‹ Anthologie féminineChapitre 3 sur 17 · L. D'ALQ.

L. D'ALQ.

[2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément littéraire du _Figaro_ du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les Carrières féminines_, par Mme L. d'Alq.

[Illustration]

PREMIÈRE PÉRIODE

XIIIe-XVIe SIÈCLE

NOUS commençons notre _Anthologie_ avec les premiers écrivains féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d'autres auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre.

Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu'il serait curieux et intéressant de tirer de l'obscurité quelques noms oubliés, et d'étendre dans une certaine mesure l'exposé de cette naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et ne manque ni de charme ni de richesse, en _cette parleur la plus delitable_[4] d'une langue qui sort de l'enfance et marche rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements de l'humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les récits épiques.

[3] Lire l'excellente traduction des _Lettres d'Héloïse_, publiée avec le texte latin et précédée d'une introduction sur le _Paris au Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l'Académie française.

[4] Brunelli Latini, _Livre du Trésor_.

[Illustration]

MARIE DE FRANCE

(XIIIe SIÈCLE)

LA première femme poète qui écrivit pour le public, quoique peu de ses ouvrages soient parvenus jusqu'à nous, _Marie de France_, naquit à Compiègne, d'après ce que raconte d'elle un poète, Jehan Dupain. De son origine, on connaît seulement ce qu'elle dit elle-même par ce vers:

_Marie ay nom, ii sui de France._

Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par les princes anglo-normands à l'époque des troubadours et du _Roman du Renart_.

Un de ses plus beaux poèmes a pour titre _le Purgatoire de Saint-Patrice_; elle a publié, sous le pseudonyme d'Ysopet, une imitation en langue d'oïl de cent trois fables d'Ésope, de Phèdre et d'autres auteurs, que le roi Henri Ier a traduites en anglais. Elle puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes légendes de Bretagne et d'Irlande. On connaît d'elle aussi une quinzaine de _lais_, entre autres celui du _Léotic_ ou _Rossignol_, dont on trouve une réminiscence dans le conte de Mme d'Aulnoy, _l'Oiseau bleu_. _Les Deux Amants_ est un autre petit poème de Marie de France plein de gracieux et touchants détails.

LA MORS ET LI BOSQUILLON[5].

Tant de loin que de prez n'est laide La Mors. La clamait à son ayde Tosjors ung povre bosquillon Que n'ot chevance ne sillon: «Que ne viens, disoit, ô ma mie, Finer ma dolorouse vie!» Tant brama qu'advint; et de voix Terrible: «Que veux-tu?--Ce bois Que m'aydiez à carguer, Madame!» Peur et labeur n'ont mesme game.

[5] Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été rimée également par La Fontaine et Boileau sous le titre de _la Mort et le Bûcheron_.

AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE

(DAME DE FOIX, NÉE VERS 1330.)

Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand'mère, elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d'une nature de poète et d'artiste; musicienne, rieuse, expansive, c'est la plus ravissante personnalité de l'époque qu'Agnès de Champagne. Son imagination ardente, son goût pour les lettres dans ce qu'elles ont de plus exquis, l'entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau, chansonnier célèbre du XIVe siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg, contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement qu'une jeune princesse admirait ses vers; il n'en fallut pas davantage pour exciter l'imagination de Machau: une correspondance littéraire et sentimentale s'établit; Agnès devint l'élève et l'émule du spirituel et tendre poète. De charmantes lettres pleines d'enjouement et de sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons[6], dont Machau fit la musique et qu'Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la jeune élève, resta certainement platonique, comme le prouvent les insistances réitérées du pauvre maître, qui s'écrie sans cesse:

Morray-je donc sans avoir votre amour, Dame que j'aime!

[6] Édités dans la collection des _Poètes champenois_, 1856, Reims, par M. Léon Tarbé.

Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d'avoir empoisonné son père.

RONDEAUX

Sans cuer[7] de moi pas ne vous partirez[8] Ainsois arez le cuer de vostre amie, Car en vous yert, partout où vous serez Sans cuer de moy pas ne vous partirez. Certaine suy que bien le garderez, Et li vostre me fera compagnie. Sans cuer de moi pas ne vous partirez Ainsois arez le cuer de vostre amie.

[Illustration]

Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi, Qui sur tout vous aime fort; Amis, si Dieu me confort, Or laissiez tout desconfort, Car vous l'avez sans demi; Amis, si Dieu me confort, Vous arez le cuer de mi.

[7] _Cuer_, cœur.

[8] Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur ces mêmes rimes.

