Chapitre 57 Départ, voyage et arrivée de Pitou et de Sébastien Gilbert
Nous avons vu dans quelles circonstances, bien antérieurement à celles où nous nous trouvons, le départ de Pitou et de Gilbert avait été résolu.
Notre intention étant d’abandonner momentanément les principaux personnages de notre histoire pour suivre les deux jeunes voyageurs, nous espérons que nos lecteurs vont nous permettre d’entrer dans quelques détails relatifs à leur départ, au chemin qu’ils suivirent, et à leur arrivée à Villers-Cotterêts, où Pitou ne doutait point que leur double départ eût laissé un grand vide.
Gilbert chargea Pitou d’aller lui chercher Sébastien et de le lui amener. À cet effet on fit monter Pitou dans un fiacre, et, comme on avait confié Sébastien à Pitou, on confia Pitou au cocher.
Au bout d’une heure le fiacre ramena Pitou, Pitou ramenant Sébastien.
Gilbert et Billot attendaient dans un appartement qu’ils avaient loué rue Saint-Honoré, un peu au-dessus de l’Assomption.
Gilbert expliqua alors à son fils qu’il partait le même soir avec Pitou, et lui demanda s’il était bien aise de retrouver ses grands bois qu’il aimait tant.
— Oui, mon père, répondit l’enfant, pourvu que vous veniez me voir à Villers-Cotterêts, ou que je vienne vous voir à Paris.
— Sois tranquille, mon enfant, dit Gilbert en embrassant son fils au front. Tu sais bien que maintenant je ne pourrais plus me passer de te voir.
Quant à Pitou, il rougit de plaisir à l’idée de partir le soir même.
Il pâlit de bonheur quand Gilbert lui mit dans une main les deux mains de Sébastien, et dans l’autre une dizaine de louis de quarante-huit livres chaque.
Une longue série de recommandations, presque toutes hygiéniques, faites par le docteur, fut écoutée religieusement.
Sébastien baissait ses grands yeux humides.
Pitou pesait et faisait tinter ses louis dans son immense poche.
Gilbert donna une lettre à Pitou revêtu des fonctions de gouverneur.
Cette lettre était pour l’abbé Fortier.
La harangue du docteur terminée, Billot parla à son tour.
— M. Gilbert, dit-il, t’a confié le moral de Sébastien ; moi, je t’en confie le physique. Tu as des poings ; à l’occasion, sache t’en servir.
— Oui, dit Pitou, et j’ai aussi un sabre.
— N’en abuse pas, continua Billot.
— Je serai clément, dit Pitou, clemens ero.
— Héros, si tu veux, répéta Billot, qui n’y entendait pas malice.
— Maintenant, dit Gilbert, il me reste à vous indiquer la façon dont vous voyagerez, Sébastien et toi.
— Oh ! s’écria Pitou, il n’y a que dix-huit lieues de Paris à Villers-Cotterêts ; nous causerons tout le long de la route, Sébastien et moi.
Sébastien regarda son père comme pour lui demander si ce serait bien amusant de causer pendant dix-huit lieues avec Pitou.
Pitou intercepta ce regard.
— Nous parlerons latin, dit-il, et l’on nous prendra pour des savants.
C’était là son rêve, l’innocente créature !
Combien d’autres, avec dix doubles louis dans leur main, eussent dit :
— Nous achèterons du pain d’épice.
Gilbert eut un moment de doute.
Il regarda Pitou, puis Billot.
— J’entends, dit ce dernier. Vous vous demandez si Pitou est un guide, et vous hésitez à lui confier votre enfant.
— Oh ! dit Gilbert, ce n’est pas à lui que je le confie.
— À qui donc ?
Gilbert regarda en haut ; il était trop voltairien encore pour oser répondre : « À Dieu ! »
Et tout fut dit. On résolut en conséquence que, sans rien changer au plan de Pitou, qui promettait sans trop de fatigue un voyage plein de distractions au jeune Gilbert, on se mettrait en route le lendemain matin.
Gilbert aurait pu envoyer son fils à Villers-Cotterêts dans une des voitures publiques qui faisaient dès cette époque le service de Paris à la frontière, ou même dans sa propre voiture ; mais on sait combien il craignait pour le jeune Sébastien l’isolement de la pensée, et rien n’isole les rêveurs comme le roulement et le bruit de la voiture.
Il se contenta donc de conduire les deux enfants jusqu’au Bourget, et là, leur montrant la route ouverte sous un beau soleil, avec sa double rangée d’arbres, il ouvrit les deux bras et leur dit :
— Allez !
