Chapitre 6 Bucoliques
Mme Billot était une grosse maman de trente-cinq à trente-six ans, ronde comme une boule, fraîche, potelée, cordiale ; trottant sans cesse du colombier au pigeonnier, de l’étable aux moutons à l’étable à vaches ; inspectant son pot-au-feu, ses fourneaux et son rôti, comme fait un général expert de ses cantonnements, jugeant d’un seul coup d’œil si tout était à sa place, et à la seule odeur si le thym et le laurier étaient distribués dans les casseroles en quantités suffisantes, grognant par habitude, mais sans la moindre intention que sa grognerie leur soit désagréable, son mari, qu’elle honorait à l’égal du plus grand potentat, sa fille, qu’elle aimait certes plus que Mme de Sévigné n’aimait Mme de Grignan, et ses journaliers, qu’elle nourrissait comme aucune fermière à dix lieues à la ronde ne nourrissait les siens. Aussi y avait-il concurrence pour entrer chez M. Billot. Mais là malheureusement, comme au ciel, comparativement à ceux qui se présentaient, il y avait beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.
Nous avons vu que Pitou, sans être appelé, avait été élu. C’était un bonheur qu’il apprécia à sa juste valeur, surtout quand il vit la miche dorée que l’on plaça à sa gauche, le pot de cidre que l’on mit à sa droite, et le morceau de petit salé que l’on posa devant lui. Depuis l’époque où il avait perdu sa pauvre mère, et il y avait de cela cinq ans, Pitou, même les jours de grande fête, n’avait pas joui d’un pareil ordinaire.
Aussi Pitou, plein de reconnaissance, sentait-il à mesure qu’il engloutissait le pain qu’il dévorait, le petit salé qu’il humectait avec une large décoction de cidre, aussi Pitou sentait-il augmenter son admiration pour le fermier, son respect pour sa femme, et son amour pour sa fille. Une seule chose le tracassait, c’était cette fonction humiliante qu’il devait remplir le jour de garder les moutons et les vaches, fonction si peu en harmonie avec celle qui lui était réservée le soir, et qui avait pour but d’instruire l’humanité des principes les plus élevés de la sociabilité et de la philosophie.
Ce fut à quoi rêva Pitou après son dîner. Mais, même dans cette rêverie, l’influence de cet excellent dîner se fit sentir. Pitou commença à envisager les choses sous un tout autre point de vue qu’il ne l’avait fait à jeun. Ces fonctions de gardien de moutons et de meneur de vaches, qu’il regardait comme si fort au-dessous de lui, avaient été remplies par des dieux et des demi-dieux.
Apollon, dans une situation à peu près pareille à la sienne, c’est-à-dire chassé de l’Olympe par Jupiter, comme lui Pitou avait été chassé du Pleux par sa tante Angélique, s’était fait berger et avait gardé les troupeaux d’Admète. Il est vrai qu’Admète était un roi pasteur ; mais aussi Apollon était un dieu.
Hercule avait été vacher ou à peu près, puisqu’il avait, dit la mythologie, tiré par la queue les vaches de Géryon ; et, qu’on mène les vaches par la queue ou qu’on les mène par la tête, c’est une différence dans les habitudes de celui qui les mène, voilà tout ; cela ne peut pas empêcher qu’à tout prendre il ne soit un meneur de vaches, c’est-à-dire un vacher.
Il y a plus, ce Tityre couché au pied d’un hêtre, dont parle Virgile, et qui se félicite en si beaux vers du repos qu’Auguste lui a fait, c’était un berger aussi. Enfin, c’était un berger encore que ce Mélibée qui se plaint si poétiquement de quitter ses foyers.
Certes, tous ces gens-là parlaient assez bien latin pour être abbés, et cependant ils préféraient voir brouter le cytise amer à leurs chèvres à dire la messe et à chanter les vêpres. Il fallait donc qu’à tout prendre l’état de berger eût aussi ses charmes. D’ailleurs, qui empêchait Pitou de lui rendre la dignité et la poésie qu’il avait perdues ; qui empêchait Pitou de proposer des combats de chant aux Ménalques et aux Palémons des villages environnants ? Personne, bien certainement. Pitou avait plus d’une fois chanté au lutrin, et s’il n’avait pas été pris une fois à boire le vin des burettes de l’abbé Fortier, qui, avec sa rigueur ordinaire, l’avait destitué de sa dignité d’enfant de chœur à l’instant même, ce talent pouvait le mener loin. Il ne savait pas jouer du pipeau, c’est vrai, mais il savait jouer sur tous les tons de la pipette, ce qui devait se ressembler beaucoup. Il ne taillait pas lui-même sa flûte aux tuyaux d’inégale grandeur, comme faisait l’amant de Syrinx ; mais, avec du tilleul et du marronnier, il faisait des sifflets, dont la perfection plus d’une fois lui valut les applaudissements de ses camarades. Pitou pouvait donc être berger sans par trop déroger ; il ne descendait pas jusqu’à cet état, mal apprécié dans les temps modernes, il élevait cet état jusqu’à lui.
D’ailleurs, les bergeries étaient placées sous la direction de Mlle Billot, et ce n’était pas recevoir des ordres que de les recevoir de la bouche de Catherine.
Mais, à son tour, Catherine veillait sur la dignité de Pitou.
Le soir même, lorsque le jeune homme s’approcha d’elle et lui demanda à quelle heure il devait partir pour aller rejoindre les bergers :
— Vous ne partirez pas, répondit en souriant Catherine.
— Et comment ? dit Pitou étonné.
— J’ai fait comprendre à mon père que l’éducation que vous aviez reçue vous plaçait au-dessus des fonctions qu’il vous destinait ; vous resterez à la ferme.
— Ah ! tant mieux, dit Pitou, ça fait que je ne vous quitterai pas.
L’exclamation avait échappé au naïf Pitou. Mais il ne l’eut pas plus tôt proférée que le rouge lui monta aux oreilles, tandis que de son côté Catherine baissait la tête et souriait.
— Ah ! pardon, mademoiselle, ça m’est sorti malgré moi du cœur, il ne faut pas m’en vouloir pour cela, dit Pitou.
— Je ne vous en veux pas non plus, monsieur Pitou, dit Catherine, et ce n’est pas votre faute si vous avez du plaisir à rester avec moi.
Il se fit un moment de silence. Il n’y avait rien d’étonnant : les deux pauvres enfants s’étaient dit tant de choses en si peu de paroles !
— Mais, demanda Pitou, je ne puis pas rester à la ferme sans y rien faire. Que ferai-je à la ferme ?
— Vous ferez ce que je faisais, vous tiendrez les écritures, les comptes avec les journaliers, les recettes, les dépenses. Vous savez calculer, n’est-ce pas ?
— Je sais mes quatre règles, répondit fièrement Pitou.
