‹ Annette LaïsChapitre 37 sur 52 · XXXVII.

XXXVII.

BARRICADES.

Si ma pauvre bonne mère eût été en position de choisir, elle n'aurait point accepté Annette pour servante, parce que Annette était trop jolie. C'était chose terrible que de mettre une pareille tentation sous les yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison n'allait plus; le service ne se faisait pas, M. de Kervigné commençait à gronder pour tout de bon: je crois que ma mère eût gagé le diable si le diable se fût présenté chez elle en coiffe et en tablier.

Les Bélébon avaient établi la coutume de faire servir la femme de chambre à table. Le vieil oncle déclarait cela plus régayant, pour employer son mot; Vincent, poli comme à l'auberge, y trouvait journellement son compte, et mon père n'y trouvait pas de mal. Pour les débuts d'Annette, ma mère invita l'abbé Raffroy à déjeuner, pensant que la présence du digne ecclésiastique imposerait toujours un peu à Vincent.

«Ma chère enfant, dit-elle bien tristement, pendant qu'Annette agrafait sa robe trop large pour son corps amaigri, je ne crois pas être une mauvaise maîtresse, et M. de Kervigné vaut mieux que moi. Cependant nous ne pouvons pas garder de domestiques....

--Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit Annette, vous me garderez tant que vous voudrez!

--C'est que... nous avons un neveu, voyez-vous....

--M. l'abbé m'a dit cela. J'ai répondu: On a nagé à la drague dans la rivière de la Trinité. Ça fait des bras. Tant pis pour le neveu!

--Prenez garde, ma fille. Il est fort comme un bœuf et capable de tout!

--Ne vous inquiétez pas, ma bonne dame. Que je vous plaise seulement, à vous et à notre monsieur, je ne m'embarrasse pas du reste.»

Il y avait là-dedans un peu de comédie. Annette jouait la brusquerie de la paysanne. Malgré tout, ma mère m'a dit qu'elle était tentée de la prendre pour une princesse déguisée. Ce qui lui donnait confiance, c'était l'accent de la côte que mon Annette avait saisi à ravir.

Ma mère reprit, non sans quelque timidité:

«Vous n'allez pas vous fâcher, ma petite. Ce costume des filles d'Etel est pimpant et coquet. Si vous vouliez vous habiller en bonne-sœur....»

Dans les bourgs et villages de Bretagne, on appelle bonnes sœurs les filles de la Congrégation qui s'astreignent à ne porter dans leurs vêtements que du noir et du gris.

«A cause du neveu? demanda Annette en riant.

--Oui, ma petite, à cause du neveu, qui n'aime pas les bonnes sœurs.»

Annette riait toujours et, cependant, l'idée ne vint point à ma mère de la prendre pour une effrontée.

«Ma bonne maîtresse, répondit-elle, je m'habillerais en soldat, moi, pour vous faire plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume des bonnes sœurs, parce que je suis mariée.

--Vous, mariée, mon enfant! à votre âge!

--Mariée et mère de famille aussi, par la grâce de Dieu. J'ai vingt-deux ans, madame. Avec l'aide de sainte Anne d'Auray, ma patronne, je n'engendre pas le chagrin. Vous verrez que j'ai la volonté de bien faire.

--Ah! que vous êtes une chère créature! s'écria ma mère. Toujours riante et avenante! Vous ne devez rien avoir sur le cœur?

--Chacun ses petites peines! Je ne me plains pas. La Providence sait bien ce que je désire.

--Que désirez-vous, mignonne?

--Vous plaire, ma bonne dame, et à notre monsieur.»

An déjeuner, quand elle vint, portant un plat dans chaque main, ce fut un murmure autour de la table. Ma mère baissa les yeux et l'abbé Raffroy fronça, ma foi, le sourcil. Elle était trop jolie, décidément, bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-être, jugez-en! Ses admirables cheveux brillaient, lissés en bandeaux sous sa coiffe de dentelles, dont les barbes voltigeaient au vent de sa marche. Son corsage blanc comme neige, lacé par devant avec une ganse rouge, ressortait sous son mouchoir plissé. Sa jupe à large raie bouffait derrière son petit tablier de soie. Elle avait de longues boucles d'oreilles, et ses souliers à talons montraient le bas côtelé qui dessinait son pied de fée.

Il m'en coûte de répéter cette parole qui est une allusion à l'ancien état de mon Annette, mais je veux absolument le portrait ressemblant: Annette n'était pas du tout une vraie paysanne. Figurez-vous la plus ravissante villageoise d'opéra-comique qui se puisse rêver, et vous approcherez du vrai.

Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de la jolie soubrette de comédie eût eu grande chance de réussir à Paris. Paris est trop près de la comédie. A Paris, Annette, qui était l'adresse même, eût composé autrement son rôle. Elle jouait pour la province.

Elle jouait vaillamment, avec tout son courage, tout son esprit, et avec tout son cœur.

