‹ Aristophane; Traduction nouvelle, tome premierChapitre 1 sur 33 · L'ENVOYÉ.

L'ENVOYÉ.

Mais non, il parle de larges médimnes d'or.

DIKÆOPOLIS.

Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en: à moi tout seul, je vais les mettre à l'épreuve. (_A Pseudartabas._) Voyons, toi, réponds clairement à l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or? (_Pseudartabas fait signe que non._) Alors nous sommes dupés par les Envoyés. (_Pseudartabas fait signe que oui._) Mais ces gens-là font des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison pour qu'ils ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrière est épilé. Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu nous jouer un rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn?

LE HÉRAUT.

Silence! Assis! Le Conseil invite l'oeil du Roi à se rendre au Prytanéion.

DIKÆOPOLIS.

N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je donc me morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des étrangers. Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. Où donc est Amphithéos?

AMPHITHÉOS.

Me voici!

DIKÆOPOLIS.

Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec les Lakédæmoniens pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des députations, et ouvrez la bouche aux espérances.

· · ·

LE HÉRAUT.

Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès.

THÉOROS.

Me voici!

DIKÆOPOLIS.

Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut.

THÉOROS.

Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè...

DIKÆOPOLIS.

Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire.

THÉOROS.

S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves n'eussent gelé vers le temps même où Théognis faisait ici jouer ses drames. Dans ce même temps je buvais avec Sitalkès. En vérité, il est passionné pour Athènes; c'est pour nous un amant véritable, au point qu'il a écrit sur les murs: «Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons fait Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries, et conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle patrie. Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre secours avec une armée si nombreuse, que les Athéniens s'écrieraient: «Quelle nuée de sauterelles!»

DIKÆOPOLIS.

Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis tes sauterelles!

THÉOROS.

Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la Thrakè.

DIKÆOPOLIS.

Voilà, au moins, qui est clair.

LE HÉRAUT.

Paraissez, Thrakiens que Théoros amène.

DIKÆOPOLIS.

Quel est ce fléau?

THÉOROS.

L'armée des Odomantes.

DIKÆOPOLIS.

Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a émasculé ces Odomantes?

THÉOROS.

Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Boeotia tout entière.

DIKÆOPOLIS.

Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins, sauveurs de la ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont volé mon ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail?

THÉOROS.

Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés d'ail.

DIKÆOPOLIS.

Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte dans ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose à ce que l'assemblée délibère sur la solde à donner aux Thrakiens. Je vous déclare qu'il se produit un signe céleste: une goutte d'eau m'a mouillé.

LE HÉRAUT.

Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans trois jours. Les Prytanes lèvent la séance.

· · ·

DIKÆOPOLIS.

Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos, qui revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos!

AMPHITHÉOS.

Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie les Akharniens.

DIKÆOPOLIS.

Qu'est-ce donc?

AMPHITHÉOS.

Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques Akharniens de vieille roche ont flairé la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs à cuire, combattants de Marathôn, de bois d'érable. Ils se mettent à crier tous ensemble: «Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient de couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas de pierres dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant.

DIKÆOPOLIS.

Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve?

AMPHITHÉOS.

Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une de cinq ans; prends et goûte.

DIKÆOPOLIS.

Pouah!

AMPHITHÉOS.

Qu'y a-t-il?

DIKÆOPOLIS.

Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement naval.

AMPHITHÉOS.

Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans.

DIKÆOPOLIS.

Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui vont par les villes stimuler la lenteur des alliés.

AMPHITHÉOS.

Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer.

DIKÆOPOLIS.

O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne dit pas: «Fais provision de vivres pour trois jours.» Mais elle a à la bouche: «Va où tu veux!» Je l'accepte, je la ratifie, je bois à son honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré de la guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia.

AMPHITHÉOS.

Et moi, j'échappe aux Akharniens.

· · ·

LE CHOEUR.

Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprès de tous les passants! Il est de l'intérêt de la ville de se saisir de lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connaît l'endroit par où a passé le porteur de trêve.

Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées! Il n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque, chargé de sacs de charbon, je suivais Phayllos à la course: ce porteur de trêve n'aurait pas alors si aisément échappé à ma poursuite; il ne se serait pas dérobé comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide, et que la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé.

Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a échappé aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et de par les dieux, a traité avec les ennemis auxquels je voue pour toujours une haine implacable en raison du mal fait à mes champs. Je ne cesserai pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée, douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent pas aux pieds mes vignes.

Mais il faut chercher notre homme, avoir l'oeil du côté de Pallènè, et le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce qu'on le trouve; car je ne saurais m'assouvir de le lapider.

· · ·

DIKÆOPOLIS.

Observez, observez un silence religieux.

LE CHOEUR.

Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres, réclamer le silence religieux? Voilà l'homme même que nous cherchons. Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour offrir un sacrifice.

DIKÆOPOLIS.

Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore vienne un peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit.

LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.

Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.

LA FILLE DE DIKÆOPOLIS.

Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de la purée sur le gâteau.

DIKÆOPOLIS.

Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que je célèbre cette fête en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champêtres, à l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de la trêve.

LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.

Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes bijoux d'or.

DIKÆOPOLIS.

Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit derrière la kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme, regarde la fête de dessus notre toit. Va.

Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit, adultère, pédéraste, après six ans je te salue, ramené de bon coeur dans mon dême par une trêve, délivré des soucis, des combats et des Lamakhos. Combien est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre une bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans la forêt du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de la saisir à bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois avec nous, demain matin, après l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier sera pendu dans la fumée.

LE CHOEUR.

C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous l'infâme. Allons, lancez, lancez!

DIKÆOPOLIS.

Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.

LE CHOEUR.

C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme!

DIKÆOPOLIS.

Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?

LE CHOEUR.

Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat, traître à la patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et tu oses ensuite me regarder en face!

DIKÆOPOLIS.

Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve, écoutez!

LE CHOEUR.

T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les pierres.

DIKÆOPOLIS.

Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes amis.

LE CHOEUR.

Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais encore plus que Kléôn, que je couperai pour en faire des semelles aux Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi qui as traité avec les Lakoniens, mais je te châtierai.

DIKÆOPOLIS.

Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon traité, écoutez si je n'ai pas bien traité.

LE CHOEUR.

Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment?

DIKÆOPOLIS.

Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons trop, ne sont pas les auteurs de toutes nos misères.

LE CHOEUR.

Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en face un pareil langage! Et je t'épargnerais!

DIKÆOPOLIS.

Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais vous montrer que, maintes fois, c'est à eux qu'on a fait tort.

LE CHOEUR.

Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile, que tu oses nous parler ainsi des ennemis!

DIKÆOPOLIS.

Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler la tête même sur le billot.

LE CHOEUR.

Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les pierres, et cardons cet homme pour le teindre en pourpre!

DIKÆOPOLIS.

Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous pas, ne m'écouterez-vous pas, Akharniens?

LE CHOEUR.

Nous ne t'écouterons pas, certainement.

DIKÆOPOLIS.

Je vais passer par un cruel moment.

LE CHOEUR.

Que je meure, si je t'écoute!

DIKÆOPOLIS.

Non, de grâce, Akharniens!

LE CHOEUR.

Tu vas mourir à l'instant!

DIKÆOPOLIS.

Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je tiens de vous des otages, je les prends et je les égorge.

LE CHOEUR.

Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaçante contre nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de nous, qu'il tient enfermé? D'où lui vient cette hardiesse?

DIKÆOPOLIS.

Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (_Il montre un panier._) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons.

LE CHOEUR.

Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas ce que tu dis: pas du tout, pas du tout.

DIKÆOPOLIS.

Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.

LE CHOEUR.

Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!

DIKÆOPOLIS.

Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas écouté.

LE CHOEUR.

Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn et de ce que tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier.

DIKÆOPOLIS.

Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre.

LE CHOEUR.

Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée.

DIKÆOPOLIS.

Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des pierres.

LE CHOEUR.

Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secoués? Allons, plus de prétexte; dépose ton arme. Le secouement s'est opéré pendant notre évolution chorale.

DIKÆOPOLIS.

Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par la folie de leurs compatriotes. La peur a fait chier sur moi à ce panier une poussière noire comme de la sépia. C'est terrible pour des hommes d'avoir dans l'âme une humeur de verjus, qui porte à battre et à crier, sans vouloir écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand je veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au sujet des Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi.

LE CHOEUR.

Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte, pour nous dire, misérable, la chose à laquelle tu attaches tant d'importance? Car j'ai grande envie de connaître tes pensées. Mais selon le mode de justice que tu as fixé, fais placer ici le billot, et prends la parole.

DIKÆOPOLIS.

Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme. Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je dirai sur les Lakédæmoniens ce qui me paraît bon. Cependant j'ai bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se gaudissent quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux et de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus. Je connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas autre chose que de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu à souffrir de Kléôn pour ma comédie de l'année dernière. Il m'a traîné devant le Conseil, me criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges, de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en déluge, à ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas d'infamies. Et maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le costume du plus misérable des êtres.

LE CHOEUR.

Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi à Hiéronymos un casque de Hadès, aux poils sombres et hérissés; puis déploie les ruses de Sisyphos; car ce débat ne comportera pas de délai.

DIKÆOPOLIS.

Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue. Allons tout de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave!

· · ·

KÉPHISOPHÔN.

Qui est là?

DIKÆOPOLIS.

Euripidès est-il chez lui?

KÉPHISOPHÔN.

Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens.

DIKÆOPOLIS.

Comment y est-il et n'y est-il pas?

KÉPHISOPHÔN.

Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors après des vers, n'y est pas, mais lui-même est chez lui, juché en l'air, composant une tragédie.

DIKÆOPOLIS.

O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui répond si sagement! Mais toi, appelle ton maître.

KÉPHISOPHÔN.

C'est impossible.

DIKÆOPOLIS.

Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à la porte. Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si jamais tu l'as fait pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui t'appelle, du dême de Khollide, moi.

EURIPIDÈS.

Je n'ai pas le temps.

DIKÆOPOLIS.

Hé bien, fais-toi rouler.

EURIPIDÈS.

Impossible.

DIKÆOPOLIS.

Mais pourtant.

EURIPIDÈS.

Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.

DIKÆOPOLIS.

Euripidès!

EURIPIDÈS.

Qu'est-ce que tu chantes?

DIKÆOPOLIS.

Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas. Il n'est pas étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons tragiques, ces vêtements pitoyables? Il n'est pas étonnant que tu crées des mendiants. Mais, je t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi les haillons de quelque vieux drame. J'ai à débiter au Choeur un long discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal.

EURIPIDÈS.

Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rôle, OEneus, cet infortuné vieillard?

DIKÆOPOLIS.

Non; pas celles d'OEneus, mais d'un plus malheureux encore.

EURIPIDÈS.

De Phoenix l'aveugle?

DIKÆOPOLIS.

Non, pas de Phoenix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux que Phoenix.

EURIPIDÈS.

Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu de celles du mendiant Philoktétès?

DIKÆOPOLIS.

Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.

EURIPIDÈS.

Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux Bellérophôn?

DIKÆOPOLIS.

Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant, bavard, disert.

EURIPIDÈS.

Je sais, le Mysien Téléphos.

DIKÆOPOLIS.

Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.

EURIPIDÈS.

Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles traînent au-dessus des loques de Thyestès, mêlées à celles d'Ino.

KÉPHISOPHÔN.

Les voici, prends.

DIKÆOPOLIS.

O Zeus, dont l'oeil voit et pénètre partout, laisse-moi me vêtir comme le plus misérable des êtres. Euripidès, puisque tu m'as accordé ceci, donne-moi, comme complément de ces guenilles, le petit bonnet qui coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs sauront que je suis moi, mais les khoreutes seront assez bêtes pour être dupes de mon verbiage.

EURIPIDÈS.

Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses.

DIKÆOPOLIS.

«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je souhaite. » Très bien! Comme je suis bourré de sentences! Mais il me faut un bâton de mendiant.

EURIPIDÈS.

Prends, et éloigne-toi de ces portiques.

DIKÆOPOLIS.

O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante, quémandeuse, suppliante. Euripidès, donne-moi une corbeille avec une lampe allumée.

EURIPIDÈS.

Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?

DIKÆOPOLIS.

Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir.

EURIPIDÈS.

Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.

DIKÆOPOLIS.

Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère!

EURIPIDÈS.

Va-t'en, maintenant.

DIKÆOPOLIS.

Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre ébréchée.

EURIPIDÈS.

Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un fléau pour ma demeure.

DIKÆOPOLIS.

Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite doublée d'une éponge.

EURIPIDÈS.

Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et va-t'en.

DIKÆOPOLIS.

Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès, donne-moi cela, car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier quelques légères feuilles de légumes.

EURIPIDÈS.

Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames.

DIKÆOPOLIS.

C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que «je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai oublié une chose dans laquelle se résument toutes mes affaires. Mon petit, mon très doux, mon très cher Euripidès, que je meure de male mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule! Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère.

EURIPIDÈS.

Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.

· · ·

DIKÆOPOLIS.

O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des Lakédæmoniens? Avance, mon âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu pas avalé Euripidès? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre coeur, en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te plaira. Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.

LE CHOEUR.

Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un résolu, un homme de fer qui livre sa tête à la ville, et qui va, seul, contredire tous les autres.

DEMI-CHOEUR.

Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant, puisque tu le veux, parle.

DIKÆOPOLIS.

Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet de la ville, et en acteur de trygédie. Or, la trygédie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles seront donc amères, mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point aujourd'hui de dire du mal de la ville en présence des étrangers. Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers n'y sont pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés venant de leurs villes. Nous sommes donc seuls et triés au volet; car les métèques, selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au blé.

Je déteste de tout mon coeur les Lakédæmoniens: et puisse Poséidon, le dieu du Tænaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs maisons! Et de fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il n'y a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser de tout cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques misérables pervers, décriés, pas même citoyens, ont accusé les Mégariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: «Cela vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simætha ayant été enlevée par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les Mégariens, outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes pour trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère, l'Olympien Périklès éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit le skolie, interdit aux Mégariens de «séjourner sur la terre, sur l'Agora, sur la mer et sur le continent». Alors les Mégariens, finissant par mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire rapporter le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne voulons pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors commence un fracas de boucliers. Quelqu'un va dire: «Il ne fallait pas»; mais que fallait-il? dites-le. Qu'un Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho, afin d'y enlever, sous quelque prétexte, un petit chien et de le vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois cents vaisseaux à la mer: voilà la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du triérarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia, de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives, d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de flûte, d'yeux pochés: l'arsenal est rempli de bois à fabriquer des avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame, de flûtes à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût fait de même? Donc nous n'avons pas de sens commun.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant, tu oses nous parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages!

DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.

Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas d'un mot.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te réjouir de l'audace de tes paroles.

DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.

Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai danser.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs, viens-nous en aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn, parais, ô Lamakhos, mon ami, citoyen de ma tribu. S'il y a là un taxiarkhe, un stratège, des défenseurs des remparts, venez vite à notre aide; on porte la main sur moi.

· · ·

LAMAKHOS.

Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il courir à l'aide? Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire ma Gorgôn de son étui?

PREMIER DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons!

DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.

O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout entière.

LAMAKHOS.

C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?

DIKÆOPOLIS.

O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant qui, en prenant la parole, a dit quelque sottise.

LAMAKHOS.

Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?

DIKÆOPOLIS.

Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais, je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo.

LAMAKHOS.

C'est fait.

DIKÆOPOLIS.

Maintenant mets-lui la face contre terre.

LAMAKHOS.

Elle y est.

DIKÆOPOLIS.

Donne-moi à présent une plume de ton casque.

LAMAKHOS.

Voilà la plume.

DIKÆOPOLIS.

Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les aigrettes me donnent la nausée.

LAMAKHOS.

Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir à l'aide de cette plume?

DIKÆOPOLIS.

C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos» (fanfaron)?

LAMAKHOS.

Ah! tu vas y passer!

DIKÆOPOLIS.

Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi ne pas me circoncire? Tu es bien armé?

LAMAKHOS.

Un mendiant parler ainsi à un stratège!

DIKÆOPOLIS.

Moi, un mendiant?

LAMAKHOS.

Qu'es-tu donc?

DIKÆOPOLIS.

Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis le commencement de la guerre, un général gagé.

LAMAKHOS.

On m'a élu.

DIKÆOPOLIS.

Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu une trêve, voyant des hommes à cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des jeunes comme toi se dérobant au service, les uns en Thrakè, pour une solde de trois drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en Khaonie, Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée; ceux-là à Kamarina, à Géla, à Katagéla.

LAMAKHOS.

On les a élus.

DIKÆOPOLIS.

Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à eux rien? Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent et actif. Et vous, Drakyllos, Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de vous connaît-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est affaire au fils de Koesyra et à Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous leurs amis, comme font le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient: Gare!

LAMAKHOS.

O démocratie! est-ce tolérable?

DIKÆOPOLIS.

Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé.

LAMAKHOS.

Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les Péloponésiens, jeter partout le désordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte.

DIKÆOPOLIS.

Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens, aux Boeotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos, non.

· · ·

LE CHOEUR.

Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au sujet de la trêve. Mais changeons notre habit contre des anapestes.

Depuis que notre directeur préside à des choeurs trygiques, il ne s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent. Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif, comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie, vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre, d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste. Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler, sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines, qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui, pour la ville, un fléau et un derrière maudit.

Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille véhémente d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse, excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents rustiques, et traite-moi en citoyen.

Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs; réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes: votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote, pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est l'amende dont je suis frappé. »

Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre, un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias?

Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr, lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias. Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable, que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune homme par le jeune homme.

· · ·

DIKÆOPOLIS.

Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et Boeotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien en vue sur l'Agora.

UN MÉGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._)

Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes, s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention. Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim?

LES FILLETTES.

Être vendues! être vendues!

LE MÉGARIEN.

C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là, grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je vais appeler Dikæopolis du côté par où il est... Dikæopolis, veux-tu acheter des petits cochons?

DIKÆOPOLIS.

Qu'est-ce? Un Mégarien?

LE MÉGARIEN.

Nous venons à ton marché.

DIKÆOPOLIS.

Comment allez-vous?

LE MÉGARIEN.

Nous mourons de faim, assis auprès du feu.

DIKÆOPOLIS.

Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte. Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est?

LE MÉGARIEN.

Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville pérît le plus vite et le plus mal.

DIKÆOPOLIS.

Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.

LE MÉGARIEN.

C'est vrai.

DIKÆOPOLIS.

Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il?

LE MÉGARIEN.

Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.

DIKÆOPOLIS.

Apportes-tu du sel?

LE MÉGARIEN.

Ne tenez-vous pas nos salines?

DIKÆOPOLIS.

Est-ce de l'ail?

LE MÉGARIEN.

Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous déterrez les têtes avec vos piquets!

DIKÆOPOLIS.

Eh bien, qu'apportes-tu?

LE MÉGARIEN.

Des truies mystiques.

DIKÆOPOLIS.

A merveille! Montre-les-moi.

LE MÉGARIEN.

Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras et beau!

DIKÆOPOLIS.

Mais qu'est-ce donc?

LE MÉGARIEN.

Une truie, par Zeus!

DIKÆOPOLIS.

Que dis-tu? D'où vient-elle?

LE MÉGARIEN.

De Mégara. Ce n'est pas là une truie?

DIKÆOPOLIS.

Cela ne m'en a pas l'air.

LE MÉGARIEN.

N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec!

DIKÆOPOLIS.

Pas du tout, elle tient de l'homme.

LE MÉGARIEN.

Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?

DIKÆOPOLIS.

Oui, de par les dieux! je veux bien.

LE MÉGARIEN.

Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh! tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison.

LA FILLETTE.

Coï! Coï!

LE MÉGARIEN.

N'est-ce pas une truie?

DIKÆOPOLIS.

Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son bijou parfait.

LE MÉGARIEN.

Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.

DIKÆOPOLIS.

Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.

LE MÉGARIEN.

Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?

DIKÆOPOLIS.

Elle n'a pas de queue.

LE MÉGARIEN.

C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une truie superbe.

DIKÆOPOLIS.

Comme le bijou de la soeur est semblable à celui de l'autre!

LE MÉGARIEN.

Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse immoler à Aphroditè.

DIKÆOPOLIS.

Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.

LE MÉGARIEN.

Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée.

DIKÆOPOLIS.

Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?

LE MÉGARIEN.

Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.

DIKÆOPOLIS.

Que mangent-elles de préférence?

LE MÉGARIEN.

Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.

DIKÆOPOLIS.

Petite truie, petite truie!

LA FILLETTE.

Coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Mangerais-tu bien des pois chiches montants?

LA FILLETTE.

Coï, coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Et puis encore! Des figues de Phibalis?

LA FILLETTE.

Coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de Tragasa-la-Goulue.

LE MÉGARIEN.

Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je leur ai enlevée.

DIKÆOPOLIS.

Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes truies? Dis.

LE MÉGARIEN.

L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de sel.

DIKÆOPOLIS.

Je te les achète. Attends ici.

LE MÉGARIEN.

Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma femme et ma mère!

UN SYKOPHANTE.

Hé! l'homme. De quel pays es-tu?

LE MÉGARIEN.

Marchand de cochons de Mégara.

LE SYKOPHANTE.

Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.

LE MÉGARIEN.

Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue!

LE SYKOPHANTE.

Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?

LE MÉGARIEN.

Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.

DIKÆOPOLIS.

Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans lanterne?

LE SYKOPHANTE.

Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?

DIKÆOPOLIS.

Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.

LE MÉGARIEN.

Quel fléau pour Athènes!

DIKÆOPOLIS.

Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et le sel, et bien de la joie!

LE MÉGARIEN.

Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.

DIKÆOPOLIS.

Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!

LE MÉGARIEN.

Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec du sel, si quelqu'un vous en donne!

· · ·

CHOEUR DES AKHARNIENS.

Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution? Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente, ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos, inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora, par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora, Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque mois.

· · ·

UN BOEOTIEN.

Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos flûtes d'or dans un derrière de chien.

DIKÆOPOLIS.

Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces flûtistes bourdonnants?

LE BOEOTIEN.

Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des poulets ou des sauterelles.

DIKÆOPOLIS.

Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?

LE BOEOTIEN.

Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau, roitelets, plongeons.

DIKÆOPOLIS.

Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.

LE BOEOTIEN.

J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats, picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs.

DIKÆOPOLIS.

O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi de saluer les anguilles que tu apportes.

LE BOEOTIEN.

Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie de notre hôte.

DIKÆOPOLIS.

O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour qui soupirent les choeurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves, apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants, cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans! Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me séparer de toi, si on te cuit avec des bettes.

LE BOEOTIEN.

Et à moi, que me donneras-tu en retour?

DIKÆOPOLIS.

Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux vendre quelques autres choses, parle.

LE BOEOTIEN.

Hé! tout cela.

DIKÆOPOLIS.

Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées emportées d'ici?

LE BOEOTIEN.

Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Boeotia.

DIKÆOPOLIS.

Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.

DIKÆOPOLIS.

Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un singe plein de malice.

DIKÆOPOLIS.

Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.

LE BOEOTIEN.

C'est un bien petit homme!

DIKÆOPOLIS.

Mais il est tout venin.

NIKARKHOS.

A qui sont ces marchandises?

LE BOEOTIEN.

A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.

NIKARKHOS.

Et moi, je les dénonce comme ennemies.

LE BOEOTIEN.

Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des oiseaux?

NIKARKHOS.

Je vais te dénoncer toi-même en sus.

LE BOEOTIEN.

Quel mal ai-je fait?

NIKARKHOS.

Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des mèches de chez les ennemis.

DIKÆOPOLIS.

Ainsi donc tu dénonces des mèches?

NIKARKHOS.

Une seule suffit pour embraser l'arsenal.

DIKÆOPOLIS.

L'arsenal? une mèche?

NIKARKHOS.

Je le crois.

DIKÆOPOLIS.

Et comment?

NIKARKHOS.

Un Boeotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.

DIKÆOPOLIS.

Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une tipule et par une mèche?

NIKARKHOS, _battu par Dikæopolis_.

Des témoins!

DIKÆOPOLIS.

Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.

LE CHOEUR.

Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin qu'il n'aille pas la briser.

DIKÆOPOLIS.

J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu, et désagréable aux dieux.

LE CHOEUR.

Que va-t-il en faire?

DIKÆOPOLIS.

Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les affaires.

LE CHOEUR.

Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la maison?

DIKÆOPOLIS.

Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par les pieds, la tête en bas.

LE CHOEUR.

Le voilà empaqueté comme tu le veux.

LE BOEOTIEN.

Je vais enlever ma gerbe.

LE CHOEUR, _à Dikæopolis_.

O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu voudras ce sykophante bon à tout.

DIKÆOPOLIS.

J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons, Boeotien, emporte ta poterie.

LE BOEOTIEN.

Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.

DIKÆOPOLIS.

Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les sykophantes te porteront bonheur.

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Dikæopolis!

DIKÆOPOLIS.

Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?

LE SERVITEUR.

Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme, quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois drakhmes, une anguille du Kopaïs.

DIKÆOPOLIS.

Qui est ce Lamakhos avec son anguille?

LE SERVITEUR.

Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois aigrettes, dont il est ombragé.

DIKÆOPOLIS.

Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit, j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions, destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des merles.

· · ·

LE CHOEUR.

Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.

Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et répand brutalement le vin de nos vignes.

Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné, et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées devant sa porte.

· · ·

DIKÆOPOLIS.

O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation, comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.

UN HÉRAUT.

Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre faite comme Ktésiphon.

DIKÆOPOLIS.

Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous? N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes... Apporte les broches, pour enfiler les grives.

LE CHOEUR.

J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère actuelle.

DIKÆOPOLIS.

Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?

LE CHOEUR.

Je crois que tu dis juste encore sur ce point.

DIKÆOPOLIS.

Attise le feu.

LE CHOEUR.

Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec quelle entente de gourmet il se fait servir?

UN LABOUREUR.

Malheureux que je suis!

DIKÆOPOLIS.