— C’est une de plus que moi, dit Catherine. Je n’ai jamais pu aller plus loin que la troisième. Vous voyez bien que mon père gagnera à vous avoir pour comptable ; et comme j’y gagnerai de mon côté, et comme vous y gagnerez du vôtre, tout le monde y gagnera.
— Et en quoi y gagnerez-vous, vous, mademoiselle ? dit Pitou.
— J’y gagnerai du temps, et pendant ce temps je me fabriquerai des bonnets pour être plus jolie.
— Ah ! dit Pitou, je vous trouve déjà bien jolie sans bonnets, moi.
— C’est possible, mais ceci n’est que votre goût particulier à vous, dit la jeune fille en riant. D’ailleurs, je ne puis pas aller danser le dimanche à Villers-Cotterêts sans avoir une espèce de bonnet sur la tête. C’est bon pour les grandes dames, qui ont le droit de mettre de la poudre, et d’aller tête nue.
— Je trouve vos cheveux plus beaux que s’ils avaient de la poudre, moi, dit Pitou.
— Allons ! allons ! je vois que vous êtes en train de me faire des compliments.
— Non, mademoiselle, je ne sais pas en faire ; chez l’abbé Fortier on n’apprenait pas cela.
— Et apprenait-on à danser ?
— À danser ? demanda Pitou avec étonnement.
— Oui, à danser.
— À danser, chez l’abbé Fortier ! Jésus ! mademoiselle… Ah ! bien oui, à danser.
— Alors, vous ne savez pas danser ? dit Catherine.
— Non, dit Pitou.
— Eh bien ! vous m’accompagnerez dimanche à la danse, et vous regarderez danser M. de Charny ; c’est lui qui danse le mieux de tous les jeunes gens des environs.
— Qu’est-ce que c’est que M. de Charny ? demanda Pitou.
— C’est le propriétaire du château de Boursonne.
— Il dansera donc dimanche ?
— Sans doute.
— Et avec qui ?
— Avec moi.
Le cœur de Pitou se serra sans qu’il sût pourquoi.
— Alors, dit-il, c’est pour danser avec lui que vous voulez vous faire belle ?
— Pour danser avec lui, pour danser avec les autres, avec tout le monde.
— Excepté avec moi.
— Et pourquoi pas avec vous ?
— Puisque je ne sais pas danser, moi.
— Vous apprendrez.
— Ah ! si vous vouliez me montrer, vous, mademoiselle Catherine, j’apprendrais bien mieux qu’en regardant M. de Charny, je vous assure.
— Nous verrons ça, dit Catherine ; en attendant, il est l’heure de nous coucher ; bonsoir, Pitou.
— Bonsoir, mademoiselle Catherine.
Il y avait du bon et du mauvais dans ce qu’avait dit Mlle Billot à Pitou : le bon, c’est qu’il était élevé de la fonction de berger et de vacher à celle de teneur de livres ; le mauvais, c’est qu’il ne savait pas danser, et que M. de Charny le savait ; au dire de Catherine, il dansait même mieux que tous les autres.
Pitou rêva toute la nuit qu’il voyait danser M. de Charny, et qu’il dansait fort mal.
Le lendemain, Pitou se mit à la besogne sous la direction de Catherine ; alors, une chose le frappa : c’est combien, avec certains maîtres, l’étude est une chose agréable. Au bout de deux heures, il était parfaitement au courant de son travail.
— Ah ! mademoiselle, dit-il, si vous m’aviez montré le latin, au lieu que ce fût l’abbé Fortier, je crois que je n’aurais pas fait de barbarismes.
— Et vous auriez été abbé ?…
— Et j’aurais été abbé, dit Pitou.
— De sorte que vous vous seriez enfermé dans un séminaire, où jamais une femme n’aurait pu entrer…
— Tiens, dit Pitou, je n’avais jamais songé à cela, mademoiselle Catherine… J’aime bien mieux ne pas être abbé !…
À neuf heures, le père Billot rentra ; il était sorti avant que Pitou ne fût levé. Tous les matins, à trois heures, le fermier présidait à la sortie de ses chevaux et de ses charretiers ; puis il courait les champs jusqu’à neuf heures, pour voir si tout le monde était à son poste, et si chacun faisait sa besogne ; à neuf heures, il rentrait déjeuner, et sortait de nouveau à dix ; à une heure on dînait, et l’après-dîner, comme les heures du matin, se passait en inspection. Aussi les affaires du père Billot allaient à merveille. Comme il l’avait dit, il possédait une soixantaine d’arpents au soleil, et un millier de louis à l’ombre. Et il est même probable que si l’on eut bien compté, que si Pitou eût fait ce compte, et qu’il ne fût pas trop distrait par la présence ou par le souvenir de Mlle Catherine, il se fût trouvé quelques louis et quelques arpents de terre de plus que n’en avait avoué le bonhomme Billot.
En déjeunant, le fermier prévint Pitou que la première lecture de l’ouvrage du docteur Gilbert aurait lieu le surlendemain dans la grange, à dix heures du matin.
Pitou alors fit timidement observer que dix heures du matin, c’était l’heure de la messe ; mais le fermier répondit qu’il avait justement choisi cette heure-là pour éprouver ses ouvriers.
Nous l’avons dit, le père Billot était philosophe.
Il détestait les prêtres, qu’il regardait comme des apôtres de tyrannie, et trouvant une occasion d’élever autel contre autel, il saisissait cette occasion avec empressement.
Mme Billot et Catherine hasardèrent quelques observations, mais le fermier répondit que les femmes iraient si elles voulaient à la messe, attendu que la religion était faite pour les femmes ; mais que pour les hommes ils entendraient la lecture de l’ouvrage du docteur, ou qu’ils sortiraient de chez lui.
Le philosophe Billot était fort despote dans sa maison ; Catherine seule avait le privilège d’élever la voix contre ses décisions ; mais si ces décisions étaient assez arrêtées dans l’esprit du fermier pour qu’il répondît à Catherine en fronçant le sourcil, Catherine se taisait comme les autres.
Seulement, Catherine songea à tirer parti de la circonstance au profit de Pitou. En se levant de table, elle fit observer à son père que, pour dire toutes les belles choses qu’il aurait à dire le surlendemain, Pitou était bien pauvrement mis, qu’il jouait le rôle du maître, puisque c’était lui qui instruisait, et que le maître ne devait pas avoir à rougir devant ses disciples.
Billot autorisa sa fille à s’entendre de l’habillement de Pitou avec M. Dulauroy, tailleur à Villers-Cotterêts.
Catherine avait raison, et un nouvel habillement n’était pas chose de luxe pour le pauvre Pitou : la culotte qu’il portait était toujours celle que lui avait fait faire, cinq ans auparavant, le docteur Gilbert, culotte qui, de trop longue, était devenue trop courte, mais qui – il faut le dire – avait, par les soins de Mlle Angélique, allongé de deux pouces par année. Quant à l’habit et à la veste, ils avaient disparu depuis plus de deux ans, et avaient été remplacés par le sarreau de serge avec lequel notre héros s’est, dès les premières pages de notre histoire, présenté aux yeux de nos lecteurs.
