‹ Angéline de MontbrunChapitre 39 sur 47 · Chapitre 39 Maurice Darville à Angéline de Montbrun

Chapitre 39 Maurice Darville à Angéline de Montbrun

Ainsi vous persistez à vous tenir enfermée, à refuser de me recevoir, et pour vous je ne suis plus qu’un étranger, qu’un importun.
Angéline, cela se peut-il ?

Ô ma toujours aimée, j’aurais dû écarter vos domestiques et entrer chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des reproches. Je viens vous supplier d’avoir pitié de moi. Si vous saviez comme il est amer de se mépriser soi-même !

Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre vie si triste m’est un remords continuel.

Et pourtant suis-je coupable ? Est-ce ma faute si vous m’avez jeté mon cœur au visage ?

Angéline, vous m’avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m’avez réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n’aurai jamais d’autre femme que vous.

Ah ! soyez-en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu’il y a de plus tendre et de plus profond dans son âme, ou plutôt quand on s’est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon cœur a paru se refroidir… Ma pauvre enfant, au fond du cœur de l’homme, il y a bien des misères, mais pardon, pardon pour l’amour de lui qui m’aimait, qui m’avait choisi.

Quoi ! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire ? Ah ! vous avez bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de m’aimer toujours et de me rendre heureux.

Si vous saviez ce que j’ai souffert depuis le soir terrible de notre séparation ! Oh ! comment avez-vous pu m’humilier ainsi ? Suis-je donc si vil à vos yeux ?

Mon Dieu ! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa douceur ? Vous dites que vous n’accepterez jamais un sacrifice. Un sacrifice...

Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais puisque vous me forcez d’en parler, je vais le faire. Tôt ou tard, vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d’ailleurs, les traces de ce mal cruel vont s’effaçant chaque jour. Tout le monde le dit ici et pouvez-vous l’ignorer ?

Mon amie, c’est moi qui vous conjure d’avoir pitié de ma vie si triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous m’abandonnez ?

Seul je suis et seul je serai ; je vous l’avoue, je suis au bout de mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et j’entrevois des abîmes. Angéline, votre cœur est-il donc tout entier dans son cercueil ?

Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l’excès, ni la durée de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit durer ? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le savez, vous n’en pouvez douter.

Mon Dieu, que n’ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer notre mariage ! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n’y ayons songé, mais croyez-vous qu’il approuve votre résolution ?

Angéline, c’est moi qui vous emportai comme morte d’auprès de son corps. Ô Dieu ! de quel amour je vous aimais, et combien j’ai souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.

Mais aujourd’hui, ne puis-je rien ? Je vous assure que je ne vous aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort ; et je vous en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine espérance que nous avons de le revoir, consentez à m’entendre. Oh ! laissez-moi vous voir ! laissez-moi vous parler ! Pourriez-vous refuser toujours de m’admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui me nommait son fils ?

La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du jardin. Je vous avoue que je finis par m’y glisser.

Une fois entré, j’en fis le tour. La froide clarté du ciel m’y montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la tristesse et la douceur de mes pensées !

D’abord, la maison m’avait paru dans une obscurité complète, mais en approchant je vis qu’une faible lumière passait entre les volets de votre chambre. Ô chère lumière ! longtemps je restai à la regarder.

Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme Mina disait : Le sang du Christ nous unira.Chrétienne, avez-vous compris la force et la suavité de cette union ? Doutez-vous que dans son sang nous ne trouvions avec l’immortalité de l’amour, les joies profondes du mutuel pardon ?

Non, vous n’aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré. J’ai foi en votre cœur si tendre, si profond.

Vôtre à jamais.

Maurice

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