V
Marie de Bourgogne.
Tâche pénible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de Clèves.--Entrée de la duchesse à Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'échevin justifié et emprisonné.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frédéric III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux déserteurs.
Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hésité quelque temps que nous poursuivons notre tâche: elle nous oblige à retracer avec détail des scènes pénibles d'agitation et de désordre; mais tous les peuples, toutes les formes de gouvernement, tous les états de la société ont leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu ailleurs, d'un vernis séduisant. La gloire d'une nation dépend moins du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y passer de moins digne d'éloge, que des grands hommes qu'elle a produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc être tranquilles, et nous reprenons notre récit.
Assez d'autres sans nous ont exposé et discuté les griefs auxquels les deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, détenus dans la prison de Gand, étaient en butte; ce dont nous nous préoccupons surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire et l'ensemble de la situation.
L'histoire offre certains moments où toute une suite d'événements est comme suspendue à la vie d'un homme, à l'existence d'un enfant, à un siége qui se poursuit, à un procès qui se juge. Ainsi en était-il de celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'État et le capitaine, devant le tribunal auquel la duchesse avait été contrainte de livrer leur sort, c'était le règne de Charles qu'un arrêt allait frapper, et tout ce qui avait tenu à ce règne en devait sentir le contre-coup. La procédure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrêt est prononcé: les deux proscrits montent l'un après l'autre sur le même échafaud, dont on prit soin de changer la décoration, selon l'état et le rang de chacun.
Plus touchée de leur danger que ne le sont souvent les grands du malheur de ceux qui les servent, Marie avait tenté d'arracher ces victimes à la mort. Elle avait le doux éclat de la jeunesse, la majesté du rang; son deuil triste et récent, ses supplications, ses larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus émouvants de nos annales.
Avec Hugonet et Humbercourt, elle défendait la mémoire de son père. Adolphe de Gueldre s'était saisi autrefois du sien, «à un soir, comme il se voulait aller coucher, et l'avait amené à cinq lieues d'Allemagne, à pied, sans chausse, par un temps très-froid, et le mit au fond d'une tour, où il n'y avait de clarté que par une bien petite lucarne.» Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant atténuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, était l'un des prétendants à la main de l'héritière de Bourgogne et cherchait un point d'appui dans le peuple qu'il séduisait par des qualités brillantes.
Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt était un triomphe. Le duc de Clèves y avait concouru en donnant les mains à la condamnation de tous deux. Voulant écarter un obstacle, il avait servi un rival et précipité le cours des événements qu'il se flattait de maîtriser. Il tente alors de rendre à la captivité Adolphe, l'idole de la multitude, qui s'était inscrit parmi les orfèvres. Vain et débile essai! Le duc de Clèves, chef du conseil, placé au sommet des pouvoirs, échoue contre les priviléges d'un métier et la faveur du peuple; il s'éloigne humilié et vaincu. Sa défaite devait donner au mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les événements, on songe involontairement aux Girondins préparant la domination de leurs implacables adversaires.
Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend à Bruges pour en jurer les priviléges. On la reçoit avec les honneurs dus à son rang. Archers et arbalétriers, à pied, à cheval, défilaient en bon ordre, le casque en tête, avec des casaques tailladées qui laissaient dessous briller leur armure. Les métiers portaient des flambeaux. Les maisons étaient ornées de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis. Des jeunes filles, couronnées de roses, vinrent offrir à Marie un chapeau des mêmes fleurs qu'elles lui présentèrent sur un plateau de cristal. On voyait, sur des théâtres, Moïse sauvé des eaux, le roi Priam et la reine Panthésilée, la jeune et belle Ara recevant la bénédiction de son père. Une inscription qui accompagnait la dernière représentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout, dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105].
[105] Jamais elle ne détacha, de lui, sa foi.
Mais tandis qu'elle s'avançait dans une litière couverte de velours noir, au milieu des démonstrations de respect et de joie, un bruit se répandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la défense commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire demeurât séparé de la ville. Le soir même, les métiers s'assemblent; plusieurs échevins sont arrêtés; la maison du bourgmestre est livrée au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.
