‹ Annette LaïsChapitre 26 sur 52 · XXVI.

XXVI.

MON FRÈRE GÉRARD.

C'est assurément la plus joyeuse surprise que j'aie jamais éprouvée. Mon contentement fut augmenté de toute mon angoisse récente et je ne saurais dire sous quel aspect héroïque et charmant mon frère Gérard m'apparut. Il aimait son métier avec passion et quittait rarement le costume militaire; mais, en voyage, il se mettait à son aise et sacrifiait un peu à la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait à aucun grade; elle était simple, gracieuse et tout particulièrement coquette. J'ai parlé à propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi, je les trouve fort jolis. Cependant mon frère Gérard ne leur ressemblait point. Il n'était ni pomponné ni musqué: c'était un prince artiste sous le harnais d'un lieutenant.

Il était jeune incroyablement. Depuis que l'armée française existe, jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce qu'il fallait aimer en lui, c'était l'élément soldat; il n'y avait rien dans toute sa personne qui n'appartînt au soldat. Son esprit, sa beauté, sa gaieté, sa bonté, tout était d'un soldat.

Mon Dieu, je ne crois pas être partial, et cependant, on voit au travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre cœur vaillant et charmant! Il a laissé dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et vaillante d'une vision chevaleresque.

Je le reconnus d'un coup d'œil, bien que ses traits me fussent à peu près étrangers; je le reconnus indépendamment de son uniforme, auquel je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus à mon émotion même et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front à baiser.

Dès qu'il m'aperçut, ses yeux brillèrent.

«Ici, cadet! s'écria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune fille sans le consentement de ton aîné! Tu seras mis en pénitence!»

J'étais déjà dans ses bras. Il me prit la tête à deux mains et m'embrassa bruyamment. Puis il me tint à distance pour me regarder.

«Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'étais bien sûr que ce vieux chat-huant de Bélébon mentait! Ce garçon-là a de la tête et du cœur!

--Une tête intelligente, dit Philippe.

--Et un bon cœur, ajouta M. Laïs.

--Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Gérard.

--Je l'aime,» répondit Annette si fermement et si franchement que Gérard tressaillit.

Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de l'admiration, mais aussi de la pitié dans le regard qu'il jeta sur elle, et j'eus peur.

Mais il m'embrassa et je fus rassuré. Que pouvait-on craindre de ce noble et beau sourire?

«Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais déjà plus long que toi, petit René. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?

--Vaguement, répondis-je.

--Le frère de Bel-Œil? Un vrai loup de mer, celui-là, qui faisait toujours taire le vieux Bélébon en l'appelant soldat marin. Eh bien! l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Laïs dans la guerre de Morée: un jeune héros....

--Mon frère Marcos! l'interrompit Philippe.

--Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la fausse manœuvre de la Danaé, et qui reçut à sa place une blessure en pleine poitrine.

--Mon cher et bon père,» dit Annette.

M. Laïs ajouta avec son mélancolique sourire:

«Si j'avais oublié, ma blessure qui s'est rouverte me ferait souvenir.»

Gérard donna deux poignées de main, une à droite, l'autre à gauche.

«Tu vois, reprit-il, j'étais venu ici armé en guerre et me voilà cerné, enveloppé, réduit à capituler!»

Je déclare qu'en ce moment tous les obstacles avaient disparu pour moi. Je me tournai triomphant vers les Laïs et je m'écriai:

«Que vous avais-je dit!»

La figure de Gérard changea d'expression incontinent.

«Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il à son tour.

Et, certes, les professeurs de déclamation théâtrale ne pourraient donner à la même question deux physionomies plus complétement opposées.

Ce fut comme si un seau d'eau froide eût tombé sur mon enthousiasme.

«René nous a dit, répliqua cependant M. Laïs, qu'il avait un bon père et une bonne mère....

--C'est vrai, jusque-là, l'interrompit Gérard.

--Et que l'un et l'autre consentiraient tôt ou tard à faire son bonheur.»

Gérard secoua la tête.

«Quoi! m'écriai-je, si notre père était assis à la place où tu es, tu crois qu'il n'éprouverait pas les mêmes sentiments que toi?

--Pas de questions indiscrètes, conscrit! me dit-il d'un ton qui me déplut absolument. Nous n'avons pas l'âge requis pour juger les papas ni les officiers.

--Voyons, mon frère, repartis-je en le couvrant de mon regard, vous êtes un homme du monde, vous savez le langage du monde. Pourquoi cet argot de caserne en présence d'une jeune personne qui, en définitive, sera Mme de Kervigné comme notre mère.

--Oh! je ne me plains pas!» s'écria Annette qui essaya de sourire.

Gérard pâlit visiblement.

