CHAPITRE XXII
RENCONTRE INESPÉRÉE.
--Me voici, monsieur, dis-je à M. Dermilly en arrivant chez lui; j'ai pour jamais quitté l'hôtel, et, si vous le permettez, je resterai avec vous.
--Si je le permets, mon ami! dit M. Dermilly en me pressant dans ses bras; ah! ta présence adoucit mes souffrances et charme mes ennuis: sois mon fidèle compagnon. Ce ne sera pas pour longtemps, André; mais du moins c'est ta main qui me fermera les yeux.
Je tâche de le distraire de ces tristes pensées en lui racontant ce qui s'est passé a l'hôtel et ce qui a causé mon départ. Il m'écoute attentivement.--Tu as bien fait de prendre ce parti, me dit-il; en demeurant plus longtemps sous le même toit que cet étourdi qui affecte de te mépriser, tu aurais pu oublier que tu étais dans la maison de Caroline... et je frémis en songeant à ce qui pouvait en résulter. Tu iras voir la comtesse... tu le dois, mais tu feras en sorte de ne point rencontrer des gens qui ne t'aiment pas. Va souvent chez Bernard et Manette; mais que ces bons amis viennent ici tant qu'ils le désirent, ils me feront toujours plaisir. Car, mon cher André, je ne suis qu'un artiste et je ne rougis point de la visite d'un honnête homme, de quelque classe qu'il soit. Si j'étais comte, il me semble que je penserais de même.
Me voilà de nouveau installé dans cette chambre où l'on me transporta blessé a l'âge de onze ans. La bonne Thérèse n'est plus, un domestique fidèle la remplace. Je retourne visiter l'atelier où Rossignol a joué sa scène de revenant. Je ne rencontre plus ce mauvais sujet; peut-être pour quelque fredaine a-t-il été forcé de quitter Paris; maintenant je ne serai plus sa dupe. M. Dermilly n'a pas depuis longtemps employé de modèles; sa faiblesse ne lui permet plus de travailler que fort rarement.--C'est toi, me dit-il, qui finiras ces tableaux que j'ai commencés.
Je n'ai point oublié mes bons amis; mais mon départ de l'hôtel m'a tellement occupé, que je suis excusable d'avoir tardé à me rendre près d'eux. Allons les embrasser; ils logent toujours au même endroit. Le père Bernard tient à sa mansarde, que cependant il aurait pu quitter, car son travail et celui de sa fille le mettent au-dessus du besoin; mais le porteur d'eau n'a point de vanité; et lorsque Manette lui propose de descendre d'un étage afin de moins se fatiguer, il lui répond:--Mes jambes sont accoutumées à me porter jusqu'ici, et mes amis à venir m'y chercher. Ceux qui, pour me voir, craignent de se fatiguer en grimpant un cinquième, me feront plaisir en restant chez eux.
A cela Manette n'ose rien répondre, son coeur lui dit que le cinquième ne me fera jamais peur. En effet je monte rapidement l'escalier, et je me retrouve dans les bras de mes bons amis. Avec quel plaisir je les embrasse! Bernard prétend que je suis un bel homme, Manette dit qu'elle me voit toujours de même, et moi je m'aperçois qu'elle est fort bien faite, et que ses dix-neuf ans lui donnent un certain air réservé, décent, qui lui sied fort bien.
--Je viens dîner avec vous, leur dis-je.--Quoi! tu ne retournes pas à l'hôtel? s'écrie Manette.--Non, je n'y retourne plus, je l'ai quitté pour toujours, et maintenant je demeure avec M. Dermilly.
Le père Bernard me demande l'explication de ce changement, et je lui conte tout. Pendant que je parle je suis frappé de la joie, de l'ivresse que témoigne Manette: en me revoyant elle était contente; mais depuis qu'elle sait que je n'habite plus l'hôtel, il semble qu'un délire se soit emparé d'elle: elle court, saute dans la chambre, elle rit et chante en même temps; le bonheur brille dans ses yeux; elle ne peut rester en place... C'est Manette à l'âge de huit ans lorsque nous dansions ensemble les bourrées de notre pays.