Pitou n’avait jamais songé à sa toilette. Le miroir était chose inconnue chez Mlle Angélique ; et n’ayant point, comme le beau Narcisse, des dispositions premières à devenir amoureux de lui-même, Pitou ne s’était jamais avisé de se regarder dans les sources où il tendait ses gluaux.
Mais depuis le moment où Mlle Catherine lui avait parlé de l’accompagner à la danse, depuis le moment où il avait été question de M. de Charny, cet élégant cavalier ; depuis l’heure où cette histoire des bonnets, sur lesquels la jeune fille comptait pour augmenter sa beauté, avait été versée dans l’oreille de Pitou, Pitou s’était regardé dans une glace, et, attristé du délabrement de sa toilette, il s’était demandé de quelle façon, lui aussi, pourrait ajouter quelque chose à ses avantages naturels.
Malheureusement, à cette question, Pitou n’avait pu se faire aucune réponse. Le délabrement portait sur ses habits. Or, pour avoir des habits neufs, il fallait de l’argent, et de sa vie Pitou n’avait possédé un denier.
Pitou avait bien vu que, pour disputer le prix de la flûte ou des vers, les bergers se couronnaient de roses ; mais il pensait, avec raison, que cette couronne, si bien qu’elle pût aller à l’air de son visage, n’en ferait que plus ressortir la pauvreté du reste de son habillement.
Pitou fut donc surpris d’une façon bien agréable, quand le dimanche, à huit heures du matin, tandis qu’il méditait sur les moyens d’embellir sa personne, Dulauroy entra, et déposa sur une chaise un habit et une culotte bleu de ciel avec un grand gilet blanc à raies roses.
En même temps, la lingère entra et déposa sur une autre chaise, en face de la première, une chemise et une cravate : si la chemise allait bien, elle avait ordre de confectionner la demi-douzaine.
C’était l’heure des surprises : derrière la lingère apparut le chapelier. Il apportait un petit tricorne de la forme la plus nouvelle, plein de tournure et d’élégance, ce qui se faisait de mieux enfin chez M. Cornu, premier chapelier de Villers-Cotterêts.
Il était en outre chargé par le cordonnier de déposer aux pieds de Pitou une paire de souliers à boucles d’argent faite à son intention.
Pitou n’en revenait pas, il ne pouvait pas croire que toutes ces richesses fussent pour lui. Dans ses rêves les plus exagérés, il n’aurait pas osé désirer une pareille garde-robe. Des larmes de reconnaissance mouillèrent ses paupières, et il ne put que murmurer ces mots :
— Oh ! mademoiselle Catherine ! mademoiselle Catherine ! je n’oublierai jamais ce que vous faites pour moi.
Tout cela allait à merveille et comme si l’on eût pris mesure à Pitou ; il n’y avait que les souliers qui se trouvèrent de moitié trop petits. M. Laudereau, cordonnier, avait pris mesure sur le pied de son fils, qui avait quatre ans de plus que Pitou.
Cette supériorité de Pitou sur le jeune Laudereau donna un moment d’orgueil à notre héros ; mais ce mouvement d’orgueil fut bientôt tempéré par l’idée qu’il serait obligé d’aller à la danse sans souliers, ou avec ses vieux souliers, qui ne cadreraient plus du tout avec le reste de son costume. Mais cette inquiétude fut de courte durée. Une paire de souliers que l’on envoyait en même temps au père Billot fit l’affaire. Il se trouva par bonheur que le père Billot et Pitou avaient le même pied, ce que l’on cacha avec soin au père Billot, de peur de l’humilier.
Pendant que Pitou était en train de revêtir cette somptueuse toilette, le perruquier entra. Il divisa les cheveux jaunes de Pitou en trois masses : l’une, et c’était la plus forte, qu’il destinait à retomber sur son habit, sous la forme d’une queue ; les deux autres, qui eurent mission d’accompagner les deux tempes, sous le nom peu poétique d’oreilles de chien : mais, que voulez-vous, c’était le nom.
Maintenant, avouons une chose : c’est que, lorsque Pitou, peigné, frisé, avec son habit et sa culotte bleue, avec sa veste rose et sa chemise à jabot, avec sa queue et ses oreilles de chien, se regarda dans la glace, il eut grand-peine à se reconnaître lui-même, et se retourna pour voir si Adonis en personne ne serait pas redescendu sur la terre.
Il était seul. Il se sourit gracieusement ; et, la tête haute, les pouces dans les goussets, il dit, en se dressant sur ses orteils :
— Nous verrons ce M. de Charny !…
Il est vrai qu’Ange Pitou, sous son nouveau costume, ressemblait comme deux gouttes d’eau, non pas à un berger de Virgile, mais à un berger de Watteau.
Aussi, le premier pas que Pitou fit en entrant dans la cuisine de la ferme fut un triomphe.
— Oh ! voyez donc, maman, s’écria Catherine, comme Pitou est bien ainsi !
— Le fait est qu’il n’est pas reconnaissable, dit Mme Billot.
Malheureusement, de l’ensemble qui avait frappé Catherine, la jeune fille passa aux détails. Pitou était moins bien dans les détails que dans l’ensemble.
— Oh ! c’est drôle, dit Catherine, comme vous avez de grosses mains !
— Oui, dit Pitou, j’ai de fières mains, n’est-ce pas ?
— Et de gros genoux.
— C’est preuve que je dois grandir.
— Mais il me semble que vous êtes bien grand assez, monsieur Pitou.
— C’est égal, je grandirai encore ; je n’ai que dix-sept ans et demi.
— Et pas de mollets.
— Ah ! ça c’est vrai, pas du tout ; mais ils pousseront.
— Faut espérer, dit Catherine. C’est égal, vous êtes très bien !
Pitou salua.
— Oh ! oh ! dit le fermier en entrant et en regardant Pitou à son tour. Comme te voilà brave, mon garçon. Je voudrais que ta tante Angélique te vît ainsi.
— Moi aussi, dit Pitou.
— Je m’étonne bien ce qu’elle dirait, fit le fermier.
— Elle ne dirait rien, elle ragerait.
— Mais papa, dit Catherine avec une certaine inquiétude, est-ce qu’elle n’aurait pas le droit de le reprendre ?
— Puisqu’elle l’a chassé.
— Et puis, dit Pitou, les cinq années sont écoulées.
— Lesquelles ? demanda Catherine.
— Celles pour lesquelles le docteur Gilbert a laissé mille francs.
— Il avait donc laissé mille francs à ta tante ?
— Oui, oui, oui, pour me faire faire mon apprentissage.
— En voilà un homme ! dit le fermier. Quand on pense que tous les jours j’en entends raconter de pareilles. Aussi, pour lui (il fit un geste de la main) c’est à la vie, à la mort.
— Il voulait que j’apprisse un état, dit Pitou.