Pitou partit donc, emmenant Sébastien, qui se retourna bien des fois pour envoyer des baisers à Gilbert, qui se tenait debout, les bras croisés, à l’endroit où il avait quitté son fils, le suivant des yeux comme il eût suivi un rêve.
Pitou se redressait de toute la hauteur de sa grande taille. Pitou était bien fier de la confiance qui lui avait été témoignée par un personnage de l’importance de M. Gilbert, médecin du roi par quartiers.
Pitou se préparait à accomplir scrupuleusement sa tâche, qui tenait à la fois du gouverneur et de la gouvernante.
Au reste, c’était plein de confiance en lui-même qu’il emmenait le petit Sébastien ; il voyageait tranquillement, traversant les villages pleins de mouvement et d’effroi depuis les événements de Paris, dont, on se le rappelle, on était fort proche encore, car, quoique nous ayons mené, nous, les événements jusqu’au 5 et 6 octobre, on se rappelle que c’était vers la fin de juillet ou le commencement d’août que Pitou et Sébastien avaient quitté Paris.
Pitou, d’ailleurs, avait conservé pour coiffure son casque et pour arme son grand sabre. C’était tout ce qu’il avait gagné aux événements du 13 et du 14 juillet ; mais ce double trophée suffisait à son ambition, et en lui donnant un air formidable, suffisait en même temps à sa sûreté.
D’ailleurs, cet air formidable, auquel concourait indubitablement ce casque et ce sabre de dragon, Pitou l’avait conquis indépendamment d’eux. On n’a pas assisté à la prise de la Bastille, on n’y a pas concouru même, sans avoir conservé quelque chose d’héroïque.
Pitou était en outre devenu un peu avocat.
On n’a pas entendu les motions de l’Hôtel de Ville, les discours de M. Bailly, les harangues de M. de La Fayette, sans devenir quelque peu orateur, surtout si l’on a déjà étudié les Conciones latins, dont l’éloquence française à la fin du XVIIIe siècle était une copie assez pâle, mais cependant assez exacte.
Muni de ces deux forces puissantes, qu’il savait adjoindre à deux poings vigoureux, à une rare aménité de sourire, et à un appétit des plus intéressants, Pitou voyageait donc agréablement sur la route de Villers-Cotterêts.
Pour les curieux de politique, il avait des nouvelles ; d’ailleurs, il les faisait au besoin, ayant habité Paris où, dès cette époque, la fabrication en était remarquable.
Il contait comment M. Berthier avait laissé d’immenses trésors enfouis, que la Commune déterrerait quelque jour. Comment M. de La Fayette, le parangon de toute gloire, l’orgueil de la France provinciale, n’était déjà plus à Paris qu’un mannequin à moitié usé, dont le cheval blanc défrayait les faiseurs de calembours. Comment M. Bailly, que La Fayette honorait de sa profonde amitié, ainsi que les autres personnes de sa famille, était un aristocrate, et les mauvaises langues disaient autre chose encore.
Lorsqu’il contait tout cela, Pitou soulevait des orages de colère, mais il possédait le quos ego de toutes ces tempêtes ; il racontait des anecdotes inédites sur l’Autrichienne.
Cette verve intarissable lui procura une série non interrompue d’excellents repas jusqu’à Vauciennes, dernier village sur la route avant d’arriver à Villers-Cotterêts.
Comme Sébastien, tout au contraire, mangeait peu ou point, comme il ne parlait pas du tout, comme c’était un enfant maladif et pâle, chacun, s’intéressant à Sébastien, admirait la vigilante paternité de Pitou, qui caressait, dorlotait, soignait l’enfant, et par-dessus le marché lui mangeait sa part, sans paraître chercher autre chose que l’occasion de lui être agréable.
Arrivé à Vauciennes, Pitou parut hésiter ; il regarda Sébastien, Sébastien regarda Pitou.
Pitou se gratta la tête. C’était sa façon d’exprimer son embarras.
Sébastien connaissait assez Pitou pour ne pas ignorer ce détail.
— Eh bien ! qu’y a-t-il, Pitou ? demanda Sébastien.
— Il y a, dit Pitou, que, si cela t’était égal et si tu n’étais pas trop fatigué, au lieu de continuer notre route tout droit, nous reviendrions à Villers-Cotterêts par Haramont.
Et Pitou, l’honnête garçon, rougit en exprimant ce désir, comme Catherine eût rougi en exprimant un désir moins innocent.
Gilbert comprit.
— Ah ! oui, dit-il, c’est là que notre pauvre maman Pitou est morte.
— Viens, mon frère, viens.
