IV
La Lombardie.
Le comte de Renda.--Clémence Malaspina.--Galéas.--La cour de Milan.--Chasse au léopard.--Milan la Peuplée.--Les armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le château.--Isgéric et Thomas de Portinari.--Le Père de la Patrie.--Pavie.--L'étudiant.--Les forts détachés.--La statue de Théodoric.--La châsse de Saint-Augustin.--La tour de Boëtius.--Le pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.
C'était, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intérêt que la présence à Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la mer du Nord, l'autre de ceux de la Méditerranée, ces deux hommes se trouvaient amis et comme frères, sans s'être vus jusque-là. L'aïeul de Prosper était petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les idées du temps rendaient de tels liens bien plus étroits qu'ils ne le sont de nos jours.
Descendu du trône ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie, une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples, seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de Milan, allié par son mariage et celui de sa fille à deux des plus illustres maisons princières d'Italie, celles de Malespine et de Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa patrie, il eût pu goûter en paix _l'otium cum dignitate_, si vanté des anciens, s'il n'était pas ordinaire de regretter l'autorité suprême lorsqu'on en a été revêtu. Il n'avait garde pourtant de faire paraître un tel sentiment. Ce fut lui qui servit à notre chevalier d'introducteur auprès de Galéas, qu'il avait eu soin d'instruire des relations de famille dont nous venons de parler.
Le très-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinéraire_ de notre voyageur, était un modèle achevé de rapacité, de luxure et de perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'éclat d'une magnificence royale, l'élégance et la dignité des manières, l'éloquence de la parole. Il reçut le sire de Corthuy d'un visage riant et l'entretint de la façon la plus gracieuse. Il lui présenta sa cour[29], ajoute le même manuscrit, et lui accorda libre entrée auprès de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois eût été l'un de ses officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit à ces chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on employait des léopards; il voulut même défrayer entièrement Anselme pendant son séjour à Milan. Par un accueil si distingué, Galéas, ainsi que l'_Itinéraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur à la fois au roi d'Écosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il ne tarda guère, néanmoins, à user, envers Prosper, de rigueur et de perfidie; mais s'il y songeait déjà en ce moment, c'était un motif de plus pour qu'il le comblât d'égards, ainsi que tout ce qui lui appartenait.
[29] _Curiam etiam Dmno Anselmo præsentavit._ Cette expression, d'une latinité barbare, n'offre pas un sens bien facile à saisir.
Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables à l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne lui avait confiée; il s'acquitta de ce qui lui était recommandé dans ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.
Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prêté son appui à Louis XI, et Galéas s'était allié à ce monarque en épousant Bonne de Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-même, propre soeur du roi de France, était maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui, sans doute, cherchait à attirer aussi le duc de Milan dans son alliance.
La mission du baron de Corthuy devait avoir trait à ces relations entre les deux cours ou à la ligue qui se formait contre les Turcs; mais, adressant le récit de son voyage au roi d'Écosse, il ne pouvait y révéler le secret de négociations étrangères au service de celui-ci. Toute naturelle qu'elle est, cette réserve diplomatique est à regretter pour l'histoire.
L'ex-doge ne se borna pas à produire son parent brugeois à la cour, il lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville, surnommée alors _la peuplée_, n'était point grande; mais elle avait de vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent pavées que quelque temps après) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout, y étaient nombreux et l'on entendait de tous côtés retentir sur l'enclume les marteaux employés à façonner les armes de guerre, les heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la principale industrie.
Anselme et Prosper allèrent voir ensemble la belle cathédrale gothique, en marbre blanc, «qui,» porte l'_Itinéraire_, «n'aurait point sa pareille en Italie si elle était achevée.» (On sait qu'elle ne l'est point encore.) Ils visitèrent aussi la vieille basilique de Saint-Ambroise, où, comme le rapporte un autre Père avec des circonstances intéressantes[30], l'illustre prélat échappa à la persécution d'une impératrice, et dont il osa barrer l'entrée à un empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit par François Sporza, auquel s'attache, pour notre génération, le souvenir de Mansoni, qui l'a décrit dans ses _Promessi sposi_; enfin, le château, élevé également par Sforce. Ce château en renfermait deux, ornés de tours, de figures diverses: un homme à cheval pouvait monter, partout, jusqu'au sommet des bâtiments.
[30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.
