‹ Annette LaïsChapitre 11 sur 52 · XI.

XI.

LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME.

«Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurélie après le départ de ce brûlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle reprenait mon éducation morale où elle l'avait laissée, c'est le goût des hommes en matière d'amour. On cite bien quelques curiosités de nous autres femmes: çà et là une passion allumée par un bossu, par un nègre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprès du prodige de vos fantaisies. Ainsi, voilà deux hommes, mon mari et mon médecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon mari est vieux, mon médecin est fou, c'est très bien; mais voilà le pli pris. Ils font la route. En amour, dès que la route est faite tous les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite un grand chemin. Avec le président d'un côté, Josaphat de l'autre, cette sauterelle mal emmanchée d'Annette Laïs est capable de débuter l'hiver prochain à l'Opéra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et moi, devant un miroir, à laquelle irais-tu, chevalier?

--A vous, petite maman, répondis-je.

Je disais vrai. Je n'étais pas assez du monde parisien pour goûter la saynète improvisée par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'à un certain point de vue. Cela ressemble à l'esprit de quelques-uns de nos vaudevilles qui demande, pour être bien senti, l'étude préalable d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore été imprimé. Je ne voyais guère là-dedans qu'Annette Laïs, assise à son piano; devant Josaphat qui regardait ses épaules, ses sourcils et les ailes de son nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Laïs, je ne découvrais aucun lien. Pourquoi mon chemin était-il plein d'elle? Ma cousine attira mon fauteuil à la force du bras, elle me prit les deux mains et me fit asseoir auprès d'elle sur le divan.

«Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec cette Annette Laïs?»

Ce mot me piqua comme un centième coup d'épingle.

«Foi de Dieu! m'écriai-je dans le pur français de Vannes, qu'elle aille se faire lanlaire, celle-là! Chaque fois qu'on parle d'elle, j'ai une humeur de loup!

Aurélie m'embrassa sur les deux joues.

Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas de convalescence. Je déjeunai à table le troisième jour.

«Ah çà! demanda ma cousine au président, qui jamais ne manquait de prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur?

--Un maniaque, répondit M. de Kervigné en fronçant le sourcil.

--Etes-vous fâchés tous deux?

--Je ne me fâche qu'avec mes amis, madame.

--On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles?

Le président plia sa serviette et dit entre ses dents:

«Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue qu'il faut pour être le médecin d'une femme qui se respecte.

--Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un président?» murmura Aurélie.

Nous sortîmes en voiture après le déjeuner. Au premier détour de la rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: Rentrée de Mlle Annette Laïs!

Les lettres qui formaient le nom d'Annette Laïs étaient grandes comme des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir et donnaient des éblouissements.

Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en détail. C'était le moment.

«A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans néanmoins suivre la mélodie simple et touchante de la romance de Méhul, je quittai le couvent pour épouser M. de Kervigné, qui était alors un magistrat de la seconde jeunesse, austère, rangé, dévot et fort apprécié dans les salons ultras. Car nous étions sous la Restauration. Ah! René, cela me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte de moi?

--Pourquoi honte, petite maman?» demandai-je.

Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine et calme à recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec délices. J'étais résigné à entendre l'histoire menaçante, mais que ma cousine eût quelques années de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette Laïs.

Elle soupira. J'aurais donné dix louis pour être mouillé devant Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pêcher la dorade.

«Sais-tu, René, reprit-elle, de quelles séductions est tout à coup entourée une jeune fille douée de quelque beauté, qui passe le seuil d'un cloître pour entrer sans transition dans le grand monde?»

Je ne le savais pas, et certes, à ma place, plus d'un aurait eu le désir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules, était une femme d'esprit, qui pouvait raconter très bien et broder encore mieux. Un poète ou même un curieux se fût jeté sur cette proie, mais je ne puis me donner pour curieux ni pour poète. J'ai l'imagination lourde et le caractère indifférent. Hippolyte songeait à ses javelots, moi, je regrettais mon côtre nantais avec sa brigantine coquette et sa flèche qui le couchait sur la lame au moindre vent. Deux jours avant mon départ, Joson m'avait armé deux lignes flottantes avec des avançons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hœdic! Le long des côtes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent, orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups, cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le prêtre et le séchard aux reflets mordorés; plus haut, dans la rivière, pourvue de cent bras, comme Briarée, les saumons remontaient, troupe turbulente et magnifique; le long des jetées en pierres sèches, l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les candides Parisiens, ne se prend pas à la ligne, le homard à la cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes à la poursuite du diable de mer.

Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les soubresauts de ce roi des crustacés, qui a le don bizarre de se démonter par pièces et dont les membres amputés repoussent comme une végétation! Les homards se prennent à la ligne et sautent comme des chèvres au fond du bateau. Tout se prend à la ligne; la ligne est une main allongée qui tend l'appât au fond de la mer. Il n'est point, dans ces mystérieuses cavernes, de créature vivante qui ne convoite l'appât et qu'on ne puisse amener à la surface, depuis l'ange redoutable dont la peau est une lime, jusqu'à la morgate dont les entrailles sont une écritoire, depuis le poisson-marée, hérissé de poignards empoisonnés, jusqu'à la raie jaune, chargée d'électricité comme une bouteille de Leyde.

«J'étais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine; jamais une mauvaise pensée n'était entrée dans mon âme. La première fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'étais plus pieuse qu'un chérubin. Mon mari m'adorait en ce temps-là. Moi, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer. Un jour pourtant....»

Ah! certes, un jour! Pauvres Phèdres bourgeoises! Un jour! C'est la pêche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexpérience, elles ont mordu l'appât. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!

Moi, un mot m'avait frappé: le soleil levant, l'heure du poisson! Le moment où la mer travaille, selon l'expression des ligneurs de Quiberon. Je songeais, et combien c'était plus intéressant:

