‹ Angéline de MontbrunChapitre 11 sur 47 · Chapitre 11 Charles de Montbrun à Maurice Darville

Chapitre 11 Charles de Montbrun à Maurice Darville

Merci de m’accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne consentirais pas au mariage d’Angéline avant qu’elle ait vingt ans accomplis ? mais je n’ai pas d’objections à ce qu’elle vous donne sa parole dès maintenant, et puisque nous en sommes là, je m’en vais vous demander votre attention la plus sérieuse.

Et d’abord, Maurice, voulez-vous conserver les généreuses aspirations, les nobles élans, le chaste enthousiasme de vos vingt ans ? Voulez-vous aimer longtemps et être aimé toujours ? « Gardez votre cœur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui procède la vie. » Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de plus grand ni de plus difficile ? « Montrez-moi, disait un saint évêque, montrez-moi un homme qui s’est conservé pur, et j’irai me prosterner devant lui. » Parole aussi touchante que noble !

Hé ! mon Dieu, la science, le génie, la gloire et tout ce que le monde admire, qu’est-ce que cela, comparé à la splendeur d’un cœur pur ? D’ailleurs, il n’y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou être heureux, c’est absolument la même chose ; mais il faut la pureté pour comprendre l’amour.

Ô mon fils, ne négligez rien pour garder dans sa beauté la divine source de tout ce qu’il y a d’élevé et de tendre dans votre âme. Mais en cela l’homme ne peut pas grand-chose par lui-même. À genoux, Maurice, et demandez l’ardeur qui combat et la force qui triomphe. Ce n’est pas en vain, soyez-en sûr, que l’Écriture appelle la prière le tout de l’homme,et souvenez-vous que pour ne pas s’accorder ce qui est défendu, il faut savoir se refuser souvent et très souvent ce qui est permis.

Voilà le grand mot et le moins entendu peut-être de l’éducation que chacun se doit à soi-même. Dieu veuille que vous l’entendiez.

Je vous en conjure, sachez aussi être fort contre le respect humain. Et vous pouvez m’en croire, ce n’est pas très difficile. Dites-moi, si quelqu’un voulait vous faire rougir de votre nationalité, vous ririez de mépris, n’est-ce pas ?

Certes, j’admire et j’honore la fierté nationale, mais au-dessus je mets la fierté de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce qu’elle commande, et développez-la par l’étude sérieuse. J’ai connu des hommes qui disaient n’avoir pas besoin de la religion, que l’honneur était leur dieu, mais il est avec l’honneur, celui-là, du moins, bien des compromis, et si vous n’aviez pas d’autre culte, très certainement, vous n’auriez pas ma fille.

Mon cher Maurice, il est aussi d’une souveraine importance que vous acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son étendue la grande loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les forts.

Et, à propos, ne donnez-vous pas trop de temps à la musique ? Non que je blâme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne doit être pour vous que le plus agréable des délassements, et si vous voulez goûter les fortes joies de l’étude, il faut vous y livrer.

Encore une observation. Je n’approuve pas que vous vous mêliez d’élections.

On m’a dit que vous avez quelques beaux discours sur la conscience… Je veux être bon prince, mais, je vous en avertis charitablement, s’il vous arrive encore d’aller, vous, étudiant de vingt ans, éclairer les électeurs sur leurs droits et leurs devoirs, je mettrai Angéline et Mina à se moquer de vous.

D’ailleurs, pourquoi épouser si chaudement les intérêts d’un tel ou d’un autre ? Croyez-vous que l’amour de la patrie soit la passion de bien des hommes publics ?

Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c’est maintenant le temps des petites : l’esprit de parti a remplacé l’esprit national.

Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve guère dans la politique, cette arène souillée. Je serais heureux de me tromper ; mais à part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes d’État beaucoup plus occupés d’eux-mêmes que de la patrie.

Je les ai vus à l’œuvre, et ces ambitions misérables qui se heurtent, ces vils intérêts, ces étroits calculs, tout ce triste assemblage de petitesses, de faussetés, de vilenies, m’a fait monter au cœur un immense dégoût, et dans ma douleur amère, j’ai dit : Ô mon pays, laisse-moi t’aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton sol sacré !

Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans quelques années, si la vie publique vous attire invinciblement, entrez-y. Mais j’ai vu bien des fiertés, bien des délicatesses y faire naufrage, et d’avance je vous dis : Que ce qui est grand reste grand, que ce qui est pur reste pur.

Cette lettre est grave, mais la circonstance l’est aussi. Je sais qu’un amoureux envisage le mariage sans effroi ; et pourtant, en vous mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs.

Il vous en coûtera, Maurice, pour ne pas donner à votre femme, ardemment aimée, la folle tendresse qui, en méconnaissant sa dignité et la vôtre, vous préparerait à tous deux d’infaillibles regrets. Il vous en coûtera, soyez-en sûr, pour exercer votre autorité, sans la mettre jamais au service de votre égoïsme et de vos caprices.

Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli ; mais savoir se renoncer, n’est-ce pas la vraie grandeur ? Comme disait Lacordaire, dont vous aimez l’ardente parole : « Si vous voulez connaître la valeur d’un homme, mettez-le à l’épreuve, et s’il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez. »

Mon cher Maurice, j’ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parlé avec une liberté grande ; mais je m’y crois doublement autorisé, car vous êtes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez être le mien.

Mes hommages à MlleDarville. Puisqu’elle doit venir, pourquoi ne l’accompagneriez-vous pas ? Vous en avez ma cordiale invitation, et les vacances sont proches.

À bientôt. Je m’en vais rejoindre ma fille qui m’attend. Ah ! si je pouvais, en vous serrant sur mon cœur, vous donner l’amour que je voudrais que vous eussiez pour elle !

C. de Montbrun

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