VIII
Les chevaliers de Saint-Jean.
L'île de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prêtres grecs.--Festin donné par le grand maître.--Cercle de cinquante chevaliers.
L'île de Rhodes était alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un poste avancé de la Chrétienté, la place d'armes de ses plus hardis champions. Il n'est point de phénomène historique plus merveilleux que celui qu'offre cette espèce de cloître guerrier, longtemps si formidable à l'islamisme.
L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonçait pas de telles destinées: il commença par un hospice fondé, en 1048, à Jérusalem, pour les pèlerins; mais ceux qui le desservaient, après s'être engagés par des voeux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de porter les armes pour la défense de la foi.
Les victoires de Saladin les ayant éloignés de la sainte cité, ils finirent par trouver un asile à Limisso, dans l'île de Chypre, et résolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les pèlerins et combattre sur mer les infidèles.
Le grand maître, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus indépendant, conçut le projet de s'emparer de l'île de Rhodes, devenue un repaire de brigands. Ce plan fut réalisé, en 1310, par Foulques, frère et successeur de Guillaume, qui eut bientôt à soutenir une attaque des Turcs, commandés par Othman.
Ce fut, pendant deux siècles, un beau spectacle de voir cette poignée de chevaliers, tantôt faire face aux Mamelucks d'Égypte, tantôt lutter avec la puissance ottomane qui, s'étendant de plus en plus, finit par envelopper le siége de l'ordre de toutes parts.
Lorsque Mahomet II se fut rendu maître de Constantinople et eut créé une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre à sa vengeance.
Tel était l'état des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins, grand maître lorsqu'Anselme Adorne aborda à Rhodes, fut élevé à cette dignité, en 1467.
Anselme trouva l'île dans une situation fort critique. Peu fertile en elle-même, elle était alors, en partie, inculte et abandonnée. Les laboureurs n'osaient se livrer à leurs travaux qu'autour des villes, dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs, pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les réduire en esclavage.
Le baron de Corthuy fut témoin, lui-même, des alarmes continuelles dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment où le calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout à coup réveillé par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde; on court aux armes: «Voilà les Turcs!» criait-on, «les gardiens des tours ont signalé toute une flotte de galères et de barques.» Ce n'était qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.
Le grand maître s'occupait de la défense de l'île avec résolution et courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla en pièces un corps d'infanterie turque qui était venu faire le dégât. Il fit passer des secours aux Vénitiens, tout en écartant des propositions qui eussent mis l'ordre dans la dépendance de cette ambitieuse République. En même temps, il entrait dans une ligue avec elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait de quitter Rhodes quand notre chevalier y débarqua, et que celui-ci rencontra ensuite à Venise.
Jean-Baptiste Orsini était d'une illustre maison d'Italie, à laquelle appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples. Quoiqu'il ne portât que le titre modeste de grand maître, est-il dit dans notre manuscrit, on pouvait, à bon droit, le compter parmi les princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'île, des chevaliers pour guides et pour escorte.
La description que l'_Itinéraire_ donne de Rhodes tire un intérêt particulier de ce quelle en fait connaître l'état, dix ans seulement avant la mémorable défense de l'île par le grand maître Pierre d'Aubusson, successeur d'Orsini.
La ville était petite, mais défendue par d'épaisses murailles flanquées de tours très-fortes. Comme à chaque instant on s'attendait à une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des amas de pierres destinées à être lancées contre les assaillants et d'autres armes propres à la défense.
Le port se fermait au moyen d'une chaîne de fer attachée, par les deux bouts, à deux tours qui en défendaient l'entrée: celle de droite était appelée tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait été construite aux frais de ce prince.
La ville avait trois enceintes: entre la plus avancée et la seconde, habitaient les artisans; derrière celle-ci, les frères de l'ordre; enfin la muraille intérieure renfermait les bâtiments occupés par le grand maître, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.
Le peuple était principalement composé de Grecs. Leurs prêtres, qui pouvaient se marier, mais une fois seulement et à une vierge, portaient des bonnets arrondis par le haut, d'où pendaient des ornements semblables à des étoles. Leurs rites différaient, en beaucoup de points, de ceux de l'Église romaine: c'est à peine s'ils en reconnaissaient l'autorité. Outre les Grecs, il y avait à Rhodes des gens de toute nation, et même des Maures et des Turcs que probablement on eût fait sortir, en cas de siége.
Les rues étaient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des toits en terrasse et des fenêtres ornées de colonnettes.
[71] Eu égard aux usages d'Orient et relativement à celles d'autres villes de ces contrées.
La veille du jour où le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le grand maître Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hôte, quelqu'eût été son rang, n'eût pu être traité avec plus d'éclat et de distinction. La table, dressée sous les voûtes de la grande salle du palais, était fort longue; cependant quatre convives seulement y prirent place, outre le grand maître. Il était assis au centre, avec le chevalier brugeois à sa droite et, à sa gauche, son neveu le prieur de Capoue. Après venaient, d'un côté, don Thomas Lomellino, son trésorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles séparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir une idée complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut encore se représenter, tout autour des convives, un cercle d'environ cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures. Peu de souverains déployaient un tel appareil, et il y en avait moins encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et intrépides guerriers.
Ce fut peut-être pendant le séjour du baron de Corthuy à Rhodes, qu'un des fils qu'il avait laissés à Bruges, alors dans sa dix-septième année, fut reçu dans l'ordre ou, comme on le disait alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'île sur un navire biscayen de 500 tonneaux, armé en course par le grand maître et qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce bâtiment allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu d'Orsini était grand prieur; mais auparavant il devait traverser l'Archipel et toucher à la Grèce.