Pitou serra Sébastien sur son cœur, de façon à l’étouffer, et, prenant la main de l’enfant, il se mit à courir par le chemin de traverse, longeant la vallée de Wuala, si rapidement qu’au bout de cent pas le pauvre Sébastien haletant fut obligé de lui dire :
— Trop vite, Pitou, trop vite.
Pitou s’arrêta ; il ne s’était aperçu de rien, ayant marché son pas ordinaire.
Il vit Sébastien pâle et essoufflé.
Il le prit dans ses bras comme saint Christophe avait pris Jésus, et il l’emporta.
De cette façon Pitou put marcher aussi vite qu’il voulait.
Comme ce n’était point la première fois que Pitou portait Sébastien, Sébastien se laissa faire.
On arriva ainsi à Largny. À Largny, Sébastien, sentant haleter la poitrine de Pitou, déclara qu’il était assez reposé, et qu’il se tenait prêt à marcher du train que voudrait Pitou.
Pitou, plein de magnanimité, modéra son pas.
Une demi-heure après, Pitou était à l’entrée du village d’Haramont, le joli lieu de sa naissance, comme dit la romance d’un grand poète, romance dont la musique vaut bien certainement mieux que les paroles.
Arrivés là, les deux enfants jetèrent un regard autour d’eux pour se reconnaître.
La première chose qu’ils aperçurent fut le crucifix que la piété populaire place d’habitude à l’entrée des villages.
Hélas ! même à Haramont, on se ressentait de cette étrange progression que Paris faisait vers l’athéisme. Les clous qui retenaient à la croix le bras droit et les pieds du Christ s’étaient brisés, rongés par la rouille. Le Christ pendait, retenu seulement par le bras gauche, et nul n’avait eu la pieuse idée de remettre le symbole de cette liberté, de cette égalité et de cette fraternité, qu’on prêchait si fort, à la place où l’ont mis les juifs.
Pitou n’était pas dévot, mais il avait ses traditions d’enfance. Ce Christ oublié lui serra le cœur. Il chercha dans une haie une de ces lianes minces et tenaces comme un fil de fer, déposa sur l’herbe son casque et son sabre, monta le long de la croix, rattacha le bras droit du divin martyr à sa traverse, lui baisa les pieds et descendit.
Pendant ce temps, Sébastien priait à genoux au bas de la croix. Pour qui priait-il ? Qui sait !
Peut-être pour cette vision de son enfance, qu’il espérait bien retrouver sous les grands arbres de la forêt, pour cette mère inconnue qui n’est jamais inconnue. Car si elle ne nous a pas nourri neuf mois de son lait, elle nous a toujours nourri neuf mois de son sang.
Cette sainte action achevée, Pitou remit son casque sur sa tête et boucla son sabre à sa ceinture.
Sa prière achevée, Sébastien fit le signe de la croix et reprit la main de Pitou.
Tous deux entrèrent alors dans le village et s’avancèrent vers la chaumière où Pitou était né, où Sébastien avait été nourri.
Pitou connaissait bien Haramont, Dieu merci ! mais cependant il ne pouvait retrouver la chaumière. Il fut obligé de s’informer ; on lui montra une maisonnette en pierre avec un toit d’ardoises.
Le jardin de cette maisonnette était fermé par un mur.
La tante Angélique avait vendu la maison de sa sœur, et le nouveau propriétaire, c’était son droit, avait tout abattu : les vieilles murailles recrépies en terre, la vieille porte avec son ouverture pour laisser passer le chat, les vieilles fenêtres avec leurs carreaux moitié de vitre moitié de papier, sur lesquelles s’allongeait, en bâtons, l’écriture inexpérimentée de Pitou, le toit de chaume avec sa mousse verdâtre et ses plantes grasses qui poussent et fleurissent au sommet.
Le nouveau propriétaire avait tout abattu, tout !
La porte était fermée, et il y avait sur le seuil extérieur de cette porte un gros chien noir qui montra les dents à Pitou.
— Viens, dit Pitou les larmes aux yeux ; viens, Sébastien ; viens à un endroit où je suis sûr au moins qu’il n’y a rien de changé.
Et Pitou entraîna Sébastien vers le cimetière où était enterrée sa mère.
Il avait raison, le pauvre enfant ! là rien n’était changé ; seulement l’herbe avait poussé, et l’herbe pousse si bien dans les cimetières qu’il y avait chance qu’il ne reconnût point la tombe de sa mère.
