CHAPITRE IV
1778-1780
Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et l'Ordre du Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés par Mme de Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés qui en résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des mariages inégaux.
Madame Élisabeth n'est guère musicienne, mais pour ses petites soirées intimes elle entend posséder un instrument de son choix. S'aventurer à parler des clavecins de Ratisbonne a été une imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront des demandes perpétuelles de Versailles... et que d'ennuis pour les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord Madame Élisabeth qui demande un clavecin, et celui-là, le marquis le choisira avec amour, l'expédiera dès qu'il sera prêt, et il n'en reçoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la comtesse Diane finira par s'exécuter. Autres commandes sont celles de Mme de Canillac «qui meurt d'envie d'en avoir un», de Mme de la Rochelambert, d'autres dames encore.
On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre à Saint-Hubert. Tous les princes assistaient à la chasse; le Roi était de belle humeur, le comte d'Artois, galant comme à l'ordinaire, s'est montré empressé auprès de Mme de Bombelles; la Reine, très grosse et bien plus près d'accoucher qu'on ne croit, a dîné de fort bon appétit dans le bois. En somme, Angélique se serait plue à ce déplacement de Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps la respectable Mme de Sérent[93], dont «le ton pédant et l'humeur _indécrottable_» l'ennuient à mort.
[93] Dame d'atours de Madame Élisabeth.
Le lendemain, à Versailles, en outre des confidences habituelles et des protestations d'amitié de Madame Élisabeth dont elle ne saurait se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et sœur de Mme de Mackau, s'étant permis de dire que la princesse aimait mieux Mme de Canillac qu'Angélique, Madame Élisabeth se montrait fort en colère et s'empressait de se défendre auprès de son amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulière proposition. On s'avisait un peu tard que Madame Élisabeth n'avait pas eu de vrais maîtres et que ce qu'elle avait appris, enfant, était fort peu de chose. Le style charmant dans sa naïveté et la syntaxe fantaisiste de la princesse ne nous laissaient aucun doute à cet égard, mais nous en avons la confirmation dans le désir de Madame Élisabeth de prendre des leçons de son aumônier, l'abbé de Montaigu, et d'associer son amie à ces petits cours complémentaires. On lui avait demandé d'assister à la première leçon; Angélique comprit qu'avec une élève aussi primesautière et difficile à appliquer que la princesse, elle faciliterait la tâche de l'abbé en assistant à toutes les leçons. Elle le dit à Madame Élisabeth qui eut l'air transporté, disant «que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se sentait pas la force de prendre une leçon toute seule». L'abbé de Montaigu se confondait en remerciements, répétant que c'était le seul moyen de ramener la princesse à l'application.
Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de français fut également organisé pour les sciences. Là, on aura l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux préparé. La petite princesse montrera une vraie facilité pour les sciences physiques et mathématiques, et la botanique deviendra sa passion.
Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue ses intérêts diplomatiques, et malgré les prières de Mme de Bombelles avait chargé la duchesse de Mailly de demander pour lui une augmentation de traitement. C'était aller contre les projets des Bombelles, comme on l'a vu précédemment, et causer bien des désagréments à la marquise. A la Cour et chez Mme de Guéménée on s'occupe fort de la maison à constituer pour le futur enfant de France; chez Madame Élisabeth on monte une comédie, _Nanine_, où la princesse a le principal rôle et où Angélique joue en travesti. Le tout entremêlé des cours de l'abbé de Montaigu, des promenades à cheval et des leçons de guitare; le temps passe vite pour Mme de Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins fréquentes ni moins tendres.
L'innocente comédie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut jouée le 17 novembre avec succès naturellement, malgré le peu de pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un petit duo où elles priaient le ciel de veiller sur les jours de Madame Élisabeth et demandaient à celle-ci de les aimer toujours. La Princesse se leva et répondit aussitôt avec la plus tendre vivacité: «Oh! vous pouvez en être bien sûre, je vous aimerai toujours!» Tout le monde s'attendrit, et ce fut «la scène la plus touchante».
On ne jouait pas, à l'époque, de comédie à Ratisbonne, mais on sacrifiait au goût des associations badines en attendant de s'enrôler sous la bannière des Loges écossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre des _Lanturelus_ fondé par la marquise de La Ferté-Imbault en analogie avec l'Ordre de la _Mouche à miel_ de la duchesse du Maine, et l'association de la _Calotte_. On a consacré des livres[1] entiers à l'énumération de ces _Sociétés badines_[94], Ordres, Cercles, Associations de toute espèce qui, sous les noms les plus étranges et sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prétentions politiques et littéraires (témoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu chez Mme Doublet et d'où sont sortis les mémoires secrets de Bachaumont), n'avaient en réalité d'autre but que de distraire leurs adeptes, désœuvrés ou blasés de l'aristocratie et de la bourgeoisie. Eh bien, la société de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, posséder une société badine, qui n'avait aucune prétention à faire partie des _Loges d'adoption_[95] et avait reçu le nom d'_Ordre du Canapé_. M. de Bombelles ayant été initié à l'association, nous allons le laisser raconter une des séances. «Avant-hier, 23 novembre, la princesse Thérèse de Tour et Taxis m'a admis au vénérable Ordre du Canapé. Le secret est une des qualités premières de cette société... c'est pourquoi j'ai promis après ma réception de te conter toutes nos folies... Écoute donc bien:
«Tu connais la chambre où j'ai pratiqué un cabinet à la princesse Henriette: c'était dans cette chambre qu'était la loge. Deux chambres plus loin se tenaient les profanes. J'ai été reçu le premier parce qu'on avait besoin de mes talents supposés pour recevoir après d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frères et sœurs. Un laquais tenait un vieux sabre rouillé pour garder la porte. On m'a bandé les yeux; je suis entré, conduit à reculons. Ensuite j'ai essuyé des épreuves terribles, telles que sauter à pieds joints sur un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un réchaud à esprit de vin. Cela fait, j'ai répondu à trois questions. La première était: «Ce que j'avais le mieux aimé de ma vie?»--De bonne foi, ma femme.--La seconde: «Qui j'avais aimé avant elle?»--Caroline[96].--La troisième: «Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma femme?»--Sa société. Après ces questions on m'a lu les statuts de l'Ordre. J'ai reçu le «restaurant» qui est une cuillerée à café de mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au cœur. J'ai baisé la sainte de l'Ordre qui était une petite figure de Sèvres, et j'ai eu les yeux débandés. Alors la grande-maîtresse et la sœur assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a mis... par terre, parce que les deux chaises sont à distance d'une place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu, s'asseoir sur un vrai canapé, qui échappe dès que les deux assistants se lèvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux selles, le derrière à terre; mais ici, pour sa peine, on est agrégé au vénérable Ordre du Canapé et l'on jouit ensuite du plaisir de se moquer des nouveaux récipiendaires... Après moi ont été reçus MM. de Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les sœurs Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse de mon imagination a mis une grande variété dans les épreuves des néophytes qui m'ont succédé. Le ton pathétique, la voix entrecoupée, dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait beaucoup de charmes à ces pompeuses réceptions. Elles nous ont aidé à connaître au milieu de cette innocente plaisanterie les différents caractères.»
[94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Sociétés badines_, 2 vol. in-fo;--et M. de Ségur, _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, C. Lévy, 1897.
[95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient et dont faisaient partie en France, à la même époque, la duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque toute l'aristocratie, voir un très curieux chapitre de _Mme de Lamballe_, par G. Bertin, 1888.
[96] Mlle de Schwartzenau, dont il a été question, chapitre I.
M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et réponses des différents adeptes. La plupart nous étant peu connus, nul n'est besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg, à qui l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne, répondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourût. Le marquis en tire cette réflexion, où il montre son peu de sympathie pour les Allemands: «C'est prévoir de loin que de prendre si bien ses précautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne peut jamais répondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces êtres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les éprouver jamais.» La sentence est sévère et sans doute injuste; on ne saurait généraliser d'après des individus; et les exemples qui se présentaient aux yeux du marquis n'entraînent en rien une règle générale, mais, amoureux, comme il l'était, de cœur et d'esprit, il planait dans une sphère à laquelle ne prétendaient nullement les chevaliers du Canapé. Un autre adepte ayant déclaré qu'il ne s'était jamais soucié d'une femme dont on le croyait épris et qu'il avait failli épouser, le mari modèle s'écrie: «Insensé! et tu voulais te lier à elle pour la vie: Voilà ce que fait l'ignorance, le mépris du plus doux, du plus respectable des liens, voilà ce qui le rend le plus affreux des engagements.» Sans chercher longtemps on peut supposer qu'en France, autour de lui, le sévère moraliste aurait aisément trouvé des unions conclues sous d'aussi douteux auspices.
Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux à faire, même la petite princesse Henriette. Quant à la comtesse de Neipperg, «comme elle n'avait rien de caché pour ses amis», le marquis la dispensa des confessions et de bien des épreuves. «Cette gaieté, ajoute-t-il, nous tint de neuf heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi. Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le cérémonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les règles, elles souffrent quelques légers changements.»
L'Ordre du Canapé dura-t-il? Peu de jours après la réception du marquis, la princesse Thérèse, «que cette occupation tirait de sa léthargie», recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses petites sœurs de Prague. «Adieu l'Ordre du Canapé, dit en terminant M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui fut celle de nos Révérends Pères Jésuites.»
Pendant cet automne un grand événement se prépare à Versailles: l'accouchement de la Reine. Chacun remarque les attentions du Roi qui «marque à son épouse les égards les plus tendres et les plus galants». De ce qu'elle avait dit quelques semaines auparavant, en pensant à ses couches: «Le carnaval ne sera rien pour moi cet hiver, et je ne verrai que des masques découverts», le Roi voulut la surprendre agréablement. En vingt-quatre heures de temps, et dans le plus grand secret, à l'aide du magasin des Menus-Plaisirs, toute la Cour a été déguisée et masquée. Le Roi se couchait d'ordinaire à minuit; mais, pour cette fête exceptionnelle, il décida de prolonger sa veillée. A onze heures on vint prévenir la Reine. Le Roi entra, vêtu de son habit ordinaire, suivi des ministres, des courtisans, des dames attachées à la Cour. Tous étaient en habits de caractère très brillants. «Il y en avait de galants, de bizarres et de risibles.» La liste, fort longue, en est donnée par Métra. Qu'il nous suffise de savoir que le vieux Maurepas était déguisé en _Cupidon_, et sa femme en _Vénus_; que le maréchal de Richelieu, déguisé en _Céphale_, conduisait, habillée en _Huronne_, la vieille maréchale de Mirepoix, l'ancienne complaisante des favorites de Louis XV: «ce couple dansa un moment avec autant de grâce et de légèreté que des enfants de vingt ans». A M. de Sartine habillé en Neptune, trident en main, faisait vis-à-vis M. de Vergennes, globe sur la tête, carte de l'Amérique sur la poitrine, carte de l'Angleterre sur le dos. Puis c'est encore la princesse de Chimay et d'autres dames de la Cour en _fées_, le maréchal de Biron en _Druide_, le duc de Coigny en _Hercule_, Lauzun en _Sultan_, le duc d'Aumont en _Suisse_, «sans compter les quadrilles de matelots, de _Coureurs_, de _Chasseurs_, tous les pages en _Jockeys_... La Reine s'amusa fort à reconnaître ses courtisans.» Quand une heure sonna, le Roi donna le signal de la retraite, et «chacun fut régalé de chocolat chaud et à la glace».