— Et il avait raison. Voilà pourtant comme les bonnes intentions sont dénaturées. On laisse mille francs pour faire apprendre un état à un enfant, et au lieu de lui apprendre un état, on vous le met chez un calotin qui veut en faire un séminariste. Et combien lui payait-elle, à ton abbé Fortier ?
— Qui ?
— Ta tante.
— Elle ne lui payait rien.
— Alors elle empochait les deux cents livres de ce bon M. Gilbert ?
— Probablement.
— Écoute, si j’ai un conseil à te donner, Pitou, c’est, quand elle claquera, ta vieille bigote de tante, c’est de bien regarder partout, dans les armoires, dans les paillasses, dans les pots à cornichons.
— Pourquoi ? demanda Pitou.
— Parce que tu trouveras quelque trésor, vois-tu, des vieux louis dans un bas de laine. Eh ! sans doute, car elle n’aura pas trouvé de bourse assez grande pour mettre ses économies.
— Vous croyez ?
— J’en suis sûr. Mais nous parlerons de cela en temps et lieu. Aujourd’hui il est question de faire un petit tour. As-tu le livre du docteur Gilbert ?
— Je l’ai là dans ma poche.
— Mon père, dit Catherine, vous avez bien réfléchi ?
— Il n’est pas besoin de réfléchir pour faire les bonnes choses, mon enfant, dit le fermier ; le docteur me dit de faire lire le livre, de propager les principes qu’il renferme, le livre sera lu, et les principes seront propagés.
— Et, dit Catherine avec timidité, nous pouvons aller à la messe, ma mère et moi ?
— Allez à la messe, dit Billot, vous êtes des femmes ; nous qui sommes des hommes, c’est autre chose. Viens, Pitou.
Pitou salua Mme Billot et Catherine, et suivit le fermier, tout fier d’être appelé un homme.
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Il y avait nombreuse assemblée dans la grange. Billot, comme nous l’avons dit, était fort considéré de ses gens, en ce qu’il les grondait souvent, mais les nourrissait bien et les payait bien.
Aussi, chacun s’était-il empressé de se rendre à son invitation.
D’ailleurs à cette époque courait parmi le peuple cette fièvre étrange qui prend les nations quand les nations vont se mettre en travail. Des mots étrangers, nouveaux, presque inconnus sortaient de bouches qui ne les avaient jamais prononcés. C’étaient les mots de liberté, d’indépendance, d’émancipation, et, chose singulière, ce n’était pas seulement parmi le peuple qu’on entendait prononcer ces mots ; non, ces mots avaient été prononcés par la noblesse d’abord, et cette voix qui leur répondait n’était qu’un écho.
C’était de l’Occident qu’était venue cette lumière qui devait éclairer jusqu’à ce qu’elle brûlât, c’était en Amérique que s’était levé ce soleil, qui, en accomplissant son cours, devait faire de la France un vaste incendie à la lueur duquel les nations épouvantées allaient lire le mot république écrit en lettres de sang.
Aussi, ces réunions où l’on s’occupait d’affaires politiques étaient-elles moins rares qu’on ne pourrait le croire. Des hommes, sortis on ne savait d’où, des apôtres d’un dieu invisible, et presque inconnus, couraient les villes et les campagnes, semant partout des paroles de liberté. Le gouvernement, aveuglé jusqu’alors, commençait à ouvrir les yeux. Ceux qui étaient à la tête de cette grande machine qu’on appelle la chose publique, sentaient certains rouages se paralyser sans qu’ils pussent comprendre d’où venait l’obstacle. L’opposition était partout dans les esprits, si elle n’était pas encore dans les bras et dans les mains ; invisible, mais présente, mais sensible, mais menaçante, et parfois d’autant plus menaçante que, pareille aux spectres, elle était insaisissable, et qu’on la devinait sans pouvoir l’étreindre.
Vingt ou vingt-cinq métayers, tous dépendants de Billot, étaient rassemblés dans la grange.
Billot entra suivi de Pitou. Toutes les têtes se découvrirent, tous les chapeaux s’agitèrent au bout des bras. On comprenait que tous ces hommes-là étaient prêts à se faire tuer sur un signe du maître.
Le fermier expliqua aux paysans que la brochure que Pitou allait leur lire était l’ouvrage du docteur Gilbert. Le docteur Gilbert était fort connu dans tout le canton, où il avait plusieurs propriétés, dont la ferme tenue par Billot était la principale.
Un tonneau était préparé pour le lecteur. Pitou monta sur cette tribune improvisée, et commença la lecture.
Il est à remarquer que les gens du peuple, et j’oserai presque dire les hommes en général, écoutent avec d’autant plus d’attention qu’ils comprennent moins. Il est évident que le sens général de la brochure échappait aux esprits les plus éclairés de la rustique assemblée, et à Billot lui-même. Mais, au milieu de cette phraséologie obscure, passaient, comme des éclairs dans un ciel sombre et chargé d’électricité, les mots lumineux d’indépendance, de liberté et d’égalité. Il n’en fallut pas davantage ; les applaudissements éclatèrent ; les cris de : « Vive le docteur Gilbert ! » retentirent. Le tiers de la brochure à peu près avait été lu ; il fut décidé qu’on la lirait en trois dimanches.
Les auditeurs furent invités à se réunir le dimanche suivant, et chacun promit d’y assister.
Pitou avait fort bien lu. Rien ne réussit comme le succès. Le lecteur avait pris sa part des applaudissements adressés à l’ouvrage, et, subissant l’influence de cette science relative, M. Billot lui-même avait senti naître en lui une certaine considération pour l’élève de l’abbé Fortier. Pitou, déjà plus grand que nature au physique, avait moralement grandi de dix coudées.
Une seule chose lui manquait : Mlle Catherine n’avait pas assisté à son triomphe.
Mais le père Billot, enchanté de l’effet qu’avait produit la brochure du docteur, se hâta de faire part de ce succès à sa femme et à sa fille. Mme Billot ne répondit rien : c’était une femme à courte vue.
Mais Catherine sourit tristement.
— Eh bien ! qu’as-tu encore ? dit le fermier.
— Mon père ! mon père ! dit Catherine, j’ai peur que vous vous compromettiez.
— Allons ! ne vas-tu pas faire l’oiseau de mauvais augure ? Je te préviens que j’aime mieux l’alouette que le hibou.
— Mon père, on m’a déjà dit de vous prévenir qu’on avait les yeux sur vous.
— Et qui t’a dit cela, s’il te plaît ?
— Un ami.
— Un ami ? Tout conseil mérite remerciement. Tu vas me dire le nom de cet ami. Quel est-il, voyons ?
— Un homme qui doit être bien informé.
— Qui ? enfin.
— M. Isidore de Charny.
— De quoi se mêle-t-il, ce muscadin-là ? de me donner des conseils sur la façon dont je pense ? Est-ce que je lui donne des conseils sur la manière dont il s’habille, à lui ? Il me semble qu’il y aurait cependant autant à dire d’une part que d’autre.