«René, vous avez bien parlé, me dit-il après un court silence. On s'exprime mal, quand on a quelque chose à cacher. Je ne peux pas dire ici toute ma pensée.»

Les deux Laïs se levèrent à la fois; Gérard les retint.

«Que le diable m'emporte! s'écria-t-il cette fois de tout son cœur, c'est la première fois de ma vie que je joue ce rôle-là. Ai-je l'air d'un bien noir diplomate? Le petit m'a mis sens dessus dessous du premier coup. C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je ne t'en veux pas, René, mais je n'en suis pas plus à l'aise pour cela. Si j'étais vis-à-vis des gens du monde, je ne me gênerais pas, crois-le bien, mais on vaut mieux que le monde, ici, ou du moins telle est mon impression première. J'ai fait deux amis aujourd'hui: ce digne vieillard, ce brave jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite sœur; j'ai retrouvé un Kervigné de la bonne souche, et, vois-tu, quand je parle ainsi, moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne suis pas content. Nous aurons du mal; j'aurais mieux aimé n'avoir qu'à tailler en plein bois pour te débarrasser d'une liaison indigne. A la maison, je te l'apprends si tu l'ignores, les vrais maîtres ne sont rien; c'est l'entourage qui pense et qui agit. Tout cela, Dieu sait comme! Regardez-moi bien tous: je suis un honnête garçon, et vous m'avez mis malgré moi de votre parti, mais......

--Point de mais, Gérard, mon bon frère! l'interrompis-je. Tu es leur gloire. Tu ne te doutes pas de ce que tu peux sur eux tous! Si tu es vraiment de notre parti....

--Je n'ai pas honte de vous demander votre appui, monsieur, dit le père, dont le fier visage était à peindre en ce moment.

--Vous m'avez appelé votre ami..» murmura Philippe.

Et Annette:

«Je vous aime tant, depuis que vous avez dit: Je souhaiterais celle-ci pour ma petite sœur!»

Je trouvais que c'était trop. J'avais honte et la colère me prenait. Je dis à Gérard:

«Sortons, et souviens-toi de ceci: contre nous, vous ne pouvez rien, sinon nous tuer tous les deux dans les bras l'un de l'autre.»

Il fronça le sourcil, mais son regard évita le mien.

Mon cœur bat en écrivant ces lignes, qui pour vous sont sans émotions. C'était une noble et tendre créature que ce beau soldat. Je l'accusais parce qu'il ne pouvait pas juger ma situation comme je la jugeais moi-même. Les Laïs, plus raisonnables et meilleurs que moi, ne s'irritaient point, quoique toute l'amertume du calice fût pour eux. Leur fierté n'était pas du même genre que la mienne. En de certains cas, leur fierté dépassait la mienne de cent coudées, mais elle n'était jamais de l'orgueil. La différence entre l'orgueil et la fierté, c'est que l'orgueil est sourd à la voix du cœur.

En eux, le cœur était tout. Je les ai vus toujours prêts au sacrifice.

Gérard consulta sa montre et reprit:

«Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais qu'importe ce que je pourrais dire? Ce sont les faits qui parlent. Sortons, en effet, René: ils doivent maintenant nous attendre.

--Qui? demandai-je; mon père?

--Notre père et tous ceux qui sont venus à Paris pour toi.»

Avant de coiffer sa casquette militaire, il donna ses deux mains aux Laïs.

«Je suis content de vous avoir vus, dit-il. Peut-être ne me jugerez-vous jamais bien, car des événements se préparent qui vont nous séparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime mon jeune frère de tout mon cœur! je vous aime non-seulement pour lui, mais pour vous-mêmes. J'ai fait une promesse à ceux qui vous attaquent aujourd'hui; votre cas est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma promesse surtout pour vous sauvegarder contre la loi. Au revoir, et plus tôt que vous ne pensez!»

Il baisa galamment la main d'Annette et le regard qu'il lui jeta m'étonna jusqu'au trouble. Elle ne le vit point sans doute, car son sourire d'ange resta autour de ses lèvres.

Comme je passais le seuil, ils me dirent tous les trois:

«René, soyez prudent!

--Ah ça! m'écriai-je dès que Gérard et moi nous fûmes seuls, est-ce pour moi aussi, l'énigme? J'exige une explication.

--Ce sont de braves gens!» murmura mon frère qui était tout pensif.

Et il répéta plusieurs fois sans savoir qu'il parlait:

«Ce sont de braves gens! Ce sont de braves gens!

--L'énigme? s'interrompit-il brusquement. Elle est pour toi surtout, mon bonhomme! Vois-tu il y a du vrai dans ce qu'ils disent, là-bas: tu te casses le cou, c'est clair. Fais-moi l'amitié de me pardonner si je ne mets pas un habit noir et des gants blancs pour te parler. Tu m'as rappelé si sévèrement à mes devoirs d'homme du monde dans ce pauvre taudis....»