L'impromptu eut grand succès.
Tous les soirs d'ailleurs la Reine restait debout presque jusqu'à minuit avec les personnes favorisées.
Maintenant on comptait les jours.
Qui sera envoyé à Vienne pour annoncer la nouvelle? D'abord il avait été question du comte d'Esterhazy et c'est Marie-Antoinette qui en avait eu l'idée, non pas sans sentir que «cette commission distinguée, qui relève des premières charges de la Cour», ne saurait être donnée au comte sans exciter les plaintes et les réclamations. Aussi avait-elle chargé M. de Mercy d'exprimer à l'Impératrice «le désir qu'elle aurait que l'Impératrice daignât, comme de son propre mouvement, demander que le comte d'Esterhazy fût choisi pour la mission susdite». Avec quelles réticences le pauvre ambassadeur--partagé entre le désir de ne pas mécontenter l'Impératrice et celui de ne pas s'attirer les reproches de la Reine--a exposé une requête qu'il juge inopportune et dont il devine la réponse. Durement en effet, Marie-Thérèse écrivait: «Esterhazy ne convient nullement pour être envoyé ici avec une si grande nouvelle.» Si très sagement, elle déclare «qu'un beau nom serait à préférer et un Français, point d'étranger», c'est sous l'empire de la colère qu'elle ajoute injustement: «Sa maison n'est pas illustre et il est toujours regardé comme un réfugié.» Marie-Thérèse oubliait sa bienveillance d'antan; elle oubliait aussi que le prince Nicolas Esterhazy, chef de la maison, protecteur d'Haydn, était un des plus grands seigneurs d'Europe.
Pourtant bientôt l'ambassadeur put respirer. D'elle-même Marie-Antoinette changea d'avis, et il ne fut plus question d'Esterhazy pour porter le message. Ce sera le prince de Lambesq, de la maison de Lorraine, qui, le 24 décembre, partira pour Vienne.
Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans ressentir aucune souffrance, mais à une heure et demie tout le château était en rumeur: les douleurs commençaient. La princesse de Lamballe et les _honneurs_ avertis accourent peu après. A trois heures, la princesse de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure après, les princes et princesses présents à Versailles sont avertis, tandis que des pages courent prévenir ceux qui sont à Paris et à Saint-Cloud. Toute la Cour est sur pied à partir de trois heures. La famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_ et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, autour du lit dressé en face de la cheminée[97]; la maison du Roi, celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le reste de la Cour dans le salon de jeu et la galerie. Un ancien usage, qui avait sa raison d'être au temps où les Rois étaient affranchis de tout contrôle, veut que les Reines accouchent en public; on se conforme jusqu'à l'abus à cette barbarie. Au moment où Vermond crie: «La Reine va accoucher!» un tel flot de monde se précipite dans la chambre royale qu'elle est remplie en un instant. Sans la précaution prise pendant la nuit d'attacher avec des cordes les paravents de tapisserie qui entouraient le lit, la Reine était écrasée. Impossible de remuer; on se serait cru sur une place publique; deux Savoyards montent sur des meubles pour mieux voir la Reine. Outre l'inconvenance que voulait l'antique coutume, tout était donc conjuré pour rendre l'accouchement périlleux: pas d'air, un jour insuffisant, le risque de voir la malheureuse princesse écrasée par les curieux.
[97] On sait que la chambre où Marie-Antoinette accoucha de Madame Royale et de ses trois autres enfants était celle qu'avaient occupée, depuis Louis XIV, les Reines et les Dauphines. Dessus de portes signés Natoire, Boucher, de Troy; magnifiques Gobelins tendant la pièce entière... Cette chambre, placée près du salon de la Paix et contiguë à la pièce des Nobles, est aujourd'hui défigurée. Le grand portrait en robe blanche, toque et manteau bleus, par Mme Vigée-Lebrun, peint en 1788, rappelle seul le souvenir de la Reine. Cf. P. de Nolhac, _Marie-Antoinette reine de France_.
La Reine s'est contrainte de façon surprenante et a dissimulé une partie de ses souffrances, ne criant qu'à la fin, assez pourtant pour que quelques femmes se trouvent mal. Toute frissonnante, Mme de Bombelles assiste à l'accouchement, mais fait bonne contenance. L'enfant vient au monde à onze heures et demie. C'est une fille. On la transporte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi a suivi le porteur pour voir son premier-né; bien que désappointée de n'avoir pas de Dauphin, la foule suit le Roi, passe devant l'enfant.
Louis XVI n'a donc pas été témoin de l'effrayante révolution qui survient à ce moment et met les jours de la Reine en danger. A ce mouvement convulsif il y avait plusieurs causes: les efforts faits pour ne pas crier, la peur que l'enfant qui n'avait pas crié fût mort[98], enfin le mauvais air et peut-être une faute de l'accoucheur. Les suites naturelles de l'accouchement cessent brusquement, le sang lui monte à la tête avant qu'elle soit délivrée; la bouche se tourne, la Reine perd connaissance. Autour du lit on crie: «De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied.» Un frissonnement terrible court parmi les assistants; la princesse de Lamballe s'évanouit. On se précipite aux fenêtres collées de bandes de papier dans toute leur étendue; on les ouvre vivement; les huissiers chassent les curieux qui sont encore dans la chambre, mais l'eau chaude n'arrive pas. Il n'y a pas une minute à perdre. Avec une grande présence d'esprit Vermond donne l'ordre au premier chirurgien de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux, elle est sauvée. «Elle était morte, dit Mme de Bombelles, si on la saignait cinq minutes plus tard... Cela fait frémir, car il est bien rare qu'une femme qui a eu cet accident en revienne...» Et de là des réflexions sur sa grossesse retardée à souhait. Si rapidement s'est passé l'accident qui eût pu être fatal, que le Roi ne l'apprend que tout danger disparu. Quant à la Reine, elle ne s'était pas sentie saigner et demanda pourquoi elle avait une bande de linge à la jambe. Mais, pendant ce temps, quelle angoisse parmi les assistants, quels transports de joie quand la Reine est revenue à la vie! On s'embrasse, on se félicite, on pleure et l'on rit.
[98] Mme Campan assure que le désappointement d'avoir une fille entra pour beaucoup dans cette crise. Ceci paraît controuvé par la lettre de Mercy écrite à midi trois quarts, où il est dit qu'à ce moment la Reine ignorait le sexe de l'enfant.
Ceux qui manifestèrent la plus grande joie furent le prince de Poix et le comte d'Esterhazy qui «inondèrent de leurs larmes» Mme Campan, quand celle-ci leur annonça que la Reine pouvait parler. La journée se passe en cérémonies. Tandis que des courriers extraordinaires partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la chapelle du château par le cardinal de Rohan, grand-aumônier, en présence du Roi et reçoit les prénoms de Marie-Thérèse-Charlotte; Monsieur représente le roi d'Espagne, parrain, Madame, l'Impératrice, marraine. Au moment du baptême, le comte de Provence donna la preuve de son manque de tact et de son aversion pour la Reine sous forme de plaisanterie; en effet, comme le grand-aumônier lui demandait quel nom il fallait donner à l'enfant, il dit: «Ce n'est pas par là que l'on commence: la première chose est de savoir quels sont les père et mère de l'enfant; c'est ce que prescrit le rituel.» La plaisanterie courut la Cour et la Ville; on la commenta malicieusement. Ceux qui colporteraient plus tard méchamment, qu'aucun des enfants de Marie-Antoinette n'avait Louis XVI pour père, devaient en avoir beau jeu pour appuyer leurs dires.
Le Roi, tout entier à sa joie, l'exprimait hautement après le _Te Deum_ célébré dans la chapelle, à la réception qui suivit où deux cent cinquante dames vinrent faire leurs révérences. La journée se terminait par une fête populaire; un magnifique feu d'artifice était tiré sur la place d'armes, et la ville était illuminée[99] en attendant les fêtes de Paris.
[99] Lettre du 21 décembre.--_Journal_ du Roi; Couches de la reine.--_Journal_ de Papillon de la Ferté.--_Correspond._ du comte de Mercy.--_Mémoires_ de Mme Campan.
La Reine se rétablit beaucoup plus rapidement qu'on n'eût osé l'espérer.
Dès le 29, elle recevait la duchesse de Mouchy, son ancienne dame d'honneur, et la duchesse de Cossé, puis les dames du palais et les grandes entrées, et se montrait calme et enjouée. A sa première tristesse d'avoir mis au monde une fille, avait succédé une grande satisfaction qu'entretenait la joie manifestée par le Roi. Quant au public, confiant dans la jeunesse de la Reine, il reportait aussi ses espérances vers une nouvelle grossesse et se montrait, faisant un instant trêve aux médisances, respectueux et discret.
Pas d'attentions que n'ait le Roi pour l'auguste accouchée: le matin, il est le premier à son chevet, il passe chez la Reine la moitié de la journée et toute la soirée; à l'occasion de ses couches, il lui fait un présent en or qui monte à la somme de 102.000 livres. Quant à sa fille, qui se présente «avec des traits réguliers», de grands yeux et «le teint de la meilleure santé», le Roi ne se lasse pas de l'admirer; il la voit plusieurs fois par jour, rit tout haut de ce qu'il croit être des gentillesses et un jour, l'enfant lui ayant serré le doigt, il en fut «dans un ravissement» qui ne se saurait rendre. Le caractère du Roi s'en ressent; il se montre affable avec la princesse de Guéménée et Mme de Mackau qui sont installées auprès de l'Enfant de France. Mme de Bombelles, en revanche, se plaint de ne plus voir sa mère; la consigne est formelle, elle n'a le droit de recevoir personne, et sa fille ne peut lui parler que dans l'antichambre. Mme de Mackau ne peut même pas écrire à son gendre qu'elle fait embrasser par sa fille, étant une princesse prisonnière».