--Mon père! mon père! s'écrie-t-elle, il ne reste plus à l'hôtel!... ah! quel bonheur!... que je suis contente!--Eh! pourquoi donc cela? dit le père Bernard.--Ah! mon père, c'est que nous le verrons bien davantage maintenant! vous voyez bien que M. Dermilly nous permet d'aller chez lui... et puis André aura plus de temps... et puis il pensera plus à nous... il nous aimera bien mieux...--Bien mieux, Manette! est-ce qu'à l'hôtel je vous avais oubliés?--Non, non, mais c'est égal; ces beaux appartements, ce grand monde, ces beaux meubles, cela étourdit toujours un peu... Et puis on voit des personnes... qui... ah! André! que je suis heureuse!... ah! n'y retourne jamais!
--Jamais! s'écrie Bernard, et c'est ainsi qu'il reconnaîtrait les bienfaits de madame la comtesse?--Oh! mon père, pardon, je sais bien qu'il doit aller la voir quelquefois; mais il ne couchera plus dans cette grande maison où je n'aurais jamais osé entrer... Et ça pouvait lui donner des idées... car, mon père, André est un Savoyard, et il ne pouvait pas et il ne doit pas l'oublier. N'est-ce pas, André, que tu veux toujours te souvenir de ta naissance? que tu ne feras pas le fier?...
--Moi, Manette!... est-ce que je l'ai jamais été?--Eh! non, par Dieu! mon garçon, tu ne l'as pas été; mais je crois, en vérité, qu'il a passé quelque vertigo dans la tête de ma fille!... Elle n'a jamais tant parlé ni tant sauté depuis dix ans!
Je passe auprès de mes bons amis la journée entière; elle me paraît courte, car ils me témoignent tant d'amitié que mon coeur en est vivement touché. Lorsque le souvenir d'Adolphine vient rembrunir mon front et qu'il m'échappe un soupir, Manette, qui semble deviner ma pensée, s'empresse de me prendre la main, de me parler de ma mère, de mon pays, et elle trouve toujours le moyen de ramener le sourire sur mes lèvres. Le père Bernard, qui, en prenant des années, se donne un peu plus de repos, aime à tenir table et à trinquer avec moi en portant la santé de tous ceux qui me sont chers, tandis que Manette me dit tout bas en me souriant:
--André, quelle charmante journée j'ai passée! Oh! il y a bien longtemps que je n'avais été aussi heureuse!
Entouré de ces bons amis, je me sens aussi plus content; non, à l'hôtel je ne goûtais pas des plaisirs aussi purs, aussi doux. Pourquoi suis-je entré dans cette belle maison où j'ai laissé ma gaieté d'autrefois?
J'ai quitté mes amis vers le soir; avant de rentrer chez M. Dermilly, je ne puis résister au désir de passer devant l'hôtel: je n'entrerai pas, mais je regarderai les fenêtres. La voilà cette maison où j'ai passé mon adolescence, où j'ai reçu de l'éducation! là on a éclairé ma raison, mon jugement, nourri mon esprit... Mais j'ai payé tous ces avantages par la perte de ma tranquillité... Ah! je suis loin d'être ingrat; je ne devais pas élever mes regards vers la fille de ma bienfaitrice. Mais, toujours près d'elle, ai-je pu me défendre, me garantir de ce charme, de cet amour qu'elle sait si bien inspirer?... Pourquoi, m'ont-ils laissé pendant huit ans à même d'apprécier à chaque instant ses vertus, d'admirer ses attraits?... Parce que je suis un Savoyard, ils ont pensé que je n'avais pas un coeur!