Par Hèraklès! quel est cet homme?

LE LABOUREUR.

Un homme infortuné.

DIKÆOPOLIS.

Suis ton chemin devant toi.

LE LABOUREUR.

O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de pain, ne fût-ce que de cinq ans.

DIKÆOPOLIS.

Que t'est-il arrivé?

LE LABOUREUR.

Je suis ruiné, j'ai perdu deux boeufs.

DIKÆOPOLIS.

Comment?

LE LABOUREUR.

Les Boeotiens les ont pris à Phyla.

DIKÆOPOLIS.

O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc?

LE LABOUREUR.

Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.

DIKÆOPOLIS.

Que te faut-il donc, maintenant?

LE LABOUREUR.

J'ai perdu la vue à pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intérêt à Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.

DIKÆOPOLIS.

Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout le monde.

LE LABOUREUR.

Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes boeufs.

DIKÆOPOLIS.

Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos.

LE LABOUREUR.

Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.

DIKÆOPOLIS.

Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!

LE LABOUREUR.

Infortuné que je suis; plus de boeufs de labour!

LE CHOEUR.

Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble vouloir partager avec personne.

DIKÆOPOLIS.

Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias.

LE CHOEUR.

Entends-tu ses éclats de voix?

DIKÆOPOLIS.

Grillez les anguilles!

LE CHOEUR.

Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de ta voix, en criant de la sorte.

DIKÆOPOLIS.

Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!

· · ·

UN PARANYMPHE.

Dikæopolis! Dikæopolis!

DIKÆOPOLIS.

Quel est cet homme?

LE PARANYMPHE.

Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces.

DIKÆOPOLIS.

Il fait bien, quel qu'il soit.

LE PARANYMPHE.

Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un verre de poix.

DIKÆOPOLIS.

Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?

LE PARANYMPHE.

C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la mariée, à toi seul.

DIKÆOPOLIS.

Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme, approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!

· · ·

LE CHOEUR.

Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour annoncer un malheur.

UN PREMIER MESSAGER.

O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!

LAMAKHOS.

Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes d'airain?

LE MESSAGER.

Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes aigrettes, et d'aller garder la frontière, malgré la neige. Car on leur annonce qu'au moment de la fête des Coupes et des Marmites, des bandits boeotiens vont faire une invasion.

LAMAKHOS.

O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne pouvoir être de la fête?

DIKÆOPOLIS.

O armée polémolamaïque!

LAMAKHOS.

Malheur à moi! Tu ris de mon infortune!

DIKÆOPOLIS.

Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes?

LAMAKHOS.

Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager?

UN SECOND MESSAGER.

Dikæopolis!

DIKÆOPOLIS.

Qu'est-ce?

LE SECOND MESSAGER.

Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prêtre de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu retardes le repas. Tout est prêt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises, courtisanes, galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, belles danseuses, l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.

LAMAKHOS.

Infortuné que je suis!

DIKÆOPOLIS.

C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn. Fermez la porte, et qu'on apprête le repas.

LAMAKHOS.

Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.

DIKÆOPOLIS.

Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.

LAMAKHOS.

Du sel mêlé de thym et des oignons.

DIKÆOPOLIS.

Et à moi du poisson; les oignons me répugnent.

LAMAKHOS.

Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis rance.

DIKÆOPOLIS.

Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai cuire ici.

LAMAKHOS.

Mets là les plumes de mon casque.

DIKÆOPOLIS.

Mets là ces ramiers et ces grives.

LAMAKHOS.

Belle et blanche est cette plume d'autruche.

DIKÆOPOLIS.

Belle et dorée est cette chair de ramier.

LAMAKHOS.

Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes.

DIKÆOPOLIS.

Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!

LAMAKHOS.

Apporte l'étui de mes trois aigrettes.

DIKÆOPOLIS.

Et à moi le civet de lièvre.

LAMAKHOS.

Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes?

DIKÆOPOLIS.

Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner?

LAMAKHOS.

Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?

DIKÆOPOLIS.

Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion. Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos? Les sauterelles sont-elles plus délicates que les grives?

LAMAKHOS.

Je crois que tu fais l'insolent.

DIKÆOPOLIS.

Il donne la préférence aux sauterelles.

LAMAKHOS.

Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi ici.

DIKÆOPOLIS.

Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici.

LAMAKHOS.

Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave.

DIKÆOPOLIS.

Et toi aussi, esclave, ne lâche pas.

LAMAKHOS.

Approche, esclave, les supports de mon bouclier.

DIKÆOPOLIS.

Apporte les pains, supports de mon estomac.

LAMAKHOS.

Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn.

DIKÆOPOLIS.

Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.

LAMAKHOS.

N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement?

DIKÆOPOLIS.

N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement?

LAMAKHOS.

Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui va être accusé de lâcheté.

DIKÆOPOLIS.

Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.

LAMAKHOS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.

DIKÆOPOLIS.

Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.

LAMAKHOS.

Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis.

DIKÆOPOLIS.

Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs.

LAMAKHOS.

Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.

DIKÆOPOLIS.

Esclave, maintiens les plats de la corbeille.

LAMAKHOS.

Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de campagne.

DIKÆOPOLIS.

Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.

LAMAKHOS.

Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige. Babæax! C'est une campagne d'hiver.

DIKÆOPOLIS.

Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs.

· · ·

LE CHOEUR.

Mettez-vous de bon coeur en campagne. Mais quelles routes différentes ils suivent tous les deux! L'un boira, couronné de fleurs, et toi, transi de froid, tu monteras la garde. Celui-là va coucher avec une jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi.

PREMIER DEMI-CHOEUR.

Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète, être tout simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège aux Lénæa, m'a renvoyé tristement sans souper! Puissé-je le voir guetter une sépia qui, cuite, croustillante, salée, est servie sur table; et qu'au moment de la prendre, elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit!

SECOND DEMI-CHOEUR.

Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une autre aventure nocturne! Que revenant fiévreux chez lui des manoeuvres de cavalerie, il rencontre Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris d'un accès de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant la nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud; qu'il lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos!

· · ·

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer de l'eau dans une petite marmite, préparez des linges, du cérat, de la laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre maître s'est blessé à un pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé la cheville, s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir la Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur gisant au milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: «O astre radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernière fois; la lumière m'abandonne; c'est fait de moi! » A ces mots, il tombe dans un bourbier, se relève, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et les presse de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte.

LAMAKHOS.

Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis glacé. Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frappé! Mais ce qu'il y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikæopolis me vît blessé, et me rît au nez de mes infortunes.

DIKÆOPOLIS, _entrant avec deux courtisanes_.

Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme comme des coings! Baisez-moi tendrement, mes trésors; vos bras autour de mon cou; vos lèvres sur les miennes! Car j'ai le premier vidé ma coupe.

LAMAKHOS.

Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles blessures cuisantes!

DIKÆOPOLIS.

Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos!

LAMAKHOS.

Malheureux que je suis!

DIKÆOPOLIS.

Infortuné que je suis!

LAMAKHOS.

Pourquoi m'embrasses-tu?

DIKÆOPOLIS.

Pourquoi me mords-tu?

LAMAKHOS.

Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot!

DIKÆOPOLIS.

Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des Coupes?

LAMAKHOS.

Ah! ah! Pæan! Pæan!

DIKÆOPOLIS.

Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania.

LAMAKHOS.

Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis.

DIKÆOPOLIS.

Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes amies.

LAMAKHOS.

J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis pris d'étourdissements.

DIKÆOPOLIS.

Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et d'éblouissements.

LAMAKHOS.

Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales.

DIKÆOPOLIS.

Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin? Donnez-moi l'outre!

LAMAKHOS.

Une lance m'a percé les os. Quelle douleur!

DIKÆOPOLIS, _montrant l'outre_.

Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire!

LE CHOEUR.

Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!

DIKÆOPOLIS.

J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait.

LE CHOEUR.

Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre!

DIKÆOPOLIS.

Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!»

LE CHOEUR.

Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant: «Tènella! Victoire! » pour toi et pour l'outre!

FIN DES AKHARNIENS

LES CHEVALIERS

(L'AN 425 AVANT J.-C.)

_Les Chevaliers_ sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était mis à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la suite de son succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple, personnifié dans la pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard, circonvenu à la fois par Cléon, transformé en corroyeur, et par le marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur jeu. Cléon est chassé. Agoracritos, faisant amende honorable, sert consciencieusement son maître qui recouvre la jeunesse et la raison.

PERSONNAGES DU DRAME

DÈMOSTHÉNÈS. NIKIAS. UN MARCHAND D'ANDOUILLES nommé AGORAKRITOS. KLÉÔN. CHOEUR DE CHEVALIERS. DÈMOS.

_La scène se passe devant la maison de Dèmos._

LES CHEVALIERS

DÈMOSTHÉNÈS.

Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien, cette nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis qu'il s'est glissé dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les serviteurs.

NIKIAS.

Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies!

DÈMOSTHÉNÈS.

Pauvre malheureux, comment vas-tu?

NIKIAS.

Mal, comme toi.

DÈMOSTHÉNÈS.

Viens, approche, gémissons de concert sur le mode d'Olympos.

DÈMOSTHÉNÈS _et_ NIKIAS.

Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.

DÈMOSTHÉNÈS.

Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage?

NIKIAS.

Mais quel moyen? Dis-le-moi.

DÈMOSTHÉNÈS.

Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.

NIKIAS.

Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai mon avis.

DÈMOSTHÉNÈS.

Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise?

NIKIAS.

Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style, en style euripidien?

DÈMOSTHÉNÈS.

Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil, mais trouve un chant de départ de chez notre maître.

NIKIAS.

Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un trait.

DÈMOSTHÉNÈS.

Je le dis: «Échappons!»

NIKIAS.

Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons».

DÈMOSTHÉNÈS.

«Nous!»

NIKIAS.

A merveille! A présent, comme procédant par légères secousses de la main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite: «Nous,» puis: «A la hâte!»

DÈMOSTHÉNÈS.

«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la hâte!»

NIKIAS.

Hein! N'est-ce pas délicieux?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau un mauvais présage.

NIKIAS.

Pourquoi cela?

DÈMOSTHÉNÈS.

Parce que les plus légères secousses de la main emportent la peau.

NIKIAS.

Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances présentes, ce serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de quelque dieu.

DÈMOSTHÉNÈS.

Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux?

NIKIAS.

Je le crois.

DÈMOSTHÉNÈS.

D'après quel témoignage?

NIKIAS.

Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste?

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose. Veux-tu que j'expose l'affaire aux spectateurs?

NIKIAS.

Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos paroles et à nos actions.

DÈMOSTHÉNÈS.

Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur brutale, mangeur de fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd. Au commencement de la noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur paphlagonien, coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur paphlagonien, connaissant à fond le caractère du vieux, fait le chien couchant, flatte son maître, le caresse, le choie, le dupe avec des rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir jugé une affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le Paphlagonien fait main-basse sur ce que l'un de nous a préparé et l'offre gracieusement à son maître. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette lakonienne; par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et il sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne et ne permet pas à un autre de soigner le maître; mais, armé d'une courroie, debout près de la table, il en écarte les orateurs. Il lui chante des oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de brute, il met en oeuvre son astuce; il lance effrontément mensonges et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouettés, nous; et le Paphlagonien, courant après les esclaves, demande, menace, escroque en disant: «Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si vous ne m'obéissez pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons. Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait chier huit fois davantage. Hâtons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie à suivre et vers qui.

NIKIAS.

Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! »

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'oeil à tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre à l'assemblée; si bien que, ses jambes ainsi écartées, son derrière est en Khaonia, ses mains en Ætolia et son esprit en Klopidia.

NIKIAS.

Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons à mourir de la mort la plus héroïque.

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais quelle sera cette mort très héroïque?

NIKIAS.

La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort comme celle de Thémistoklès n'est pas à dédaigner.

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie, et peut-être trouverons-nous quelque utile dessein.

NIKIAS.

Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais homme ivre a-t-il trouvé quelque utile dessein?

DÈMOSTHÉNÈS.

Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser le vin de pousser à la démence? Trouve-moi donc quelque chose de plus pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait ses affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur, on rend service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que j'arrose mon esprit pour trouver une idée ingénieuse!

NIKIAS.

Hélas! Que nous fera ta boisson?

DÈMOSTHÉNÈS.

Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre. Une fois ivre, je te débiterai sur tout ce qui nous intéresse un tas de petits conseils, de petites sentences et de petites raisons.

NIKIAS. _Il rentre dans la maison et revient avec une cruche._

Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin!

DÈMOSTHÉNÈS.

Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?

NIKIAS.

Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant son vin et couché sur des cuirs.

DÈMOSTHÉNÈS.

Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manière de libation.

NIKIAS.

Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste la liqueur du Génie de Pramnè.

DÈMOSTHÉNÈS.

O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne.

NIKIAS.

Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?

DÈMOSTHÉNÈS.

Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de la maison.

NIKIAS.

Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en être un Mauvais.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire quelque parole ingénieuse.

NIKIAS. _Il sort un instant et il rentre aussitôt._

Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin.

DÈMOSTHÉNÈS.

O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi à boire sans retard. Voyons ce qu'il y a là dedans. Oh! les oracles! Donne, donne-moi vite à boire!

NIKIAS.

Voyons, que dit l'oracle?

DÈMOSTHÉNÈS.

Verse encore!

NIKIAS.

Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! »

DÈMOSTHÉNÈS.

O Bakis!

NIKIAS.

Qu'y a-t-il?

DÈMOSTHÉNÈS.

A boire! Vite!

NIKIAS.

Il paraît que Bakis aimait à boire.

DÈMOSTHÉNÈS.

Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais depuis si longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur!

NIKIAS.

De quoi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Il est dit là comment il doit finir.

NIKIAS.

Et comment?

DÈMOSTHÉNÈS.

Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'étoupes doit avoir en main les affaires de la cité.

NIKIAS.

Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis?

DÈMOSTHÉNÈS.

Après lui, en second lieu, un marchand de moutons.

NIKIAS.

Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là?

DÈMOSTHÉNÈS.

D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat. Alors il périt, et à sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien rapace, braillard, à voix de charlatan.

NIKIAS.

Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé par le marchand de cuirs?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, par Zeus!

NIKIAS.

Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand, un seul?

DÈMOSTHÉNÈS.

Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne.

NIKIAS.

Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu le veux?

NIKIAS.

Oui, par Zeus!

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.

NIKIAS.

Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier! Mais, dis-moi, où trouverons-nous cet homme?

DÈMOSTHÉNÈS.

Cherchons-le.

NIKIAS.

Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers l'Agora.

· · ·

DÈMOSTHÉNÈS.

O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon très cher; avance, sauveur de la ville et le nôtre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?

DÈMOSTHÉNÈS.

Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de prospérité.

NIKIAS.

Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l'oracle du dieu, quel il est. Moi, je vais avoir l'oeil sur le Paphlagonien.

DÈMOSTHÉNÈS.

Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre; puis adore la terre et les dieux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Soit: qu'est-ce que c'est?

DÈMOSTHÉNÈS.

Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand, chef de la bienheureuse Athènes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes andouilles, au lieu de te moquer de moi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora, des ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison; tu feras la débauche dans le Prytanéion.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette les yeux sur toutes les îles d'alentour.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je les vois.

DÈMOSTHÉNÈS.

Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y suis.

DÈMOSTHÉNÈS.

Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette l'oeil droit du côté de la Karia, et l'oeil gauche du côté de la Khalkèdonia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Effectivement; me voilà fort heureux de loucher!

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand personnage?

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un mauvais drôle, un homme de l'Agora, un impudent.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.

DÈMOSTHÉNÈS.

Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir conscience que tu n'es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et bons?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.

DÈMOSTHÉNÈS.

Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation; je connais mes lettres, et, chose mauvaise, même assez mal.

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La démagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de moeurs honnêtes; il lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que les dieux te donnent, d'après leurs oracles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que dit donc cet oracle?

DÈMOSTHÉNÈS.

De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait de la saumure à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera de gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des andouilles.»

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.

DÈMOSTHÉNÈS.

L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Que signifie: «Aux serres crochues»?

DÈMOSTHÉNÈS.

Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et emporte tout.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et le dragon?

DÈMOSTHÉNÈS.

C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi, et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que l'aigle corroyeur sera dompté par le dragon, si celui-ci ne se laisse pas enjôler par des mots.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je serai capable de gouverner Dèmos.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes les affaires comme tes tripes; amadoue Dèmos en l'édulcorant par des propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, nature perverse, langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie. Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et lutte contre notre homme.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont peur.

DÈMOSTHÉNÈS.

Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et bons, les spectateurs sensés, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son masque; on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête.

· · ·

NIKIAS.

Malheur à moi! Le Paphlagonien sort.

KLÉÔN.

Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir vous deux qui, depuis longtemps, conspirez contre Dèmos. Que fait là cette coupe de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens à la révolte. Vous mourrez, vous périrez, couple infâme!

DÈMOSTHÉNÈS.

Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez: c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios, n'appuyez-vous pas l'aile droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La poussière qu'ils soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme, repousse l'ennemi et mets-le en fuite.

· · ·

LE CHOEUR.

Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien, cet archivaurien! Je me plais à le dire plusieurs fois; car il est vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux abois, extermine. Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses! Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes par lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son.

KLÉÔN.

Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je nourris de mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste, venez à mon aide, je suis battu par des conspirateurs.

LE CHOEUR.

Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras, puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires.

KLÉÔN.

Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice, d'élever dans la ville un monument à votre bravoure.

LE CHOEUR.

Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici, il s'y cassera la jambe.

KLÉÔN, _battu_.

O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré!

LE CHOEUR.

Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_.

Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.

LE CHOEUR.

Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal; mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel.

KLÉÔN.

Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les trières des Péloponésiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le ventre vide, et qui en revient le ventre plein.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande, poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.

KLÉÔN.

A mort, tout de suite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crierai trois fois plus fort que toi.

KLÉÔN.

Mes cris domineront tes cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mes beuglements tes beuglements.

KLÉÔN.

Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te résisterai comme un chien.

KLÉÔN.

Je rabattrai tes vanteries.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je déjouerai tes ruses.

KLÉÔN.

Ose donc me regarder en face.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.

KLÉÔN.

Je te mettrai en pièces, si tu grognes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couvrirai de merde, si tu parles.

KLÉÔN.

Je conviens que je suis un voleur. Et toi?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu.

KLÉÔN.

C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas payé la dîme.

LE CHOEUR.

Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence, l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux. Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'oeil sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons.

KLÉÔN.

Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.

DÈMOSTHÉNÈS.

Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à Pergasè, je nageais dans mes souliers.

LE CHOEUR.

N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est l'unique force des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.

KLÉÔN.

Ne me laisseras-tu point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.

LE CHOEUR.

S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée.

KLÉÔN.

Tu ne me laisseras point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus!

KLÉÔN.

Mais si, de par Zeus!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je commencerai par débattre.

KLÉÔN.

Oh! j'en crèverai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, je ne te laisserai pas.

LE CHOEUR.

Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!

KLÉÔN.

Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.

KLÉÔN.

De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie par ton unique bavardage, soit réduite au silence?

KLÉÔN.

Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que j'aurai avalé du thon chaud, et bu par là-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai des stratèges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul, je mettrai à mal les orateurs, et j'épouvanterai Nikias.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va pas dans ces affaires, c'est que tu es seul à boire la sauce.

KLÉÔN.

Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les Milésiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais si je dévore des côtes de boeuf, je rachèterai nos mines.

KLÉÔN.

Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles.

KLÉÔN.

Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai à la porte la tête en avant.

DÈMOSTHÉNÈS.

Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jeté.

KLÉÔN.

Comme je te serrerai dans des entraves de bois!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je t'accuserai de lâcheté.

KLÉÔN.

Je te taillerai en ronds de cuir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ferai de ta peau un sac à voleur.

KLÉÔN.

Je te clouerai par terre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couperai en petits morceaux.

KLÉÔN.

Je t'arracherai les paupières.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te crèverai le jabot.

DÈMOSTHÉNÈS.

De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche, comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la ladrerie au derrière.

LE CHOEUR.

Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des êtres plus impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien à demi. Tu le tiens à bras-le-corps: s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras en lui un lâche; je connais, moi, son caractère.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un homme que quand il a moissonné la récolte d'autrui: maintenant les épis qu'il a amenés tout engerbés de là-bas, il les fait sécher et il veut les vendre.

KLÉÔN.

Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dèmos radote.

LE CHOEUR.

Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et qu'on me donne un rôle dans une tragédie de Morsimos! O toi, qui te poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit, comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi vilainement que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai: «Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils d'Ioulios, ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io Pæan! Bakkhos! Bakkhos!»

KLÉÔN.

Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoréen!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reçus, dès mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espère l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si gros, nourri de boulettes à la crasse.

KLÉÔN.

De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de méchanceté, comment donc un être nourri de la pâture d'un chien ose-t-il combattre contre un Cynocéphale?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre autres j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez donc, mes enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle!» Eux de regarder, et moi, pendant ce temps-là, de faire main-basse sur les viandes.

LE CHOEUR.

O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse! Comme le mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si quelqu'un me voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: «Un jour, dit-il, cet enfant-là gouvernera le peuple.»

LE CHOEUR.

Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière.

KLÉÔN.

Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à la vôtre. Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé, bouleversant à la fois la terre et la mer.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai à un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine.

KLÉÔN.

Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras volé tant de talents aux Athéniens.

LE CHOEUR.

Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la dénonciation.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa.

KLÉÔN.

Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire?

DÈMOSTHÉNÈS.

Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles: le vent est moins fort.

KLÉÔN.

Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols.

KLÉÔN.

Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je dis que ton grand-père a été doryphore...

KLÉÔN.

De qui? Dis.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De Byrsina, la mère d'Hippias.

KLÉÔN.

Tu es un imposteur.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi un coquin.

LE CHOEUR.

Frappe vigoureusement.

KLÉÔN.

Aïe! aïe! les conjurés m'assomment.

LE CHOEUR.

Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups de tripes et de boyaux: châtie bien notre homme. O robuste masse de chair et âme généreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur à la cité et à nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daubé notre homme dans tes paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles notre joie?

KLÉÔN.

Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues, mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle.

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service quelques termes de charronnage?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire des Argiens nos amis, il négocie personnellement avec les Lakédæmoniens. Et je connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs qu'on bat sur l'enclume.

LE CHOEUR.

Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes présents d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes amis, à ne pas dénoncer ta conduite aux Athéniens.

KLÉÔN.

Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler toute votre conspiration, vos réunions nocturnes dans la ville, tous vos serments aux Mèdes et à leur Roi sans compter ce que vous avez fourragé en Boeotia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens?

KLÉÔN.

Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer.

LE CHOEUR.

Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution? C'est le moment de le montrer comme le jour où tu cachais, dis-tu, de la viande dans ton derrière. Hâte-toi de courir à la salle du Conseil; car il va s'y ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite ces tripes et ces couteaux.

DÈMOSTHÉNÈS.

Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses en faire glisser les calomnies.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de gymnastique.

DÈMOSTHÉNÈS.

Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._)

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Pourquoi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir mangé de l'ail. Et hâte-toi! Vite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ainsi fais-je.

DÈMOSTHÉNÈS.

N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crête, et ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot.

LE CHOEUR.

Vas-y donc gaiement: réussis selon mes voeux; et que Zeus te garde! Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, chargé de couronnes! Et vous (_s'adressant aux spectateurs_); prêtez l'oreille à nos anapestes, vous qui, sur les différents genres consacrés aux Muses, avez exercé votre esprit.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint à monter sur le théâtre pour réciter des vers, il n'y aurait point aisément réussi. Aujourd'hui notre poète en est digne, parce qu'il a les mêmes haines que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont venus lui témoigner leur surprise, et lui demander formellement pourquoi il est resté si longtemps sans réclamer un Choeur pour lui: il nous a chargés de vous en dire la raison. Il dit que ses délais ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; très peu réussissent. Il connaît depuis longtemps votre humeur changeante et comment vous délaissez les anciens poètes quand la vieillesse les prend. Il sait ce qui est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont blanchi, lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il n'était plus jeune, par être rejeté à cause de son âge, parce que sa verve moqueuse l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à travers les plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes, platanes et rivaux déracinés. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: «Doro à la chaussure de figuier», et: «Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez pas pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et les harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer, comme Konnas, portant une couronne desséchée, mourant de soif, lui qui méritait, pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanéion et, au lieu de radoter, de s'asseoir au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos. Quelles colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui qui vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa bouche délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant il s'est maintenu seul, tantôt essuyant une chute, tantôt n'en éprouvant pas.

Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait souvent qu'il faut être rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir gardé la proue et observé les vents, avant de diriger soi-même le navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en aille joyeux, ayant réussi à son gré, et le front rayonnant de bonheur.

Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement sonore des coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trières salariées aux éperons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques et ruineux, viens ici vers nos choeurs, ô souverain au trident d'or, roi des dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos, ami de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athéniens à l'heure présente.

Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce qu'ils furent des hommes dignes de cette terre et du péplos, toujours vainqueurs dans les combats terrestres et navals, honorant leur cité. Jamais aucun d'eux, en voyant les ennemis, ne les a comptés, mais leur coeur était tout prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans une mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la charge. Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé à Kléænétos le droit d'être nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la préséance et le droit à la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous sommes résolus à défendre gratuitement et avec courage la patrie et les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de laisser croître notre chevelure et de nous brosser la peau avec la strigile.

O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte, déesse d'un pays puissant par la guerre et par le génie de ses poètes, viens et amène avec toi notre compagne dans les expéditions et dans les batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par tous les moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que jamais aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers, nous voulons en faire l'éloge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires, ils nous ont secondés, incursions et combats. Mais n'admirons pas trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels, se courbant et s'écriant: «Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils firent une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se creusèrent des lits avec leurs sabots et allèrent chercher des couvertures: ils mangèrent des pagures au lieu de l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau, soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que je ne puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, échapper aux Chevaliers!»