A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fête à notre Flamand. Don Isgéric de Portinari, d'une honorable famille de gonfaloniers, facteur de la maison de Médicis auprès du duc de Milan, lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la politique et le commerce. Un frère d'Isgéric, don Thomas de Portinari, fort lié avec Anselme Adorne, exerçait les mêmes fonctions auprès de la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit à Charles le Téméraire les 100,000 florins qui furent donnés à Sigismond d'Autriche sur le nantissement du comté de Ferrette. L'_Itinéraire_ qualifie Isgéric de facteur de Côme de Médicis. Le _Père de la Patrie_ était mort cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et Julien, ses petits-fils.
Malgré l'accueil qu'il recevait à Milan, Anselme avait hâte de partir. Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; là, sous le _statulum_, espèce de scapulaire à longs plis qui distinguait les élèves des universités d'Italie, l'attendait, avec une bien vive impatience, un jeune compagnon qui allait être chargé par lui de tenir le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en écrire la relation.
C'était Jean, son fils aîné; après avoir pris ses degrés, à Paris, dans la Faculté des arts, c'est-à-dire des lettres, il avait étudié le droit à l'université de Pavie sous les maîtres les plus fameux, pendant près de cinq années. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme d'un naturel heureux, d'un caractère facile, sensible aux beautés de la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son goût pour les recherches etnographiques et ses citations des poëtes: nous ne sommes pas sûr qu'il n'y mêle point parfois les inspirations de sa muse. Point de voyageur moins vantard, plus naïf même, lorsqu'il ne s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dévouement filial éclate par quelques traits racontés avec une aimable simplicité. Moins ambitieux qu'attaché à sa famille, il dut passer loin d'elle la plus grande partie de ses belles années.
Il y avait bien longtemps déjà qu'il en était séparé; on peut juger de la joie qu'éprouvèrent le père et le fils à se revoir! Jean en ressentait une non moins vive d'être associé au voyage du sire de Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:
«Jamais,» écrivait-il, «je n'oublierai un tel bienfait joint à tous ceux dont m'a comblé un si tendre père, et je m'écrie, dans un transport de reconnaissance:
«Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle «Du sort aura brisé la trame de mes jours, «D'un si précieux don, la mémoire immortelle, «Dans mon âme, vivra toujours[31].»
[31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus, Serviet officio, spiritus ipse tuo.
Ces vers et leur traduction pourraient être meilleurs; mais ils expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.
On pense bien que Pavie et son université ne sont pas oubliées dans la relation rédigée par Jean Adorne: elle contient, à cet égard, des détails qui ne sont point sans intérêt, mais qui ne peuvent entrer dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons à quelques traits. La pureté de l'air, l'abondance d'une eau fraîche et limpide, la propreté des rues, concouraient à faire de Pavie un séjour agréable et sain. Son enceinte était défendue par des tours carrées, bâties en brique; nos voyageurs jugèrent qu'on les avait fait si hautes et si massives autant pour contenir les habitants que pour aider à la défense. L'idée des forts détachés, ou du moins le reproche qu'on leur adressait, date, comme on voit, de loin.
On remarquait encore, à Pavie, la cathédrale, d'antique architecture. Devant le portail, au centre d'un parvis carré, s'élevait une statue équestre, en bronze, emportée jadis de Ravenne comme un trophée. L'on supposait qu'elle représentait Théodoric, roi des Goths. L'église du monastère des Augustins, qui renfermait les restes du saint évêque d'Hippone et ceux de Boëtius, la tour où cet homme célèbre fut enfermé par ordre de Théodoric et où il écrivit le livre _de la consolation_, attirèrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de son fils; mais ils tombèrent d'accord que les deux merveilles de Pavie étaient un pont de marbre fort long et couvert, jeté sur le Tésin, et un magnifique château construit par Galeas. «Il est carré, avec une tour à chaque face,» est-il dit dans l'_Itinéraire_. «Un homme d'armes peut parvenir, à cheval, jusqu'au sommet du bâtiment sans baisser sa lance. En arrière du château, s'étend un vaste parc environné de murailles et divisé, par d'autres murs, en compartiments dont chacun est réservé à une espèce différente d'animaux sauvages et renferme un bassin d'eau vive où ils viennent se désaltérer. La plus belle chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'élève au milieu des ombrages de cette royale solitude.»
Ce ne fut pas sans émotion que Jean Adorne quitta Pavie, où il avait passé cinq années. Les professeurs et les élèves de l'université lui firent un affectueux cortége jusqu'à un mille de distance. Là, sur les bords du Pô, que le chevalier avait à franchir pour se rendre à Gênes, son fils et les amis dont il se séparait, probablement pour toujours, échangèrent leurs adieux.
Le soir du même jour, après avoir traversé Voghera, que le comte de Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses compagnons arrivèrent à Tortone.