«Un jour, j'essayais justement ma baleinière blanche de Dunkerke. C'est là qu'on fait bien les baleinières! La mienne glissait sur l'eau mieux qu'un cygne. La lame était courte, la mer hargneuse, le vent venait d'amont en rivière, mais du côté du large, on voyait passer les grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il était bon matelot: «Ne descendez point trop, monsié el chevâlier, vous ne pourrez point ermonter.» Mais bah! qu'est une nuit à la belle étoile? Nous mouillâmes devers l'Ile-aux-Moines, là où les anguilles passent à la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons à la voile comme des évêques. Ce sera bien la misère si nous ne prenons pas une douzaine d'anguilles à barbe verte au tournant de marée, pour faire un pâté de carême à ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au fond! «A la maison, Josille!» Comme il levait le grappin, minuit nous vint de terre: c'était l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Après deux heures de nage, nous avions changé de place et gagné cinq cents pas. «Laisse dériver sur l'île d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille!» Le grappin tomba sur fond de onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et déclara que nous étions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre, ainsi nommée à cause du poisson monstrueux qui fut pêché là, avant la Révolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq écus de six livres à le montrer pour un sou sur la place du marché, à Vannes. Je mis ma ligne de corde à l'eau, une ligne grosse comme la moitié du petit doigt, avec un hameçon de fer doux capable d'enlever un veau, et je boitai, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de boite pareille, et nous allons l'amariner. «Quoique çâ, me répondit Joson, tâche, monsié el chevâlier!» Dix minutes après ce court entretien, nous dormions tous les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas même pris la peine de mettre sa ligne au fond. Je rêvai d'abord de ceci et de cela, puis de pêche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se diriger vers ma ligne qu'il tâtait en tournant alentour. Il n'était pas en appétit, ce homard; nous étions au printemps, il vivait peut-être d'amour et d'eau fraîche. Je sentais cependant qu'on tirait sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas songer à ferrer une bête qui n'ouvrait même pas la gueule.... On tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de mer qui tenait ma boite dans sa bouche. Je souquai un coup d'impatience pour me débarrasser de cette vermine, et je reçus aussitôt un choc terrible qui m'éveilla. Mon poignet était dans un étau. Avant de m'endormir, j'avais eu la méchante idée de passer deux fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pêcheur de profession qui ferait cette bévue. Un maigre n'a qu'à tomber sur l'hameçon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse jamais! Il y a des maigres de cinq mètres. Mauvaise viande. «Holà! Joson! m'écriai-je, voilà le grand congre qui me tient!» A l'aide! Joson sauta sur ses pieds; la mer était si dure, qu'il tomba comme un paquet au fond de la baleinière. Moi, je me mis à rire, je ne sentais plus rien, j'avais rêvé. J'étais si convaincu d'avoir rêvé que je ne songeai pas même à dévirer les deux tours de corde qui étaient autour de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri. Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter l'hameçon, et Joson, à moitié endormi, reprit son équilibre. «Quoique çâ, me disait-il machinalement, méfiance! Le congre, ça nage plus vite que la ligne, jusqu'à quand que c'est qu'il signâle el bâteau. Pâr âlors, il donne un polisson ed'coup ed'queue....» Je poussai un second cri: la corde filait entre mes doigts d'où le sang jaillissait. Le congre avait donné son polisson de coup de queue. Joson se jeta courageusement sur la corde qu'il saisit à deux mains pour m'éviter le contre-coup, au moment où la ligne allait arriver à bout. Sans lui, j'ignore ce qui serait arrivé, car, malgré son effort, et c'était un solide matelot, je ressentis une secousse épouvantable. «Lâchez tout! ordonna-t-il. C'est un câchâlou, si ce n'est point el Mâlin! La baleinière vâ châvirer pour sûr et pour vrai!» Je faisais de mon mieux pour dévirer la corde, mais elle était entrée dans mes chairs et la voix me manquait pour avouer mon imprudence. «Quoique çâ, lâchez tout! répéta Joson. «L'eau aborde!--Tiens bon un coup! répondis-je. J'ai le poignet entrepris!» Il jura en breton, ce qui n'était pas bon signe. Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau à faire pitié et donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en effet à dérouler la corde: mon sang coula comme une gouttière. Tout était lâché, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne tirait plus. «Si nous tâchions de l'avoir? dis-je, repris par la passion du pêcheur.--Quoique çâ, me répondit Joson, n'y â plus rien de rien! Il a coupé la corde au ras de l'hameçon.--Méfiance,» dis-je à mon tour, et je déroulai au fond de la barque toute la longueur de ma ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout à la toletière, tenant mon couteau tout prêt en cas de malheur, j'avais à peine achevé que la corde recommençait à filer comme si le diable eût été au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le temps d'arrêt et ferra de nouveau à vingt ou vingt-cinq brasses, environ. «Il pèse cent livres!» dit-il. Le congre donna un coup de barre qui lui fit lâcher prise et fila encore une dizaine de brasses. «Attention! pare à couper!» commanda-t-il. Mais la corde redevint largue et il put en haler près de trente brasses dans le bateau. Quelle lutte! Il y a des pêcheurs qui soutiennent ce combat tout seuls, la nuit, par la tempête, sur un pauvre batelet qui tremble....»

J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:

«Telle fut ma première faute.»

Je levai les yeux; elle avait les paupières mouillées. J'eus un remords et je lui pris la main.

Nous étions à la barrière de Grenelle, et, sur le poteau même qui soutenait la grille, on avait plaqué l'affiche colossale: Rentrée de Mlle Annette Laïs.

«Elles nous portent envie, peut-être, murmura ma cousine en montrant du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que nous!

»Avez-vous bien compris, René, ajouta-t-elle, la complète impossibilité où j'étais d'échapper à ce piége?

--Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.

--Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai....

--C'est la chute d'un ange,» dis-je au hasard.

Elle attira ma main jusqu'à son cœur.

«Il te ressemblait,» murmura-t-elle.

Puis, de cette voix mélancolique, mais résolue, qui promet tout un second volume, elle poursuivit:

«Je restai plusieurs semaines plongée dans un abattement profond. A cette époque, si M. de Kervigné l'eût voulu, il pouvait me sauver encore, car l'honneur était intact et je n'avais fait que chanceler au bord de l'abîme. Dieu semblait veiller sur moi; le régiment du colonel fut dirigé vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervigné ne voulait pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le départ du colonel. La dignité de ma conduite contrastait par trop avec la vie de mon mari: c'était comme un muet reproche. Il introduisit dans notre intérieur un homme qui se disait son ami et dont le caractère artificieux....»

