parle, je vois le plaisir, l'attendrissement se peindre dans les yeux de celui qui m'écoute; mais quand j'en viens à la blessure que s'est faite mon père en courant la nuit pour M. le comte, quand je dis que, pour prix de son dévouement en arrêtant la voiture qui roulait vers un précipice, le vieux monsieur lui a donné un petit écu, alors le jeune peintre ne peut plus se contenir: il se lève, court comme un fou dans la chambre en s'écriant:--Est-il bien possible!... Quel coeur sec!... quelle âme ingrate!... chère Caroline!... Et voilà l'époux qu'on t'a donné! Sans le père de cet enfant, tu perdais ta fille, ton Adolphine; ce pauvre homme est mort, victime peut-être des suites de son zèle, de son humanité... Mais du moins je tâcherai de rendre à son fils une partie du bien qu'il nous a fait; et si, du haut des cieux, il veille sur cet enfant, il le verra jouir du fruit de sa bonne action.

--Oui, cher petit, je prendrai soin de toi... tu ne me quitteras plus! En disant cela, ce monsieur m'embrasse; et, oubliant que je suis blessé, il serre ma tête dans ses mains. La douleur m'arrache un cri; le jeune peintre est désespéré et s'écrie:--Allons! je veux lui servir de père, et je l'étouffe à présent... et j'oublie sa blessure...--Oh! ce n'est rien, monsieur, mais je voudrais bien ravoir...--Quoi, mon ami?--Ce portrait que j'avais là... J'ai juré à ma mère de ne le donner qu'à ceux auxquels il appartient; hier seulement j'ai rencontré ce petit monsieur borgne qui s'est arrêté chez nous; je l'ai reconnu sur-le-champ; j'ai couru après lui pour lui rendre le bijou, mais il ne m'a pas écouté, il est monté dans son cabriolet, et c'est alors qu'il m'a renversé et que j'ai été blessé.

--Pauvre garçon! oui, en effet, je dois te rendre ce portrait que tu portes depuis si longtemps; mais ce n'est pas à monsieur le comte qu'il faut remettre cette image chérie, il est indigne de la posséder!... Bientôt tu verras celle... Ah! si elle était à Paris, aujourd'hui même elle aurait trouvé le moyen de te voir... Mais elle reviendra bientôt, je l'espère; en attendant, reprends ce médaillon, dont tu as été si fidèle dépositaire...

Le monsieur tire le portrait de son sein; et, après l'avoir considéré quelque temps avec amour, il le repasse à mon cou. Je me sens alors plus tranquille. Mais quelque chose me tourmente encore, et je m'écrie:--Monsieur... et le père Bernard?... et Manette?...

--Oh! tu as raison, mon ami, il faut bien vite les faire avertir... Ces bonnes gens sont dans l'inquiétude; hâtons-nous de la faire cesser. Thérèse! Thérèse!

La vieille bonne arrive.--Vite un commissionnaire, dit M. Dermilly; que l'on aille rassurer les bons amis de cet enfant.

J'ai donné l'adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au commissionnaire. Depuis un quart d'heure, sa vieille bonne lui dit:--Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé... il y a une heure qu'il se promène en chemise dans l'atelier. C'est ce mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu'il est en Romain, qu'il représente Mutius-Cervelas. Qu'il fasse Cervelas tant qu'il voudra, ce n'est pas une raison pour qu'il vienne goûter à mon bouillon!... C'est d'ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de lui défendre de quitter l'atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.

--Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant, je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m'avertiras lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.

--Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné. Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on ne veut pas m'écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du bien.

Dormir, cela m'est impossible maintenant: je suis encore tellement étonné de tout ce qui m'est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien raison de dire qu'il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce qu'il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur d'eau est aussi mon bienfaiteur; je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi.

J'entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon coeur tressaille... Ah! ce sont eux, j'en suis sûr. On ouvre la porte; Thérèse dit en vain: Attendez que j'aille voir s'il dort... Ne le faites pas parler, surtout! On ne l'écoute pas. Les voilà... ils sont là, près de moi!... ils m'entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes! Qu'on est heureux d'être aimé ainsi!

--Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j'ai la force de dire; l'émotion m'ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur mon oreiller.--Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d'eau, si tu savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J'ai passé toute la nuit à te chercher, et Manette n'a pas cessé de pleurer son frère!...--C'est donc votre fils? dit Thérèse.--Non, madame; mais c'est tout de même, je l'aimons comme s'il m'appartenait...--Mon père, regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal, mon cher André?--Non... oh! c'est passé...--On nous a dit qu'un cabriolet t'avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au moins? Ah! c'est qu'il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire, mon garçon; et tu as été bien maltraité?--Vraiment oui, dit la vieille bonne; M. le docteur trouve la blessure conséquente.

Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s'incline; il ne sait s'il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point. Elle s'est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la glace, et elle me dit tout bas:--André, on doit bien dormir dans un si bon lit!

M. Dermilly s'empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait mille remercîments pour les soins qu'il m'a prodigués.--Mais comment allons-nous l'emmener, dit le porteur d'eau?--L'emmener!... Oh! il ne me quittera pas qu'il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre; et alors même j'espère...--Mais, monsieur, il va vous gêner... et je craignons...--Non, brave homme, je vous le répète, je m'intéresse au sort de cet enfant; son père a sauvé l'existence à quelqu'un qui m'est bien cher... J'en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait dont je suis l'auteur...--L'auteur?... Comment, monsieur... c'est vous?...--Oui, c'est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le portrait.--En ce cas, monsieur doit la connaître?--Sans doute; et, ainsi que moi, elle voudra, j'en suis certain, contribuer à assurer le sort futur de cet enfant.

Le bon porteur d'eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce qu'il entend, et il me dit:--Tu avais raison, André, de croire que cette belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon garçon...--Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je veuille le priver de vos caresses; André sera d'ailleurs maître de suivre sa volonté... Mais j'ai lu dans son coeur, et, quel que soit le parti qu'il prenne, je vous réponds qu'il ne sera jamais ingrat.--Oh! j'en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune, je sommes trop juste pour vous en empêcher.

Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris de cette marque d'amitié de la part d'un monsieur élégant; il n'en serre pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à Manette:--Allons! viens, mon enfant, il faut que j'aille faire mon ouvrage; demain nous reviendrons voir André.

Manette n'a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly, elle ne s'est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu'elle aperçoit dans l'appartement. La vue des tableaux lui arrache des exclamations de surprise, et quand son père l'appelle, elle le regarde et ne bouge point.

--Eh bien! viens-tu, petite?...--Et André, mon père?--André ne peut pas se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir soin.--Comment! il ne revient pas avec nous?...--Nous viendrons le voir demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.--Ah! je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.--Eh quoi! Manette, tu veux m'abandonner... Ce n'est pas assez que je sois privé d'André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout seul... je n'aurai plus personne auprès de moi!

Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous les deux m'embrassent encore, et s'éloignent, Bernard en me souriant, Manette en pleurant amèrement.

La vue des larmes de ma soeur a fait couler les miennes. M. Dermilly n'a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu'il me voit disposé à me livrer au repos.--C'est bien heureux! dit alors la vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille... L'a-t-on fait parler!... et puis on veut qu'il guérisse... est-ce que c'est possible!

La bonne femme ferme mes rideaux, et je l'entends murmurer en s'éloignant:--Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à mon ragoût. Voilà ce que c'est que d'avoir un atelier qui tient à son appartement... Monsieur dit que c'est commode... c'est possible; mais Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m'a coûté de pots de confiture!

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