Je l'arrêtai net.

«Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je.

--Montons en voiture, me répondit-il. Dans deux heures d'ici, je ne jurerais pas que tu n'eusses envie de te couper la gorge avec moi!»

Je me sentais si parfaitement capable du fait, s'il essayait de se mettre entre Annette et moi, que le cœur me manqua.

«Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante pas avec cela, Gérard!

--Je te préviens pour ta gouverne, petit, répliqua-t-il en ouvrant la portière du fiacre, que j'ai envie de plaisanter comme d'aller me pendre!»

Il ajouta, en s'adressant au cocher:

«Palais-Royal, aux Frères-Provençaux!»

Il avait de la sueur aux tempes. J'essayai de prendre une de ses mains, il m'attira sur sa poitrine et m'embrassa. Je ne puis dire combien son émotion me navrait. J'y voyais une mortelle menace.

«Ce sont d'honnêtes et braves gens, répéta-t-il encore. Des gens distingués, sur ma foi! Et cette petite est tout uniment délicieuse! Tu n'en trouveras pas beaucoup dans la famille ni ailleurs pour t'aimer autant que moi, René. Je crois être un bon frère pour notre Julie, mais nos deux caractères ne s'emboîtent pas, parce que j'ai idée que ce monument en parfait état de conservation, M. le marquis, son mari, tout en me faisant bonne mine en face, me joue des tours par derrière. C'est un ancien bandit, et j'ai peur des ermites qui ont été diables. De tout temps, quand je songeais à notre maison, c'était toi qui étais entre mon père et ma mère. J'ai coûté beaucoup d'argent, là-bas; j'en sais à peu près le compte et je regarde que je te le dois, à toi, principalement, car notre sœur a eu pour le moins autant que moi. Je te le rendrai. Il est dans les nécessités de ma vie de faire un grand mariage. A quoi penses-tu, petit?

--Je pense, répondis-je, et je sentais ma voix très altérée, je pense qu'une lutte entre frères doit être quelque chose de terrible.

--Les Frères ennemis! s'écria-t-il d'un accent de gaieté qui sonna faux à mes oreilles. C'est une tragédie, ni plus ni moins! J'ai beau être colonel, je reste lieutenant par ma haine de la tragédie.»

Le fiacre allait cahotant aux environs de l'Hôtel-de-Ville. Je mis ma tête entre mes deux mains. Il y avait un vertige autour de mon cerveau.

«René, reprit-il très doucement, j'ai des choses à te dire. Si tu avais eu seulement deux ou trois ans de plus, j'aurais eu recours à toi demain. Nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit: il faut que je te parle.»

Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences. Je le lui fis entendre avec rudesse.

«Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes véritablement. L'inquiétude te rend égoïste: je ne t'en veux point pour cela. Mais ils sont dans leur droit aussi, ceux qui te barrent la route d'une sottise. Rassemble un tribunal composé de dix mille personnes choisies par le hasard, et tu auras dix mille voix contre toi. Si tu savais prendre ton monde et jouer ta partie gaiement.... Mais tu ne sauras pas, et malgré ce que j'ai vu, il y a dix à parier contre un que ce mariage est un trou dans lequel tu te jettes.

--Si tu les connaissais comme je les connais.... repartis-je avec plus de calme, car j'étais heureux dès que je voyais jour à plaider ma cause.

--Je les connaîtrai! m'interrompit Gérard. J'agis pour toi bien plus encore que pour nos gens de Vannes. Et, cependant, c'est à eux que je l'ai promis. Mais, sois tranquille! si Vincent gagne la partie, je le fais mourir sous le bâton!»

A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger, il ne me répondit plus.

Je me disais en moi-même: C'est bien! Il y a un complot. Je ferai sentinelle. Il faudra qu'on me passe sur le corps pour arriver jusqu'à eux!

Quand le fiacre s'arrêta dans la rue de Beaujolais, Gérard mit sa main sur mon épaule.

«Cette nuit, nous causerons, prononça-t-il tout bas, de toi et de moi. Les gens qui sont là-haut ne feront rien contre toi, ce soir. Tiens-toi en paix et tâche d'être bien avec tout le monde. Tu n'as là que deux ennemis. Si je le veux bien--et il se peut que je le veuille--demain soir, tu seras heureux. Ecoute bien: si je ne le veux pas, c'est que j'aurai de bonnes raisons pour cela, ou que je serai mort.

--Mort! répétai-je saisi par ce mot qui tombait à l'improviste.

--Je te répète que nous avons beaucoup à causer, cette nuit. Montons.»