Voilà! Je ne sais comment j'étais revenu insensiblement à mon rêve de congre. Je m'arrêtai au caractère artificieux.

Ah! mais nous l'eûmes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa par-dessus le bord de la baleinière, car nous ne l'eûmes que mort. Les pêcheurs appellent cela noyer les poissons. Quel congre! quel monstre! Lui aussi avait montré un caractère artificieux, comme le second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il était tout noir avec des yeux cerclés de rubis. En le voyant, Joson se mit à chanter le Magnificat à plein gosier. «Quoique ça, dit-il dans la folie du triomphe, il est plus en viande que notre femme!» Et la femme de Joson Michais était pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couché qu'il était sur l'eau, le long de la baleinière. Il avait l'air d'un boa constrictor. Hardi à moi là! Hisse partout! Je piquai la queue d'un coup de croc pendant que Joson halait sur la tête, mais le ventre faisait poche et nous entraînait. Il fallut, selon le mot technique, soulager le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne ressemble à un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait à se tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprême injure sur nos côtes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine séance tenante pour voir ce qu'il avait volé, le brigand. D'ordinaire, on fait sa provision d'hameçons dans l'estomac de ces grosses bêtes. Notre congre n'avait presque rien. «T'étais pas un matelot!» lui dit Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatière d'étain qui fut pour not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du mépris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontâmes la rivière à notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il pesait quatre-vingts livres....

«Etais-je coupable? me demanda la présidente du ton le plus dramatique. Réponds, l'étais-je?»

Je répondis courageusement:

«Ce n'est pas mon avis.

--Eh bien! s'écria-t-elle en mordant son mouchoir brodé, le monde hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience, il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes à la mode s'étaient battus pour moi, tout était dit! Comme si une pauvre femme pouvait prévoir ces accidents-là! Le comte se promena pendant quinze jours avec son bras en écharpe pour me narguer. René, votre sexe est quelquefois bien lâche! Et le baron retourna à Brest pour prendre son commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en rapport avec le marquis....»

Ils avaient collé une affiche d'Annette Laïs sur le bureau de péage du pont de Grenelle!

«Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille écus de rente, poursuivit Aurélie d'un accent rêveur. Supposez que mon destin me l'eût donné pour mari, j'étais sauvée! Il était fou de moi; il me proposa de m'emmener en Amérique, au fond des déserts. Il ne fut pas étranger à l'avancement de M. de Kervigné. Plus on réfléchit, plus on prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la fatalité. Le marquis mourut à la fleur de l'âge, et je pris Laroche, son valet de chambre, en souvenir de lui.»

Elle soupira profondément et lissa mes cheveux sur mon front.

«Vous allez voir maintenant, René, me dit-elle, les apparences s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu d'héroïsme et de force d'âme pour traverser ces jours douloureux. Ah! si l'on faisait un roman avec ma vie....»

Je crois que je bâillai. Cela tenait à mon état de faiblesse. Je m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par le quai de Billy, afin de prendre l'allée des Veuves et les Champs-Elysées. Il y avait des pêcheurs à la ligne tout le long de la rivière; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle pouvait, sous prétexte de me faire sa confession générale. Elle passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les feux d'artifice sans se brûler. Quelle femme que ma cousine Aurélie! Elle valait mon congre pour un amateur.

Au bout de l'allée des Veuves, un homme adroit lança un petit papier rose dans notre calèche. C'était un prospectus, annonçant la rentrée d'Annette Laïs.

Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat. Nous débouchâmes place de la Concorde, et un coupé lancé au galop nous croisa.

«Docteur! docteur!»

Le docteur fit arrêter court et vint à notre portière. Il avait l'œil un peu égaré.

«Ah çà! on vous croyait mort! lui dit Aurélie.

--C'est réussi, n'est-ce pas?

--Quoi donc?

--Notre publicité. Paris s'occupe aujourd'hui du théâtre Beaumarchais comme si c'était la rentrée de Rachel à la Comédie-Française. Nous avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au président; moi, je fais les journaux. Adieu.»

Il remonta dans son coupé, qui brûla le pavé.

«Voilà les hommes!» me dit amèrement ma cousine.

Et elle passa au douzième chant de son poëme, qui avait pour héros un jeune avocat de grande espérance.

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