‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 20 sur 81 · V

V

Le Nil.

L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Piété filiale de Jean Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks préfèrent le vin.--Beautés des rives du fleuve.--Navigation pénible.--Attaque des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras.

Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 août, trois heures avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et Gausin, étaient montés, les uns sur des mules, les autres sur des ânes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un juif, nommé Isaac, suivait comme interprète, et un Mameluck devait servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks, à cheval, armés d'arcs et de flèches, formaient l'escorte.

A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour échapper aux Bédouins qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrêter, toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant presque toujours la côte formée d'une belle plage sablonneuse. Les Mamelucks portaient souvent avec inquiétude leurs regards vers la mer, car les pirates étaient autant à redouter que les Arabes.

On arriva néanmoins sans accident à Rosette, où le chevalier loua une petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'à Fua ou Foga (Fouah), admirant la beauté du fleuve dont les rives, ornées de bosquets dune verdure fraîche et brillante, et semées de nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la fertilité.

Lorsque, après avoir visité Fouah, il rentre dans sa barque, une scène étrange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir les siens; les uns et les autres élèvent d'assourdissantes clameurs; ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se précipiter mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand déplaisir du Chevalier, la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la rive, ils se mettent aussitôt à ramer. La nuit régnait; l'interprète gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient où on les conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.

La lune se lève enfin, et, à sa clarté, ils distinguent un gros vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint; les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce bâtiment et contraignent nos voyageurs à y monter. Pour cette fois, ils se croyaient vendus et livrés. Quelle fut leur surprise, en arrivant à bord, d'y retrouver les négociants africains avec lesquels ils avaient fait route sur la caraque de Côme de Negri! Ceux-ci vinrent aussitôt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des Flamands l'inquiétude qui les agitait: «Ne craignez rien,» leur dirent-ils. «Ces mariniers n'en veulent ni à votre liberté, ni à vos richesses. Ils prétendent seulement vous conduire au Caire, au même prix qu'auraient reçu vos matelots; c'est un privilège qu'ils tiennent du Soudan.

Malheureusement, le vaisseau était déjà tellement chargé que c'est à peine si nos voyageurs y trouvèrent place. Il fallait d'ailleurs se déranger pour le dernier d'entre les mécréants. Les deux Adorne se trouvèrent relégués, avec Lambert Van de Walle, dans un espace à peine suffisant pour une seule personne, et après avoir chevauché toute la nuit précédente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brûlant, la moitié de la journée, le chevalier brugeois ne pouvait encore goûter aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que de la gêne de la sienne. Il avait aperçu une chaloupe amarrée au vaisseau; résolu de s'y retirer, quoiqu'elle fût, comme on va le voir, en bien mauvais état, il fait un signe à Van de Walle. Tous deux se lèvent doucement, abandonnent la place à Anselme et descendent dans la chaloupe, où ils eurent de l'eau jusqu'à la ceinture.

Ils n'en éprouvèrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la quantité d'eau du Nil dont ils étanchèrent leur soif: l'_Itinéraire_ en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. «Un peu trouble,» y est-il dit, «comme celle du Tibre, dès qu'on la laisse reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive, digestive, si salubre qu'elle détruit tout vice intérieur.» Jean Adorne termine cet éloge par déclarer qu'il n'est pas de breuvage qu'il préfère.

Ce n'était point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le navire: durant la nuit, ils s'emparèrent du vin de Malvoisie dont le chevalier s'était muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le désert. Nos voyageurs voulurent réclamer: «Quelle audace,» s'écrient en les menaçant ces larrons hypocrites, «d'oser transporter devant nous du vin, pour en boire!»

Ces contrariétés étaient adoucies par les égards que témoignaient au sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il naviguait: les femmes surtout, avec la délicatesse de sentiments et la bonté compatissante propres à leur sexe, cherchaient à encourager et à consoler nos Flamands. Ils éprouvaient, du reste, un plaisir toujours nouveau à contempler les rives du fleuve, qui, à mesure qu'ils avançaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et plus considérables. Chacune avait un moulin servant à puiser l'eau du Nil pour l'irrigation des terres voisines, et mû par des boeufs dont la beauté égalait la grosseur.

Le troisième jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il portait, tant il était chargé et délabré. Pour l'alléger, on fit, à plusieurs reprises, descendre les passagers à terre. Il leur fallut même suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds, à la manière des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de plantes épineuses, et sous un ciel brûlant. Plusieurs, pour échapper à ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.

Plus loin, le bâtiment fut attaqué par un parti d'Arabes: l'engagement fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint à les repousser. Qu'aurait-ce donc été si le chevalier les avait rencontrés, dans sa petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son salut dans un incident qu'il avait d'abord envisagé sous un jour bien différent.

Enfin le soir de cette journée aventureuse, qui était le 7 août, il arriva au Caire, appelé, dans son _Itinéraire_, la nouvelle Babylone. Il loua immédiatement des ânes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui l'abordèrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge d'escorter les Francs ou Latins à leur arrivée dans la ville, afin de les mettre à l'abri des insultes du peuple. Cette attention délicate, dont il prévoyait le résultat le plus certain, lui parut un peu suspecte. En effet, «ils mentaient, les drôles!» écrit avec une amusante vivacité l'étudiant de Pavie: c'était encore là une ingénieuse invention pour alléger l'escarcelle des voyageurs.

Tel était le mot d'ordre général; le Mameluck qui les avait accompagnés depuis Alexandrie et le juif Isaac en étaient si pleins, qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrivée de ses hôtes: «Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!»

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les Flamands avec une tendresse qui témoignait du plaisir qu'il prendrait à les dévorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il dut se borner à les traiter en brebis qu'il avait à tondre de près.