Cependant madame la comtesse ne fut pas insensible; d'après tout ce que j'ai entendu, elle a connu l'amour, elle doit compatir à ses peines. On l'a mariée contre son gré, elle ne voudra pas contraindre l'inclination de sa fille. Insensé! et M. le comte, et le rang, et la fortune!... Ma bienfaitrice elle-même oubliera ses premières amours; à trente-six ans elle ne pensera plus comme à dix-huit... Avec l'âge s'effacent les peines du coeur, et on est moins sensible à celles des autres.
Après avoir passé près d'une heure devant l'hôtel, les yeux fixés sur les croisées d'Adolphine, je rentre enfin dans ma nouvelle demeure. Mais mon coeur se dit que, sans l'arrivée du marquis, je serais encore sous le même toit qu'Adolphine, et je ne puis m'empêcher de haïr celui qui m'a séparé d'elle.
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que j'ai quitté la maison de M. de Francornard, et je n'ai pas encore osé me rendre chez ma bienfaitrice; je me contente de passer tous les soirs plusieurs heures devant l'hôtel. Lucile vient me voir quelquefois, et de préférence aux heures où je suis dans l'atelier, parce que j'y suis toujours seul et que Lucile aime le tête-à-tête. Elle m'apprend que depuis mon départ mademoiselle est fort triste et ne veut point aller au bal. Ah! Lucile, si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant cela! M. de Thérigny fait de grandes dépenses en chevaux, en voitures; on assure qu'il entretient une danseuse de l'Opéra; qu'il en entretienne dix! et qu'il ne pense pas à sa cousine. Mais son oncle le trouve charmant, parce qu'il lui envoie chaque matin quelque nouveauté de chez Chevet.
Lucile termine par son refrain ordinaire:--Je vous assure que je n'apprends plus l'anglais et que je n'écoute pas Champagne. Mais venez donc à l'hôtel, ce n'est pas bien de ne point aller voir madame.
J'en brûle d'envie, et je ne sais ce qui m'arrête!... Mais M. Dermilly lui-même m'engage à aller voir madame la comtesse. Ses désirs sont des ordres pour moi; je me rends à l'hôtel. J'ai soigné ma toilette; sans être coquet, je suis bien aise d'être habillé avec goût; en secret je désire plaire. Je suis presque aussi bien mis que M. le marquis, et Lucile assure que j'ai une tournure fort distinguée.
Je tremble en entrant dans l'hôtel; et en montant l'escalier qui conduit chez madame, je pense que je vais voir Adolphine! Elle est toujours avec sa mère. Lucile m'aperçoit, elle court m'annoncer à sa maîtresse; au bout d'un moment elle revient me dire d'entrer. Me voici devant madame... Mais, hélas! je ne vois point celle que j'espérais trouver là.
Madame me témoigne beaucoup d'amitié; mais mon coeur cherche Adolphine; j'espère toujours la voir entrer... Elle ne vient pas; il faudra donc m'en retourner sans l'avoir vue?... Je ne sais si j'ai bien répondu à ma bienfaitrice, mais je crois qu'elle s'aperçoit de mon trouble, de mon impatience; malgré moi je tourne sans cesse mes regards vers la porte. Madame me demande des nouvelles de M. Dermilly; je n'en ai point de bonnes à lui donner, car sa santé s'affaiblit chaque jour. Jadis, en apprenant son état, la sensible Caroline eût tout bravé pour voler près de lui, maintenant elle se contente de soupirer... Les années ont fait leur effet.
Il faut que je m'éloigne, ma visite a été assez prolongée; je me lève; mais je n'y tiens plus, et je balbutie le nom d'Adolphine.
--Ma fille se porte bien, me dit froidement la comtesse, je ne manquerai pas de lui faire part de votre bon souvenir.
Allons, il est décidé que je ne la verrai pas! Je m'éloigne tristement; Lucile me suit sans en faire semblant, et me glisse à l'oreille:--J'irai demain à l'atelier.--Pourquoi n'ai-je pas vu mademoiselle?--Madame lui a dit d'aller dessiner chez elle et de l'y attendre, quand elle a su que vous étiez là. On ne veut plus que je là voie! Ah! pourquoi n'avoir pas pris plus tôt toutes ces précautions?...