Ce grand événement auquel elle a assisté, et dont ses fonctions auprès de Madame Élisabeth lui permettent de voir la suite intime, n'empêche pas Mme de Bombelles de s'occuper des affaires de famille qu'elle a à cœur et qui intéressent particulièrement le marquis. Le chevalier de Naillac, qu'on croit si près d'épouser Mlle de Bombelles, qui s'avance, puis recule, qu'on désire d'un côté, qu'on redoute de l'autre, ne va plus être le seul candidat à la main de Henriette-Marie. A un certain moment le marquis semble céder au désir d'abord exprimé par sa sœur et se décider à donner son consentement à certaines conditions, celle par exemple que le chevalier montre des égards «au vieillard» et s'engage à mener sa femme à Ratisbonne, à la condition aussi que M. de Naillac s'explique clairement sur sa fortune, chose qu'il a jusqu'alors éludé de faire.
Le chevalier a beau écrire à Mlle de Bombelles des lettres où «règnent les expressions d'amour et de la liberté» qui la compromettent et lui font avouer qu'elle «s'est conduite en tout comme une étourdie», la marquise n'est pas convaincue que le mariage se fera. Elle regrette une affaire qui, mal emmanchée et singulièrement conduite, traîne en longueur et ne se soutient que par l'espèce de fascination qu'exerce le chevalier sur la jeune fille, elle ne croit pas du tout les choses conclues; elle écoute même une autre proposition qui lui est faite pour sa belle-sœur. Elle a semblé se laisser prendre à la fortune annoncée de M. d'Orsay, puisque loyalement le marquis la met en garde contre une combinaison qu'il ne se croit pas en droit d'étudier pour l'instant. «Je reconnais ton amitié pour ma sœur, écrit-il le 27 décembre, dans ton idée pour M. d'Orsay, mais gardons-nous de varier sur le compte du chevalier. L'honneur, la convenance, tout nous engage à lui et, s'il fallait encore choisir, je le préférerais aux cent mille écus de M. d'Orsay. Ce dernier est un honnête garçon, mais, malgré ses titres et sa richesse, il n'en est pas moins M. Grimod par le fait.»
Le gentilhomme pauvre, mais de vieille souche, regarde d'assez haut les écus des d'Orsay qui, en effet, étaient de finance, et cela pas plus loin que la génération précédente. Le père de ce comte d'Orsay, Grimod Dufort, seigneur d'Orsay, fermier général, intendant des postes, était frère de Laurent Grimod de la Reynière, un des administrateurs généraux des postes, si célèbre par son faste, ses goûts artistiques..... et gastronomiques.
Ce qui rehaussait les Grimod c'était leurs alliances; la mère du d'Orsay présenté était une Caulaincourt[100] et lui-même était veuf d'une princesse de Croy, que M. de Bombelles a connue chanoinesse à Maubeuge; «elle avait du mérite et donnait quelque considération à son mari». «Lui-même, insiste le marquis, est singulier et surtout singulièrement tourmenté du chagrin d'être un bourgeois; ce qui fait que M. le comte d'Orsay est cent fois moins heureux que son cousin M. de la Reynière... L'idée de M. d'Orsay, quand elle pourrait s'effectuer, ne remplirait point celle que Bombon a du bonheur... Elle n'est nullement d'un caractère à mener qui que ce soit, et elle gênerait, sans y pouvoir remédier, des ridicules qu'elle partagerait.» Il ne fut plus question de M. d'Orsay; cherchant une femme de haute noblesse, il épousa, en 1784, une princesse de Hohenlohe[101], et pour le moment les Bombelles en restèrent au chevalier de Naillac.
[100] Fille de Louis-Armand, marquis de Caulaincourt et de Gabrielle-Pélagie de Bovelles, Mme d'Orsay, restée veuve de très bonne heure, était belle, aimable et spirituelle. Voir les _Mémoires_ de Dufort de Chevernin.
[101] Il fut le père du célèbre comte d'Orsay, le roi de la mode sous le règne de Louis-Philippe et de la belle duchesse de Guiche, puis de Gramont, mère du ministre et ambassadeur.
Tandis que le marquis s'efforçait de marier sa jeune sœur, la plus âgée, Mme de Reichenberg, était sur le point d'être veuve. L'année se terminait mal. Dans une même lettre, Mme de Bombelles annonçait à son mari que le «sentiment de Mlle de Bombelles pour le chevalier baissait beaucoup» et que le vieux landgrave était à toute extrémité. «Il respire encore, écrit la comtesse de Reichenberg à son frère, le 26 décembre, mais tout espoir est perdu; nous regardons comme un miracle qu'il puisse conserver un souffle de vie, mais, hélas! ce ne sera pas long. Votre sœur est la plus malheureuse des femmes.»
· · ·
Au reçu des nouvelles de la Cour, données par sa femme, le marquis s'est réjoui sans réticences. L'heureux accouchement de la Reine le comble de joie et il le dit bien haut; plus bas, il rit des frayeurs de la marquise au moment de l'événement, et, s'il n'ose se plaindre de ne pas être encore père, c'est qu'il a la sagesse de savoir être patient. Pour le moment, il se contente d'entendre de tous côtés les louanges de sa femme et une lettre de sa sœur Bombon le ravit à l'extrême.
Les petits nuages, bien petits, qui avaient existé entre les deux femmes semblent s'être dissipés; et c'est sur le ton lyrique que Mlle de Bombelles, qui vient d'être souffrante et affectueusement soignée par sa belle-sœur, exprime sa reconnaissance. «Les attentions, les caresses m'ont persuadée plus que jamais que je n'ai pas de meilleure amie... Elle a bien joui de ma reconnaissance. Dans un de mes moments d'attendrissement, je lui ai fait de mauvais couplets de chanson, mais leur expression lui a suffi... Je l'adore, mon ami, et ce qui m'en plaît le plus, c'est que tout le monde en parle. Tous les jours, à notre réveil, c'est à qui l'embrassera la première. Je me réjouis, en voyant le jour, de penser que mon ange est à côté de moi... Cette Angélique, si froide autrefois, est tendre, vive dans ses caresses; elle est tout ce qu'on peut être de plus aimable.»
Pour ce qui regarde le chevalier Naillac, Mlle de Bombelles ne semble pas du même avis que sa belle-sœur. Elle se préoccupe, en apparence au contraire, du moyen d'arranger toutes choses pour que le ménage puisse s'établir chez le marquis. Elle craignait d'abord les inconvénients qui peuvent résulter de cette liaison étroite, mais «la douceur, la raison et l'expérience du chevalier lui font espérer que son frère s'applaudira tous les jours de l'avoir reçu chez lui. Si nous avions le bonheur d'y rester, et si je voyais qu'il eût la moindre disposition à abuser de ta confiance, tu penses bien qu'aidée de tes conseils j'arrêterais le mal dans sa source.» Voici maintenant ce qui pouvait expliquer les réticences de Mlle de Bombelles: «Je ne suis point dégoûtée de lui, mais le peu d'éclaircissement qu'il m'a donné jusqu'à présent dans ses affaires m'avait effrayée et par conséquent modérée, de peur que, le mariage n'ayant pas lieu, j'eusse la douleur, tout d'un coup, de renoncer à un être auquel je me serais trop attachée. C'est d'après tes arguments que j'ai raisonné.» Elle a si bien fait passer la raison avant l'amour qu'elle croyait éprouver pour le chevalier que la pratique petite personne ajoute: «... S'il ne nous donne pas par écrit et bien signé les assurances de bien, que son père doit lui laisser et lui donner de son vivant, il serait imprudent de faire le mariage sur une simple parole. Après demain je compte qu'il répondra clairement... Cette incertitude, accompagnée de l'incertitude où je le voyais de suivre ses intérêts, m'avait fait faire des réflexions.» Au fond, quoi qu'elle en dise, Mlle de Bombelles n'est plus qu'à moitié éprise du chevalier, lui-même hésite; des difficultés de carrière et de fortune se mettent en travers de leurs projets. Pourront-ils jamais aboutir?
Au milieu de ses tracas, Bombon n'oublie pas ceux autrement plus graves qui vont assaillir Mme de Reichenberg. La mort du landgrave qu'elle ignore encore, mais dont elle n'est pas sans escompter les effets, est chose bien grave pour la situation de sa sœur. Dès maintenant Mlle de Bombelles en a référé à M. de Vergennes. Celui-ci s'est montré plus que froid, disant «des choses très plates» au sujet du mariage, prétendant qu'on ne l'a pas consulté, exprimant la crainte que la famille ne fasse un procès à Mme de Reichenberg au sujet de son douaire. Il a pourtant consenti à demander au Roi un congé conditionnel pour le marquis dans le cas où le landgrave mourrait. Ce ne serait pas trop en effet de la présence de son frère pour étayer la pauvre veuve dont la situation deviendrait intenable et qui sans doute commencerait par se réfugier à Ratisbonne.
Mme de Reichenberg, si peu sérieuse qu'elle soit, a envisagé la question de ses intérêts avec soin. Elle a supplié sa belle-sœur de voler chez M. de Vergennes. «Sa lettre m'a fait une peine affreuse, écrit la marquise le 5 janvier... Son mari est à toute extrémité. Il faut que je tâche d'obtenir que tu viennes la chercher, car sa fortune, son honneur, sa vie même, m'écrit-elle, y étaient engagés.» Angélique a fait ce qu'on lui demandait, mais l'on sait le peu d'encouragements donnés par Vergennes.
Restait la question du deuil, si importante en l'espèce. Si par testament Mme de Reichenberg n'était pas déclarée princesse, comme le landgrave l'avait formellement promis par lettre, il serait sans doute ridicule de porter le grand deuil, c'est-à-dire la laine. Ceci était d'abord l'avis de Mme de Bombelles; c'est encore plus l'avis de M. de Vergennes, qui bien froidement lui déclare que Mme de Reichenberg ne sera reconnue princesse ni en Allemagne, ni en France, qu'il est donc plus qu'inutile de songer à porter son deuil. Et le ministre semble avoir raison; d'autres personnes consultées ont fait la même réponse: si l'Empire ne reconnaît pas Mme de Reichenberg comme princesse, le Roi ne lui concédera pas davantage ce titre.