BALLADE

Il n'est doleurs, des confors ne tristesse, Amy, gaieté, ni pensée dolente, Fierté, durté, pointure ne ospresse, N'autre meschief d'amour que je ne sente, Et tant plains, souspire et plour, Que mes las cuers est tout noiez en plour; Mais tous les jours me va de mal en pis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.

Quar quant je voye que n'ay voye n'adresse A tost veoir vostre maniere gente, Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse Qui tandis m'est par pensée présente Je n'ai confort ne recour, Fors à plourer et à haïr le jour Que je vif tant, n'est mes plus grans delits, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.

Mais si je suis loing de vous sans liesse Ne pensez jà que d'amer me repente, Car loyauté me doctrine et adresse A vous amer en tres loyale entente Si que cuer, penser, amour, Voloir, plaisance et desir, sans retour, Ay-je esloingné de tous et arrier mis, Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.

CHANSON

_Refrain._

Moult suy de bonne heure née Quand je suis si bien amée De mon doulz ami, Qu'il ha toute amour guerpi Et son cuer à toute vée Pour l'amour de mi.

Nos cuers en joie norri Sont si, que soussi Ne riens que nous desagrée N'avons, pour ce qu'assevi Sommes de mercy, Qu'est souffisance eppelée. Un delir, une pensée, Un cuer, une ame est entée En nous; et aussi De voloir somes uni Oncques plus douce assemblée Par ma foy ne vi.

Moult suy, etc.

Non pour quant je me deffri Seulette et gemi Souvent à face esplourée Quant loingtaine soy de li Qu'ay tant enchieri Que sans li riens ne m'agrée, Mais d'espoir suy confortée Et tres bien asseurée Que mettre en oubli Ne me porrait par nul si; Dont ma joie est si doublée Que tous maulz oubli.

Moult suy, etc.

CHRISTINE DE PISAN

(NÉE A VENISE EN 1363)[9]

Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10].

[9] On ignore la date précise de sa mort.

[10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose.

Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la cour comme la plus noble damoiselle.

A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et noble famille de Picardie.

Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.

Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques; mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la protéger.

Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11] au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France.

[11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement prend son existence pour modèle.

Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du duc se présentèrent.

Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi _qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère.

Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle si bieng isroit les restrouvez_».

Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]:

Chose est bien digne de mémoire Que Dieu par une Vierge tendre Sur France si grant grâce estendre. Tu Johanne, de bonne heure née, Benoist[13] soit Ciel qui te créa. Par miracle fut envoïée Au roy pour sa provision; Son fait n'est pas illusion, Car bien a esté esprouvée... Par conseil en conclusion A l'effect la chose est prouvée, Et sa belle vie, par foy, Par quoy on adjouste plus foy A son fait, quoy qu'elle fasse, Toujours en Dieu devant la face... Hée! quel honneur au féminin Sexe! que Dieu l'ayme, il appert!

[12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par M. Robineau.

[13] Béni.

Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut isolée et résignée.

Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à vendre_.

C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la _Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par cette phrase:

_Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_, etc.

L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au fait de mesnage_.

Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14], et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses vers.

[14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman de la Rose.

RONDEAU XI

De triste cuer, chanter joyeusement, Et rire en dueil, c'est chose fort à faire; De son penser monstrer tout le contraire, N'yssir doulz ris de doulent sentement.

Ainsi me fault faire communement Et me convient, pour celer mon affaire, De triste cuer chanter joyeusement.

Car en mon cuer porte couvertement Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire, Et si me fault, pour les gens faire taire, Rire en plorant, et très amerement De triste cuer chanter joyeusement.

BALLADE XVIII

Aucunes gens ne me finent de dire Pour quoy je suis si malencolieuse, Et plus chanter ne me voyent ne rire, Mais plus simple qu'une religieuse Qui estre sueil si gaye et si joyeuse; Mais a bon droit se je ne chante mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.

Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire! Qu'elle a changié en vie doloreuse Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire, Dueil pour soulas, et vie trop greveuse; Si ay raison d'estre morne et songeuse, Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.

Merveilles n'est se ma leesce empire; Car en moy n'a pensée gracieuse, N'autre plaisir qui a joye me tire; Pour ce me tient rude et maugracieuse Le desplaisir de ma vie anuieuse. Et se je suis triste, je n'en puis mais, Car trop grief dueil est en mon cuer remais.

BALLADE XI

Seulete suy et seulete veuil estre, Seulete m'a mon doulz ami laissiée, Seulete suy sans compagnon ne maistre, Seulete suy dolente et courrouciée, Seulete suy en langueur mesaisiée[15], Seulete suy plus que nulle esgarée, Seulete suy sans amis demourée.