Je sors de l'hôtel à pas précipités, je retiens avec peine les larmes qui me suffoquent. J'entre dans l'allée d'une maison, et là je pleure à mon aise en regardant ses croisées et en me disant:--Je ne la verrai plus! je ne pourrai plus lui parler!... je n'entendrai plus sa douce voix!... ses yeux charmants ne se fixeront plus sur les miens!
Ces pensées redoublent ma peine, mais du moins je puis me livrer en liberté à ma douleur; être obligé de cacher ses souffrances rend encore plus malheureux.
Un jeune homme, de mon âge à peu près et vêtu comme je l'étais quand je vivais avec Bernard, entre en chantant dans l'allée où je suis; il va passer devant moi pour monter l'escalier qui est au fond, et je me suis rangé pour lui faire place. Mais, étonné sans doute de voir un homme élégant pleurer comme un enfant dans une allée, il s'arrête à quelques pas de moi; il ne peut se décider à monter l'escalier; mon chagrin lui fait mal, il ne chante plus; mais il ne sait comment m'aborder. Il fait quelques pas vers moi, puis s'éloigne; il tousse, il s'arrête; enfin, n'y tenant plus, il s'approche en me disant:
--Pardon, excuse, monsieur, mais vous avez l'air de souffrir... Vous êtes peut-être tombé dans l'escalier, qui est un peu noir..... ou ben, dans la rue, queuque voiture... ça arrive si souvent dans ce Paris!... On crie gare! mais, bah! le bruit empêche d'entendre... Si vous voulez que j'aille vous chercher queuque chose... je sommes tout prêt.
Dans ma situation toute conversation m'était importune. Mais je viens de reconnaître l'accent de mon pays; celui qui me parle est Savoyard, je n'en saurais douter; et le coeur n'est jamais muet pour ce qui lui rappelle sa patrie. Je me retourne avec intérêt vers le commissionnaire en lui répondant:--Merci, mon ami, je n'ai besoin de rien.
Sans doute le ton dont j'ai dit cela ne l'a pas convaincu, car il s'approche davantage, et reprend au bout d'un moment:--En êtes-vous bien sûr?
Je souris en essuyant mes yeux.--Vous êtes de la Savoie? lui dis-je.--Oui, monsieur... comment donc que vous avez vu ça?--Oh! j'ai reconnu l'accent du pays!...--Bah! est-ce que monsieur serait Savoyard aussi?--Oui, je suis votre compatriote.--Ah! ben, par exemple, je ne m'en serais pas douté, moi!... vous n'avez pas du tout l'accent, vous, ni la tournure! Vous êtes le premier du pays que je vois si bien mis!... Ah! dame, c'est pas pour faire des you piou, piou! que vous serez venu!... Pardon, excuse, si je vous dis ça, monsieur.
La naïveté, la franchise du jeune Savoyard me font du bien.--Y a-t-il longtemps que vous avez quitté la Savoie? lui dis-je.--Oh! oui, monsieur, il y a ben longtemps!... J'avais sept ans quand je suis parti du pays avec mon frère! J'ai diablement ramoné de cheminées depuis ce temps-là.
Sept ans! avec son frère!... quelle pensée vient me frapper! Je considère attentivement ce jeune homme qui est devant moi; je cherche à reconnaître ses traits; en effet... il me semble trouver quelques rapports... et d'ailleurs, depuis près de onze ans! O mon Dieu! si c'était lui!... Cet espoir fait battre mon coeur avec tant de force que je puis à peine trouver celle de parler.
--De quel endroit de la Savoie êtes-vous?--De Vérin... petit village près du mont Blanc.--De Vérin!... et votre père?...--Oh! il était mort quand j'ai quitté le pays!...--Son nom?--Le nom de mon père? Pardi! Georget, comme moi!--C'est lui!... c'est toi!... Pierre, tu ne me reconnais pas?...