Que la veuve du landgrave n'en prenne pas son parti aussi aisément que sa belle-sœur et que son frère, qu'après les premières larmes versées sur le défunt mari, dont la vieillesse affectueuse avait adouci pour elle les tristesses d'une vie monotone, elle se préoccupe avant tout de la position fausse qui lui est faite: qu'après avoir loué l'attitude correcte de ses beaux-enfants elle se plaigne du landgrave de Cassel qui, en envoyant faire ses compliments de condoléance, «ne l'a pas comprise dans la liste des visites», parce qu'il n'admettait nullement «sa fantaisie d'être princesse» et révoquait en doute le codicille du landgrave de Hesse, tout cela était à prévoir, et la question toujours actuelle des mariages inégaux en Allemagne ne devait pas de sitôt être résolue pour ce qui regardait Mme de Reichenberg. Du moins, à force d'insistance, à force de persévérance à défendre et à faire défendre une cause que les vrais juges déclaraient entendue d'avance, elle croyait, sinon fléchir le Conseil de l'Empire, du moins obtenir la condescendance du Roi: vivre en France avec le titre de princesse et un douaire suffisant était l'objet de ses désirs restreints aux circonstances.
Un instant M. de Bombelles avait partagé les illusions de sa sœur. Se référant à ce qu'avait promis le landgrave au moment du mariage, à ce qu'il avait toujours répété devant ses enfants, et enfin avait rappelé dans son testament, le marquis envoyait à Paris les pièces qui prouvaient la volonté du feu landgrave. Il se leurrait au point de croire que MM. de Maurepas et de Vergennes s'emploieraient utilement en la cause et ne refuseraient pas leur concours à l'obtention de lettres royales, et prenait des engagements conditionnels pour la veuve morganatique du prince de Hesse: sa sœur resterait dans les premiers temps en Alsace, par là son titre ne gênerait personne. «Il ne peut d'ailleurs, ajoutait-il, porter ombrage qu'à Mme de Bouillon[102], et je me flatte qu'une injuste vanité de cette princesse ne l'emportera pas sur la justice d'honorer, sans inconvénient, la sœur de plusieurs bons serviteurs du Roi et la fille d'un ancien militaire estimé.»
[102] Fille du landgrave.
Il y avait des précédents en effet à la reconnaissance en France d'un titre non déclaré en Allemagne. La femme du prince Louis de Würtemberg[103], n'a-t-elle pas été admise comme princesse en France, malgré la défense faite par le duc régnant de Würtemberg de lui donner ce titre dans ses États? Le prince Charles-Othon de Nassau-Siegen[104] ne porte-t-il pas ce nom en France, malgré le stathouder de Hollande et malgré la maison de Nassau? La comtesse de Forbach n'est-elle pas reconnue comme douairière des Deux-Ponts[105]? Voilà les arguments non négligeables que met en avant M. de Bombelles, pour soutenir que, «le landgrave ayant reconnu sa femme princesse de Hesse, cette reconnaissance suffit pour mériter à la veuve, sous ce titre, l'appui de Sa Majesté». N'ajoute-t-il pas, comptant trop bénévolement sur la bonne foi de ces principicules: «Vu que ma sœur est sans postérité, il est positif que le landgrave de Cassel, le seul qui puisse avoir quelque influence en France ne fera aucune démarche contraire à la veuve de son cousin pour laquelle il est foncièrement pénétré d'estime.» Par ce landgrave de Cassel, au contraire, avaient surgi les premières difficultés, et M. de Bombelles aura beau dire: «S'il le fallait, j'ai de quoi, en vingt-quatre heures, t'envoyer un mémoire plein de solides raisons pour nous, mais je ne veux rien presser pour voir venir les princes de Hesse et surtout ne montrer leur turpitude que dans le cas où ils me pousseraient à bout.» C'est la lutte d'une étrangère mal secondée, contre des règles féodales indéracinables en principe, et ce n'est pas le timide ministère de Louis XVI, qui se hasarderait à proposer un système d'exception, dont l'utilité était plus que contestable[106].
[103] La comtesse de Beichlingen était en effet inscrite dans l'_Almanach_ de Gotha, comme princesse de Würtemberg, ainsi que la comtesse de Waldgrave, femme du duc de Glocester, la comtesse d'Irhham, femme du duc de Cumberland, et Mme de Villabrisa qui avait épousé un frère du roi d'Espagne; mais ces exemples n'avaient pas convaincu le landgrave, qui n'avait pas osé donner ce mécontentement à sa famille.
[104] Ce prince de Nassau-Siegen qui fut l'ami, en même temps, de la Cour de France et de Catherine II, fut chargé de missions pendant l'émigration. Ce ne fut que plus tard que le besoin de son crédit lui valut le titre de cousin du prince de Nassau-Saarbrück.
[105] Titre parfaitement usurpé du reste.
[106] Il a été fait bien des travaux sur les mariages inégaux en Allemagne. Au dossier Bombelles, figure un traité qui résume les articles sur lesquels pouvait s'appuyer Mme de Reichenberg. E. 397. Voir aussi l'_Intermédiaire des Chercheurs_, 1er semestre 1901.
De son côté, Mme de Bombelles n'a négligé aucune des démarches qu'elle croyait nécessaires, et cette question du deuil, qui dans les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait porter devant la Reine, elle en a écrit à la princesse de Bouillon. Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rôle, semblant acquiescer à la demande de Mme de Bombelles, quitte à critiquer hautement après une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante. Quant à la Reine, après avoir répondu d'abord évasivement au comte d'Esterhazy «qu'elle ne pouvait rien décider et désirait en parler à Madame», elle fit rendre une réponse définitive par Madame Élisabeth, qui l'annonça en ces termes à son amie: «La Reine a dit qu'il fallait que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grâces qu'elle en avait fait la politesse à Madame, qu'elle lui avait dit que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui déplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.»
Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence, n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant quelques jours, elle s'abstient de grandes réunions, elle n'en remplit pas moins son «doux service» auprès de Madame Élisabeth. Un tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tête d'amener la princesse à jouer en mesure. C'est, paraît-il, chose très difficile, et le concerto joué à quatre mains devant le comte d'Artois, certain soir de janvier, n'aurait pas réjoui l'oreille très fine du marquis. La musique amena une petite scène que Mme Bombelles conte gentiment. Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est nullement flatté: le physique n'est pas en progrès, loin de là: «Ta femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras, tu me trouveras enlaidie.» En revanche, le moral s'améliore tous les jours: «Tu me trouveras un caractère charmant, je deviens douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rêve que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la première, et pour cela je me dépêche, de peur que tu ne prennes les devants.» Enfin vient la nomenclature gaiement énoncée des talents: «J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des vœux au Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie, je ne réponds plus rien...»
Voici l'histoire de la harpe: «A propos, Madame Élisabeth m'a ôté cette harpe dont je t'ai parlé, qui m'avait fait tant de plaisir. Je lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ôta ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donnée à ta sœur. Tu juges de ma colère. Enfin, après avoir subi des épreuves terribles, j'ai vu paraître la plus jolie harpe qui ait jamais été, depuis que le monde est monde. Après avoir partagé mes chagrins, j'espère que tu partages ma joie, elle a été extrême. Mais, comme j'étais en peine de sa cherté, je fis part à Madame Élisabeth de mon inquiétude. Elle me rassura en me disant qu'elle ne lui coûtait rien, que M. le duc de Villequier s'était chargé de l'acheter et la comtesse Diane de la payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.»
Il est une musique qu'elle brûlerait d'entendre: ce sont les douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances attendries.
Le marquis n'est pas non plus homme à oublier cette date. Avant de donner les impressions de son voyage à Nuremberg où il va chercher sa sœur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler que, le 19, il avait «célébré avec des amis l'anniversaire du beau jour, depuis lequel il n'a cessé de dire: Non, Colette n'est point trompeuse, elle m'a donné sa foi». De là à des rappels d'heures amoureuses il n'y a pas loin: «Ne pouvant me résoudre à me mettre au lit sans toi, j'ai préféré voyager toute la nuit pour que, les cahots d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'ôtant le sommeil, je pusse penser à toi, mon Angélique, pendant toute l'_annuelle_ de cette nuit où je la fis tant souffrir, où elle me devint si chère, où j'eus tant de sujets de m'applaudir d'être ton trop heureux mari.»
Il est donc parti à une heure du matin le mercredi 20 et à une heure après midi il était rendu à Nuremberg.
«Comme ma dignité se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru gai de dîner à table d'hôte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je l'ai prié de ne me point nommer. Malgré cela j'ai eu le haut bout de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable cercle de Franconie. Plus loin étaient des officiers recruteurs de tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et surtout de la politique d'une manière bien plaisante pour un auditeur passif. Entre ces officiers étaient encore deux ou trois dames, qui m'ont paru enlevées et se laissant volontiers enlever. Notre hôte, à l'autre bout de la table, avait à son côté droit sa chère moitié, qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de même pour se coucher), m'a apporté ma première portion. Cette attention a attiré les regards de l'auguste assemblée; chacun alors a chuchoté en italien, en danois, en mauvais français, en anglais et en allemand. On se demandait pour qui ce pouvait être que la Frau Werthin s'était mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un charretier affamé.»
Le voyageur est parti pour Erlang où il a projeté de voir Mlle de Schwartzenau. Il était muni d'une lettre du frère de celle-ci pour l'aînée de ses sœurs. En arrivant, il l'a envoyée en faisant demander la permission de «faire sa révérence à ces dames». On lui a répondu que, l'une d'elles étant incommodée, elles ne pourraient le voir que le lendemain. Il a envoyé chez Mme la margrave: «elle était en trop grand négligé pour le recevoir»; une autre dame avait la colique; une autre n'était pas encore remise des fatigues du bal de la veille; de dépit il s'est couché et il a dormi le mieux du monde.
«A mon réveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont fait souhaiter bon voyage. Ce n'était pas mon compte: je voulais, je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc écrit... D'après sa réponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est passée très honnêtement. Caroline n'a point été embarrassée, la conversation a été générale. Je suis retourné à mon auberge après trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoyé une réponse par M. de Schwartzenau. Il paraît que l'on a été content de moi; ainsi s'est terminé enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire, avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur de Caroline qui mène une vie assez douce près de ses tantes, j'ai remercié plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu voulusses bien de moi.»