[15] Mal à l'aise.

VIRELAY XII

Se pris et los estoit à departir Et à donner, selon mon jugement, J'en sçay aucuns qui bien petitement Y devroient à mon avis partir.

Et, non obstant qu'ilz cuident bien avoir Assez beauté, gentillece et proece, Et que chascun cuide un prince valoir, A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.

Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir A villains faits et parler laidement, Pas nobles n'est; ains deust on rudement D'entre les bons si faitte gens sortir Se pris et los estoit à departir.

Ne en leurs dis, il n'a nul mot de voir Grans vanteurs, sonts n'il n'est si grant maistrece Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece.

Comme il siet mal à noble homme à mentir Et mesdire de femme et vrayement! Telle gent sont drois villains purement, Et devroit-on leur renom amortir Se pris et los estoit à departir.

JEUX A VENDRE[16]

Je vous vens la rose de may? Oncques en ma vie n'aimay Autant dame ne damoiselle Que je fais vous, gente femelle, Si me retenez a amy, Car tout avez le cœur de mi.

Je vous vens l'oiselet en gage? Si vous estes faulx, c'est dommage, Car vous estes et bel et doulx, Si n'ayez telle tache en vous, Et digne serez d'être aimé Bel et bon et bien renommé.

[16] Ces _jeux_, que l'on trouve au nombre de cent soixante dans les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme aujourd'hui, on faisait en société des _jeux d'esprit_, on posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu des enfants: Je vous vends mon corbillon.

DICTS MORAUX A SON FILS

(FRAGMENTS)

Fils, je n'ai mie grand trésor Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or, Aucuns renseignemens montrer Te veuil, si les veuilles noter.

Dés ta jeunesse pure et monde[17], Apprens à cognoistre le monde, Si que tu puisses par apprendre Garder en tous cas de mesprendre.

Se as bon maistre, sers-le bien, Dys bien de lui, garde le sien, Son secret scelles; quoi qu'il fasse, Soyes humble devant sa face.

Se tu es cappitaine de gent, N'ayes renom d'amer argent, Car à peine pourras trouver Bon gens d'armes si en veulx louer.

Se pays as à gouverner, Et longuement tu veulx régner, Tiens justice et cruel ne soyes, Ni de grever gens ne quiers voyes.

Se tu as estat ou office, Dont tu te meles de justice, Garde comment tu jugeras, Car devant le grant juge iras.

Ayes pitié des pauvres gens Que tu voys nuz et indigens, Et leur aydes quand tu porras; Souviengne-toi que tu morras.

Aymes qui te tient amy Et te gard de ton ennemy; Nul ne peut avoir trop d'amys, Il n'est nulz petits ennemys.

Ne soyes decepveur de femme, Honore-les, ne les diffame, Soffise-toi d'en amer une, Et ne prens cointance à chacune.

Se tu prens femme accorte et sage, Croy-la du fait de ton mesnage, Adjoutes foy à sa parolle, Mais ne te confesse à la folle.

Se tu sçayes qu'on te diffame Sans cause, et que tu ayes blasme, Ne t'en courrouce. Fais toujours bien, Car droit vaincra, je te dys bien.

D'aucun parle à toy bien prends garde La fin que le parlant regarde, Et, se cest requeste ou semonce, Pense ung petit avant responce.

Ne laisse pas que Dieu servir Pour au monde trop asservir, Car biens mondains sont à défin Et l'âme durera sans fin.

[17] Nette.

CLOTILDE DE SURVILLE

(MARGUERITE-ÉLÉONORE-CLOTILDE DE VALLON-CHALYS)

(1405-1494)

L'origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est contestée, par le motif qu'on n'en mentionne nulle trace dans les ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n'aurait fait que pasticher les rondeaux de Charles d'Orléans, en assurant qu'il les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet, descendante des Surville, vivant aujourd'hui, proteste énergiquement, avec documents à l'appui; malheureusement elle ne peut produire les manuscrits mêmes, qui ont été égarés.

Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il dira comme nous:

_Se non è vero, è bene trovato._

D'abord, les _Verselets à mon premier-né_[18] mis en musique et tant chantés vers 1805:

O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere, Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere, Tien doulx œillet par le somme oppressé.

Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre; Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toi...

Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de _Rosalyre_:

Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette! N'ay plus ny parler, ny couleur, Tant au loing du roy de mon cœur! N'a donc pitié de ma langueur, Lui qui n'oyoit que sa poulette? Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop, hélaz! languir seulette!