— Mon père, je ne vous dis pas cela pour vous fâcher. Le conseil a été donné à bonne intention.
— Eh bien ! je lui en rendrai un autre, et tu peux le lui transmettre de ma part.
— Lequel ?
— C’est que lui et ses confrères fassent attention à eux, on les secoue drôlement à l’Assemblée nationale, MM. les nobles ; et plus d’une fois il y a été question des favoris et des favorites. Avis à son frère, M. Olivier de Charny, qui est là-bas, et qui n’est pas mal, dit-on, avec l’Autrichienne.
— Mon père, dit Catherine, vous avez plus d’expérience que nous, faites à votre guise.
— En effet, murmura Pitou, que son succès avait rempli de confiance, de quoi se mêle-t-il votre M. Isidore ?
Catherine n’entendit point ou fit semblant de ne pas entendre, et la conversation en resta là.
Le dîner eut lieu comme d’habitude. Jamais Pitou ne trouva dîner plus long. Il avait hâte de se montrer dans sa nouvelle splendeur avec Mlle Catherine au bras. C’était un grand jour pour lui que ce dimanche, et il se promit bien de garder la date du 12 juillet dans son souvenir.
On partit enfin vers les trois heures. Catherine était charmante. C’était une jolie blonde aux yeux noirs, mince et flexible comme les saules qui ombrageaient la petite source où l’on allait puiser l’eau de la ferme. Elle était mise d’ailleurs avec cette coquetterie naturelle qui fait ressortir tous les avantages de la femme, et son petit bonnet, chiffonné par elle-même, comme elle l’avait dit à Pitou, lui allait à merveille.
La danse ne commençait d’habitude qu’à six heures. Quatre ménétriers, montés sur une estrade de planches, faisaient, moyennant une rétribution de six blancs par contredanse, les honneurs de cette salle de bal en plein vent. En attendant six heures, on se promenait dans cette fameuse allée des Soupirs dont avait parlé la tante Angélique, où l’on regardait les jeunes messieurs de la ville ou des environs jouer à la paume, sous la direction de maître Farolet, paumier en chef de Son Altesse Mgr le duc d’Orléans. Maître Farolet était tenu pour un oracle, et ses décisions en matière de tierée, de chasse et de quinze, étaient reçues avec toute la vénération que l’on devait à son âge et à son mérite.
Pitou, sans trop savoir pourquoi, eût fort désiré rester dans l’allée des Soupirs ; mais ce n’était point pour demeurer à l’ombre de cette double allée de hêtres que Catherine avait fait cette toilette pimpante qui avait émerveillé Pitou.
Les femmes sont comme les fleurs que le hasard a fait pousser à l’ombre ; elles tendent incessamment à la lumière, et, d’une manière ou d’une autre, il faut toujours que leur corolle fraîche et embaumée vienne s’ouvrir au soleil, qui les fane et qui les dévore.
Il n’y a que la violette qui, au dire des poètes, ait la modestie de rester cachée ; mais encore porte-t-elle le deuil de sa beauté inutile.
Catherine tira donc tant et si bien le bras de Pitou, que l’on prit le chemin du jeu de paume. Hâtons-nous de dire que Pitou non plus ne se fit pas trop tirer le bras. Il avait aussi grande hâte de montrer son habit bleu de ciel et son coquet tricorne, que Catherine son bonnet à la Galatée et son corset gorge-de-pigeon.
Une chose flattait surtout notre héros et lui donnait un avantage momentané sur Catherine. Comme personne ne le reconnaissait, Pitou n’ayant jamais été vu sous de si somptueux habits, on le prenait pour un jeune étranger débarqué de la ville, quelque neveu, quelque cousin de la famille Billot, un prétendu de Catherine même. Mais Pitou tenait trop à constater son identité pour que l’erreur pût durer plus longtemps. Il fit tant de signes de tête à ses amis, il ôta tant de fois son chapeau à ses connaissances, qu’enfin on reconnut dans le pimpant villageois l’élève indigne de maître Fortier, et qu’une espèce de clameur s’éleva qui disait :
— C’est Pitou ! Avez-vous vu Ange Pitou ?
Cette clameur alla jusqu’à Mlle Angélique ; mais comme cette clameur lui dit que celui que la clameur publique proclamait pour son neveu était un gentil garçon, marchant les pieds en dehors et arrondissant les bras, la vieille fille, qui avait toujours vu Pitou marcher les pieds en dedans et les coudes au corps, secoua la tête avec incrédulité et se contenta de dire :
— Vous vous trompez, ce n’est pas là mon cancre de neveu.
Les deux jeunes gens arrivèrent au jeu de paume. Il y avait, ce jour-là, défi entre les joueurs de Soissons et les joueurs de Villers-Cotterêts ; de sorte que la partie était des plus animées. Catherine et Pitou se placèrent à la hauteur de la corde, tout au bas du talus ; c’était Catherine qui avait choisi ce poste comme le meilleur.
Au bout d’un instant, on entendit la voix de maître Farolet qui criait :
— À deux. Passons.
Les joueurs passèrent effectivement, c’est-à-dire que chacun alla défendre sa chasse et attaquer celle de ses adversaires. Un des joueurs, en passant, salua Catherine avec un sourire ; Catherine répondit par une révérence et en rougissant. En même temps, Pitou sentit courir dans le bras de Catherine appuyé au sien un petit tremblement nerveux.
Quelque chose comme une angoisse inconnue serra le cœur de Pitou.
— C’est M. de Charny ? dit-il en regardant sa compagne.
— Oui, répondit Catherine. Vous le connaissez donc ?
— Je ne le connais pas, fit Pitou ; mais je l’ai deviné.
En effet, Pitou avait pu deviner M. de Charny dans ce jeune homme, d’après ce que lui avait dit Catherine la veille.
Celui qui avait salué la jeune fille était un élégant gentilhomme de vingt-trois ou vingt-quatre ans, beau, bien pris dans sa taille, élégant de formes et gracieux de mouvements, comme ont l’habitude d’être ceux qu’une éducation aristocratique a pris au berceau. Tous ces exercices du corps qu’on ne fait bien qu’à la condition qu’on les aura étudiés dès l’enfance, M. Isidore de Charny les exécutait avec une perfection remarquable ; en outre, il était de ceux dont le costume s’harmonise toujours à merveille avec l’exercice auquel il est destiné. Ses livrées de chasse étaient citées pour leur goût parfait, ses négligés de salle d’armes auraient pu servir de modèles à saint Georges lui-même ; enfin, ses habits de cheval étaient ou plutôt paraissaient, grâce à sa façon de les porter, d’une coupe toute particulière.