A une heure, le même jour, un «carrosse de bon goût» vient chercher le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II. «Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met à merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est celle d'une femme d'esprit.» Après être demeuré avec la margrave jusqu'à cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait:
«Ma sœur, qui était au _Coq-Rouge_ une demi-heure avant mon arrivée, m'a reçu avec plus de raison que je ne m'en flattais. Pendant plus de quatorze heures de route, elle m'a conté tout ce qu'elle a voulu; je ne puis assez admirer le courage avec lequel elle alimente une triste conversation sans exiger qu'on réponde... C'est un ensemble de prodigalité et de parcimonie inconcevable; elle a répandu plus qu'il ne le fallait l'or et les présents à Rotenburg. Elle est tentée de pleurer à chaque poste de l'argent que coûtent les chevaux. Elle ne sait ce qu'elle veut. Hors Paris, point de salut pour elle... Je l'aime, rien ne me fera abandonner ses intérêts; son cœur est foncièrement bon, mais l'excès du désir de l'indépendance et l'amour des moyens de jeter l'argent par les fenêtres l'aveuglent souvent... Elle a bien dormi de son aveu, quoiqu'elle crût qu'elle ne fermerait pas l'œil... Sa douleur est touchante par sa sincérité, mais il faut que je me tienne à quatre pour ne pas rire lorsqu'elle compare feu son mari à toi pour me persuader qu'elle doit bien regretter un objet qui devrait lui être aussi cher que tu me l'es.»
Finalement, le marquis espère avoir un congé au mois d'avril. Il viendra en France pour veiller aux intérêts de sa sœur et la mettre, en passant, dans un couvent de Nancy. Elle se défend comme quelqu'un qui est bien fâché de céder, mais qui sent qu'il n'y a pas moyen de s'y refuser.
Suivent des considérations sur la situation future de sa sœur à laquelle ni le roi de France, ni le landgrave de Hesse ne sauraient s'opposer sérieusement, et ce sera là, demandes et réponses, objections et ripostes, le principal sujet des lettres suivantes. Nous connaissons les illusions de tous les Bombelles à ce sujet, et il est inutile d'y revenir. Mme de Reichenberg n'obtiendra rien ni en France ni en Allemagne et ne sera jamais titrée princesse. Comme tout a une fin, même les illusions, elle finira par avoir les yeux dessillés et se contentera de chercher un mari. En son temps, nous verrons quel singulier choix elle sera amenée à faire.
Au milieu de ces alternatives de crainte ou d'espoir au sujet de la «principauté» de Mme de Reichenberg, Mme de Bombelles donne son bulletin de semaine: quelques menus détails offrent leur intérêt. Les relevailles de la Reine ont naturellement occupé la Cour et la Ville. Angélique n'oublie de mander à son mari ni les aumônes remises entre les mains des deux curés de Versailles, ni les dots consenties à cent jeunes ménages de Paris unis par l'archevêque, le jour même de l'entrée de la souveraine. Lorsque le cortège royal parut dans la cathédrale, le 8 février, pour y assister au _Te Deum_, ces cent jeunes hommes et ces cent jeunes filles, «qu'on avait choisies parmi les plus jolies», étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine au passage. Ce sont, le soir, des feux d'artifice, des illuminations, des fontaines de vin, des distributions de pain et de cervelas, des spectacles gratuits à la Comédie-Française et à l'Opéra[107].
[107] Les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes celle de la Reine. Les spectateurs entonnèrent en masse avec les acteurs le chœur: «Chantons, célébrons notre reine.»--_Mémoires secrets_, t. XII.--_Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye.
La Reine avait eu soin de ne pas gâter ce jour de fête religieuse par des plaisirs profanes, et, quittant Paris aussitôt terminés les services de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, elle était rentrée à Versailles après avoir soupé à la Muette. Mme de Bombelles est très émue en racontant les différentes phases de cette imposante journée; accompagnant sa petite princesse, «toute joyeuse», elle a mis sa plus belle robe et ses diamants. Ces diamants dont elle taquine son mari, et qui feront faire à celui-ci des remarques malicieuses, sont ceux de sa mère et de sa tante, car la fée qui a présidé à son mariage a négligé d'orner sa corbeille de gemmes précieuses.
A côté de ce grand événement, il est de petites nouvelles: M. de Maurepas a des accès fréquents de goutte; il souffre beaucoup, et «tout le monde en est aussi inquiet qu'affligé». La comtesse Diane fait l'aimable. «Je suis comme un ange avec elle, observe la marquise qui a lieu de s'en étonner, connaissant la fausseté de la dame d'honneur; si je ne savais ce que je sais, je la croirais ma meilleure amie, mais je me garde bien de l'imaginer, et ses manières avec moi me donnent souvent envie de rire.»
Comme, tous les huit jours, elle donne un concert en l'honneur de Madame Élisabeth, elle engage Mme de Bombelles, «croyant que son peu d'usage du monde l'empêche de voir qu'elle tâche adroitement de détacher Madame Élisabeth du désir d'aller s'amuser chez Mme de Mackau».--«Je ne le vois que trop, dit au contraire la jeune femme et j'en suis vraiment affligée pour maman à qui cela fait de la peine.»
Aussi est-ce avec joie que, dans une lettre suivante, elle mande à son mari que Mme de Mackau[108], elle aussi, a donné un concert que Madame Élisabeth a trouvé «charmant», ajoutant même tout bas «qu'elle s'y était infiniment amusée, qu'elle l'avait trouvé bien plus joli que ceux de la comtesse Diane».
[108] Dans une lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde, nous trouvons quelques détails sur Madame Elisabeth qui «se fait aimer de tout le monde; elle est exacte à tous ses devoirs essentiels sans que personne l'y excite comme si elle était encore à l'éducation». Sur la petite princesse qui vient de naître et sur les enfants du comte d'Artois, Mme de Mackau écrit les impressions suivantes:
«Il faut que j'entretienne ma chère Reine[A] de Madame sa nièce: elle vient à merveille et est extrêmement forte pour son âge; elle a les plus beaux yeux possible, et un petit visage bien arrondi, une très jolie bouche, et je trouve que, du bas du visage, elle ressemble beaucoup à Madame sa tante, la Princesse de Piémont: je le faisais remarquer tantôt à ces femmes qui ont été de mon avis; jugez, ma chère Reine, combien cette idée redouble mon intérêt pour cette auguste enfant. Tout ce que je désire est qu'elle conserve cette ressemblance, que j'avais trouvée dans Mademoiselle, et qu'elle a perdue en grandissant. Elle est pourtant régulièrement belle, mais elle a un sérieux dans la physionomie qui n'a nul rapport avec l'air gracieux et plein de bonté de ma chère princesse; monsieur le duc d'Angoulême, sans être beau, est un charmant enfant plein d'esprit, fort doux et toujours gai; pour monsieur le duc de Berri, on n'en peut encore rien dire, car il a un terrible masque sur le visage, cependant on aperçoit de beaux traits, et je crois que, lorsqu'il sera guéri, il deviendra le plus beau des trois; la Reine est parfaitement rétablie et plus belle que jamais.» (Archives de la maison royale de Savoie, aimable communication de M. G. Roberti.)
[A] Mme de Mackau nommait ainsi la princesse de Piémont.
Le cardinal de Rohan[109] est mort au commencement de mars. «Il ne laisse que huit cent mille livres de rente au cardinal de Guéménée, une terre de cinquante mille livres de rente à M. de Guéménée; enfin, par son économie, il n'a pas eu la consolation d'être regretté d'un de ses parents; ils sont tous charmés de sa mort et encore plus aises d'en hériter: il n'a pas fait de testament. J'ai soupé hier chez Mme de Guéménée qui m'a fait tout plein d'amitiés.»
[109] Louis-Constantin de Rohan, né en 1697, élu évêque de Strasbourg à la mort du cardinal de Soubise, en 1756, cardinal en 1761, mort le 11 mars 1779. Comme ses prédécesseurs et comme son fameux successeur, le cardinal Louis, il habitait à Paris l'hôtel de Rohan, rue Vieille-du-Temple, où se trouvait en dernier lieu l'Imprimerie nationale.
Du 20 mars: «Madame Élisabeth s'est trouvée fort incommodée avant-hier: elle eut une très forte fièvre pendant la nuit, et hier, à trois heures et demie, la rougeole a paru. Tu imagines bien que je ne l'ai pas quittée. Cette nuit-ci a été très bonne, elle a peu de fièvre ce soir, et les médecins assurent qu'il n'y a pas la moindre inquiétude à avoir.»
Une lettre suivante donne de la santé de Madame Élisabeth un bulletin tout à fait satisfaisant et en même temps des nouvelles désastreuses des Indes: «Pondichéry est pris et encore d'autres villes dont je ne me souviens plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous n'avons plus de possessions aux Indes et qu'en général nos affaires vont très mal. M. le vicomte de Noailles, le beau Dillon[110] et M. Arthur Dillon[111] ont pris congé ce matin et partent pour la Martinique avec le plus grand désir de bien faire, ainsi bientôt ils feront parler d'eux.»
[110] Le comte Édouard Dillon, Irlandais d'origine, très infatué de sa personne, faisait partie de l'intimité de la Reine. Il se distingua en Amérique.
[111] Arthur Dillon commandait le régiment Dillon et se distingua, en 1792, à la tête d'un corps d'armée; mort révolutionnairement sur l'échafaud.
La rougeole ne tarde pas à sévir à Versailles; en même temps que la Reine, Mme de Bombelles est atteinte. Jeanne-Renée en informe son frère le 14 mars. «Il fallait que ta femme partage les peines de sa princesse, ce n'est pas faute que sa maman se soit bien opposée à ce qu'elle reste auprès d'elle. Tu ne peux condamner son attachement, il est malheureux que le résultat en soit aussi triste, mais juge par là de ce qu'elle ferait pour toi.»
«Notre ange a bien reposé cette nuit, écrit Mlle de Bombelles le 3 avril, les rougeurs se passent, elle a dormi au moins quatre heures dans la matinée. Elle est très gaie, nous avons été obligées toute la journée de l'empêcher de sortir ses bras, tant elle était disposée à gesticuler. Elle se lèvera demain; nous sommes tous heureux et tranquilles. Jouis avec nous du plaisir de la voir bien portante. Elle sera plus fraîche encore à ton arrivée, si cela est possible.»