· · ·

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a donné d'inquiétude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf, raconte-nous comment la lutte s'est passée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au Conseil?

LE CHOEUR.

C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de pousser des cris. Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes paroles. Voyons, raconte-moi tout en détail. Il me semble que je ferais même une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme, parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine entré, fait éclater sa voix comme un tonnerre, se déchaînant contre les Chevaliers, entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs, comme si c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil accueillant ses discours et trompé par ses impostures: «Voyons, m'écrié-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je fus élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue agile et une voix impudente!» Pendant que je fais cette prière, un débauché pète à ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant la barre avec mon derrière, je la fais sauter et, ouvrant une bouche énorme, je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux faire part. Car, depuis que la guerre s'est déchaînée sur nous, je n'ai jamais vu les anchois à meilleur marché.» Aussitôt la sérénité se répand sur les visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité d'anchois pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils applaudissent et restent devant moi bouche bée. Soupçonnant la chose, le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus au Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les heureux événements qui vous sont annoncés, d'immoler cent boeufs à la déesse.» Le Conseil l'écoute de nouveau avec faveur; et moi, me voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents boeufs; puis je propose de faire voeu à Agrotera de mille chèvres pour le lendemain, si les anchois ne sont qu'à une obole le cent. Les têtes du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers l'entraînent. Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au sujet des anchois, tandis que notre homme leur demande en grâce un instant de délai. «Écoutez au moins, dit-il, ce que dit le héraut des Lakédæmoniens: il est venu pour traiter.» Mais tout le monde crie d'une seule voix: «Pour traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils savent que les anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les Prytanes crient de lever la séance, et chacun de sauter par-dessus les barrières de tous les côtés. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur être agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses, si bien que j'ai dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me voici.

LE CHOEUR.

Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune. Le fourbe a trouvé un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de toutes sortes de ruses, de paroles décevantes. Mais fais en sorte de terminer la lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés dévoués depuis longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui, troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de l'effronterie!

· · ·

KLÉÔN.

Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens mensonges, que je m'en aille en morceaux!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffées de jactance, je danse le mothôn, et je chante cocorico!

KLÉÔN.

Ah! par Dèmètèr! si je ne te mange pas, sortant de cette terre, que je meure!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et si, après t'avoir englouti, je ne viens pas à crever!

KLÉÔN.

Je t'étranglerai, j'en jure par la préséance que m'a conférée Pylos!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ta préséance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre de ta préséance au dernier rang des spectateurs!

KLÉÔN.

Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien à manger? Que mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une bourse?

KLÉÔN.

Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te rognerai les vivres du Prytanéion.

KLÉÔN.

Je te traînerai devant Dèmos, pour avoir justice de toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi aussi, je t'y traînerai, et je te dénoncerai encore plus fort.

KLÉÔN.

Mais, misérable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris autant que je le veux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu te figures donc que Dèmos est absolument à toi?

KLÉÔN.

C'est que je sais de quoi il faut le régaler.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mâchant les morceaux, tu lui en mets un peu dans la bouche, et tu en dévores les trois quarts.

KLÉÔN.

Par Zeus! je puis, grâce à mon adresse, dilater ou resserrer Dèmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mon derrière en fait autant.

KLÉÔN.

Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le Conseil. Allons devant Dèmos!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Rien n'empêche. Voyons, marche: que rien ne nous arrête.

KLÉÔN.

O Dèmos, sors ici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Zeus! ô mon père, sors ici.

KLÉÔN.

Sors, ô mon petit Dèmos, mon cher ami, sors, afin de voir comme on m'outrage.

· · ·

DÈMOS.

Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas décamper de ma porte? Vous m'avez arraché ma branche d'olivier. Qui donc, Paphlagonien, te fait injure?

KLÉÔN.

C'est à cause de toi que je suis frappé par cet homme et par ces jeunes gens.

DÈMOS.

Pourquoi?

KLÉÔN.

Parce que je t'aime, Dèmos, et que je suis épris de toi.

DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.

Et toi, au fait, qui es-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux te faire du bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui sont beaux et bons; mais nous ne le pouvons pas à cause de cet homme. Car toi tu ressembles aux garçons aimés: tu ne reçois pas les gens beaux et bons, et tu te donnes à des marchands de lanternes, à des savetiers, à des bourreliers, à des corroyeurs.

KLÉÔN.

Je fais du bien à Dèmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et comment, dis-le-moi?

KLÉÔN.

Supplantant les stratèges qui étaient à Pylos, j'y ai fait voile, et j'en ai ramené les Lakoniens captifs.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, en me promenant, j'ai enlevé d'une boutique la marmite qu'un autre faisait bouillir.

KLÉÔN.

Toi, cependant, Dèmos, hâte-toi de convoquer l'assemblée, pour décider qui de nous deux t'est le plus dévoué, et pour lui accorder ton amour.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, oui, décide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx.

DÈMOS.

Je ne puis siéger dans un autre endroit; il faut donc, selon la coutume, se rendre à la Pnyx.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est le plus sensé des hommes; mais, dès qu'il est assis sur ces bancs de pierre, il est bouche béante, comme s'il attachait des figues par la queue. (_La scène change et représente la Pnyx._)

· · ·

LE CHOEUR.

Et maintenant il te faut lâcher tous les cordages, avoir à ton service une résolution vigoureuse et des paroles sans réplique, pour l'emporter sur lui. Car c'est un homme retors, passant facilement par les pas difficiles. Aussi faut-il te multiplier pour t'élancer sur lui. Seulement, prends garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lève les dauphins et lance ta barque.

KLÉÔN.

Souveraine Athèna, protectrice de la cité, c'est toi que j'invoque. Si auprès du peuple athénien je suis le mieux en posture après Lysiklès, Kynna et Salabakkho, sans rien faire, comme maintenant, je dîne dans le Prytanéion; si, au contraire, je te hais, et si je ne combats pas, même seul, pour ta défense, que je meure, que je sois scié vif, et que ma peau soit découpée en lanières!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dèmos, si je ne t'aime et ne te chéris, qu'on me dépèce et qu'on me fasse cuire en petits morceaux; et, si tu ne crois pas à mes paroles, que je sois râpé dans un hachis avec du fromage, accroché par les testicules et traîné au Kéramique!

KLÉÔN.

Et comment, Dèmos, peut-il y avoir un citoyen qui t'aime plus que moi? D'abord, tant que je t'ai conseillé, j'ai accru ta richesse publique, tordant ceux-ci, étranglant ceux-là, sollicitant les autres, n'ayant souci d'aucun des particuliers, si je te faisais plaisir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il n'y a là, Dèmos, rien de merveilleux; et moi aussi j'en ferai autant. Volant pour toi le pain des autres, je te le servirai. Mais comment il n'a pour toi ni affection ni bienveillance, je te le prouverai tout d'abord: il ne songe qu'à se chauffer avec ta braise. Car toi, qui as tiré l'épée contre les Mèdes pour sauver le pays à Marathôn, et qui, vainqueur, nous as fourni la matière de grands effets de langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lève-toi, assois-toi sur ce siège moelleux, afin de ne pas user ce qui t'a servi à Salamis.

DÈMOS.

Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant de Harmodios? Ce que tu fais là est vraiment généreux et populaire.

KLÉÔN.

Ce sont là de bien petites attentions pour montrer son dévouement.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi, tu l'as pris avec des appâts bien plus minces.

KLÉÔN.

S'il a jamais paru un homme qui fût un meilleur défenseur de Dèmos et un plus grand ami que moi, je veux y engager ma tête.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux, des nids de vautours, des tourelles, n'en as pas eu pitié, depuis huit ans, mais l'as tenu enfermé et comprimé. Lorsque Arkheptolémos t'apportait la paix, tu l'as rejetée, chassant de la ville, à coups de pied au derrière, la députation qui proposait la trêve.

KLÉÔN.

C'était pour qu'il commandât à tous les Hellènes, car il est dit dans les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie, trois oboles à titre d'hèliaste, s'il a quelque patience. Et moi, je ne cesserai de le nourrir et de le soigner, cherchant, par le bien ou par le mal, à lui faire avoir son triobole.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, par Zeus! tu ne songeais pas à le rendre maître de l'Arkadie, mais plutôt à rapiner toi-même, et à rançonner les villes. Tu veux que Dèmos, perdu dans la guerre et dans les brouillards des fourberies que tu machines, n'ait pas les yeux sur toi, mais que, pressé par la nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche vers toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en paix, se réconfortant de grains de froment grillés, et revenant au bon moment à ses olives, il reconnaît de quels biens l'a privé ta solde misérable, il viendra, paysan farouche, invoquer un jugement contre toi. Tu le sais; aussi tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte.