En disant cela, je tends mes bras vers lui; il me regarde avec surprise.--C'est ton frère, lui dis-je, c'est André qui est devant toi.
--André!... vous... toi!... Ah! mon Dieu! c'est-i possible!
Je lui ôte toute incertitude en courant dans ses bras, en l'embrassant à plusieurs reprises. Pierre ne doute plus que je sois son frère, et alors pendant plusieurs minutes nous restons entrelacés dans les bras l'un de l'autre.
--Comment, c'est toi, André! toi, avec de si beaux habits... et tu pleurais!...--C'est toi, Pierre, toujours en veste... mais tu chantais!--Oh! pardi! moi, je chante toujours... Mais tu as donc fait fortune, André? tu es mis comme un seigneur. Pourquoi diable avais-tu du chagrin!--Je te conterai tout cela, mon pauvre Pierre... Je suis si content de te retrouver! je te croyais mort.--Pardi! je crois ben; depuis que ce coquin a voulu me manger et que je me suis sauvé, nous ne nous sommes pas revus!... Mon frère, embrassons-nous encore!
--Viens avec moi, dis-je à Pierre après l'avoir embrassé de nouveau; viens, je veux te présenter à mon meilleur ami... Il t'aimera aussi, j'en suis sûr...--Ah! un moment! j'allais dans cette maison pour une commission. Il faut que j'aille rendre réponse; écoute donc! c'est qu'il y a dix sous à gagner, et, dame, pour moi c'est queuque chose!...--Viens, mon frère, je te donnerai tout l'argent que j'ai...--Oh! c'est égal, je ne veux pas perdre une pratique; d'ailleurs une commission, c'est sacré, ça; est-ce que tu ne t'en souviens plus, André?--Si fait... tu as raison; eh bien! va, je t'attends ici...--Donne-moi plutôt ton adresse, j'irai chez toi quand j'aurai fini; tu pourrais attendre trop longtemps... C'est une petite raccommodeuse de dentelles qui me fait courir après son amant, qui lui fait des traits, et, vois-tu, elle est capable de m'envoyer encore le guetter... Oh! c'est une petite fille qui est jalouse comme un démon!... Mais elle paye bien... Oh! les femmes, quand il s'agit de sentiment, elles ne regardent pas à dix sous de plus ou de moins!... Elles payent mieux que les hommes!
Je lui donne l'adresse de M. Dermilly en l'engageant à se dépêcher.
--M. Dermilly?... Est-ce que tu ne t'appelles plus André Georget comme autrefois?--Si, mon cher Pierre, je suis toujours fier de porter le nom de mon père.--Oh! je vois ben que tu es toujours bon garçon et que ces habits-là n'ont point changé ton coeur!--M. Dermilly est mon bienfaiteur, celui chez qui je demeure...--Bon, bon, je comprends...--Ne manque pas de venir ce soir, mon cher Pierre; après avoir été si longtemps séparés, ah! je ne veux plus que tu me quittes...--Ce bon André... il est riche et il m'aime toujours!... Mais la petite fille qui s'impatiente... Je grimpe la trouver, et je suis chez toi dans un instant.
Pierre m'embrasse, puis monte l'escalier; moi je sors de cette allée dans une situation d'esprit bien différente de celle où j'y étais entré. Je suis si heureux d'avoir retrouvé mon frère, que je passe devant l'hôtel sans m'arrêter et sans regarder les fenêtres. Je ne songe qu'à Pierre; je cours, je vole près de M. Dermilly pour lui faire part de cet événement.
Mon ami partage ma joie. Nous attendons avec impatience l'arrivée de Pierre, pour connaître ses aventure depuis qu'il m'a perdu, et les motifs qui l'ont empêché de donner de ses nouvelles à ma mère.
