Chapitre 8
C’était en 1869.
Ma carrière militaire avait été brusquement terminée par l’exécution du « Cerro de las Campanas ».
Après avoir visité la France avec la plupart de mes compagnons d’armes et avoir passé quelques mois à la Nouvelle-Orléans, j’avais repris le chemin du Mexique.
J’étais employé comme comptable interprète, au chemin de fer de Vera Cruz à Mexico. Cette ligne commencée depuis nombre d’années était enfin terminée sur toute sa longueur, de Vera Cruz à la capitale, et, pour célébrer cet événement, il y avait grand banquet au palais municipal de Puebla. Le président de la République y assistait accompagné d’un nombreux état major. Les gouverneurs des différents États avaient aussi répondu à l’invitation des capitalistes anglais qui avaient conduit à bonne fin, malgré les difficultés sans nombre qu’avait engendrées la guerre civile, l’entreprise de relier Mexico au littoral du golfe par une voie ferrée.
J’assistais à la fête comme employé, et la vue de tous ces généraux de l’armée de Juarez me rappelait de bien tristes souvenirs.
Par hasard, pendant le grand bal de gala qui eut lieu pour clore les réjouissances du jour, je me trouvai placé auprès du gouverneur de l’État de Nuevo Leon : le général Geronimo Trevino.
Je me rappelais la figure de celui-là : c’était mon homme de Lampasas qui avait jugé à propos de m’expédier à Santa Rosa où je n’arrivai jamais, au lieu de me faire danser au bout de la branche d’un arbre, comme on en avait l’habitude en ces temps-là.
Je lui devais de la reconnaissance. Je me fis présenter par un ami, et j’entamai la conversation.
Après les compliments d’usage en pareille occasion, je lui demandai s’il se rappelait, par hasard, les circonstances de notre première entrevue à Lampasas, en 1866.
Il se remettait ma figure et il me demanda de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire par un récit circonstancié des événements qui avaient marqué notre première rencontre.
Je lui redis mon histoire, et il me félicita d’avoir pu, en des temps aussi difficiles, m’en tirer avec la vie sauve.
Nous causâmes longuement, et il m’avoua que j’avais eu une chance toute particulière de ne pas l’avoir rencontré quinze jours plus tard.
Je lui en demandai la raison.
— Ma brigade quitta Lampasas, le lendemain de votre départ pour Santa Rosa, me répondit-il. Nous nous rendions à Durango avec le dessein d’attaquer le colonel Jeanningros, qui s’y trouvait en garnison avec un bataillon de la Légion étrangère. Nous attaquâmes avec des forces supérieures, et force fut au brave colonel d’évacuer la ville et de se retirer devant nos troupes. Nous avions raison de croire que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques jours, les troupes françaises se trouvant alors en grande partie occupées dans les Terres Chaudes. Nous avions compté sans Dupin qui rôdait dans ces parages. Deux jours après notre entrée, Jeanningros, que nous croyions en pleine déroute, revint à la charge et nous attaqua assez vivement pour me décider à détacher deux régiments de ma brigade, pour le combattre en rase campagne. Ce diable de Dupin s’était concerté avec lui, et nos soldats avaient à peine franchi les fortifications et engagé le feu contre la Légion étrangère, que deux escadrons de cavaliers et une batterie de campagne des contre-guérillas, cachés dans le chapparal, se ruèrent sur notre arrière-garde. Je commandais en personne, mais mes hommes crurent aux cris poussés par les « diabolos colorados » que nous avions affaire à des forces supérieures. Une panique s’ensuivit, et nous rentrâmes pêle-mêle dans Durango, après avoir perdu cinq cents hommes tués, blessés et faits prisonniers. Le soir même, à la faveur de l’obscurité, nous fûmes forcés, à notre tour, de nous retirer devant les forces combinées de Jeanningros et de Dupin. Jugez de mon humeur. C’est ce qui me fait vous dire que si j’avais eu alors entre mes mains un homme appartenant à la contre-guérilla, je lui aurais tout probablement fait passer un mauvais quart d’heure.
— En effet, répondis-je, j’ai entendu le colonel Dupin lui-même raconter les détails de cette affaire. Mais que voulez-vous, général, malgré tous nos succès d’alors, les circonstances nous ont forcés d’abandonner l’espoir d’établir un empire sur le sol du Mexique. Espérons ensemble que l’avenir réserve à votre pays une ère de paix et de prospérité.
Le général me serra la main et me remercia de mes bons souhaits pour la République mexicaine.
La foule me sépara bientôt du général Trevino, et je ne l’ai jamais revu depuis ; j’ai appris seulement qu’il s’est dernièrement rallié au gouvernement de Porfirio Diaz, après avoir eu lui-même des velléités de candidature au fauteuil de président de la République.
q
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.