Le chevalier de Naillac a écrit une lettre très touchante en réponse à celle de Mlle de Bombelles: «Il me dit qu'il mourra de douleur si je l'oublie, qu'il ne lui est pas possible, après six mois qu'il s'est habitué à m'aimer, de renoncer à ce sentiment; mais il ne me parle plus de l'épouser. Ainsi, mon ami, quoiqu'il m'en coûte beaucoup, je ne lui écrirai plus rien de consolant, ni de fâcheux. J'aurais été heureuse avec lui, je le regrette infiniment.»
Le 5 avril, nouvelle lettre: «Je suis trop bonne, mon cher ami, de vous écrire encore aujourd'hui, car votre femme se porte aussi bien que vous et moi. Cependant elle ne peut vous le dire elle-même, ses yeux étant encore trop faibles.»
Malgré la défense faite, Angélique ne peut résister à écrire un mot à son mari: «Quelle affreuse maladie que celle qui empêche d'écrire à ce qu'on aime le mieux; oui, mon petit chat, c'est ce qui m'a le plus tourmentée depuis que je suis malade.»
Le 6 avril, Angélique a repris posément la plume. Elle a vu le comte d'Esterhazy qui a promis de s'occuper des affaires de M. de Bombelles pendant le voyage de la Reine à Trianon[112]. Il s'agit de faire changer de résidence M. de Bombelles et «de ne pas le laisser vieillir sous l'ennuyeux harnais de la Diète».
[112] C'est le fameux voyage de Trianon qui fit tant crier. Pour achever de se remettre, la Reine avait décidé ce petit déplacement dont le Roi était exclu comme n'ayant pas eu la rougeole. Le Roi, «accoutumé à ne se refuser à rien de ce qui peut plaire à son auguste épouse, avait approuvé que les ducs de Coigny et de Guines, le comte d'Esterhazy et le baron de Bezenval restassent auprès de la Reine; le consentement avait été provoqué par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord les conséquences». (_Correspondance_ de Mercy.) Les mauvais propos ne manquèrent pas, et l'on mit en question de savoir «quelles seraient les dames choisies dans le cas où le Roi tomberait malade». Ces gardes-malades improvisés n'eurent-ils pas la prétention de veiller la Reine, pendant la nuit? Il fallut l'intervention de Mercy pour obtenir que ces galants chevaliers sortissent de chez la Reine à onze heures du soir et ne fussent qu'«externes», c'est-à-dire ne logeassent pas à Trianon. Cette idée étrange de la Reine eut le plus fâcheux effet, et, si l'on en croit Mercy, de mauvaises conséquences au point de vue des intrigues de cour.
Le 8 avril, la petite malade est arrivée à Montreuil et y est fort bien accueillie par sa mère et par Mlle de Bombelles. Souffrante et obligée de se soigner, elle est environnée d'une touchante sollicitude. «Je ne sais comment faire pour leur témoigner l'étendue de ma reconnaissance. Madame Élisabeth m'a fait l'honneur de venir me voir hier, et je crains qu'elle ne soit pas contente de mon séjour ici... D'ailleurs elle va partir incessamment pour la Meute (Muette) avec la Reine, car c'est changé, le voyage à Trianon est remis. Il n'y aura pas de voyage de Compiègne.»
Du 16 avril... «Le chevalier de Naillac est venu nous voir cet après-dîner; après avoir dit plusieurs lieux communs, ta sœur étant sortie, il m'a dit qu'il était au désespoir, qu'il n'avait pas encore eu le courage de t'écrire et qu'il était bien malheureux. Je lui ai répondu tout ce que j'ai pu pour le consoler, et je ne savais pas trop comment m'y prendre. Ta sœur étant revenue, nous avons parlé raison, c'est-à-dire je voulais la faire parler, car ils ne disaient pas grand'chose tous les deux, et le chevalier m'a réellement fait pitié, car il a l'air abattu sous le poids du malheur. Mais cependant je t'avouerai que, l'aimant autant qu'il en a l'air et ayant une fortune indépendante des événements, j'ai été étonnée qu'il ne lui eût pas proposé de l'épouser, malgré le refus de la place (il avait été question pour le chevalier de Naillac d'un poste diplomatique en Allemagne qu'il n'obtint pas); c'était à elle à voir si elle le voulait ou non. Mais je n'entends pas qu'on se désole et qu'on ne fasse rien, quand on en a la possibilité, pour satisfaire son inclination. Ainsi je serais presque tentée de croire qu'il regrette pour le moins autant l'assurance de la place que ta sœur, quoiqu'il l'aime beaucoup... Quant à ta sœur, elle est fort raisonnable, elle aurait été fort aise qu'il fût son mari, mais elle se console de ce qu'il ne le sera pas.»
Par la suite, Mme de Mackau pria le chevalier de rendre ses visites moins fréquentes; il finit par comprendre, et le roman ébauché en resta là, malgré la «désolation» de M. de Naillac.
Le 22 avril, Mme de Bombelles rend compte d'une visite de Madame Élisabeth à son retour de Trianon. «La Reine en est enchantée, elle dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie, et que ce serait pour toute la vie.»
Une grave question à cette époque était l'inoculation pour combattre les ravages de la petite vérole. Bien qu'ayant eu récemment la rougeole Mme de Bombelles s'est mise dans les mains du célèbre chirurgien Goetz. Un régime sévère et de grandes précautions précédaient alors cette légère opération qui, depuis, est passée dans les mœurs.
Au commencement de mai, tout est terminé et Mme de Bombelles, d'abord assez souffrante, reprend peu à peu sa correspondance. Ses premières lettres, roulant uniquement sur des questions de santé, ou sur l'affaire du chevalier de Naillac, ne sauraient nous retenir, et nous arrivons droit aux lettres de juin qui nous apportent des nouvelles de la Cour.
«Tout le monde fait l'éloge de la conduite du baron de Breteuil, écrit Mme de Bombelles, le 18. Tu sais sûrement qu'il a refusé le titre de prince, en disant qu'un gentilhomme français ne devait recevoir de grâce que de son souverain. Le Roi, en conséquence, lui a accordé la première place vacante au Conseil d'État. Toutes ces circonstances me font le plus grand plaisir; ses ennemis n'auraient sûrement pas manqué de le narguer sur sa principauté et, n'ayant point d'enfants, elle ne pouvait pas lui être d'un grand agrément... Je te dirai, pour nouvelle, que M. de Gramont[113] épouse la fille de la comtesse Jules et qu'en faveur du mariage il a la survivance de capitaine des Gardes de M. le duc de Villeroi. A vingt-deux ans, c'est une jolie fortune... Tu sais sûrement que nous avons pris un bateau de six millions. Le duc de Coigny vient de s'embarquer avec son régiment, je lui souhaite un bon voyage, car je l'aime beaucoup... Bombon (Mlle de Bombelles) n'est pas encore revenue de Paris, son absence me paraît bien longue... L'armée de M. le prince de Condé a été nommée hier au soir, elle ira en Flandre: ce sera une armée d'observation contre les Hollandais. M. de Chabot sera le second du prince. T'avouerai-je ma folie! On parle tant d'armée, qu'il y a des moments où je suis véritablement affligée de n'être pas homme. Je ne sache que toi qui puisse me consoler d'un mal sans remède. Mais je me trouve une ardeur pour la guerre qui n'a pas le sens commun. Je me condamne bien en y réfléchissant, car je regarde la guerre comme une frénésie malheureuse pour les peuples, dont les suites peuvent être terribles, mais mon premier mouvement est toujours le désir de la gloire; puisque le Ciel m'a faite femme, pourquoi n'a-t-il pas achevé son ouvrage en me rendant un peu poltronne?...»
[113] Le comte de Gramont, titré duc de Guiche à l'occasion de son mariage avec Mlle de Polignac. Il était le neveu du duc de Gramont et le frère de la comtesse d'Ossun qui devint dame d'atours de la Reine.
M. de Bombelles s'apprête à revenir en France en vertu d'un congé. Il laissera à Ratisbonne sa sœur, la comtesse de Reichenberg, qui se désole de cet abandon. Sans doute elle reviendra un peu plus tard en France. Son frère voudrait la voir s'établir pendant quelques années à Provins, en ne passant que deux ou trois mois à Paris où sa situation de fortune ne lui permettrait pas de vivre agréablement toute l'année.
Comme distraction il a des comédies allemandes de société et les juge «bêtes, ennuyeuses et impertinentes». Il pourrait ajouter: inconvenantes à faire jouer par de jeunes acteurs, étant donnée l'héroïne de la pièce qui ne se refuse aucune fantaisie amoureuse. Le mot de la fin de la pièce est celui-ci qui fit sourire: «En vérité, il faut convenir que mon ménage est en bien mauvais désordre.»
La nouvelle qu'annonce Mme de Bombelles, le 25 juin, est que la grossesse de la Reine semble officielle (c'était du reste un faux bruit). «J'ai vu la Reine, il y a trois jours, chez Madame Élisabeth, qui m'a traitée avec tout plein de bontés; elle m'a fait plusieurs questions sur mon inoculation avec un air d'intérêt qui m'a fait grand plaisir... Tout est bien arrangé qu'il n'y ait point de Compiègne, car tu serais arrivé pendant ce temps-là... Cela aurait retardé d'un jour le plaisir de te voir... De plus, Compiègne a le mérite d'être un endroit fort mal sain et fort ennuyeux...
«N'oublie pas de dire à la princesse Thérèse (de Tour et Taxis) qu'il n'est que trop vrai: les coiffures ont encore changé à un point incroyable, depuis que je n'ai eu l'honneur de la voir; elles sont fort baissées et les formes de chapeaux tout à fait différentes, de sorte que je crains fort que dans toute sa garde-robe elle n'en ait pas un qui soit encore à la mode. Annonce-lui cette nouvelle avec ménagement; je partage la consternation que cette affreuse nouvelle va lui causer, mais le destin l'a voulu ainsi. Je ne sache d'autre parti que de s'y soumettre, quoique Mme Juhet soit venue prendre d'autres instructions chez Mme Bertin et chez Mme Beaulard.»