[18] Les _Poésies de Clotilde de Surville_ ont été publiées par M. Ch. de Vanderbourg, membre de l'Académie française, en 1803. Un des motifs faisant croire à une supercherie littéraire, c'est qu'il est parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, dont le premier ne fut découvert par Huygens qu'en 1655. Ensuite, on n'alternait pas encore à cette époque les rimes masculines et féminines, quoique M. de Vanderbourg en donne des exemples dans des prédécesseurs de Clotilde, mais que les bibliographes récusent également.

MARIE DE CLÈVES

(1426-1487)

Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l'âge de quinze ans au duc Charles d'Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, elle protégea les arts et les lettres.

Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne l'empêchait pas d'étendre ses prodigalités aux Universités de Paris, de Caen et d'Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange, gentilhomme de l'Artois, beaucoup plus jeune qu'elle; en son honneur, elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries parlantes, des _rabots_ et des _anges_, avec cette devise: _Encore n'est-il que Rabot d'Ange._ Elle a laissé quelques poésies.

RONDEL

En la forest de Longue attente Entrée suis en une sente, Dont oster je ne puis mon cœur. Pourquoi je viz en grant douleur, Par fortune qui me tourmente. . . . . . . . . . . . Ay-je donc tort si me garmente Plus que nulle qui soit vivante? Par Dieu, nenni! Veu mon malheur: Car ainsi m'aist mon Créateur Qu'il n'est peine que je ne sente En la forest de Longue attente.

CLÉMENCE ISAURE

(NÉE A TOULOUSE VERS 1450)

De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe? Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur, Hors cet éclat si doux que son rayon apporte, Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur? Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source Dont les flots transparents couleraient ignorés, Si les myosotis ne trahissaient sa course Au travers des cailloux dorés?

Et tu fus, en ces temps, la source intarissable Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs, Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable, L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs; Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie, Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir, Vins guider de ses feux l'errante Poésie Vers le berceau du Gai Savoir[19].

[19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard.

Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée nous renseigne.

Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610, rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:

_Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu, un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de son vivant._

«La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors, elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège...

«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_...

«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage. Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie, conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des perles ou des saphirs.

«Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne, harmonieux et plaintif:

Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa! Al fis aymans uffris senhal d'onor; Sios a james digna de son lausor, Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!

Soèn à tort l'ergulhos en el pensa Qu'on drad sera tostems del aymadors; Mes io say ben que les joëns Trobadors Oblidaran la fama de Clamensa.

Tal en los cams la rosa primavera Floris gentil quan torna lo gay tems; Mes del vent de la nueg brancejado rabems, Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20].

[20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867:

_... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu, On entendit l'écho d'une harpe éolique Répéter ton dernier adieu: «Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse, «Que la gloire à jamais étincelle à ton front! «De l'hommage des preux reste toujours jalouse: «Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront. «Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore; «Mais si, noir messager, le vent des nuits survient, «Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure: «Elle meurt... et qui s'en souvient?»_

«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:

A Toulouse il fut une belle, Clémence Isaure était son nom; Le beau Lautrec brûla pour elle, Et de sa foi reçut le don... . . . . . . . . . . .

«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_ n'est digne de la noble Toulousaine.

«Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait, Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la gerbe et compléter le bouquet.»

Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du XIXe siècle.)

MARGUERITE D'ANGOULÊME

(1492-1549)

Fille du duc d'Angoulême et sœur de François Ier, Marguerite naquit à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d'Alençon, et en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne d'Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l'âge de sept ans, elle composait des vers latins et entendait le grec et l'hébreu; à cette époque, la langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin, Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent style. Son principal ouvrage est l'_Heptaméron_, recueil de contes libres, imité du _Décaméron_ de Boccace; elle a laissé en plus des _Lettres_ et des _Poésies_, les _Marguerites de la Marguerite_, dont nous donnons ci-après quelques fragments, après avoir terminé cette courte biographie par le jugement de Littré sur cette savante princesse.

«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié sérieuse des _Nouvelles_, voir en elle la femme pleine de cœur et de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où il n'y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes grandeurs, a dit d'elle-même qu'_elle avoit porté plus que son faix de l'ennui commun à toute créature bien née_.»

PORTRAIT DE FRANÇOIS Ier, SON FRÈRE

De sa beaulté il est blanc et vermeil, Les cheveulx bruns, de grande et belle taille; En terre il est comme au ciel le soleil, Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, Fort et puissant, qui ne peut avoir peur. Que prince nul, tant soit-il grand l'assaille, Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur, Fort et constant et plein de patience, Soit en prison, en tristesse ou malheur. Il a de Dieu la parfaicte science Que doit avoir ung roy tout plein de foy, Bon jugement et bonne conscience.

SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE

Un jour très clair que le soleil luisait, Et moins ardent un chacun induisait Chercher au loin les campagnes fleuries, Sombres forêts et riantes prairies... . . . . . . . . . . . . . Ainsi parlant, pensant toute seule être, Je vois de loin trois dames apparaître, Saillant d'un bois, haut, feuillé et épais, Dont un ruisseau très clair pour mettre frais Entre le bois et le pré se mettait, Portant le noir, et l'une et l'autre était... . . . . . . . . . . . . .

MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS Ier

(Tolède, 1525.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Monseigneur, suis contraincte d'attendre encore samedy, mais je vous envoye quelqu'un qui bien au long vous contera ce que demain et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant il vous plaise entendre les bons tours qu'ils vous font, et si sçay bien qu'ils ont grand peur que je m'en ennuye, car je leur donne à entendre que, s'ils ne font mieux, je m'en veux retourner..._

PAULE DE VIGUIER

(BARONNE DE FONTENILLE)

(1519-1605)

Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François Ier, en 1533, lors du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des stances charmantes qu'elle avait composées pour cette occasion, et qui malheureusement n'ont pas été conservées.

Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre _Belle Paule_ que telle on surnommera.--Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en se tournant vers les capitouls; j'aurai garde d'oublier votre bonne et fidèle ville de Tolose.»

Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a fait un livre tout consacré aux beautés de Paule, _la Paulographie_, s'est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu'elle portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle n'était pas précisément cendrée, mais elle avait des reflets argentins qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d'une inexprimable mollesse. C'est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu'un artiste italien désignait par le mot _morbidezza_. Elle s'en couvrait tout entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa taille légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le charme exquis de la perfection.

Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: _la Vénus chrétienne_; à quinze ans ses parents la marièrent contre son gré à Bénaquet, que, malgré les tristesses de son âme, elle rendit parfaitement heureux pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant veuve à vingt-cinq ans, elle put choisir alors l'élu de son cœur, le baron de Fontenille, qui lui était resté fidèle.

Paule ne connut pas l'existence sereine que tout semblait lui présager. La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde d'une manière si absolue qu'elle ne sortait plus de chez elle et se rendait même invisible aux amis de sa maison.

Il ne suffit pas à Paule d'avoir le don de la beauté parfaite, sa beauté se couronnait et s'illuminait de toutes les vertus et de tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie un adoucissement à ses maux. L'Académie des Jeux floraux voulut, à son tour, forcer sa retraite en l'invitant à venir recevoir dans ses concours un _Souci funèbre_ offert à l'harmonieuse expression de sa douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets publics; elle se rendit au milieu d'une de ces fêtes brillantes, couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D'une voix pleine de sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l'amour maternel dans ses joies et dans ses tristesses.

Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le donnons ici. Elle peut rivaliser avec _l'Enfantelet_ de Clotilde de Surville:

Le tendre corps de mon fils moult chéry Gist maintenant dessoubs la froide lame; Dans les cieuls clairs doit triompher son âme, Car en vertu tousjours il fut nourry. Las! j'ai perdu mon beau rosier fleury, De mon vieux temps l'orgueil et l'espérance; La seule mort peut donner allégeance Au mal cruel qui mon cœur a meurtry. Or, adieu donc, mon enfant moult chéry, De toi mon cœur gardera souvenance!

En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus belle dame de France par Charles IX et Catherine de Médicis, qui voulurent la voir à leur passage à Toulouse.

Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle resta belle, nous assure Brantôme, alors qu'elle fût octogénaire; elle mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus aimable esprit[21].

[21] Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules Toussy.

LOUISE LABÉ

(1526-1566)

Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée _la Belle Cordière_ parce que son père était marchand cordier et que son mari, Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l'on retrouve dans notre siècle chez Mme Desbordes-Valmore. Il a été conservé d'elle vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire poétique?

Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez _la Belle Cordière_ de Lyon se réunissaient les amateurs de littérature et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut la prose de Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen de Beaujeu, nous la dépeint ainsi dans ses _Mémoires de l'histoire de Lyon_, publiés en 1573:

«Elle avoit la face plus angélique qu'humaine, mais ce n'estoit rien à la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, tant rare en savoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu pour estre admiré comme un grand prodige entre les humains.»

SONNETS