Heureusement, en même temps que l’herbe, avait poussé une branche de saule pleureur ; la branche, en trois ou quatre ans, était devenue un arbre. Il alla droit à cet arbre et baisa la terre qu’il ombrageait avec la même piété instinctive qu’il avait baisé les pieds du Christ.
En se relevant, il sentit les branches du saule qui, agitées par le vent, flottaient autour de lui.
Alors il tendit les bras, réunit les branches, et les serra sur sa poitrine.
C’était quelque chose comme les cheveux de sa mère qu’il embrassait une dernière fois.
La station des deux enfants fut longue ; cependant la journée s’avançait.
Il fallut quitter cette tombe, la seule chose qui eût paru se souvenir du pauvre Pitou.
En la quittant, Pitou eut un instant l’idée de briser une branche de ce saule et de la mettre à son casque ; mais, au moment de la briser, il s’arrêta.
Il lui semblait qu’il y aurait une douleur pour sa pauvre mère à ce qu’il brisât la branche d’un arbre dont les racines enveloppaient peut-être la bière de sapin disjointe où reposait son cadavre.
Il baisa encore une fois la terre, reprit la main de Sébastien et s’éloigna.
Tout le monde était aux champs ou au bois, peu de personnes avaient donc vu Pitou, et déguisé qu’il était par son casque et par son grand sabre, parmi ces personnes, aucune ne l’avait reconnu.
Il prit donc la route de Villers-Cotterêts, route charmante qui traverse la forêt dans la longueur de trois quarts de lieue, sans qu’aucun objet vivant ou animé songent à le distraire de sa douleur.
Sébastien le suivait pensif et muet comme lui.
On arriva à Villers-Cotterêts vers cinq heures du soir.
q
Pitou arriva naturellement à Villers-Cotterêts par cette partie du parc qu’on appelle la Faisanderie ; il traversa la salle de danse, déserte pendant la semaine, et à laquelle il avait conduit trois semaines auparavant Catherine.
Que de choses s’étaient passées pour Pitou et pour la France pendant ces trois semaines.
Puis, ayant suivi la longue allée de marronniers, il gagna la place du château, et s’en vint frapper à la porte de derrière du collège de l’abbé Fortier.
Il y avait trois ans que Pitou avait quitté Haramont, tandis qu’il n’y avait que trois semaines qu’il avait quitté Villers-Cotterêts ; il était donc tout simple qu’on ne l’eût point reconnu à Haramont et qu’on le reconnut à Villers-Cotterêts.
En un instant, le bruit se répandit par la ville que Pitou venait d’arriver avec Sébastien Gilbert, que tous deux étaient entrés par la porte de derrière de l’abbé Fortier, que Sébastien était à peu près comme lors de son départ, mais que Pitou avait un casque et un grand sabre.
Il en résulta qu’une foule s’amassa vers la grande porte, car on pensa bien que si Pitou s’était introduit chez l’abbé Fortier par la petite porte du château, il en sortirait par la grande porte de la rue de Soissons.
C’était son chemin pour aller au Pleux.
En effet, Pitou ne s’arrêta chez l’abbé Fortier que le temps de déposer entre les mains de sa sœur la lettre du docteur, Sébastien Gilbert et cinq doubles louis destinés à payer sa pension.
La sœur de l’abbé Fortier eut grand-peur d’abord, quand elle vit s’introduire par la porte du jardin ce formidable soldat ; mais bientôt, sous le casque du dragon, elle reconnut la figure placide et honnête, ce qui la tranquillisa un peu.
Enfin la vue des cinq doubles louis la rassura tout à fait.
Cette crainte de la pauvre vieille fille était d’autant plus facile à expliquer, que l’abbé Fortier était sorti pour conduire ses élèves en promenade, et qu’elle se trouvait absolument seule à la maison.
Pitou, après avoir remis la lettre et les cinq doubles louis, embrassa Sébastien et sortit, en enfonçant avec une crânerie toute militaire son casque sur sa tête.
Sébastien avait versé quelques larmes en se séparant de Pitou, quoique la séparation ne dût pas être longue, et que sa société ne fût pas récréative ; mais son hilarité, sa mansuétude, son éternelle complaisance avaient touché le cœur du jeune Gilbert. Pitou était de la nature de ces gros bons chiens de Terre-Neuve, qui vous fatiguent bien parfois, mais qui finissent par désarmer votre colère en vous léchant.
Une chose adoucit le chagrin de Sébastien, c’est que Pitou lui promit de le revenir voir souvent. Une chose adoucit le chagrin de Pitou, c’est que Sébastien l’en remercia.
Maintenant, suivons un peu notre héros, de la maison de l’abbé Fortier à celle de sa tante Angélique, située, comme on sait, à l’extrémité du Pleux.