Ce jour-là, M. de Charny, frère cadet de notre ancienne connaissance le comte de Charny, coiffé avec tout le négligé d’une toilette du matin, était vêtu d’une espèce de pantalon collant, couleur claire, qui faisait valoir la forme de ses cuisses et de ses jambes à la fois fines et musculeuses ; d’élégantes sandales de paume, retenues par des courroies, remplaçaient momentanément ou le soulier à talon rouge ou la botte à retroussis ; une veste de piqué blanc serrait sa taille, comme si elle eût été prise dans un corset ; enfin, sur le talus, son domestique tenait un habit vert à galons d’or.
L’animation lui donnait en ce moment tout le charme et toute la fraîcheur de la jeunesse que, malgré ses vingt-trois ans, les veilles prolongées, les débauches nocturnes et les parties de jeu qu’éclaire en se levant le soleil, lui avaient déjà fait perdre.
Aucun des avantages qui sans doute avaient été remarqués par la jeune fille n’échappa à Pitou. En voyant les mains et les pieds de M. de Charny, il commença à être moins fier de cette prodigalité de la nature qui lui avait donné à lui la victoire sur le fils du cordonnier, et il songea que cette même nature aurait pu répartir d’une façon plus habile sur toutes les parties de son corps les éléments dont il était composé.
En effet, avec ce qu’il y avait de trop aux pieds, aux mains et aux genoux de Pitou, la nature aurait eu de quoi lui faire une fort jolie jambe. Seulement, les choses n’étaient point à leur place : où il y avait besoin de finesse, il y avait engorgement, et où il fallait rebondissement, il y avait vide.
Pitou regarda ses jambes, de l’air dont le cerf de la fable regarde les siennes.
— Qu’avez-vous donc, monsieur Pitou ? reprit Catherine.
Pitou ne répondit rien, et se contenta de pousser un soupir.
La partie était finie. Le vicomte de Charny profita de l’intervalle entre la partie finie et celle qui allait commencer, pour venir saluer Catherine. À mesure qu’il approchait, Pitou voyait le sang monter au visage de la jeune fille, et sentait son bras devenir plus tremblant.
Le vicomte fit un signe de tête à Pitou, puis, avec cette politesse familière que savaient si bien prendre les nobles de cette époque avec les petites bourgeoises et les grisettes, il demanda à Catherine des nouvelles de sa santé et réclama la première contredanse. Catherine accepta. Un sourire fut le remerciement du jeune noble. La partie allait recommencer, on l’appela. Il salua Catherine, et s’éloigna avec la même aisance qu’il était venu.
Pitou sentit toute la supériorité qu’avait sur lui un homme qui parlait, souriait, s’approchait et s’éloignait de cette manière.
Un mois employé à tâcher d’imiter le mouvement simple de M. de Charny n’eût conduit Pitou qu’à une parodie dont il sentait lui-même tout le ridicule.
Si le cœur de Pitou eût connu la haine, il eût, à partir de ce moment, détesté le vicomte de Charny.
Catherine resta à regarder jouer à la paume jusqu’au moment où les joueurs appelèrent leurs domestiques pour passer leurs habits. Elle se dirigea alors vers la danse, au grand désespoir de Pitou, qui, ce jour-là, semblait destiné à aller contre sa volonté partout où il allait.
M. de Charny ne se fit point attendre. Un léger changement dans sa toilette avait du joueur de paume fait un élégant danseur. Les violons donnèrent le signal, et il vint présenter sa main à Catherine, en lui rappelant la promesse qu’elle lui avait faite.
Ce qu’éprouva Pitou quand il sentit le bras de Catherine se détacher de son bras, et qu’il vit la jeune fille toute rougissante s’avancer dans le cercle avec son cavalier, fut peut-être une des sensations les plus désagréables de sa vie. Une sueur froide lui monta au front, un nuage lui passa sur les yeux ; il étendit la main et s’appuya sur la balustrade, car il sentit ses genoux, si solides qu’ils fussent, prêts à se dérober sous lui.
Quant à Catherine, elle semblait n’avoir et n’avait même probablement aucune idée de ce qui se passait dans le cœur de Pitou ; elle était heureuse et fière à la fois : heureuse de danser, fière de danser avec le plus beau cavalier des environs.
Si Pitou avait été contraint d’admirer M. de Charny joueur de paume, force lui fut de rendre justice à M. de Charny danseur. À cette époque, la mode n’était pas encore venue de marcher au lieu de danser. La danse était un art qui faisait partie de l’éducation. Sans compter M. de Lauzun, qui avait dû sa fortune à la façon dont il avait dansé sa première courante au quadrille du roi, plus d’un gentilhomme avait dû la faveur dont il jouissait à la Cour, à la manière dont il tendait le jarret et poussait la pointe du pied en avant. Sous ce rapport, le vicomte était un modèle de grâce et de perfection, et il eût pu, comme Louis XIV, danser sur un théâtre avec la chance d’être applaudi, quoiqu’il ne fût ni roi, ni acteur.
Pour la seconde fois, Pitou regarda ses jambes, et fut forcé de s’avouer qu’à moins qu’il ne s’opérât un grand changement dans cette partie de son individu, il devait renoncer à briguer des succès du genre de ceux que remportait M. de Charny en ce moment.
La contredanse finit. Pour Catherine, elle avait duré quelques secondes à peine, mais à Pitou elle avait paru un siècle. En revenant prendre le bras de son cavalier, Catherine s’aperçut du changement qui s’était fait dans sa physionomie. Il était pâle ; la sueur perlait sur son front, et une larme à demi dévorée par la jalousie roulait dans son œil humide.
— Ah ! mon Dieu ! dit Catherine, qu’avez-vous donc, Pitou ?
— J’ai, répondit le pauvre garçon, que je n’oserai jamais danser avec vous, après vous avoir vu danser avec M. de Charny.
— Bah ! dit Catherine, il ne faut pas vous démoraliser comme cela ; vous danserez comme vous pourrez, et je n’en aurai pas moins de plaisir à danser avec vous.
— Ah ! dit Pitou, vous dites cela pour me consoler, mademoiselle ; mais je me rends justice, et vous aurez toujours plus de plaisir à danser avec ce jeune noble qu’avec moi.
Catherine ne répondit rien, car elle ne voulait pas mentir ; seulement, comme c’était une excellente créature, et qu’elle commençait à s’apercevoir qu’il se passait quelque chose d’étrange dans le cœur du pauvre garçon, elle lui fit force amitiés ; mais ces amitiés ne purent lui rendre sa joie et sa gaieté perdues. Le père Billot avait dit vrai : Pitou commençait à être un homme – il souffrait.
Catherine dansa encore cinq ou six contredanses, dont une seconde avec M. de Charny. Cette fois, sans souffrir moins, Pitou était plus calme en apparence. Il suivait des yeux chaque mouvement de Catherine et de son cavalier. Il essayait, au mouvement de leurs lèvres, de deviner ce qu’ils se disaient, et lorsque, dans les figures qu’ils exécutaient, leurs mains venaient se joindre, il tâchait de deviner si ces mains se joignaient seulement ou se serraient en se joignant.