S'il allait oublier l'adresse que je lui ai donnée, et moi qui n'ai pas songé à lui demander la sienne. J'étais tellement ému!... Mais on sonne de manière à casser la sonnette... Oh! c'est lui, sans doute. Je cours ouvrir, et je presse mon frère dans mes bras...
Je fais entrer Pierre. En traversant les pièces qui conduisent à la chambre de M. Dermilly, il regarde autour de lui comme je regardais à onze ans lorsque je m'éveillai dans ce beau lit où l'on m'avait couché.
--Dieu! que c'est beau ici!... et comme c'est frotté! répète Pierre à chaque instant... Enfin nous voici devant M. Dermilly, et Pierre me dit à l'oreille:--Est-ce que c'est ton maître?--Ah! c'est bien plus que cela, dis-je en courant prendre la main de celui qu'il regarde avec respect, c'est mon second père... mon bienfaiteur!
--Je veux être aussi votre ami, mon cher Pierre! dit M. Dermilly en tendant la main à mon frère. Celui-ci ne sait s'il doit la toucher, il recule avec timidité en saluant toujours, et va se jeter dans une console, qu'il renverse d'un coup de pied. Le bruit que fait le meuble en tombant effraye mon frère; il se recule vivement, et ne voit pas une table à thé, sur laquelle est un joli cabaret, dont, d'un coup de chapeau, Pierre fait rouler les tasses sur le parquet. Cette nouvelle gaucherie achève de le déconcerter; il reste immobile; il n'ose plus bouger; tandis que M. Dermilly se contente de rire, et que je tâche de faire cesser son embarras.
Enfin Pierre est un peu remis de son trouble; je le conduis jusqu'à un fauteuil, dans lequel je le fais asseoir; et l'ayant prié de me conter tout ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes séparés, Pierre prend ainsi la parole:
--Tu sais bien que je me mis à courir avec mes habits sous le bras quand ce vilain diable d'homme vint sur moi pour me manger. Ma foi! la peur m'avait donné des ailes, et, sans regarder si tu me suivais, je courus tant que j'eus de force; j'avais, sans m'en apercevoir, passé les barrières, j'étais dans les champs quand je m'arrêtai. Alors je songeai à toi, je t'appelai, mon pauvre André, et sans doute que dans ce moment tu m'appelais aussi de ton côté, mais nous ne pouvions nous entendre; après m'être rhabillé, je m'assis sur le bord d'un fossé, je t'appelais toujours; puis je pleurais, et la nuit venait; enfin je m'endormis en t'appelant...
En cet endroit du récit de Pierre, je ne puis m'empêcher de courir l'embrasser en lui disant:--C'est comme moi, oui, mon frère, c'est comme cela que je me suis endormi loin de toi.
--Le lendemain matin en m'éveillant, reprend Pierre, je me remis en marche sans savoir où j'allais. J'avais faim, je fouillai dans ma veste: j'y trouvai sept sous, car c'était moi qui portais les fonds. J'entrai dans un village où je demandai pour un sou de pain; mais, quoique j'eusse faim, je le mangeai en pleurant, car je pensais que tu n'avais pas d'argent, André, et je me disais: Comment fera-t-il ce matin s'il a faim et s'il ne trouve pas de cheminée à nettoyer!... Mais je pensais que tu avais plus d'esprit que moi; et cela me consolait un peu, parce qu'on nous avait dit souvent qu'avec de l'esprit, à Paris, on se tirait bien d'affaire.
J'arrivai dans une ville; je crus que je rentrais dans Paris par un autre côté et je me disais: Je vais retrouver André; pas du tout, j'étais à Saint-Germain. Je ne savais plus que devenir et je pleurais dans une rue, quand un vieux monsieur vint à passer; il me demanda ce que j'avais, et je lui contai mon histoire. Écoute, me dit-il, je viens de renvoyer mon domestique, parce que c'était un ivrogne et qu'il me volait au moins trois verres de vin par mois. Tu es bien petit... mais tu mangeras moins, ce sera une économie: d'ailleurs les Savoyards sont fidèles et accoutumés à boire de l'eau. Si tu veux venir avec moi, je te prends à mon service, au moins tu ne seras pas exposé à coucher dans la rue.--Et mon frère? lui dis-je.--Ton frère... je ferai faire à Paris les recherches nécessaires, et il viendra te trouver.