«Qu'est-ce que cette aimable poupée? demanda l'oncle Bélébon.

--Saperbleure! dit mon père, qui essuya ses lunettes pour mieux voir. Costume d'Etel, la fille?

--Oui, monsieur le comte, répondit Annette qui fit la révérence avant de poser ses deux plats.

--Allons, maman, s'écria Vincent, dont les gros yeux s'allumèrent, voilà un vrai cadeau que vous nous faites. Eh! papa Bélébon, vieux scélérat, ça te reverdit?

--La paix, mon gars, la paix!» voulut dire le bonhomme.

Mais Vincent ne se mettait jamais à table pour déjeuner sans avoir déjà deux ou trois pots de cidre dans la panse. Il était régulièrement ivre dès le matin.

«La paix toi-même, papa Bélébon, riposta-t-il. Je suis ici l'enfant de la maison, pas vrai, papa Kervigné?»

Mon père reprit:

«A la côtelette! Il n'y a que le Morbihan pour le mouton! A boire, jeunesse! La barre d'Etel m'a passé par-dessus la tête une fois. Elle se porte bien, la barre d'Etel?

--Merci, notre maître, tout doucement,» répondit Annette en lui servant à boire.

Mon père la regarda et cligna de l'œil à l'adresse de sa femme.

Quand Annette versa à l'oncle Bélébon, il lui dit:

«La lune est-elle devenue plus grosse qu'un fromage, là bas, l'enfant?

--Approchant, aux grand'marées,» répondit Annette.

C'était au tour de Vincent. Il voulut la prendre par la taille. Elle lâcha la cruche qui tomba en grand sur lui et l'inonda.

«Au diable! s'écria-t-il en se levant.

--Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse comme les petits chevaux de la côte.»

L'abbé Raffroy faisait une figure à peindre. Il avait envie de rire et de trembler.

«Ami Vincent, dit mon père, tu n'en seras pas le bon marchand. Sais-tu le proverbe? Il faut trois coiffes pour en faire une d'Etel!....

--Et tâchez, ajouta ma mère plus haut qu'elle ne l'avait fait depuis des années, tâchez que je puisse garder ma femme de chambre: elle me plaît.

--Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta doucement l'abbé Raffroy.

--Est-ce une querelle qu'on me cherche? gronda Vincent. Foi de Dieu! papa Bélébon, veux-tu nous en aller?»

Papa Bélébon vida son verre et fit une terrible grimace.

«A la côtelette! conseilla mon père, toujours pacifique. Bon appétit, bonne conscience! que chacun y mette du sien....

--C'est ça, dit Vincent, embrassons-nous pour que ça finisse!»

Et il s'empara une seconde fois d'Annette, espérant mettre les rieurs de son côté, Annette avait les mains libres, pour le coup. Sans rien perdre de sa bonne humeur, elle le fit tourner sur place, et, pesant sur ses épaules, elle le remit tout étourdi sur sa chaise.

Mon père éclata de rire et tonton Bélébon fit comme lui, tant il sentait Vincent profondément attaqué.

--«Ah! ah! murmura l'abbé Raffroy, exalté jusqu'au courage. Tant va la cruche à l'eau....

--Touché, Vincent! déclara mon père. C'est toi qui es la cruche, saperbleure!

--Vous voyez bien, ma bonne dame, dit paisiblement Annette, que je n'ai rien à craindre de votre neveu.»

Ma mère avait d'abord tremblé pour sa nouvelle servante. Résister à Vincent, c'était publiquement s'exposer aux plus grossières avanies. Quand elle vit qu'Annette vivait encore après tant d'audace, l'idée naquit en elle que ce cruel balourd n'était pas tout à fait invulnérable; elle eut vaguement espoir; elle entrevit peut-être au lointain de l'avenir la possibilité d'une révolution.

Ainsi sortent de terre humblement et sans bruit, dans quelque coin obscur de la contrée, ces germes de liberté qui doivent grandir en cachette et produire l'arbre aux foudroyants rameaux. Tyrans, descendez au cercueil! Ma bonne mère fredonnait déjà sa petite Marseillaise.

Mais il y a loin de la semence à l'arbre. Que d'hésitation entre le premier murmure, dont l'écho poltron s'étouffe, et ce grand cri qui jaillira de la barricade triomphante!

Un silence suivit. Chacun redoutait sa propre hardiesse. L'abbé Raffroy regardait son assiette d'un air morne; mon père n'osait pas lever les yeux sur Vincent; ma mère contemplait avec admiration, et comme en un rêve, cette gracieuse enfant à l'apparence si frêle, qui était plus forte qu'un homme.

Tonton Bélébon tâtait prudemment le terrain avant de risquer un pas d'un côté ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien battu. Annette restait à son aise: elle allait, venait, servait, le sourire aux lèvres, gardant intacte sa douce et charmante sérénité.

Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa coutume, retrouva l'insolence au fond de son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle Bélébon le prit par le bras pour le mener coucher. Les choses étaient ainsi; loin de charger le tableau, je glisse sur une foule de misérables détails; j'ajoute qu'en Bretagne, et même ailleurs, il n'est pas rare de voir les plus honnêtes gens du monde subir l'obscénité de ces tyrannies domestiques.

Entre toutes les histoires, celle de la captation serait la plus bizarre et la plus invraisemblable. Il y a là un dieu mille fois plus aveugle que l'amour même, et l'horreur de la solitude mène certains caractères bienveillants à des excès inouïs. On peut dire, réduisant les choses à leur exacte expression, que mon père acceptait ces ignominies; bien plus, les imposait à une femme respectée autant qu'aimée pour avoir quatre couverts sur sa nappe et entendre chanter deux fois par jour les Noces de Thétis.

Rien de plus, rien de moins. Là se bornaient strictement les avantages de la société Bélébon.

Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna vers Annette et lui montra le poing en disant:

«Je sais où est la chambre des filles!»

Mon père ne fit que rire, mais ma mère pâlit. Annette appela l'oncle Bélébon.

«Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je viens d'un pays où nous n'avons point de chien de garde. Le jour, je suis bonne fille, mais la nuit, je ne plaisante pas. J'ai dans mes hardes un pistoudret qui ne plaisante pas non plus!

--Saperbleure! s'écria mon père, un pistolet! Gare à toi, Vincent!

--Il m'a déjà servi» ajouta Annette qui lui versait à boire d'une main ferme.

Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait de blasphèmes.

«Vous aurez une chambre de maître, Anna,» dit ma mère.

L'abbé Raffroy riait sous cape en buvotant son café.

«Tu es une Bretonne, toi, ma fille! déclara mon père. Sais-tu des chansons de matelots?

--Un cent plutôt qu'une douzaine, notre monsieur.

--Allume, fillette?

--Notre monsieur, sauf le respect que je vous dois et à la compagnie, excusez:

Fut un ligueur de Quiberon Qu'avait nom Yvon. Kérinon. Tiens bon L'aviron, Manon! La marée s'avance Eh hô!

Fut un ligueur de Quiberon Qui changea de nom Au son Du canon. Et devint, dit-on, Amiral de France. Hô hé! Amiral de France!

Elle entonna ce refrain à pleine voix, la matoise, droite sur ses hanches hardies, le rose aux joues, le sourire à la bouche, l'étincelle aux yeux. Mon père battit la mesure des pieds et des mains; l'abbé Raffroy, honni soit qui mal y pense, accompagna en faux-bourdon, et quand l'oncle Bélébon rentra, il trouva la réunion entière chantant de tout son cœur:

Amiral de France, Hô hé! Amiral de France!

Je crois que ma bonne mère en était!

Il fut pleinement déconcerté, bien qu'il eût tout l'esprit de la famille. Depuis des années, il était ici boute-en-train juré, possédant le monopole de la gaieté, le privilége de la joie et n'ayant, pour tout ce qui regardait la chanson, la gaudriole, le calembour et autres jolies choses, aucune espèce de concurrence à craindre. Cette usurpation inattendue le frappa plus rudement que la mésaventure même de Vincent, et il demeura tout abasourdi sur le seuil.

«Allons, mon oncle! s'écria mon père, faites comme nous!

--Je ne connaissais pas ce talent à M. l'abbé, répondit le bonhomme avec amertume.

--Ce n'est pas l'abbé! c'est la petite! Ah! quel cœur que cette enfant-là! Elle sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire à Audierne!

Et gai, gai, gai, dansons en rond. Des poireaux, des oignons, Cousine Mathurine. Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons, Quel rôti? du dindon. Dansons le cotillon!

--Dansons le cotillon! répéta le digne aumônier en pleine révolte.

--A la bonne heure! à la bonne heure! gronda l'oncle Bélébon. Dieu sait où l'on apprend tant de chansons! Et de si belles! J'ai vu le temps où ma cousine, la comtesse de Kervigné, n'avait pas de coquines à son service!

--Anna, dit ma mère, qui peut-être n'avait même pas prêté attention aux paroles de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre dès cette nuit!

--Dansons le cotillon!» clama l'abbé du ton dont on chante l'Alleluia.

Et mon père:

Amiral de France, Hô hé! Amiral de France!

«A la bonne heure! à la bonne heure!» grinça le Bélébon.

Il était brave. Il essaya d'entonner l'incomparable: On dit qu'aux noces de Thétis.... mais mon père criait:

Tiens bon L'aviron, Manon! La marée s'avance, Eh hô!

On n'écoutait plus les Noces de Thétis!

La révolution allait un train d'enfer. Il y avait déjà du tyran détrôné dans l'oncle Bélébon. Mon père avait la perruque sur l'oreille et ressemblait à un vainqueur de la Bastille.

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