Mes idées vacillaient et j'avais des pressentiments plus sinistres que la situation ne semblait le comporter. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais ainsi convoqué dans un restaurant. Mon père n'avait-il pas la maison du président de Kervigné? Malgré les paroles rassurantes de Gérard, je m'attendais à tomber au milieu d'une sorte de lit de justice où j'allais être jugé solennellement et sévèrement.

«Société Bélébon! dit un garçon.

--Salon bleu! second! répondit un autre. Conduisez.»

Aurélie m'avait menacé souvent d'une partie fine aux Frères-Provençaux ou ailleurs, mais les événements avaient tourné court, et, par le fait, je ne savais même pas ce que c'était qu'un restaurant à la mode. Mes petits étonnements n'intéresseraient personne, et je me garderai bien de décrire ce que tout le monde connaît. Je fus introduit dans un paradis, bas d'étage, orné comme le dessus d'une boîte de bonbons et violemment chauffé par un éclairage surabondant. Il y avait là, autour d'une table, servie comme sait le faire le plus illustre des maîtres d'hôtel parisiens, une douzaine de personnes déjà parvenues au paroxysme des allégresses gastronomiques.

Toutes ces personnes étaient de Vannes; mais, bonté du ciel! quel assemblage et qui se serait attendu à ces criminels rapprochements! Mon père, ce miroir du légitimisme le plus pur, était assis entre l'adjoint Mahureau, l'un des plus abandonnés parmi les sicaires du juste-milieu, et M. Kerjouhou, commandant de la garde nationale! Bel-Œil poétisait avec un capitaine de la gendarmerie, célèbre par sa sévérité contre les réfractaires; Nougat, la fière Nougat, trinquait avec Mme Rimassu!

Qu'était, cependant, Mme Rimassu? J'hésite à le dire. Une femme qui vendait des chapeaux! Mais, tudieu! qu'elle buvait abondamment, cette roturière! Nougat lui ouvrait avec libéralité la large boîte où était le portrait de Gérard et disait à chaque communion nouvelle:

«A Paris comme à Paris!»

L'oncle Bélébon avait près de lui un sordide avoué qui suait la chicane malhonnête et qu'à Vannes personne ne touchait sans mettre des gants fourrés. Vincent s'était flanqué de deux redoutables commères: une marchande de poisson de Lorient et une veuve de plusieurs officiers de marine.

Vous l'avez deviné, c'était la diligence qui était là, la diligence tout entière! On continuait la table d'hôte. En voyage, dit l'axiome provincial, on fait si vite connaissance!

Loin de la patrie, il est si doux de contempler des visages de son endroit!

D'ailleurs, à Paris comme à Paris!

Là, les distances se rapprochent, l'orgueil des castes disparaît, ainsi que l'amertume des dissidences politiques. Il n'y a plus à Paris ni royalistes, ni ligueurs. Tous Bretons ou tous Auvergnats! Le cœur dans l'estomac, le sang à la peau, la bouche pleine!

Il y avait beaucoup à dire sur les mœurs de Mme Rimassu. Ah! beaucoup! Elle parlait gras. La poissonnière vous avait une odeur à tout casser. La veuve des lieutenants de vaisseau sentait aussi lamentablement son fruit. C'est égal: à Paris comme à Paris! Liberté libertas! comme criait ce débauché de Bélébon. Vincent ajoutait, les yeux hors de la tête: Et houp! Jabadaô! ce qui est une plaisanterie celtique.

Quoique ça, le seul qui gardât une posture décente était le pauvre Joson Michais, assis à l'écart, au bas bout de la table. Il avait l'air tout contrit, mais il avait changé déjà trois fois de bouteille.

Notre entrée fut saluée par une terrible acclamation.

«A la soupe! à la soupe! cria mon père. Viens que je t'embrasse, mon scélérat! Nous avons le capitaine de gendarmerie pour te conduire à Vannes de brigade en brigade.

--Colonel! auprès de moi! ordonna Nougat. Je n'ai fait que grignoter en t'attendant. Bonsoir, René, mon drôle! Croirais-tu que depuis mon départ de Vannes je n'ai pas eu de mal à l'estomac une seule fois!

--Comme on voit bien qu'il a souffert par le cœur! soupira Bel-Œil dans l'oreille du gendarme.

--Il a la pépie, ce bibi-là, fit observer Mme Rimassu.

--Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'étouffe! lança aigrement le vieux Bélébon. Bonsoir, innocent. Ça va bien, ta donzelle?»

Il resta bouche béante, parce que Gérard le regardait en face. Le vieux Bélébon savait qu'il fallait respecter Gérard. Mais mon père, à pleine voix:

«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Les affaires seront pour plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la garde nationale! Que tout le monde vive... même les gendarmes! A ta santé, chevalier! Sans toi, je ne serais pas à Paris.»

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