L'un des échevins demanda à se justifier: il monta dans une chaire, sur la place, et donna des explications si claires et si précises, qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit pas moins en prison, car il ne fallait point fâcher le peuple: mais les agitateurs n'étaient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour qu'il ne fut point versé, les doyens, disaient-ils, s'étaient fait compter cent couronnes. «Tue! tue!» s'écrient quelques voix. Tout était perdu sans le sang-froid du doyen des maréchaux: «A vos bannières!» crie t-il à son tour d'une voix retentissante: on se range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misérables.
C'est au milieu de ce désordre qu'arrivèrent à Bruges les ambassadeurs qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric III. Pendant que se traitait cette grande affaire européenne autant que flamande, la duchesse put voir, des croisées d'une hôtellerie où elle se transporta, les métiers rangés, en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se joignant à eux, et une députation de Gand qui venait offrir aux Brugeois le concours de cette alliée puissante et redoutable.
Il fallait céder: aux concessions accueillies naguère avec tant d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes par ses serments.
Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils devaient être renouvelés au début d'un nouveau règne, et ils le furent selon les priviléges qui venaient d'être accordés. Les sires de Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand, procédèrent à cette opération, de concert avec les chefs de la bourgeoisie et des métiers. On prit cinq échevins et autant de conseillers parmi les _Poorters_, un échevin et un conseiller dans chacun des huit autres Membres, c'est-à-dire des huit groupes que formaient les métiers. Les échevins élurent ensuite le premier bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.
Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des éléments de la cité devenir étranger à la chose publique. Le gouvernement avait une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois, était dévolue aux métiers, et, en fait, la multitude avait la plus forte, par sa masse, son ardeur, sa présence sur la place publique, ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.
Les États de Marie étaient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la défection et effrayant la fidélité par des supplices. C'est ainsi qu'après avoir fait servir un bon souper aux députés qu'Arras envoyait à la duchesse, il leur fit couper la tête. Celle de l'un d'eux, qui était du parlement, fut exposée, avec un beau chaperon fourré, sur le marché d'Hesdin, «là où il préside,» ajoutait, en goguenardant, le roi qui aimait à raconter cette plaisante histoire.
Les Gantois entrent en campagne, sous la bannière que la jeune duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains à Adolphe de Gueldre. Bruges, à son tour, se prépare à la guerre. Un corps soldé, ayant chaperon rouge et casaque pareille, à la croix de Bourgogne, sort des portes. Les milices accourent sur le marché pour y passer la revue; mais une fatale pensée naît ou est semée dans leurs rangs. Elles déclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en jugement tous les bourgmestres et trésoriers de la ville, de 1472 à 1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de la commune, et huit trésoriers, en tout seize anciens magistrats. La date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien, après, distinguer les innocents des coupables.
Le principe de cette mise en prévention, en bloc, était si absolu, qu'il enveloppait à la fois les hommes dont les opinions s'accordaient le moins. A côté de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'être parlé. Il y avait encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui régnait dans les esprits.
Ce fut à une époque postérieure à celle qui nous occupe en ce moment; mais ces détails sont curieux et caractéristiques. Martin Lem fut encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entouré d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'écriait: «Voilà le petit comtin de Flandre!» ou bien: «Vive le comte Martin sans Terre!» Maître d'hôtel de Maximilien, il lui donne un magnifique banquet en sa maison de Richebourg. Bientôt les Trois Membres, en lutte avec ce prince, confèrent à Lem les fonctions de bailli; mais après, démissionné par eux, il va terminer ses jours dans l'exil. Pour Metteneye, il était fils du chevalier du même nom, dont nous avons parlé, et fut lui-même seigneur de Marque, Marquillies, Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du château d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait à Bruges, déjà presque à demi captif, ce gentilhomme fut nommé écoutète. Charles de Halewyn était grand bailli: tous deux étaient agréables au peuple; mais réduits, à mesure que les événements se déroulaient, à prêter leur ministère à des actes qui les compromettaient et leur répugnaient, ils annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte, piquent des deux, et on les attend encore.
Tels étaient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre voyageur. Les différences que nous venons de noter en établissaient, pour eux, dans le péril. Leur mise en jugement était, au surplus, demandée, maintenant, sans distinction et d'une façon qui ne permettait plus les hésitations ni les délais.