Chapitre 2 Annibal à l’école
A quelques jours de là, il faisait son entrée dans l’école du village, le sac au dos et la figure légèrement renfrognée.
Pendant la classe du matin, les choses se passèrent d’une façon assez convenable ; il y eut quelques chuchotements, et le maître réussit difficilement à obtenir un silence parfait ; mais, en somme, Annibal ne fut pas molesté.
À la récréation du midi, cependant, il dut rester avec les élèves les plus éloignés qui dînaient comme lui à l’école. C’est alors que commença l’éternelle persécution contre le nouveau.
On lui lança des quolibets, on lui jeta quelques boules de papier ; il ne broncha pas, et continua à manger tranquillement ses tartines.
Cela ne faisait pas l’affaire des gouailleurs.
On alla jusqu’à renverser brusquement le banc sur lequel il était assis ; il le releva et acheva son repas sans mot dire, bien que le rouge lui montât à la figure. C’était mieux pour les autres ; il commençait à se fâcher ; on allait donc s’amuser, à la fin. Alors, un des élèves, plus hardi et plus fort que les autres, – il avait près de quatorze ans, – vint, par derrière, lui tirer violemment son sac, dont la courroie se rompit. Cette fois, Annibal n’y tint plus, il se leva pâle de colère et se tourna vers ses ennemis :
— Qui est-ce qui a fait cela ? dit-il en montrant le sac tombé par terre.
Le grand élève s’avança, et croisant ses longs bras dans une attitude de défi :
— C’est moé, l’monsieur, c’est moé !
Les autres partirent d’un grand éclat de rire.
— C’est toi ! dit Annibal, eh bien ! tu vas le ramasser.
— Oh ! que non, par exemple…
— Ou bien tu vas aller le rejoindre.
Le grand élève, les poings sur les hanches, se mit à siffloter en regardant le plafond de l’air d’un homme qui s’occupe peu de ce qu’on lui dit. Mais il fut vite ramené aux choses d’ici-bas, car, prompt comme l’éclair, Annibal lui décocha un maître coup de poing – le coup favori de l’oncle Jérôme – qui l’étendit tout de son long entre deux bancs.
Le grand élève se releva avec un nez tout saignant et une ardeur fort refroidie.
— Tu savais bien que c’était pour rire, dit-il, en s’essuyant et en ramassant humblement le sac de cuir.
— Eh ! bien, alors, rions-en et ne recommençons plus, dit Annibal, qui pensait, au fond, avoir frappé un peu fort.
L’affaire en resta là ; mais, pour tous ceux qui étaient présents, Annibal avait grandi d’une coudée, et méritait dorénavant cette admiration respectueuse que les enfants prodiguent volontiers à la force et à l’adresse.
La classe de l’après-midi fut plus tranquille que celle du matin.
Pendant la demi-heure d’écriture, le maître interrogea son nouvel élève. L’examen ne fut pas long : Annibal, nous l’avons vu, ne savait pas même toutes ses grosses lettres. Il eut un peu de honte de son ignorance, et rougit beaucoup de se voir ainsi humilié devant ses pairs, dont plusieurs, il est vrai, n’étaient pas plus avancés que lui. Il se promit de travailler sérieusement ; et, dans ce moment, il promettait de bonne foi, – comme tous ceux qui se trouvent dans une position difficile.
À quatre heures, quand tout le monde sortit, il s’en alla tranquillement, la tête un peu basse, et pensant à tout ce qui s’était passé dans cette journée mémorable pour lui.
Quelques élèves, cependant, qui n’avaient pas assisté à la scène du midi, et qui n’ajoutaient pas une grande foi à ce que les autres leur en avaient raconté, voulurent tenter l’épreuve et en avoir le cœur net.
Trois d’entre eux se mirent donc à courir de front sur le bord du chemin, de façon à rejoindre Annibal ; puis, arrivés près de lui, ils le poussèrent violemment et le firent rouler en pleine poussière au milieu du chemin.
Fiers de ce succès, ils s’arrêtèrent et partirent d’un immense éclat de rire. Mais Annibal était déjà sur pied, l’œil en feu.
— Va te laver la figure ! ricana le plus grand.
— En veux-tu encore ? cria un second.
— Va conter cela à maman ! miaula le troisième.
Celui-là alla finir sa phrase tête première dans le fossé. Puis Annibal attaqua hardiment les deux autres. Il est à peu près certain qu’il aurait fini par avoir le dessous, bien qu’il frappât dur et dru ; cependant, lorsque la foule des élèves s’interposa, ses deux adversaires n’étaient pas fâchés de voir cesser une affaire qu’ils commençaient à trouver assez chaude. Quant au troisième, il était sorti péniblement du fossé, et s’en était allé sans demander son reste.
Annibal de son côté, était égratigné en plusieurs endroits et passablement moulu ; mais sa réputation était désormais assise sur des bases inébranlables. Il lui avait suffi d’une seule journée pour secouer son titre de nouveau, et prendre rang parmi les plus admirés, ou, comme on dit à l’école, parmi les coqs.
Lorsqu’il arriva à la maison, sa maman, lui voyant la figure tachée de sang, crut qu’il était sérieusement blessé, et s’élança vers lui en pleurant. Mais l’oncle Jérôme, ayant compris la situation du premier coup d’œil, fut plus prompt que sa belle-sœur. Il saisit notre héros et l’enleva au bout de ses bras.
