‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 23 sur 81 · QUATRIÈME PARTIE. - I

QUATRIÈME PARTIE. - I

La Caravane.

Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de Birket-el-Hadji.--Le mont Goubbé.--La mer Rouge.--Bateaux de bambou.--La fontaine de Moïse.--Campement de l'émir d'El Tor.--Les voyageurs se joignent à son cortége.--Les Bédouins.--Proclamations de l'émir.--Image vénérée par les musulmans.

Au Sinaï maintenant! La visite de ce mont fameux devait précéder celle du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question de vie et de mort: c'était le choix d'un guide. Fort heureusement pour nos voyageurs, quelques infidélités commises, dans l'achat de leurs provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour cet emploi, obligèrent à le congédier. Il savait trop peu d'italien et nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent exposés à périr misérablement dans le désert.

La Providence leur envoya à sa place précisément l'homme qu'il leur fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sinaï, qui avait auprès de lui son frère en qualité de procurateur du monastère. C'était un Grec de Candie, appelé Lucas, mais qui, en entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui donnaient familièrement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et l'arabe, et s'exprimait même dans cette dernière langue avec une facilité et une éloquence qui, jointes à son adresse et à sa prudence, devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite à travers mille dangers. C'était de plus un homme fidèle, intègre, expérimenté et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le prieur le céda à notre chevalier pour le conduire, moyennant une rétribution convenue, au mont Sinaï et de là à Jérusalem.

Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 août avec sa suite ordinaire, Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargés de bagages et de provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres étaient destinés non-seulement à leur usage, mais à être distribués aux Arabes qu'on rencontrerait, afin de les contenter et de prévenir ainsi leurs embûches.

Une semaine de repos avait fait oublier à nos voyageurs les fatigues qu'ils avaient endurées; mais nul, parmi eux, ne montrait plus d'ardeur et de curiosité que le Chevalier. Le 16, on remplit les outres à Birché[48]. A quelques milles de là, des Arabes à pied et à cheval entourèrent Anselme et sa petite troupe, demandant des séraphs d'or; pourtant, ils se contentèrent d'une assez modique rançon.

[48] Birket-el-Hadji, première station de la caravane de la Mecque, selon Burckardt.

Nos voyageurs traversèrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine sablonneuse; après une halte, s'étant remis en route à la clarté de la lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne appelée Goubbé. Ils y passèrent la nuit sur un plateau parsemé d'arbustes grêles que les chameaux broutaient avec avidité. Les moucres[49] n'osèrent y allumer du feu, de peur de donner l'éveil à des Arabes qui avaient laissé en ce lieu l'empreinte de leurs pas.

[49] Conducteurs de chameaux.

Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de l'aurore, nos voyageurs aperçurent à leur droite la mer Rouge, tandis qu'à leur gauche s'élevait le sommet du mont Goubbé. Après avoir côtoyé cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu où les enfants d'Israël la franchirent à pied sec. Suivant l'_Itinéraire_, «elle peut avoir en cet endroit cinq milles de largeur.»

Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits vaisseaux dans la construction et le gréement desquels il n'entrait aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La charpente était formée de grands roseaux des Indes, assemblés au moyen de fils d'écorce et enduits d'huile de poisson. Les voiles étaient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une cargaison trois fois plus considérable que les plus fortes caraques de Gênes, étaient également construits en bambous, avec des nattes pour voiles.

Le baron de Corthuy s'arrêta près d'un édifice qui renfermait trois citernes. L'eau en était noire et fétide; néanmoins les moucres et les chameaux s'en abreuvèrent avidement. Ce bâtiment était habité par un chef arabe chargé par le Soudan de protéger les voyageurs. Ceux-ci, en retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait à sa fantaisie pour les Francs, et n'épargna pas notre chevalier.

[50] Caffar.

Dans la nuit, celui-ci arriva à la fontaine de Moïse, appelée dans l'Écriture _Mara_: c'est celle dont le législateur des Hébreux rendit les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos voyageurs firent là une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre à profit pour rendre leur route plus sûre.

[51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25.

Non loin de la fontaine était campée une caravane où l'on comptait plus de 400 chameaux: c'était le cortége d'un émir, récemment nommé gouverneur d'El Tor, ville située au sud de la presqu'île où s'élève le mont Sinaï; celle-ci est formée par les deux bras principaux qui terminent la mer Rouge au septentrion. L'émir, dans sa route pour prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.

Aux premières lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientôt la caravane est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait l'émir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles litières couvertes et portées à dos de chameau. De temps en temps des musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres, des clairons et d'autres instruments.

A la faveur des clartés douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite s'étaient mêlés à cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla dans tout son éclat, l'émir s'aperçut de l'augmentation de son cortége. Ayant fait appeler Laurendio: «Quels sont ces gens-là?» lui demanda-t-il.--«De pauvres moines grecs de mon ordre,» répondit le guide. L'émir se contenta de cette explication plus adroite que sincère.

Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vînt aux mains avec les gens de l'émir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontré le Chevalier brugeois, marchant isolément avec sa petite troupe, ils ne l'eussent dépouillé. Toutefois, la suite de l'émir n'était guère mieux disposée en faveur de ces chrétiens que les Bédouins eux-mêmes. Nos voyageurs étaient livrés à de continuelles appréhensions et recevaient des preuves nombreuses de mauvais vouloir.

On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrêta dans une plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine qui, retombant sur tous les objets, eut bientôt entièrement couvert les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement à minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes d'arbustes et d'où coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte dans une vallée entourée de hautes montagnes. Là, l'émir fit à cheval le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumées, au bout de longs bâtons, et un héraut qui le précédait annonçait, à haute voix, que l'émir étant arrivé à la limite de son territoire, punirait quiconque se rendrait coupable de quelque crime.

Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes allèrent visiter avec une grande dévotion: on y voyait l'image, grossièrement sculptée, d'une jeune fille à laquelle un brutal ravisseur avait ôté l'honneur et la vie, et qui était ensevelie dans ce lieu. C'est chose assez étrange chez des musulmans, que cette figure ainsi environnée de leurs hommages.

Un peu plus loin, Laurendio avertit secrètement le sire de Corthuy et ses compagnons qu'on était arrivé au point où leur route et celle de l'émir se séparaient. En conséquence, nos voyageurs ralentirent insensiblement le pas, de manière à se laisser devancer par la caravane, et lorsqu'ils la virent s'éloigner, ils prirent, sans bruit, le chemin qui devait les conduire à leur destination.