En sortant de chez l’abbé Fortier, Pitou trouva une vingtaine de personnes qui l’attendaient. Son étrange accoutrement, dont la description avait déjà couru par toute la ville, était en partie connu du rassemblement. En le voyant ainsi revenir de Paris, où l’on se battait, on présumait que Pitou s’était battu, et l’on voulait avoir des nouvelles.
Ces nouvelles, Pitou les donna avec sa majesté ordinaire : il raconta la prise de la Bastille, les exploits de Billot et de M. Maillard, de M. Élie, de M. Hulin ; comment Billot était tombé dans les fossés de la forteresse, et comment lui, Pitou, l’avait tiré de là ; enfin, comment on avait sauvé M. Gilbert, qui, depuis huit ou dix jours, faisait partie des prisonniers.
Les auditeurs savaient déjà à peu près tout ce que leur racontait Pitou, mais ils avaient lu ces détails sur les gazettes du temps, et, si intéressant que soit un gazetier dans ce qu’il écrit, il l’est toujours moins qu’un témoin oculaire qui raconte, que l’on peut interrompre et qui reprend, que l’on peut interroger et qui répond.
Or, Pitou reprenait, répondait, donnait tous les détails, mettant à toutes les interruptions une grande complaisance, à toutes les réponses une grande aménité.
Il en résulta qu’après une heure à peu près de détails donnés à la porte de l’abbé Fortier, dans la rue de Soissons, encombrée d’auditeurs, un des assistants, voyant quelques signes d’inquiétude se manifester sur le visage de Pitou, eût l’idée de dire :
— Mais il est fatigué, ce pauvre Pitou, et nous le tenons là sur ses jambes, au lieu de le laisser rentrer chez sa tante Angélique. Pauvre vieille chère fille ! elle sera si heureuse de le revoir.
— Ce n’est pas que je sois fatigué, dit Pitou, c’est que j’ai faim. Jamais je ne suis fatigué, mais j’ai faim toujours !
Alors, et devant cette naïve déclaration, la foule, qui respectait les besoins de l’estomac de Pitou, s’ouvrit respectueusement, et Pitou, suivi de quelques curieux plus acharnés que les autres, put prendre le chemin du Pleux, c’est-à-dire de la maison de la tante Angélique.
La tante Angélique était absente, en train de voisiner sans doute, et la porte était fermée.
Plusieurs personnes offrirent alors à Pitou de venir prendre chez elles la nourriture dont il avait besoin, mais Pitou refusa fièrement.
— Mais, lui dit-on, tu vois bien, mon cher Pitou, que la porte de ta tante est fermée.
— La porte d’une tante ne saurait rester fermée devant un neveu soumis et affamé, dit sentencieusement Pitou.
Et, tirant son grand sabre dont la vue fit reculer les femmes et les enfants, il en introduisit l’extrémité entre le pêne et la gâche de la serrure, pesa vigoureusement, et la porte s’ouvrit à la grande admiration des assistants, qui ne révoquèrent plus les exploits de Pitou, dès lors qu’ils le virent si témérairement s’exposer à la colère de la vieille fille.
L’intérieur de la maison était exactement le même que du temps de Pitou : le fameux fauteuil de cuir tenait royalement le milieu de la chambre ; deux ou trois autres chaises ou tabourets estropiés formaient la cour boiteuse du grand fauteuil ; au fond était la huche, à droite le buffet, en face du buffet, la cheminée.
Pitou entra dans la maison avec un doux sourire ; il n’avait rien contre tous ces pauvres meubles ; au contraire, c’étaient des amis d’enfance. Ils étaient donc, il est vrai, presque aussi durs que la tante Angélique, mais quand on les ouvrait, du moins trouvait-on quelque chose de bon en eux, tandis que si on eût ouvert la tante Angélique, on eût bien certainement trouvé le dedans encore plus sec et plus mauvais que le dehors.
Pitou donna à l’instant même une preuve de ce que nous avançons aux personnes qui l’avaient suivi, et qui, voyant ce qui se passait, regardaient du dehors, curieux de savoir ce qui allait se passer au retour de la tante Angélique.
Il était facile de voir, d’ailleurs, que ces quelques personnes étaient pleines de sympathie pour Pitou.
Nous avons dit que Pitou avait faim, faim au point qu’on avait pu s’en apercevoir à l’altération de son visage.
Aussi ne perdit-il point de temps ; il alla droit à la huche et au buffet.