Bien content de ce que ce monsieur me promettait qu'il te ferait chercher, je le suivis. Il était propriétaire d'une grande maison, mais il n'en gardait pour se loger que trois petites chambres. Il me fit coucher dans une soupente, sur une petite paillasse; mais je m'y trouvai bien. Il ne me donnait à manger que du pain et de mauvais légumes secs; mais tu sais que nous n'étions pas difficiles. Enfin il me dit que j'aurais douze francs par an de gages. En revanche de tant de bontés, je lui servais de laquais, de cuisinière, de commissionnaire; et comme il avait très-peur du feu, il me faisait tous les matins ramoner ses cheminées.
Cependant je lui demandais tous les jours de tes nouvelles, et un matin il me dit que tu avais quitté Paris, et qu'on ne savait pas où tu étais allé. Comme je pleurais de ne point te revoir, il me dit:--Pierre, tu es bien mieux chez moi que dans ce Paris, où l'on ne trouve pas tous les jours de quoi vivre. Le vieux ladre était bien aise de me garder; et il m'assura qu'il écrirait à ma mère pour qu'elle fût tranquille sur mon sort.
Je passai cinq ans chez ce vieil avare; mais plus je grandissais, plus je m'ennuyais chez lui, où d'ailleurs il commençait à crier après moi, parce que j'avais, disait-il, trop d'appétit. Mais je n'osais le quitter, car tu sais que j'ai toujours été timide; enfin, un matin que je venais de manger deux pommes pour mon second déjeuner, mon maître vint me donner mon congé en me disant:--Tu as douze ans, tu manges déjà comme si tu en avais vingt-cinq, je vais prendre un valet plus jeune et moins affamé: retourne à Paris, tu y retrouveras peut-être ton frère. Tiens, voilà soixante francs pour cinq années de gages, avec cela tu peux presque t'établir.
Je n'avais jamais eu une somme si forte à ma disposition, et je revins gaiement à Paris. J'étais déjà grand, je me dis: Je ferai des commissions quand je ne ramonerai pas, et puis je chercherai André. Mais dame, j'avais beau te chercher et te demander à tous les Savoyards que je rencontrais, ils ne pouvaient pas te connaître, puisque tu étais devenu un beau monsieur... Au bout de queuque temps, ayant amassé une petite somme, je songeai à l'envoyer à notre mère; mais je ne savais comment m'y prendre, lorsqu'un monsieur, une pratique que je décrottais queuque fois, et qui ne me payait jamais afin d'en avoir plus à me donner, me tira d'embarras en me disant:--Pierre, j'ai des connaissances dans ton pays, remets-moi l'argent que tu veux y envoyer, et je me charge de le faire parvenir. Tu penses ben que je ne demandai pas mieux?... Je lui remis cent francs, et au bout de queuque temps il me dit que ma mère et mon frère me remerciaient et me faisaient bien des compliments.
--Ah! mon pauvre Pierre, lui dis-je en l'interrompant, tu auras été dupe de quelque fripon, car notre mère n'a reçu de toi aucune nouvelle, et elle te croit mort comme je le croyais aussi.--Serait-il possible! ce monsieur avait cependant l'air ben honnête!... Et au bout de queuque temps il m'a encore offert ses services.--Comment se nomme-t-il ce monsieur-là?--Attends donc. Ah! il m'a dit qu'il s'appelait Loiseau et qu'il était banquier.--Et son adresse?--Ah! ma foi! je ne la lui ai pas demandée; c'était lui qui venait me trouver à ma place, et queuquefois il m'emmenait boire un verre de cassis chez l'épicier du coin.--Un banquier qui va boire du cassis chez l'épicier! dit M. Dermilly. Ah! mon ami Pierre, votre M. Loiseau m'a tout l'air d'un drôle qui mérite une volée de coups de bâton.
