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CHAPITRE XX

VOYAGE EN SUISSE.

Nous sommes partis; déjà plusieurs lieues me séparent d'elle, et je crois encore sentir sur mes lèvres le velouté de ses joues; je crois encore respirer sa douce haleine et tressaillir en lui donnant un baiser. Délire de l'amour, tu fais taire tous les autres sentiments, tu dois rendre souvent ingrat, injuste, égoïste! L'amitié d'une soeur, le souvenir d'un ami, la tendresse filiale, tout s'efface de notre esprit tant que tu nous tiens sous ton empire! Mais tu n'es qu'un délire; et quand la raison renaît, l'amitié reprend ses droits.

Je suis près de M. Dermilly, et pendant plusieurs lieues je garde le silence; il a la bonté de me laisser à mes réflexions. Ce n'est qu'au bout d'un long espace de temps que je me revois dans la voiture, près de celui qui a bien voulu me choisir pour son compagnon de voyage, et auquel je n'ai pas encore dit un mot.

Je me retourne vivement vers lui:

--Ah! pardon, monsieur, lui dis-je en rougissant, c'est que je pensais...

--Je ne t'en veux pas, André; je sais ce qui t'occupe, mon ami; dans les premiers moments du voyage le coeur est encore plein du souvenir des adieux; mais cela se dissipera. Puisque tu es sorti de tes réflexions, admire avec moi ce paysage, ces champs, ces bois, ces prairies; oublie un moment Paris!... Tu y retrouveras tout ce que tu y as laissé. André, tu n'as pas encore dix-huit ans; mais ton âme est aimante, ton coeur brûlant!... Si tu ne sais point modérer tes passions, tu éprouveras bien des chagrins; mon ami, dans ce monde, les gens les plus sensibles ne sont pas les plus heureux!... j'en suis moi-même un exemple. Un amour que je n'ai pu vaincre a fait le malheur de ma vie, lorsque, jouissant d'une fortune honnête, et avec assez de talent pour être estimé par les gens de mérite, j'aurais pu faire un bon mariage et couler des jours heureux. Je sens maintenant que je n'ai pas été raisonnable, parce que j'approche de quarante ans: mais à vingt-cinq ans je ne pensais pas ainsi. Crois-moi, André, ne m'imite point; et si ton coeur éprouve déjà quelque sentiment qui ne te promette aucun heureux résultat, au lieu de t'y abandonner, ne songe qu'à te distraire, et tu finiras par en triompher.

M. Dermilly a bien raison: au lieu de rêver sans cesse à la charmante Adolphine, je ferais mieux de m'occuper de tout autre objet, dussé-je même faire quelques infidélités à Lucile; mais je n'approche pas de quarante ans, et je pense comme il pensait à vingt-cinq.

Mon compagnon m'entretient de Manette, de Bernard, de ma mère, de ce pauvre Pierre, que je n'ai pu retrouver, et qui sans doute n'existe plus. Ah! il sait bien captiver mon attention; l'amour n'a point banni de mon coeur de si touchants souvenirs. Moi, je lui parle de ma bienfaitrice, de sa bonté, du bien qu'elle répand autour d'elle. M. Dermilly m'écoute attentivement, il ne perd pas un mot, et les moindres détails sur ce qui regarde madame la comtesse sont précieux pour lui; alors je suis bien sûr qu'il rêve encore comme à vingt-cinq ans.

Pour me récompenser de l'avoir entretenu de son amie, il me parle d'Adolphine. Avec quel plaisir je l'écoute! c'est à mon tour à ne point perdre un mot de ce qu'il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah! sans nous en être dit davantage, nos coeurs s'entendent bien!... et par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.

C'est à Bâle que nous nous rendons d'abord: là, nous devons nous arrêter quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte n'est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l'analogie entre les sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons, où jamais le coeur n'est affligé par la vue d'un mendiant. Nous nous levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c'est là que nous devions d'abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n'y en a qu'une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu'il est heureux! une ligne de celle qu'on aime doit faire tant de bien! Mais dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c'est Manette... c'est Lucile qui m'écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails sur ce qui se passe à l'hôtel.

Voyez un peu l'étourdie!... elle ne me parle que d'elle, de son amour, de sa constance... Oh! j'y crois, je n'en doute pas! et elle aurait bien dû me parler d'autre chose. Elle ne pense qu'à moi... Elle s'ennuie de ne pas me voir... et pas un mot d'Adolphine, ni du neveu de M. le comte! Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit post-scriptum:

«Rien de nouveau à l'hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme sa mère; monsieur s'est donné deux indigestions la semaine dernière; le jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»

Tant mieux: pendant ce temps il n'est pas auprès de sa cousine. Ah! il y a encore quelque chose d'écrit au bas de la page:

«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l'écoute pas.»

C'était bien la peine de m'écrire cela!... Enfin je sais qu'elle est triste, et que le cousin n'est pas sans cesse auprès d'elle: c'est quelque chose.

Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j'aurais dû commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n'est pas d'une autre que je m'occuperai.

Son coeur simple et pur se peint dans ce qu'elle m'écrit:--Sois heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps, ni la distance ne pourront t'effacer de mon coeur.

Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les serments de Lucile.

Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich, Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s'enrichit de vues prises dans tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon coeur ne soupirait pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant les sites magnifiques qui s'offrent à mes regards, je ne puis m'empêcher de songer à l'hôtel de M. le comte et aux personnes qui l'habitent.

Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s'améliore pas.

Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s'altérer davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l'engage à prendre du repos:--Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles qu'elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.

Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes; M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les endroits qui nous plaisent. C'est ainsi qu'il est agréable de voyager. Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n'avons reçu de nouvelles, depuis ce temps que s'est-il passé à l'hôtel?!... Y suis-je déjà oublié?

Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours franche, elle m'engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m'a-t-elle pas répondu aussi promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir... qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je suis si jeune encore!...

Huit jours après, la réponse de Lucile m'arrive enfin; je brise le cachet, il me tarde de lire: de l'amour, encore de l'amour... Il me semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa première lettre... Ah! voici enfin des détails:

«On s'amuse un peu plus à l'hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient chaque jour plus jolie...»

Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n'ose plus continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»

Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils s'aimeront, cela est certain! Allons jusqu'au bout:

«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais qui n'a que quinze ans; il est gentil, c'est un enfant, mais il me fait bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de français...»

Eh! qu'est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les jockeys qu'il voudra!... Mais il me vient certaines pensées... Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu'elle a mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N'ai-je point vu sa douleur, ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.

«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.

«Votre fidèle LUCILE.»

Elle a mis fidèle... J'avais donc tort de la soupçonner.

Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n'a que moi pour lui parler de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il est malade, je ne puis le quitter; je n'oublierai jamais les soins qu'il m'a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et, fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon coeur n'en murmurerait point.

Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les beautés; pour jouir de la vue d'un beau site, il faut que l'âme soit calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand le coeur, brûlant d'amour, est dévoré d'inquiétude et de jalousie!

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