Autrefois – nous disons autrefois, quoique trois semaines se soient écoulées à peine depuis le départ de Pitou, car, à notre avis, le temps se mesure, non point par la durée, mais par les événements écoulés – autrefois, Pitou, à moins d’être poussé par le mauvais esprit ou par une faim irrésistible, puissances infernales toutes deux et qui se ressemblent beaucoup, autrefois, Pitou se fût assis sur le seuil de la porte fermée, eût humblement attendu le retour de la tante Angélique ; quand elle fût revenue, l’eût saluée avec un doux sourire ; puis, se dérangeant, lui eût fait place pour la laisser passer ; elle entrée, fût entré après elle, et entré à son tour, fût allé chercher le pain et le couteau pour se faire mesurer sa part ; puis, sa part de pain coupée, il eût jeté un œil de convoitise, un simple regard humide et magnétique – il le croyait, du moins – magnétique au point d’appeler le fromage ou la friandise placés sur la planche du buffet.
Électricité qui rarement réussissait, mais qui réussissait quelquefois cependant.
Mais aujourd’hui, Pitou fait homme n’en agissait plus ainsi : il ouvrit tranquillement la huche, tira de sa poche son large eustache, prit le pain et en coupa angulairement un morceau qui pouvait peser un bon kilogramme, comme on dit élégamment depuis l’adoption des nouvelles mesures.
Puis il laissa retomber le pain dans la huche et le couvercle sur le pain.
Après quoi, sans rien perdre de sa tranquillité, il alla ouvrir le buffet.
Il sembla bien un instant à Pitou qu’il entendait le grondement de la tante Angélique ; mais le buffet criait sur ses charnières, et ce bruit, qui avait toute la puissance de la réalité, étouffa l’autre qui n’avait que l’influence de l’imagination.
Du temps que Pitou faisait partie de la maison, l’avare tante se retranchait derrière des provisions de résistance ; c’était le fromage de Maroilles, ou le mince morceau de lard entouré des feuilles verdoyantes d’un énorme chou ; mais depuis que ce fabuleux mangeur avait quitté le pays, la tante, malgré son avarice, se confectionnait certains plats qui duraient une semaine, et qui ne manquaient pas d’une certaine valeur.
C’était tantôt un bœuf à la mode, entouré de carottes et d’oignons confits dans la graisse de la veille ; tantôt un haricot de mouton aux savoureuses pommes de terre, grosses comme des têtes d’enfants ou longues comme des citrouilles ; tantôt un pied de veau, que l’on épiçait avec quelques ciboules, que l’on rehaussait avec quelques échalottes vinaigrées ; tantôt c’était une omelette gigantesque faite dans la grande poêle et couperosée de civette et de persil, ou émaillée de tranches de lard dont une seule suffisait au repas de la vieille, même en ses jours d’appétit.
Pendant toute la semaine, la tante Angélique caressait ce mets avec discrétion, ne faisant brèche au précieux morceau que juste selon les exigences du moment.
Tous les jours elle se réjouissait d’être seule à consommer de si bonnes choses, et, pendant cette bienheureuse semaine, elle pensait autant de fois à son neveu Ange Pitou qu’elle mettait de fois la main au plat et qu’elle portait de fois la bouchée à ses lèvres.
Pitou eut de la chance.
Il tombait sur un jour, c’était le lundi, où la tante Angélique avait fait cuire dans du riz un vieux coq, lequel avait tant bouilli, tout entouré qu’il était de sa moelleuse cloison de pâte, que les os avaient quitté la chair, et que la chair était devenue presque tendre.
Le plat était formidable ; il se présentait dans une écuelle profonde, noire à l’extérieur, mais reluisante et pleine d’attraits pour l’œil.
Les viandes surmontaient le riz, comme les îlots d’un vaste lac, et la crête du coq se dressait entre les pitons multiples, comme la crête de Ceuta sur le détroit de Gibraltar.
Pitou n’eut pas même la courtoisie de pousser un hélas ! d’admiration en voyant cette merveille.
Gâté par la cuisine, il oubliait, l’ingrat ! que jamais pareille magnificence n’avait habité le buffet de la tante Angélique.
Il tenait son coupon de pain de la main droite.
Il saisit le vaste plat de la main gauche, et le tint en équilibre par la pression de son pouce carré, qui plongea jusqu’à la première phalange dans une graisse compacte et d’un excellent fumet.
En ce moment, il sembla à Pitou qu’une ombre s’interposait entre le jour de la porte et lui.
Il se retourna souriant, car Pitou était une de ces natures naïves chez lesquelles la satisfaction du cœur se peint sur le visage.
