‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 16 sur 81 · TROISIÈME PARTIE. - I

TROISIÈME PARTIE. - I

Hutmen ou Othman II.

Le Fondaco des Génois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades et les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou Hutmen.--Maison moresque.

A son arrivée à Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Génois, situé, comme ceux des Vénitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la ville, près de la porte orientale. C'étaient des espaces carrés, clos de murs, n'ayant qu'une porte d'entrée chacun, mais renfermant divers bâtiments où les négociants résidaient et exerçaient leur commerce. Les _Fondachi_ des Vénitiens et des Génois étaient fort beaux; ils avaient tous leur église, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco de Gênes, excita l'admiration de nos voyageurs.

Près de là était une vaste plaine où ils furent fréquemment témoins d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce lieu, les uns à pied, les autres à cheval, suivant la condition de chacun. Bientôt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant à la main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de gestes analogues au récit. Les assistants exprimaient, par leur attitude, l'attention et l'intérêt avec lesquels ils écoutaient, «à peu près,» dit l'_Itinéraire_, «comme on voit, dans nos églises, les fidèles assemblés autour de la chaire, les yeux fixés sur le prédicateur, recueillir avidement ses paroles.» Dans d'autres endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun était escorté de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs babouches, placées devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs c'étaient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui, moyennant une rétribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient, au bruit des instruments, à toutes sortes de gambades et de contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts dans leur art; car les Maures y étaient maîtres, comme à l'escrime, à la natation, aux échecs. Enfin, de jeunes garçons, de dix à douze ans, portaient en équilibre sur leur tête des cruches placées l'une sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.

Aux approches de la nuit, toute cette foule s'écoulait pour revenir le lendemain avec la même affluence.

A l'extrémité de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galères et autres bâtiments de la marine royale. Il était environné de murs, avec deux portes, l'une du côté de la ville, l'autre donnant sur le lac.

Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le _saab_ (seigneur), chargé de la levée des droits de douane sur les marchandises étrangères. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa _Descripcion de Africa_, n'attribue à ce dignitaire, qu'il appelle _el Almoxarife major_, que le huitième rang dans les _officios principales de Corte_, aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-là plus de crédit. Le droit d'un dixième qu'il prélevait, mettait dans les coffres de son maître 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la police des étrangers.

Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dépens de leur bourse; mais notre chevalier était si bien recommandé qu'il ne rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur fit montrer à nos voyageurs sa maison qui était l'une des plus somptueuses. Toutes celles des personnages considérables consistaient en de grands édifices quadrangulaires, construits en marbre blanc, avec des toits en terrasse. Au centre était une cour entourée d'une galerie. Ces bâtiments présentaient, au dehors, un aspect triste et uniforme: tout le luxe d'architecture et de décoration était réservé pour l'intérieur.

De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi «le plus puissant, le plus riche et le plus élevé en dignité d'entre les princes maures.»

Son royaume, en effet, était le plus important débris, gouverné encore par des Arabes, de l'empire qu'avait fondé Mahomet, moins en subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrière en même temps que leurs sens. Ce n'était pas la modeste et féconde semence destinée à devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'étendit en peu de temps, d'un côté, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre, jusque dans la péninsule Ibérique. Une domination si vaste devait se diviser; le signal en fut donné par la lutte entre deux dynasties qui tenaient, l'une et l'autre, à la famille de Mahomet: les Ommiades et les Abassides. A l'avènement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche se réfugia en Afrique et de là en Espagne, où il fonda un État indépendant. Plusieurs chefs l'imitèrent en Barbarie: la postérité de l'un d'eux, Mahadi, qui se prétendait issu de Fatime, fille du prophète, conquit l'Égypte. Un gouverneur de Kérouan s'empara également de la souveraineté et prit Tunis pour capitale.

Deux siècles et demi plus tard, des réformateurs qui se faisaient appeler saints (_Morabeth_) fondèrent un empire dont Maroc fut le siége et dont Tunis reconnut la suzeraineté; mais après avoir étendu leur domination sur l'Espagne, ils furent renversés par les _Mohaweddin_[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta à Tunis le siége de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs, étant tombée entre les mains des Arabes indépendants, un alcade du roi maure, nommé Abdul-Hedi, parvint à leur faire abandonner leur proie en leur payant tribut, et sa postérité régna dans la ville qu'il avait rachetée.

[40] Communément appelés _Almoades_.

Le roi auquel Anselme Adorne allait être présenté et que son itinéraire désigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques les plus puissants et les plus sages de sa race.

Son autorité était reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il avait soumis cinq ans auparavant, jusque près d'Alexandrie, où commençaient les États du soudan d'Égypte. Il possédait l'île de Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombée depuis au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince étaient évalués à un million de doublons ou ducats.

Il habitait, pendant la plus grande partie de l'année, un magnifique château situé dans la partie occidentale de la ville, et appelé, dans l'_Itinéraire_, _Casabé_ (Casbah). C'est, sans doute, _le Bardo_ des voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan décrit comme une petite ville entourée d'un carré de remparts élevés dont les angles sont flanqués de tours et d'ouvrages avancés. C'est là que le chevalier brugeois fut admis à l'audience du monarque africain.

Ottoman[41] ou Hutmen était d'une taille élevée et d'une figure noble. Son teint était brun, sa barbe épaisse; mais ses traits n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bonté et l'intelligence. Il écoutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.

[41] Ou plutôt Othman.

On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il rendait la justice avec une grande impartialité. Telle était la régularité qui présidait à la distribution de son temps, qu'il avait assigné un emploi à chaque jour de la semaine et ne s'écartait jamais de cet ordre. Fils d'une Andalouse enlevée à ses parents qui habitaient Valence, il ne haïssait point autant les chrétiens que la plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-même, il avait une épouse née dans la religion chrétienne, outre les six cents concubines qui peuplaient son sérail.

Lorsque le roi eut congédié Anselme et Jean Adorne, ils furent présentés à ses fils, famille qu'attendait une tragique destinée; car l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils d'Hutmen montèrent successivement au trône, qu'il laissa à l'un de ses fils.

Après leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre du saab, dans toute la ville; peu d'étrangers ont eu l'occasion de la voir à cette époque avec autant de détail.