Sans doute c’était cette seconde contredanse qu’attendait Catherine, car à peine fut-elle achevée que la jeune fille proposa à Pitou de reprendre le chemin de la ferme. Jamais proposition ne fut accueillie avec plus d’empressement ; mais le coup était porté, et Pitou, tout en faisant des enjambées que Catherine était obligée de retenir de temps en temps, gardait le silence le plus absolu.
— Qu’avez-vous donc ? lui dit enfin Catherine, et pourquoi ne me parlez-vous pas ?
— Je ne vous parle pas, mademoiselle, dit Pitou, parce que je ne sais pas parler comme M. de Charny. Que voulez-vous que je vous dise encore, après toutes les belles choses qu’il vous a dites en dansant avec vous ?
— Voyez comme vous êtes injuste, monsieur Ange, nous parlions de vous.
— De moi, mademoiselle, et comment cela ?
— Dame ! monsieur Pitou, si votre protecteur ne se retrouve pas, il faudra bien vous en choisir un autre.
— Je ne suis donc plus bon pour tenir les écritures de la ferme ? demanda Pitou avec un soupir.
— Au contraire, monsieur Ange, c’est que je crois que ce sont les écritures de la ferme qui ne sont point assez bonnes pour vous. Avec l’éducation que vous avez reçue, vous pouvez arriver à mieux que cela.
— Je ne sais pas à quoi j’arriverai ; mais ce que je sais, c’est que je ne veux arriver à rien si je ne puis arriver à quelque chose que par M. le vicomte de Charny.
— Et pourquoi refuseriez-vous sa protection ? Son frère, le comte de Charny, est, à ce qu’il paraît, admirablement en cour, et a épousé une amie particulière de la reine. Il me disait que, si cela pouvait m’être agréable, il vous ferait avoir une place dans les gabelles.
— Bien obligé, mademoiselle, mais je vous l’ai déjà dit, je me trouve bien comme je suis, et, à moins que votre père ne me renvoie, je resterai à la ferme.
— Et pourquoi diable te renverrais-je ? dit une grosse voix que Catherine en tressaillant reconnut pour celle de son père.
— Mon cher Pitou, dit tout bas Catherine, ne parlez pas de M. Isidore, je vous en prie.
— Hein ! réponds donc.
— Mais… je ne sais pas, dit Pitou fort embarrassé ; peut-être ne me trouvez-vous pas assez savant pour vous être utile.
— Pas assez savant ! Quand tu comptes comme Barrême, et que tu lis à en remontrer à notre maître d’école, qui se croit cependant un grand clerc. Non, Pitou, c’est le bon Dieu qui conduit chez moi les gens qui y entrent, et, une fois qu’ils y sont entrés, ils y restent tant qu’il plaît au bon Dieu.
Pitou rentra à la ferme sur cette assurance ; mais quoique ce fût bien quelque chose, ce n’était point assez. Il s’était fait un grand changement en lui entre sa sortie et sa rentrée. Il avait perdu une chose qui, une fois perdue, ne se retrouve plus : c’était la confiance en lui-même ; aussi Pitou, contre son habitude, dormit-il fort mal. Dans ses moments d’insomnie, il se rappela le livre du docteur Gilbert ; ce livre était principalement contre la noblesse, contre les abus de la classe privilégiée, contre la lâcheté de ceux qui s’y soumettent ; il sembla à Pitou qu’il commençait seulement à comprendre toutes les belles choses qu’il avait lues le matin, et il se promit, dès qu’il ferait jour, de relire pour lui seul, et tout bas, le chef-d’œuvre qu’il avait lu tout haut et à tout le monde.
Mais, comme Pitou avait mal dormi, Pitou s’éveilla tard. Il n’en résolut pas moins de mettre à exécution son projet de lecture. Il était sept heures ; le fermier ne devait rentrer qu’à neuf ; d’ailleurs, rentrât-il, il ne pouvait qu’applaudir à une occupation qu’il avait lui-même recommandée.
Il descendit par un petit escalier en échelle, et alla s’asseoir sur un banc au-dessous de la fenêtre de Catherine. Était-ce le hasard qui avait amené là Pitou juste en cet endroit, ou connaissait-il les situations respectives de cette fenêtre et de ce banc ?
Tant il y a que Pitou, rentré dans son costume de tous les jours, qu’on n’avait pas encore eu le temps de remplacer, et qui se composait de sa culotte noire, de sa souquenille verte et de ses souliers rougis, tira la brochure de sa poche et se mit à lire.
Nous n’oserions pas dire que les commencements de cette lecture eurent lieu sans que les yeux du lecteur se détournassent de temps en temps du livre à la fenêtre ; mais comme la fenêtre ne présentait aucun buste de jeune fille dans son encadrement de capucines et de volubilis, les yeux de Pitou finirent par se fixer invariablement sur le livre.
Il est vrai que, comme sa main négligeait d’en tourner les feuillets, et que plus son attention paraissait profonde, moins sa main se dérangeait, on pouvait croire que son esprit était ailleurs et qu’il rêvait au lieu de lire.
Tout à coup il sembla à Pitou qu’une ombre se projetait sur les pages de la brochure, jusque-là éclairées par le soleil matinal. Cette ombre, trop épaisse pour être celle d’un nuage, ne pouvait donc être produite que par un corps opaque ; or, il y a des corps opaques si charmants à regarder, que Pitou se retourna vivement pour voir quel était celui qui lui interceptait son soleil.
Pitou se trompait. C’était bien effectivement un corps opaque qui lui faisait tort de cette part de lumière et de chaleur que Diogène réclamait d’Alexandre. Mais ce corps opaque, au lieu d’être charmant présentait au contraire un aspect assez désagréable.
C’était celui d’un homme de quarante-cinq ans, plus long et plus mince encore que Pitou, vêtu d’un habit presque aussi râpé que le sien, et qui, penchant sa tête par-dessus son épaule, semblait lire avec autant de curiosité que Pitou y mettait de distraction.
Pitou demeura fort étonné. Un sourire gracieux se dessina sur les lèvres de l’homme noir, et montra une bouche dans laquelle il ne restait que quatre dents, deux en haut et deux en bas, se croisant et s’aiguisant comme les défenses d’un sanglier.
— Édition américaine, dit cet homme d’une voix nasillarde, format in-octavo : « De la liberté des hommes et de l’indépendance des nations. – Boston, 1788. »
À mesure que l’homme noir parlait, Pitou ouvrait des yeux avec un étonnement progressif, de sorte que lorsque l’homme noir cessa de parler, les yeux de Pitou avaient atteint le plus grand développement auquel ils pussent parvenir.
— Boston, 1788. C’est bien cela, monsieur, répéta Pitou.
— C’est le traité du docteur Gilbert ? dit l’homme noir.
— Oui, monsieur, répondit poliment Pitou.