Cette ombre, c’était le corps de la tante Angélique.
De la tante Angélique, plus avare, plus revêche, plus desséchée que jamais.
Autrefois, nous sommes forcés de revenir sans cesse à la même figure, c’est-à-dire à la comparaison, attendu que la comparaison seule peut exprimer notre pensée ; autrefois, à la vue de la tante Angélique, Pitou eut laissé tomber le plat, et tandis que la tante Angélique se fût penchée, désespérée, pour recueillir les débris de son coq et les parcelles de son riz, il eût sauté par-dessus sa tête et se fût enfui son pain sous son bras.
Mais Pitou n’était plus le même, son casque et son sabre le changeaient moins au physique que la fréquentation des grands philosophes de l’époque ne l’avait changé au moral.
Au lieu de fuir épouvanté devant sa tante, il s’approcha d’elle avec un gracieux sourire, étendit les bras, et, quoiqu’elle essayât de fuir devant l’étreinte, l’embrassa de ses deux immenses antennes qu’on appelait ses bras, serrant la vieille fille contre sa poitrine, tandis que ses mains, l’une chargée du pain et de l’eustache, l’autre du plat et du coq au riz, se croisaient derrière son dos.
Puis, quand il eut accompli cet acte de népotisme, qu’il considérait comme une tâche imposée à sa condition, et qu’il lui fallait remplir, il respira de toute la plénitude de ses poumons en disant :
— Eh bien ! oui, tante Angélique, c’est ce pauvre Pitou.
À cette étreinte peu accoutumée, la vieille fille s’était figuré que, surpris en flagrant délit par elle, Pitou avait voulu l’étouffer, comme jadis Hercule avait étouffé Antée.
Elle respira donc de son côté quand elle se vit débarrassée de cette dangereuse étreinte.
Seulement la tante avait pu remarquer que Pitou n’avait pas même manifesté son admiration à la vue du coq.
Pitou était non seulement un ingrat, mais encore il était un malappris.
Mais une chose suffoqua bien autrement la tante Angélique, c’est que Pitou, qui autrefois, quand elle trônait dans son fauteuil de cuir, n’osait pas même s’asseoir sur une des chaises tronquées ou sur un des escabeaux boiteux qui l’entouraient, c’est que Pitou s’était, après l’avoir embrassée, aisément établi sur le fauteuil, avait posé son plat entre ses jambes et avait commencé de l’entamer.
De sa droite puissante, comme dit l’Écriture, il tenait le couteau déjà mentionné, eustache à large lame, véritable spatule à l’aide de laquelle Polyphème eût mangé son potage.
De l’autre main, il tenait une bouchée de pain large comme trois doigts, longue de six pouces, véritable balai avec lequel il poussait sur son couteau le riz du plat, tandis que, de son côté, le couteau, dans sa reconnaissance, poussait la viande sur le pain.
Savante et impitoyable manœuvre, qui eut pour résultat, au bout de quelques minutes, de faire apparaître la faïence bleue et blanche de l’intérieur du plat, comme apparaissent au reflux les anneaux et les pierres des môles dont l’eau s’est retirée.
Dire l’effroyable perplexité de la tante Angélique, dire son désespoir, il y faut renoncer.
Cependant, elle crut un instant pouvoir crier.
Elle ne le put.
Pitou souriait d’un air tellement fascinateur que le cri expira sur les lèvres de la tante Angélique.
Alors, elle essaya de sourire à son tour, espérant conjurer cet animal féroce qu’on appelle la faim, et qui habitait alors dans les entrailles de son neveu.
Mais le proverbe a raison, les entrailles affamées de Pitou restèrent muettes et sourdes.
La tante, à bout de sourire, pleura.
Cela gêna un peu Pitou, mais ne l’empêcha aucunement de manger.
— Oh ! oh ! dit-il, ma tante, que vous êtes donc bonne de pleurer de joie comme cela pour mon arrivée. Merci, ma bonne tante, merci.
Et il continua.
Évidemment, la Révolution française avait complètement dénaturé cet homme.
Il dévora les trois quarts du coq et laissa un peu de riz au fond du plat, en disant :
— Ma bonne tante, vous aimez mieux le riz, n’est-ce pas ? C’est plus doux pour vos dents ; je vous laisse le riz.
À cette attention, qu’elle prit sans doute pour une raillerie, la tante Angélique faillit suffoquer. Elle s’avança résolument vers le jeune Pitou, et lui arracha le plat des mains, en proférant un blasphème que, vingt ans plus tard, eût admirablement complété un grenadier de la vieille garde.
Pitou poussa un soupir.