M. de Bombelles partage les idées belliqueuses de sa femme; ses goûts militaires se sont réveillés. Il espère être en France avant le 10 août: «Eh bien, si, le 20, je savais qu'on tirât des coups de fusil en Flandre ou ailleurs, je suis sûr que tu me permettrais, si cela peut s'arranger convenablement, de m'y trouver. Je reviendrais à la mi-novembre, ayant fait trois mois de campagne: ces trois mois me remettraient au courant d'un métier que je n'ai pas cessé d'aimer. Peut-être trouverais-je le moyen de me distinguer et d'autoriser le Ministre de la Guerre à me faire brigadier[114]. L'estime que j'acquerrais dans le public rejaillirait sur toi... On a quelquefois eu des idées plus singulières et qui ont réussi. Je ne veux pas faire le Don Quichotte, mais tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr, d'avoir l'envie d'employer trois mois à une démarche qui peut-être serait décisive pour notre fortune et notre considération. Ne parle qu'à ta mère de mon idée; les femmelettes te feraient peut-être un crime d'y donner les mains... Si le comte d'Esterhazy est à Versailles, tu peux aussi t'ouvrir à lui; il saura où tendent nos préparatifs de guerre et nous conseillera bien... Je ne ferai rien qu'avec son agrément...»
[114] Le marquis avait été nommé maréchal de camp, deux ans auparavant.
Cette fois le congé de M. de Bombelles n'a pas été retardé. Il arrive en France dans le milieu d'août, passe deux mois avec sa femme qu'il emmène, en octobre, dans un état de grossesse très avancée. Pendant ce séjour, il a été question d'un mariage entre Jeanne-Renée de Bombelles et le marquis de Travanet, mestre de camp de dragons. La comtesse Diane semble s'en être occupée et avoir triomphé des hésitations de M. de Travanet en lui faisant promettre de l'avancement par le prince de Montbarrey. M. de Travanet était un homme charmant, maître d'une belle fortune, possesseur d'une terre à Viarmes près de Chantilly, mais c'était un joueur incorrigible, et nous verrons les grands ennuis qu'il donna à sa femme. Le contrat fut signé le 17 novembre; le mariage eut lieu le lendemain, en l'église Saint-Louis.
Une lettre de Madame Élisabeth du 27 novembre contient ces mots au sujet du mariage:
«Dis à Mme de Travanette que je meure d'envie de la voir. Mande-moi toutes les grimasses qu'a fait ta belle-sœur pendant le mariage et toutes les bêtises, qu'elle aura dit qui certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les a écoutées, et qui m'amuseront beaucoup en les lisant...» Cette lettre badine se termine ainsi: «Adieu, ma petite sœur Saint-Ange, il me paroit qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue, je t'embrasse de tout mon cœur et suis de
Votre Altesse, «La très humble et très obéissante servante et sujette,
«ÉLISABETH DE FRANCE DITE LA FOLLE.»
Et maintenant quittons un moment la Cour de France; suivons par la pensée Mme de Bombelles à Ratisbonne où elle est allée, à la fin de l'automne, rejoindre son mari. Figurons-nous cette vie paisible du ménage, imaginons les soins et la tendresse dont le marquis entoure sa jeune femme attendant un premier enfant.
Après les émotions de l'année précédente la ville impériale est toute au recueillement; un progressif apaisement est venu succéder aux agitations produites par l'affaire de la succession de Bavière. On doit supposer que nombreuses sont les soirées intimes où M. de Bombelles est instamment prié de chanter en s'accompagnant sur le clavecin. Tout occupée d'une grossesse dont le terme approche, la marquise ne prend qu'une part modérée à ces «dissipations» mondaines. Une correspondance régulière avec les parents de France, et sans nul doute avec la Princesse[115], la tient au courant de ce qui se passe à cette Cour de Versailles que, sans les soins attentifs et pieux de son mari, elle pourrait être en situation de regretter. Elle aura été informée du départ de Rochambeau pour l'Amérique avec un corps de troupes..., elle aura suivi par la pensée les événements de Cour...
[115] Bien que, de cette année 1780, on ne possède nulle lettre de Madame Elisabeth.
Le 1er juillet[116], Angélique a mis au monde ce premier-né, Louis-Philippe, dont le surnom de Bombon revient à chaque instant dans ses lettres. Comme elle l'avait déclaré d'avance, elle nourrit son enfant; sa mère, ses belles-sœurs s'inquiètent de savoir si elle n'en est pas fatiguée. «Tu es charmant, écrit la marquise de Travanet à son frère, au commencement de juillet, de nous avoir exactement envoyé des nouvelles de la petite maman. Pourra-t-elle achever sa nourriture? Si elle ne pouvait continuer, je partagerais sa peine, car elle attachait un grand prix à donner à son enfant ce lait charmant qui nous les rend encore plus chers. Toi-même tu en serais contrarié, parce que tu es un mari admirable et que ton «Ange» est ton idole.»
[116] La date nous est donnée par une lettre de Mme de Mackau à la princesse de Piémont. Elle reçoit chaque jour des nouvelles par son gendre; du bonheur ressenti à Ratisbonne, du contentement de sa fille Soucy, qui a été nommée sous-gouvernante de la gentille petite princesse, Mme de Mackau se réjouit d'autant plus que, d'autre part, son fils lui a donné les plus grands chagrins: santé détraquée par les excès et dépenses exagérées, qui ont forcé la baronne à demander le concours de Madame Clotilde. (Lettre du 13 juillet. Archives royales de Turin.)
Mme de Travanet est prolixe dans les élans de sa gratitude, elle aura à témoigner à son frère une reconnaissance à laquelle, au reste, il a tant de droits... «Tu entends les expressions de ma joie de vous voir heureux. Ah! que j'aime à prononcer ce mot, moi qui aurais désiré que ton premier mouvement le soit. Enfin plus tu as souffert dans ta vie, plus tu sens le prix des jouissances que tu donnes, car c'est toi qui es l'auteur de tout le bien qui t'arrive; au lieu que, moi, c'est à toi que je dois celui que j'éprouve. Je suis bien reconnaissante aussi, et tu peux te dire: ma sœur est bien, bien heureuse. Les petits nuages qui ont noirci, pendant quelque temps, les flambeaux de l'hymen sont entièrement dissipés. Je respire sous un ciel pur et serein. Je mène (à Viarmes) une vie très agréable. S'il n'y avait pas toujours deux cent lieues à franchir pour arriver jusqu'à toi, elle le serait encore plus. Ma sœur, la comtesse de Matignon et moi nous sommes seules ici, depuis trois semaines, sans nous être ennuyées un moment. La comtesse de Matignon[117] est charmante: au village ses goûts sont aussi simples qu'elle est élégante à la ville. Nous lisons, chantons, travaillons toutes trois; nous allons voir les châteaux voisins à âne, ce qui nous amuse considérablement. Nous avons passé une journée à Chantilly: c'est le plus beau lieu de la nature.»
[117] Fille du baron de Breteuil.
En excellentes dispositions ce jour-là--Mme de Travanet se loue de sa sœur «qui s'accommode très bien avec elle; une attention de ma part est un bienfait pour elle».
Quant à son mari, elle en a d'excellentes nouvelles, et il semble, «par le détail qu'il me rend de sa conduite, que le comte de Broglie[118] en fera des éloges mérités. Il passe sa matinée à voir manœuvrer, dîne presque tous les jours au Gouvernement, et, après avoir fait la partie de tric-trac du comte, le soir, il soupe à l'Intendance...» Le marquis néglige-t-il un peu sa sœur? Celle-ci, du moins, dans une lettre suivante de septembre se plaint d'un long silence. Du moins se plaint-elle avec grâce. «Ainsi tu es un petit folâtre qui m'a plantée là depuis que tu as eu un petit garçon plus joli que moi.»
[118] Alors à Metz où il dirigeait des exercices militaires.
Voici des nouvelles de Madame Élisabeth et des impressions recueillies sur Mme de Bombelles: «Madame Élisabeth m'a traitée au mieux. Si tu n'étais pas aussi fat que tu l'es, je te dirais que l'enlèvement de ta femme pour aller à la Diète, qui a tant fait crier nos élégantes, ne produira d'autre effet, sinon que Madame Élisabeth aimera un peu plus ma belle-sœur, à son retour, qu'auparavant. Tu sais que dans le fond de mon âme je trouvais ce procédé bien naturel, et tu as eu autant de raison que de courage en ne te laissant pas effrayer par les propos.»
Mme de Travanet s'étant rendue à Villiers, chez la comtesse de Bombelles, sa belle-sœur, y a été reçue «comme un cœur». «Il est vrai, ajoute-t-elle, que ma voiture était comble de gibier; mais je ne sais pas si ma faveur n'a point baissé, parce que j'ai fait un petit tour de passe-passe que la rusée belle-sœur, malgré toute ma discrétion, a su deviner. C'est qu'avant d'arriver chez elle j'ai été dîner chez l'abbé(?) à Brunoy pour voir sa petite maison, afin d'en pouvoir faire l'éloge avec connaissance de cause. Je l'ai trouvée très joliment arrangée, et le maître du château m'a nourrie, ainsi que ma suite, parfaitement. J'ai vu aussi les belles folies de M. de Brunoy[119] en ornements, ce qui m'a fait passer le temps très agréablement. De là je suis arrivée assez tard à Villiers pour qu'on puisse croire que je venais directement de Paris; il est vrai que, de peur de suivre la route qui mène clairement de Brunoy à Draveil, j'ai allongé la mienne de deux lieues. Mais j'en étais consolée en pensant que cette peine me vaudrait la douceur d'avoir attrapé ma chère belle-sœur. Non, non, la petite peste l'a déterrée et m'a écrit là-dessus une phrase bien maligne, mais j'ai un _État_; ainsi, si l'on veut m'attaquer, il faut venir me trouver dans ma terre, et mes vassaux me défendront. Pour toi qui es toujours le maître de ce que tu m'as donné, à la bonne heure, je consens à te céder sur tous les points parce qu'avec toutes les richesses du monde je ne me reconnaîtrais pas encore de droits vis-à-vis de toi.»
[119] Le marquis de Brunoy était fils de Pâris de Montmartel, un des frères Pâris qui s'enrichirent dans les fournitures sous le ministère du duc de Bourbon, puis sous Mme de Pompadour. M. de Brunoy avait épousé Mlle des Cars. Il dépensa dix millions dans le château, le parc et l'église. Le château fut acheté un peu plus tard par le comte de Provence qui y donna une grande fête en l'honneur de Marie-Antoinette. Léon Gozlan donne d'amusants détails sur Brunoy et ses habitants dans _les Châteaux de France_.
