VII
La séparation.
Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd meurt à Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le château de Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la princesse.--Présentation à la cour.--Le donjon de Corthuy.--La dédicace de l'_Itinéraire_.--Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart.
Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le baron et la dame de Corthuy, leur fils aîné et une nombreuse escorte, et alla s'embarquer à Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a placée à la suite de l'_Itinéraire_ de son père, décrit ce départ:
«Là même, à Calais, sur le vaisseau prêt à appareiller, je fis mes adieux à mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa grâce, m'avait invité à la suivre; mais je devais partir dans peu de jours pour Rome. La chose était résolue et ainsi le voulait, sans doute, ma destinée.
«Après avoir pris congé d'eux, je revins à Bruges assez triste, mais supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour en Italie, d'où je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur appui. Je partis néanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de Saint-André.»
On voit que le jeune Adorne eût préféré un voyage en Écosse, sous les auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu'à regret, la carrière que Paul II devait lui ouvrir.
Le sire de Corthuy débarqua avec sa femme et leurs nobles hôtes en Angleterre. Les Boyd s'y arrêtèrent. Robert, se rapprochant, tant qu'il pouvait, de la frontière d'Écosse, mourut peu après à Alnwick. Anselme et Marguerite durent assister à une scène navrante: les adieux du comte et de Marie. Leur route, à tous deux, se séparait; chacun allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les réunir. Les images de leur bonheur passé, de leurs espérances détruites, venaient en foule assaillir leur pensée, et, en même temps, un nuage froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle différence entre cette entrevue et une autre, quoique mêlée aussi de douleurs, dans laquelle, se revoyant après le coup qui les avait frappés, ils s'étaient juré mille fois de ne jamais se quitter!
Arrivée à Édimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reçue par son frère; on ajoute qu'il la confina dans le château de Kilmarnoc, ancien domaine des Boyd; mais comme ils en étaient dépossédés, le choix de ce séjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux, c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu les négociations d'Anselme Adorne. Jacques ne voulait ni rendre à Thomas Boyd, proscrit, dépouillé, ulcéré, sa position, ni en laisser une à la princesse, qui ne convenait pas à son rang et à sa naissance. Le mariage fut cassé, on ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'oeuvre de la puissance usurpée des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre et régulier.
En revenant en Écosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient été déployées pour célébrer cette union. Anselme vit la jeune reine, belle, distinguée et modeste. La présentation de la dame de Corthuy, la tournée qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent, sans qu'on en trouve le récit: on eût aimé à y rencontrer la peinture d'un paysage d'Écosse, dominé par le vieux donjon de Corthuy, avec son fossé et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid d'aigle, quelques roche presque inaccessible.
A Édimbourg, Adorne avait un devoir à remplir: pendant les six mois qu'il venait de passer à Bruges, il avait fait rédiger, sous ses yeux, par son fils aîné, la relation de leur commun voyage. Elle est écrite en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en rendre la lecture plus facile. La narration, semée parfois, ainsi que nous l'avons remarqué, de citations poétiques, y est interrompue et coupée par des dissertations qui résument les observations personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement à l'histoire, à la situation politique et aux moeurs des pays qu'ils ont visités. Il règne, en général, dans tout cet écrit une simplicité et un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on y rencontre témoignent d'un esprit d'observation uni à beaucoup d'exactitude, en même temps que du sentiment des beautés de la nature. On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques qui révèlent un goût, assez rare alors, pour les études philologiques et etnographiques.
L'ouvrage est précédé d'une dédicace adressée au roi d'Écosse[89]; elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient précédé celui du sire de Corthuy. L'étudiant de Pavie y donne ensuite carrière à son éloquence classique, pour célébrer, d'une manière hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait témoigné au père de l'écrivain tant de considération et de gratitude.
[89] Elle a été publiée par M. Le Glay.
Le baron de Corthuy remit lui-même le manuscrit à Jacques III, qui dut être sensible à ce présent. Ses goûts n'étaient que trop studieux, et il parcourut sans doute avec avidité un ouvrage qui a vieilli par la forme et une partie de la matière, aussi bien que par la langue dans laquelle il est écrit, mais qui présentait alors ce qu'on savait de plus certain et de plus neuf au sujet de contrées qui ne cessaient d'occuper l'attention générale.
C'est peut-être lors de cette apparition à la cour de Holyrood, qu'Anselme Adorne fut nommé conseiller du roi d'Écosse, titre fort honorable en ce temps, car l'État n'était pas conduit sans habileté ni sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardèrent guère à retourner en Flandre, après avoir assisté, il faut le supposer du moins, aux réjouissances qui eurent lieu pour célébrer la naissance du prince, depuis Jacques IV, réservé à devenir un jour, entre les mains d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son père.
Nous achèverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employé par le duc de Bourgogne dans des négociations; on ajoute qu'il le servit de son épée. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles lui fit élever, à Anvers, un magnifique mausolée avec une inscription qui rappelait ses titres et ses exploits.
Nous devons dire que nous n'avons rencontré son nom ni parmi ceux des principaux chefs employés par le duc de Bourgogne dans ses expéditions militaires, ni dans les épitaphes anciennes des églises d'Anvers ou de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernière ville à l'autre, parce que l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre ensemble. D'autres écrivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours en Italie, et désenchantent le roman de ses amours avec Marie en ajoutant qu'il périt de la main d'un époux outragé.
[90] Nous possédons un recueil manuscrit des épitaphes anciennes de Bruges, où nous avons fait, en vain, des recherches pour y trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction latine. Il se publie aussi un recueil des épitaphes d'Anvers, où ces noms ne paraissent pas, que nous sachions.
S'il en fut ainsi, elle était plus que quitte envers lui. Une princesse, veuve ou séparée de son mari, se trouvait en Écosse, en butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu délicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages passions. Le roi exigea que sa soeur acceptât un protecteur en donnant sa main à lord Hamilton qu'elle avait dû épouser autrefois. Parvenu ainsi au but de son ambition, et créé à son tour comte d'Arran, il devint le chef d'une maison puissante qui, sous le règne d'une autre Marie Stuart, célèbre par sa beauté et ses malheurs, se trouva voisine du trône chancelant de cette reine.
La comtesse d'Arran paraît encore une fois dans l'histoire: ce n'est plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mère qui intercède pour son fils, et ce n'était point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois, ne coulèrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran, s'était exposé à la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerçait la régence pendant la minorité de Jacques V; Marie sut les réconcilier.
[91] Fils du frère de Jacques III et par conséquent neveu de la princesse.