— Oh ! ma tante, dit-il, vous regrettez votre coq, n’est-ce pas ?
— Le scélérat ! dit la tante Angélique, je crois qu’il me gouaille.
Gouailler est un verbe véritablement français, et l’on parle le plus pur français dans l’Île-de-France
Pitou se leva.
— Ma tante, dit-il majestueusement, je n’ai point l’intention de ne point payer ; j’ai de l’argent. Je me mettrai, si vous voulez, en pension chez vous, seulement je me réserve le droit de faire la carte.
— Coquin ! s’écria la tante Angélique.
— Voyons – mettons la portion à quatre sous – voilà un repas que je vous dois – quatre sous de riz et deux sous de pain. Six sous.
— Six sous ! s’écria la tante. Six sous ! mais il y a pour huit sous de riz et six sous de pain seulement.
— Aussi, dit Pitou, n’ai-je point compté le coq, ma bonne tante, attendu qu’il est de votre basse-cour. C’est un vieil ami à moi, je l’ai reconnu tout de suite à sa crête.
— Il vaut son prix, cependant.
— Il a neuf ans. C’est moi qui l’ai volé pour vous, sous le ventre de sa mère ; il n’était pas plus gros que le poing, et même que vous m’avez battu parce qu’en même temps que lui je ne vous apportais pas de grains pour le nourrir le lendemain. Mlle Catherine m’a donné le grain. C’était mon bien, j’ai mangé mon bien ; j’en avais bien le droit.
La tante, ivre de colère, pulvérisa ce révolutionnaire du regard.
Elle n’avait plus de voix.
— Sors d’ici ! murmura-t-elle.
— Tout de suite, comme cela, après avoir dîné, sans me donner le temps de faire ma digestion ? Ah ! ce n’est pas poli, ma tante.
— Sors !
Pitou, qui s’était rassis, se releva ; il remarqua, non sans une vive satisfaction, que son estomac n’eût pu tenir un grain de riz de plus.
— Ma tante, dit-il majestueusement, vous êtes une mauvaise parente. Je veux vous montrer que vous avez avec moi les mêmes torts qu’autrefois, toujours aussi dure, toujours aussi avare. Eh bien ! moi, je ne veux pas que vous alliez dire partout que je suis un mangeur de tout bien.
Il se posa sur le seuil de la porte, et, d’une voix de stentor qui put être entendue, non seulement des curieux qui avaient accompagné Pitou, et qui avaient assisté à cette scène, mais encore des indifférents qui passaient à cinq cents pas de distance :
— Je prends ces braves gens à témoin, dit-il, que j’arrive de Paris à pied, après avoir pris la Bastille ; que j’étais fatigué, que j’avais faim, que je me suis assis, que j’ai mangé chez ma parente, et que l’on m’a reproché si durement ma nourriture, que l’on m’a chassé si impitoyablement, que je me vois forcé de m’en aller.
Et Pitou mit assez de pathétique dans cet exorde pour que les voisins commençassent à murmurer contre la vieille.
— Un pauvre voyageur, continua Pitou, qui a fait dix-neuf lieues à pied ; un garçon honnête, honoré de la confiance de M. Billot et de M. Gilbert, qui a reconduit Sébastien Gilbert chez l’abbé Fortier ; un vainqueur de la Bastille, un ami de M. Bailly et du général La Fayette ! Je vous prends à témoin que l’on m’a chassé.
Les murmures grossirent.
— Et, poursuivit-il, comme je ne suis pas un mendiant, comme quand on me reproche mon pain je le paie, voici un petit écu que je dépose comme paiement de ce que j’ai mangé chez ma tante.
Et ce disant, Pitou tira superbement un écu de sa poche et le jeta sur la table, d’où, aux yeux de tous, il rebondit dans le plat et s’enfouit à moitié dans le riz.
Ce dernier trait acheva la vieille ; elle baissa la tête sous la réprobation universelle, traduite par un long murmure ; vingt bras s’allongèrent vers Pitou, qui sortit de la cabane en secouant ses souliers sur le seuil, et qui disparut escorté d’une foule de gens qui lui offraient table et gîte, heureux d’héberger gratis un vainqueur de la Bastille, un ami de M. Bailly et du général La Fayette.
La tante ramassa l’écu, l’essuya et le mit dans la sébile, où il devait attendre, en compagnie de plusieurs autres, sa permutation en un vieux louis.
Mais en mettant cet écu venu chez elle d’une si singulière façon, elle soupira et réfléchit que peut-être Pitou avait le droit de manger tout, puisqu’il payait si bien.
q