Et il se leva, car il avait toujours entendu dire qu’il était incivil de parler assis à son supérieur ; et, dans l’esprit encore naïf de Pitou, tout homme avait droit de réclamer sa supériorité sur lui.
Mais, en se levant, Pitou aperçut quelque chose de rose et de mouvant vers la fenêtre, et qui lui fit l’œil. Ce quelque chose était Mlle Catherine. La jeune fille le regardait d’une façon étrange et lui faisait des signes singuliers.
— Monsieur, sans indiscrétion, demanda l’homme noir qui, ayant le dos tourné à la fenêtre, était resté complètement étranger à ce qui se passait, monsieur, à qui appartient ce livre ?
Et il montrait du doigt, mais sans y toucher, la brochure que tenait Pitou entre ses mains.
Pitou allait répondre que le livre appartenait à M. Billot, quand arrivèrent jusqu’à lui ces mots prononcés par une voix presque suppliante :
— Dites que c’est à vous.
L’homme noir qui était tout yeux n’entendit pas ces mots.
— Monsieur, dit majestueusement Pitou, ce livre est à moi.
L’homme noir leva la tête, car il commençait à remarquer que de temps en temps les regards étonnés de Pitou le quittaient pour aller se fixer sur un point particulier. Il vit la fenêtre, mais Catherine avait deviné le mouvement de l’homme noir, et, rapide comme un oiseau, elle avait disparu.
— Que regardez-vous donc là-haut ? demanda l’homme noir.
— Ah çà ! monsieur, dit Pitou en souriant, permettez-moi de vous dire que vous êtes bien curieux. Curiosus, ou plutôt avidus cognoscendi, comme disait l’abbé Fortier, mon maître.
— Vous dites donc, reprit l’interrogateur sans paraître le moins du monde intimidé par cette preuve de science que venait de donner Pitou dans l’intention de donner à l’homme noir une idée plus haute de lui que celle qu’il en avait prise d’abord, vous dites donc que ce livre est à vous ?
Pitou cligna de l’œil de manière à ce que la fenêtre se retrouvât dans son rayon visuel. La tête de Catherine reparut et fit un signe affirmatif.
— Oui monsieur, répondit Pitou. Seriez-vous désireux de le lire ? Avidus legendi libri ou legendae historiae.
— Monsieur, dit l’homme noir, vous me paraissez beaucoup au-dessus de l’état qu’indiquent vos habits : Non dives vestitu sed ingenio. En conséquence, je vous arrête.
— Comment ! vous m’arrêtez ? dit Pitou au comble de la stupéfaction.
— Oui, monsieur ; suivez-moi donc, je vous prie.
Pitou regarda non plus en l’air, mais autour de lui, et il aperçut deux sergents qui attendaient les ordres de l’homme noir ; les deux sergents semblaient sortir de terre.
— Dressons procès-verbal, messieurs, dit l’homme noir.
Le sergent attacha les mains de Pitou avec une corde, et garda dans ses mains le livre du docteur Gilbert.
Puis il attacha Pitou lui-même à un anneau placé au-dessous de la fenêtre.
Pitou allait se récrier, mais il entendit cette même voix qui avait tant de puissance sur lui qui lui soufflait :
— Laissez-vous faire.
Pitou se laissa donc faire avec une docilité qui enchanta les sergents et surtout l’homme noir. De sorte que, sans défiance aucune, ils entrèrent dans la ferme, les deux sergents pour prendre une table, l’homme noir… nous saurons plus tard pourquoi.
À peine les sergents et l’homme noir étaient-ils entrés dans la maison que la voix se fit entendre :
— Levez les mains, disait la voix.
Pitou leva non seulement les mains, mais la tête, et il aperçut le visage pâle et effaré de Catherine ; elle tenait un couteau à la main :
— Encore… encore… dit-elle.
Pitou se haussa sur la pointe des pieds.
Catherine se pencha en dehors ; la lame toucha la corde et Pitou recouvra la liberté de ses mains.
— Prenez le couteau, dit Catherine, et coupez à votre tour la corde qui vous attache à l’anneau.
Pitou ne se le fit pas dire deux fois ; il coupa la corde et se trouva entièrement libre.
— Maintenant, dit Catherine, voici un double louis ; vous avez de bonnes jambes, sauvez-vous : allez à Paris et prévenez le docteur.
Elle ne put achever, les sergents reparaissaient et le double louis tomba aux pieds de Pitou.
Pitou le ramassa vivement. En effet, les sergents étaient sur le seuil de la porte où ils demeurèrent un instant, étonnés de voir libre celui qu’ils avaient si bien garrotté il n’y avait qu’un instant. À leur vue, les cheveux de Pitou se hérissèrent sur sa tête, et il se rappela confusément lein crinibus angues des Euménides.
Les sergents et Pitou restèrent un instant dans la situation du lièvre et d’un chien d’arrêt, immobiles et se regardant. Mais, comme au moindre mouvement du chien le lièvre détale, au premier mouvement des sergents Pitou fit un bond prodigieux et se trouva de l’autre côté d’une haie.
Les sergents poussèrent un cri qui fit accourir l’exempt, lequel portait une petite cassette sous son bras. L’exempt ne perdit pas son temps en discours et se mit à courir après Pitou. Les deux sergents imitèrent son exemple. Mais ils n’étaient pas de force à sauter comme Pitou par-dessus une haie de trois pieds et demi de haut, ils furent donc forcés d’en faire le tour.
Mais quand ils arrivèrent à l’angle de la haie, ils aperçurent Pitou à plus de cinq cents pas dans la plaine, piquant directement sur la forêt, dont il était distant d’un quart de lieue à peine, et qu’il devait gagner en quelques minutes au plus.
En ce moment, Pitou se retourna, et, en apercevant les sergents qui se mettaient à sa poursuite plutôt pour l’acquit de leur conscience que dans l’espoir de le rattraper, il redoubla de vitesse et disparut bientôt dans la lisière du bois.
Pitou courut encore un quart d’heure ainsi, il aurait couru deux heures, si c’eût été nécessaire : il avait l’haleine du cerf, comme il en avait la vélocité.
Mais, au bout d’un quart d’heure, jugeant par instinct qu’il était hors de danger, il s’arrêta, respira, écouta, et, s’étant assuré qu’il était bien seul :
— C’est incroyable, dit-il, que tant d’événements aient pu tenir dans trois jours.
Et regardant alternativement son double louis et son couteau :
— Oh ! dit-il, j’aurais bien voulu avoir le temps de changer mon double louis, et de rendre deux sous à Mlle Catherine, car j’ai bien peur que ce couteau-là ne coupe notre amitié. N’importe, ajouta-t-il, puisqu’elle m’a dit d’aller à Paris aujourd’hui, allons-y.
Et Pitou, après s’être orienté, reconnaissant qu’il se trouvait entre Boursonne et Yvors prit un petit lais qui devait le conduire en droite ligne aux bruyères de Gondreville que traverse la route de Paris.
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