--Enfin, mon cher André, reprend Pierre, comme j'ai fait ensuite une maladie et que le travail n'a pas été fort bien, je n'ai pu depuis ce temps rien envoyer à notre mère, et je commençais seulement à reformer un petit magot, lorsque le hasard ou ma bonne étoile m'a conduit dans cette maison où je t'ai trouvé pleurant comme un enfant, quoique tu fusses mis comme un seigneur.
La dernière partie du récit de Pierre m'a fait rougir; je me hâte, pour éviter d'autres réflexions à ce sujet, de raconter à mon frère tout ce qui m'est arrivé depuis que je l'ai perdu.--Ah! morgué! dit Pierre, que tu avais ben raison de dire que ce petit portrait te rendrait heureux, c'est pourtant à lui que tu dois ta fortune! Il s'est bien fait du changement entre nous: tu es devenu un beau monsieur, tu as une tournure... des talents... des manières du grand monde; moi, je suis resté ce que j'étais, je n'ai pas plus d'esprit qu'autrefois! mais tu m'aimes toujours autant, voilà le principal! Grâce à toi, notre mère est heureuse, elle ne manque de rien... Dans ta prospérité tu n'as pas oublié tes parents. Ah! mon cher André, c'est bien, ça; moi, si j'étais devenu riche, ça m'aurait peut-être tourné la tête, et pourtant j'ai un bon coeur aussi. Ah ça! il se fait tard, et je demeure dans le faubourg Saint-Jacques.
--Non, mon ami, dit M. Dermilly, vous demeurez maintenant ici, avec votre frère, avec moi, et nous tâcherons de faire quelque chose de vous.
--Serait-il possible! s'écrie Pierre en sautant de joie et en jetant son fauteuil par terre. Quoi! je vais habiter dans cette belle maison!... Ah! monsieur!... ah! mon pauvre André! ah! jarni! et mes crochets qui sont chez moi avec ma malle... c'est égal, j'irai les chercher demain... Ah! Dieu! comme on doit s'amuser ici!...
Pierre ne sait plus où il en est, je presse les mains de notre bienfaiteur, et comme il est tard, et que M. Dermilly a besoin de repos, j'emmène Pierre coucher avec moi.
Mon frère ne peut se lasser d'admirer les meubles de mon appartement; il répète à chaque minute:--Comment! je vais demeurer là-dedans, moi!
Cependant quelque chose tourmente Pierre, c'est de m'avoir trouvé pleurant dans l'allée.--Mais qu'est-ce que tu avais qui te chagrinait? me dit-il, tu ne m'as pas expliqué ça, je veux le savoir.--Je te le dirai plus tard...--Non pas, je veux le savoir tout de suite; car, vois-tu, si en devenant un beau monsieur, il faut avoir du chagrin, j'aime mieux rester commissionnaire... au moins je chante toute la journée.--Mon chagrin n'était rien... c'est que... Pierre, tu n'as pas encore été amoureux?...--Amoureux? ma foi! non.--Tu ne peux pas me comprendre.--Ah! j'entends... tu es amoureux, toi... et ta belle t'a fait quelque niche, comme l'amant de ma petite raccommodeuse de dentelles...--Pierre, ne va pas dire un mot de ceci!...--Sois tranquille... les commissionnaires sont discrets.
Pierre a de la peine à se décider à entrer dans mon lit, qu'il trouve trop beau et trop tendre; enfin il s'y étend, et s'endort en répétant:--Ah! le bon lit... comme on enfonce... Ah! Dieu! que je vais m'amuser!... Mais je ne serai pas amoureux, puisque ça fait pleurer ce pauvre André.