— En voilà un homme ! cria-t-il. Voyons, est-ce assez poliment débuté. Il paraît que nous n’avons pas reculé d’une semelle ; j’en étais certain. Et rien de cassé ; quelques égratignures qui disparaîtront avec un peu d’eau froide ; des bobos de rien.
Il n’y eut pas moyen d’adresser à Annibal la petite semonce qu’il avait certainement méritée, étant revenu dans cet état.
L’oncle Jérôme lui fit raconter la fameuse journée dans tous ses détails, et déclara que la conduite de son neveu était sublime.
— Je n’aurais pas fait mieux, ajouta-t-il ; et cela réglait la question.
Pour cette fois, l’oncle Jérôme avait tort. Car il ne faut pas toujours, connaissant sa propre force, tomber sur un camarade et frapper d’importance. Je sais bien que celui qu’on attaque doit, à un certain moment, se défendre, cela n’est que juste. Mais il ne faut pas, d’un autre côté, être trop prompt à la riposte, et batailler pour une plaisanterie qui, au fond, n’a peut-être que le tort de venir mal à propos.
Or, en tout ceci, je crains bien qu’Annibal ne se soit trop laissé guider par l’impulsion du moment ; et une réprimande sagement administrée n’aurait pu avoir que de bons résultats.
Mais vous voyez que tout cela est inutile, puisque l’oncle Jérôme n’est pas de notre avis, et que « la raison du plus fort est toujours la meilleure. »
Annibal s’en tira donc avec gloire à ses propres yeux et aux yeux de la plupart des intéressés.
Dès ce moment, il oublia ses promesses et sa ligne de conduite fut toute tracée. Apprendre à lire ou à écrire fut la moindre de ses préoccupations. Car, au fond, se disait-il, qu’est-ce que cela rapporte ? De la fatigue, des ennuis, et rien autre chose. Pourvu qu’on avance un peu, de manière à éviter les grosses punitions, cela suffit ; laissons aux autres la gloriole et les récompenses. Qu’ils aient des images, des bons points : à quoi cela sert-il ? On n’en peut pas acheter seulement une douzaine de billes. Ah ! si les récompenses consistaient en patins, en toupies ou en traîneaux, je ne dis pas, on se gênerait un peu !
Avec ce raisonnement, vous voyez d’ici où l’on peut arriver, et où l’on arrive presque toujours.
Au bout de l’année, Annibal ne savait que lire et écrire tant bien que mal ; mais, en revanche, il était le plus fort à tous les jeux ; aucune partie ne pouvait être complète sans lui.
À l’école, cela veut dire beaucoup ; car la force physique, l’adresse, le souplesse des membres sont mises au premier rang. On méconnaît les supériorités du travail et du talent – qui devrait cependant inspirer une légitime fierté, – et on célèbre les prouesses d’un joueur de billes, d’osselet ou de toupie. On va même jusqu’à donner la palme à qui sait le mieux siffler, ou qui fait les contorsions les plus grotesques. J’ai connu, à l’école, un gamin qui avait chaque jour un triomphe superbe, et qui a été proclamé chef à l’unanimité des voix, parce qu’il trouvait le moyen de se tourner les paupières à l’envers, ce qui lui donnait un aspect horrible. Et, chose encore plus singulière, chacun faisait son possible pour l’imiter. Je n’ai pas complètement réussi, pour ma part, et j’ai longtemps considéré cet insuccès comme une des amertumes de ma vie.
Ainsi sont les enfants, et Annibal se contentait de ces faciles succès.
L’oncle Jérôme ne disait rien ; mais les parents s’inquiétaient de cet état de choses.
Les vacances finies, Annibal avait atteint sa dixième année.
Il était tapageur et, disons le mot, mal élevé au point de fatiguer même les plus indulgents. L’oncle Jérôme partait pour passer l’automne et l’hiver à la ville ; on se hâta de profiter de cette heureuse circonstance pour frapper un grand coup. On fit venir secrètement un professeur un peu âgé, très compétent, très doux, mais inflexible à l’article de la discipline ; puis aussitôt l’oncle parti, on prépara deux pièces de la maison pour Annibal et son professeur, qui, de huit heures du matin à six heures du soir, avait une autorité absolue sur son élève.
Les premiers jours se passèrent assez bien. La nouveauté, même désagréable, a toujours un certain attrait, pour les enfants comme pour les hommes. Mais, au bout d’une semaine, Annibal en avait déjà trop : il songea à secouer un peu le joug.
Le précepteur, malgré son caractère égal, avait la main ferme, mais il n’avait jamais rencontré un sujet aussi dur à plier. En apparence, Annibal était docile et conciliant ; cependant, dès que son maître s’absentait ou tournait seulement le dos, le tapage et les jeux recommençaient. Il imaginait toutes sortes de moyens pour vexer son professeur, et lui jouait constamment ce qu’il appelait « des bons tours. »
Un jour, celui-ci trouvait son encrier rempli de sable et son sablier plein d’encre ; une autre fois, les verres de ses lunettes étaient vernis avec de la colle, ou bien son mouchoir était remplacé par le linge destiné à essuyer le tableau noir.
Il était évident que toutes ces sottes plaisanteries étaient dues à Annibal, bien qu’on ne l’eût jamais pris sur le fait. Et chaque jour, cela recommençait. Le professeur avait beau avertir, supplier, gronder, menacer ; rien n’y faisait, il ne gagnait rien, et cette existence devenait insupportable. Aussi, au bout d’un mois, il quitta la maison de M. Ladouceur en exprimant poliment l’espoir qu’un autre plus habile pût faire mieux que lui.
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