CHAPITRE VII
LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.
L'aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'être ainsi fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu'il est tombé sans regarder devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que c'était sucré, et qu'alors il n'a plus crié.
Après s'être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches, nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:--André, j'ai donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser tomber dans la chambre de cette dame?
A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j'ai mieux travaillé que mon frère, car j'ai parfaitement ramoné la cheminée de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c'est Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner; c'est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l'on n'a pas fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n'y comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.
Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n'est point fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le portrait de la belle dame, et je m'amuse à le considérer.--Si je rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez, madame... voilà vot' peinture qu'on a laissée chez nous.
Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et je suis persuadé qu'une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces gens-là.
Il ne nous survient point d'aventures jusqu'à Lyon: mais il était temps que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis longtemps nos sacs étaient vides. A l'aspect de cette belle ville, je dis à mon frère:--Là, nous allons travailler et gagner de l'argent.--Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien gentil.
Cette fois, ce n'est point à l'approche de la nuit que nous faisons notre entrée dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journée si longue pour les oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je à mon frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais plus tant de façons pour monter dans une cheminée.
Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier comme moi de toutes ses forces:
--V'là des ramoneurs!
--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au premier octobre... on ne fera de feu qu'à la Toussaint... Cependant, comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour les bêtes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner cela avec soin, entends-tu?
En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tâche de trouver de l'ouvrage ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.--Va toujours, dis-je à Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part, tu resteras contre ce banc.
Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à ramoner.
Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier, qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.
--Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.
Mon frère ne l'écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre n'y conçoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre cheminée par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.
A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment indécis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.
En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau sur lequel il est assis, celui d'une autre cheminée dont l'ouverture est très-large. En s'avançant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bordé de précipices. Mais s'il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu'un individu pris de vin.
Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps, atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre facilement; puis descend dans l'intérieur de cette nouvelle cheminée, content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous, ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.
Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir s'il se laissera rouler jusque dans l'âtre; mais en roulant on peut se faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.
Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Césarine Ducroquet.
Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires, logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa nièce, jeune personne de seize ans.
Madame Durfort, c'était le nom de cette dame, avait été élevée fort sévèrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de ces plaisirs que l'on permet à la jeunesse. Ce n'était qu'à trente-neuf ans que l'on avait jugé à propos de la marier et de la laisser maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit qu'elle voulût se dédommager d'une contrainte un peu longue, soit qu'elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort s'empara sur-le-champ de l'autorité. On lui avait donné pour mari un petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au bout de l'oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'après en avoir obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l'ordre de dire partout qu'il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une réunion, il ne l'avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme s'approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de rigueur.
M. Durfort ne put supporter l'excès de son bonheur; il mourut au bout de cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu'il lui avait fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu'il ne lui avait pas laissé d'enfants; elle répétait partout que ses parents lui avaient donné un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de M. Durfort n'eût pas été bien apprécié, soit que peu d'hommes se jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable; bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite qu'on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dépit qu'il fallait renoncer à l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle eût laissé la taille ad libitum.
Forcée de rester veuve, et n'ayant point d'enfants, madame Durfort, qui avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nièces, qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laissât l'élever à sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé, qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'être un jour fort jolie.
La jeune nièce tenait tout ce qu'elle avait promis: c'était une rose qui devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant d'attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle t'avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait mariée qu'à trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un époux à sa nièce avant qu'elle n'eût la quarantaine, assurant que ce n'est qu'à cet âge qu'une jeune personne est capable d'entrer en ménage et de gouverner son époux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le caractère est formé, on a de la fermeté, de l'aplomb!... on sait sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet d'être sa femme depuis vingt ans.
La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son coeur commençait à soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car madame Durfort élevait Aglaé comme elle l'avait été elle-même, ne la menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle faisait payer à la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait éprouvé jadis. C'est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des êtres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les coeurs généreux se dédommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en faisant des heureux et en répandant des bienfaits.
Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent faire entendre à la tante d'Aglaé qu'en persistant à ne marier sa nièce qu'à quarante ans, c'était probablement renoncer au plaisir de la voir entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu'à soixante ans on ne vieillit pas aussi vite qu'à seize, répondait constamment:--Je marierai ma nièce quand elle aura l'âge que j'avais en épousant M. Durfort.
Mais le bon La Fontaine a dit:
/p Un excès de témérité Vaut souvent mieux qu'un excès de prudence. p/
La jeune Aglaé s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans à faire. Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré, auprès de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frémir un roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur Amadis, monsieur Tancrède et monsieur Roland parlent sans cesse d'amour, et d'une manière à tourner la tête d'une jeune innocente qui ne sait pas que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le Cuisinier bourgeois; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.
Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:--Il me semble que je serai vieille à quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'écriait madame Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j'étais vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je n'étais pas alors dans tout l'éclat de ma beauté?... fraîche, superbe, éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n'est plus jeune à cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez lire que la manière de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura gré.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans lorsqu'elle fit la conquête du Pharaon d'Égypte, et que la belle Judith en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tête à Holopherne; d'après cela, mademoiselle, il me semble qu'à quarante ans on peut bien trouver encore des maris.
A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de retourner soupirer dans sa chambre jusqu'à ce que sa tante l'appelât pour faire une partie de loto, seule récréation que l'on se permît quelquefois.
Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais elle-même paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un maître, et la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon! aurait ému le coeur le plus indifférent. On doit penser que le jeune officier n'y fut pas insensible: la figure d'Aglaé l'avait intéressé; sa fenêtre, plus haute d'un étage, dominait sur la chambre de la jeune fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée. Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans l'espérance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activité; un guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale, Antiochus s'habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière, et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en soupirant près de madame de Randan.
Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays, passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: Baisez, petit fils; baisez, petit mignon.
Aglaé, qui n'ouvrait sa fenêtre qu'une fois le matin, pour accrocher la cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait avec expression: Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon. Elle lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n'avait rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur dont la voix est si douce.
C'est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure. Aglaé a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours là, tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je voudrais bien en avoir aussi, si j'étais garçon!... Je suis sûre que cela m'irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain. Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les moustaches.
Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est l'heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas d'accrocher Fifi, et on s'est déjà assurée que le jeune homme est à sa croisée; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé devient rouge et embarrassée, elle n'en est que plus jolie: l'embarras de l'innocence a quelque chose de si séduisant! Il n'est pas donné à toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.
Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder en face; elle compte s'en dédommager en soulevant un coin du rideau... Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée sera longue jusqu'au lendemain!
Le jeune homme s'est bien aperçu qu'on l'a remarqué, et quoiqu'on ne l'ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu'on l'a examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par ses moindres gestes, et lors même qu'elle veut feindre l'indifférence, il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il s'identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu'elle fait pour le cacher ne servent souvent qu'à le mieux faire paraître.
Aglaé n'est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie, plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais été aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en mettant l'oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:--J'aime bien ma maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi! Jamais voler auprès d'une autre!...--Cher Fifi!...
Et mademoiselle Aglaé avait l'air de croire que c'était son serin qui lui répondait; pour une innocente, ce n'était pas maladroit. Des serins qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix fou; et l'oiseau bleu n'était qu'un idiot auprès du serin de mademoiselle Aglaé.