Et, en veine de douce folie et de bavardage, la petite marquise continue: «Tu es un homme qui en fais d'autres, tu es nécessaire pour la conservation du genre humain et surtout pour celle de la petite Travanet, qui t'aime à la folie et qui voudrait bien te voir, car il y a déjà une éternité qu'elle ne t'a embrassé. Mon mari est revenu, le 2 de ce mois, de Metz, en très bonne santé et bien pénétré des bontés de M. de Broglie qui a écrit au baron de Breteuil et à mes amis beaucoup de bien sur son compte.»
Sur la carrière de son mari, néanmoins, la marquise ne se fait guère d'illusions: «Je suis sûre qu'il ne sera peut-être jamais colonel en second. Je n'ai pas les moyens qui mènent aujourd'hui à la fortune, ni ne veux les acquérir. Dans le vrai, comme il serait le premier puni, je crois qu'il se résignera à subir le sort de ceux qui ont une femme maladroite, mais bien occupée de ses devoirs. Je voudrais qu'il soit très heureux, parce que je le suis infiniment avec lui et qu'il m'aime tendrement. Il vient de passer huit jours à Paris où il n'a pas hasardé un petit écu; j'avoue que cette conduite au milieu d'une société qui aurait pu le corrompre m'a touchée infiniment. Je voudrais être sûre que pendant l'hiver il soit aussi sage, mais c'est trop espérer: contentons-nous du présent.»
Elle a raison, la jeune femme, de n'être pas trop exigeante, car elle n'obtiendra jamais la complète guérison de son mari: il est joueur invétéré; il compromettra sérieusement sa fortune, et les nuages écartés pour le moment ne tarderont pas à s'amonceler plus épais et plus noirs, au point que Mme de Travanet devra se décider à se séparer du marquis.
Quelques jours après, encouragée par une longue lettre de M. de Bombelles, Mme de Travanet reprend la plume de façon enjouée:
«Heureusement, mon cher ami, les entrailles que j'ai pour ton fils ressemblent si fort à celles de la plus tendre des mères, que cela m'empêche de me désoler, car, en lisant la description des charmantes fêtes que tu a données à notre «Ange», on voudrait avoir accouché six fois, si l'on était sûre d'éprouver de son mari les marques de tendresse que ma belle-sœur a reçues de toi. M. de Travanet a pleuré les chaudes larmes en les écoutant; je suis bien sûre qu'une pierre en serait attendrie, parce qu'il n'y a rien de plus touchant et de plus joli. Mais je t'assure que ta bien-aimée petite sœur a épousé un homme charmant et qui gagne tous les jours à être connu. Pour moi, je l'aime parce qu'il m'adore, et qu'après ta femme je suis la plus heureuse de toutes.»
Déroulant le chapelet des illusions, elle continue: «Je finirai par où les autres commencent ordinairement, car il a débuté un peu maussadement, craignant de s'attacher trop légèrement; mais aussi aujourd'hui qu'il a logé aussi parfaitement dans sa tête qu'au tric-trac qu'il avait épousé le bonheur, il me le répète mille fois par jour, et ses soins et ses ivresses augmentent à chaque instant. Je suis bien la maîtresse chez moi, et Monsieur ne trouve plus pénible de se gêner pour Madame...»
Après cette déclaration d'affection conjugale, Mme de Travanet se reporte en gamme attendrie du côté du bonheur sans mélange qu'éprouvent son frère et sa belle-sœur. Il lui manque quelque chose, et elle regrette «ce bonheur d'élever un enfant à qui je ne voudrais d'autre précepteur que celui de mon neveu».
Elle ne se refuse pas les puérilités, quand elle ajoute: «Bon Dieu! comme je regrette de n'avoir pas été témoin des hommages rendus à notre jolie nourrice. Car Angélique a aussi été la mienne, j'ai sucé le lait des conseils qu'elle m'a donnés, et j'avoue que j'ai l'air d'en avoir eu la crème, car je me conduis assez bien.....»
Les relevailles de Mme de Bombelles ont été fêtées de façon touchante à Ratisbonne. On a représenté _Annette et Lubin_; les couplets sur les enfants ont été soulignés, un transparent laissait même entrevoir un de «ces gages de tendresse», et ce qui a eu un succès fou à Ratisbonne a ému jusqu'aux larmes la sensible Mme de Travanet. Elle se rappelle l'époque où elle aussi jouait le rôle d'Annette avec l'avantage de plus que j'étais la «décente». Je n'aurais pas osé montrer le berceau, et comme dit le bailli en parlant de vous deux: «O temps, ô mœurs!» Comme mon règne de pudeur est fini, je voudrais, à présent, que mon _Lubin_ me fasse aussi un petit poupon, car, dans le vrai, la pièce avec cet accessoire est plus jolie, _depuis trois ans que je possède Annette_, et le couplet: _Ce berceau nous présage_ fait faire dix enfants pour les entendre chanter. Tu vois que j'ai une grande vocation, mais, en conscience, si tu pouvais voir l'effet que nous ont produit à l'un et à l'autre les expressions de ton sentiment, tu aurais été forcé toi-même d'admirer ton ouvrage... Mon vieux curé et sa vieille nièce ont pleuré aussi; tous ceux qui viennent me voir prétendent que le récit de cette fête devrait être imprimé... Vous êtes des amours de me l'avoir envoyé sur-le-champ...»
A lire ces démonstrations de joie on devine ce qu'avaient pu être les débordements de tendresse manifestés par Bombelles à la naissance de ce fils tant désiré, on pressent dans quelle mesure les amis de Ratisbonne avaient tenu à s'associer à son bonheur exultant.
Pendant ce temps Mme de Mackau a éprouvé une grande joie dont elle s'est empressée de faire part à sa chère «Reine», la princesse de Piémont. Elle a marié le fils qui, peu de mois auparavant, lui donnait tant de soucis: le baron de Mackau a épousé au milieu d'octobre Mlle Alissan de Chazet, d'honorable famille, et destinée à posséder une jolie fortune. «Au moment où je m'y attendais le moins, écrit-elle le 22 octobre, cet homme si redoutable (le père de la jeune fille[120]), qui ne voulait se prêter à rien, a changé de ton, a consenti à ce que je lui demandais. Aussi la baronne a-t-elle conclu le mariage tout de suite, de peur de dédit. Il y a quatre jours qu'il est fait.» Après avoir recommandé la jeune femme à la bienveillance de Madame Clotilde, Mme de Mackau ajoute: «La jeune personne associée au sort de mon fils est aimable et est assez heureuse pour avoir le suffrage de Madame Élisabeth qui la comble de bontés.»
[120] Alissan de Chazet, moraliste et auteur dramatique à ses heures, a laissé des _Mémoires_ et des _Portraits_. Il n'était pas sans raisons pour se défier de la sagesse de M. de Mackau. Par le fait, le ménage marcha très bien, grâce surtout à la bonne influence de la jeune femme sur son mari. Le marquis de Bombelles nous dira plus tard que sa belle-sœur était un trésor.
Ayant invoqué le nom de l'aimable princesse, la baronne sait être agréable à la princesse de Piémont, en ne lui taisant pas ce qu'on dit de sa sœur. «Elle est toujours la même pour moi, elle est réellement adorée de tout le monde, elle n'écoute que les conseils de celles qui ne peuvent lui en donner que de bons, et a le tact infiniment juste pour les personnes qui lui sont attachées.»
Voici d'autres détails sur la Cour. On attend le retour de voyage de la comtesse Diane qui s'est hâtée de revenir, car «les absents ont toujours tort». Je ne la vois pas, mais Dieu m'est témoin que je ne lui veux aucun mal, et je crois que Madame, d'après ce que j'ai eu l'honneur de lui confier, approuvera que je ne fasse pas société avec elle, puisque je suis moralement sûre que je ne lui ferais nul plaisir. Madame Élisabeth ne m'en traite pas moins bien, ainsi je dois être parfaitement contente. «Sur la comtesse Diane, on le voit, Mme de Mackau a les mêmes idées que Mme de Bombelles; non sans raison, sans doute, elles se défient toutes deux de la dame d'honneur.»
La Cour est à Marly où il y a fastidieuse alternance de jeu et de spectacle.--Quant à la petite Madame Royale, elle a été très malade, au point d'inquiéter: «Le Roi, pendant cette maladie, lui a donné les plus grandes marques de tendresse, et son attachement pour cette enfant est réellement attendrissant. La Reine l'aime certainement autant, mais les caresses d'un homme en général et surtout d'un Roi frappent, à ce qu'il semble, davantage.»
La lettre de Mme de Mackau se termine par des nouvelles de famille qui nous intéressent: «Ma fille Bombelles est toujours à Ratisbonne, gaie et heureuse par son mari, autant que femme peut l'être. Je l'attends, ce printemps, avec son petit garçon qu'elle nourrit. Mon fils part ces jours-ci pour un court voyage, il commence par Ratisbonne.....»
Une lettre du commencement de décembre donne encore à Madame Clotilde des détails sur l'arrivée à Ratisbonne du jeune ménage de Mackau. La dernière ligne sonne comme un glas: «Le courrier arrivé ce matin (le 5) nous apprend que l'Impératrice est très mal[121].»
[121] Archives royales de Turin.
La grosse nouvelle de la mort de Marie-Thérèse parvenait peu de jours après. On sait par le récit de l'archiduchesse Marie-Anne quelle fut la fin admirable de la grande souveraine. A la nouvelle de sa mort, il n'y eut qu'un cri de vénération dans le monde. Frédéric II lui-même sut trouver une expression admirative. «J'ai donné des larmes sincères à sa mort, écrivait-il à d'Alembert; elle a fait honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et n'ai jamais été son ennemi.» Sincère ou non, l'oraison funèbre est belle.
La douleur de Marie-Antoinette fut immense et démonstrative. «Oh, mon frère, écrit-elle à Joseph II, il ne me reste donc que vous dans un pays qui m'est et me sera toujours cher... Souvenez-vous que nous sommes vos amis, vos alliés; aimez-moi...» Pendant près de deux semaines elle ne vit que la famille royale, la princesse de Lamballe et Mme de Polignac, ne parlant que des vertus de sa mère, ne voulant pas être distraite. De ce déchirement profond, réel, un seul événement pouvait la consoler. Plusieurs fois on avait annoncé à tort une seconde grossesse de la Reine; l'hiver précédent, elle avait fait une fausse couche; au début du printemps, le bruit se répandait de nouveau que Marie-Antoinette était grosse, et déjà chacun escomptait la venue du Dauphin tant attendu.