KLÉÔN.

N'est-ce pas une indignité que tu parles ainsi, et que tu me calomnies devant les Athéniens et devant Dèmos, pour qui j'ai fait beaucoup plus, j'en atteste Dèmètèr, que Thémistoklès, dans l'intérêt de la ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

«O cité d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit?» Toi, t'égaler à Thémistoklès, lui qui, trouvant notre ville opulente, l'a remplie jusqu'aux lèvres, qui, comme surcroît à ses repas, lui a fait un plat du Pirée, et qui, sans retrancher rien du passé, lui a servi de nouveaux poissons. Mais toi, tu n'as cherché qu'à réduire les Athéniens à l'état de pauvre petit peuple, en les murant et en leur chantant des oracles, et tu te mets au-dessus de Thémistoklès! Lui, il est exilé de sa terre natale, et toi, tu manges les gâteaux d'Akhilleus.

KLÉÔN.

N'est-ce pas dur pour moi, Dèmos, d'entendre de pareilles choses de la bouche de cet homme, parce que je t'aime?

DÈMOS.

Tais-toi, tais-toi donc, et fais trêve à tes méchancetés. C'est trop, et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans m'en douter, je suis ta dupe.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est le plus scélérat des hommes, ô mon cher petit Dèmos: il a fait toutes les méchancetés possibles, pendant que tu bâillais; il coupe à la racine les tiges des concussions, les avale, et puise à deux mains dans les fonds de l'État.

KLÉÔN.

Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir volé trente mille drakhmes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand scélérat envers le peuple d'Athènes? Je prouverai, par Dèmètèr, ou que je meure, que tu as accepté plus de quarante mines de Mitylènè.

LE CHOEUR.

O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les hommes, je loue ton éloquence. Si tu continues ainsi, tu seras le plus grand des Hellènes; seul, tu gouverneras la république et tu commanderas aux alliés, tenant en main le trident, à l'aide duquel tu recueilleras d'immenses richesses, dans l'agitation et dans le trouble. Mais ne lâche pas cet homme, puisqu'il t'a donné prise: tu le vaincras facilement avec de tels poumons.

KLÉÔN.

Non, braves gens, la chose n'en est pas là, par Poséidon! Car j'ai fait un acte de nature à fermer la bouche à tous mes ennemis, tant qu'il restera un des boucliers de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Arrête-toi à ces boucliers: c'est un avantage que tu me donnes. Il ne fallait pas, si tu aimes Dèmos, être assez imprévoyant pour les laisser suspendre avec leurs brassards. Mais c'est là, ô Dèmos, qu'est la finesse. Si tu voulais châtier cet homme, tu ne le pourrais pas. Tu vois, en effet, autour de lui un cortège de jeunes corroyeurs; près d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages; cela fait une ligue; de sorte que, si tu frémis de colère et si tu songes à l'ostracisme, ils enlèveront la nuit les boucliers, et courront s'emparer des greniers.

DÈMOS.

Malheur à moi! Les brassards y sont? Scélérat, que de temps tu m'as trompé, dupé!

KLÉÔN.

Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas trouver un meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les conspirateurs: aucun complot tramé dans la ville ne m'a échappé, et je me suis mis tout de suite à crier.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu as fait comme les pêcheurs d'anguilles: lorsque le lac est calme, ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent la vase en haut et en bas, ils en prennent. Ainsi, tu prends quand tu as troublé la ville. Mais dis-moi une seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu jamais donné une semelle de soulier, toi qui te dis son ami?

DÈMOS.

Jamais, par Apollôn!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai acheté pour toi cette paire de chaussures, et je te la donne à porter.

DÈMOS.

Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur citoyen à l'égard du peuple, le plus bienveillant pour la ville et pour nos orteils.

KLÉÔN.

N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le pouvoir d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est moi qui ai mis fin à certains accouplements, en biffant Gryttos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

N'est-il donc pas étrange que tu inspectes les derrières, et que tu mettes fin à ces accouplements? Peut-être aussi ne les faisais-tu cesser que par envie, de peur que ces gens-là ne devinssent orateurs. Mais, voyant ce pauvre vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jugé digne d'une robe à manches pour l'hiver; et moi, Dèmos, je te donne celle-ci.

DÈMOS.

Voilà une chose à laquelle Thémistoklès n'a jamais songé! Cependant, c'est une belle invention que le Pirée; mais pourtant, elle ne semble pas plus grande que celle de cette robe à manches.

KLÉÔN.

Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me supplantes!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non pas; mais je fais comme un buveur pressé d'aller à la selle: je me sers de tes façons d'agir comme de sandales.

KLÉÔN.

Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais revêtir Dèmos de cet habillement; et toi, gémis, infâme.

DÈMOS.

Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement le cuir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais c'est à dessein qu'il t'a fourré dans ce vêtement; il veut que tu étouffes. Et il y a longtemps qu'il trame contre toi. Te rappelles-tu cette tige de silphion, qu'il t'a vendue à si bon compte?

DÈMOS.

Je m'en souviens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombât à vil prix, afin que chacun en mangeât, et qu'ensuite, dans la Hèliæa, les juges s'empoisonnassent les uns les autres en vessant.

DÈMOS.

Par Poséidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et vous, à force de vesser, n'étiez-vous pas devenus tout jaunes?

DÈMOS.

Par Zeus! c'était une invention digne de Pyrrhandros!

KLÉÔN.

De quelles bouffonneries, misérable, viens-tu me troubler!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

La Déesse m'a ordonné de te vaincre en hâbleries.

KLÉÔN.

Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dèmos, de te servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je te donne cette petite boîte et ce médicament, pour te frotter les ulcères des jambes.

KLÉÔN.

Moi, j'épilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tiens, prends cette queue de lièvre pour essuyer tes deux petits yeux.

KLÉÔN.

Quand tu te moucheras, Dèmos, essuie-toi à ma tête.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, à la mienne.

KLÉÔN.

Non, à la mienne! Je te ferai nommer triérarkhe, pour épuiser tes fonds; tu auras un vieux navire, où il faudra sans cesse des dépenses et des réparations, et je m'arrangerai de manière que tu prennes des voiles pourries.

LE CHOEUR.

Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire un peu de bois, et écume ses menaces avec ceci. (_Il lui présente une cuillère._)

KLÉÔN.

Tu me le paieras cher; je t'écraserai d'impôts, je m'empresserai de te porter sur la liste des riches.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement ceci, c'est que, la poêle chauffant pour frire des sépias, au moment où tu vas proposer ton avis sur les Milésiens, et gagner un talent, si tu réussis, tu te hâtes d'avaler tes sépias pour courir à l'assemblée, et que si, avant de manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent, tu avales et tu étouffes.

LE CHOEUR.

Très bien, au nom de Zeus, d'Apollôn et de Dèmètèr!

DÈMOS.

Mais il me semble que voilà de tout point un excellent citoyen, tel qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace à une obole. Et toi, Paphlagonien, qui prétendais m'aimer, tu ne m'as fait manger que de l'ail. Maintenant, rends-moi mon anneau; tu cesses d'être mon intendant.

KLÉÔN.

Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empêches de gouverner, un autre se montrera, qui sera pire que moi.

DÈMOS.

Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y a là un autre cachet, à moins que je n'y voie goutte.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Fais voir. Quel était ton cachet?

DÈMOS.

Une feuille de figuier à la graisse de boeuf.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ce n'est pas cela.

DÈMOS.

Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une pierre.

DÈMOS.

Ah! malheureux!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Quoi donc?

DÈMOS.

Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui de Kléonymos. Reçois celui-ci de mes mains, et sois mon intendant.

KLÉÔN.

Ne fais pas cela, maître, avant d'avoir entendu mes oracles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et les miens aussi.

KLÉÔN.

Si tu l'écoutes, il faut que tu sois son complaisant immonde.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et si tu l'écoutes, il faut que tu sois à lui jusqu'à ton plan de myrte.

KLÉÔN.

Mes oracles disent que tu dois régner sur toute la contrée, couronné de roses.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et les miens disent que, vêtu d'une robe de pourpre brodée, une couronne sur la tête, debout sur un char doré, tu poursuivras Sminkythè et son maître.

DÈMOS.

Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Volontiers.

DÈMOS.

Et toi les tiens.

KLÉÔN.

J'y cours.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empêche.

LE CHOEUR.

La plus agréable clarté du jour luira sur les présents et sur les absents, si Kléôn est perdu comme il doit l'être. Cependant j'ai entendu certains vieillards des plus quinteux soutenir sur le Digma cette controverse que, si cet homme n'était pas devenu si grand dans l'État, il n'y aurait pas deux ustensiles nécessaires, le pilon et la cuillère à pot. J'admire aussi son éducation porcine: car les enfants, qui sont allés à l'école avec lui, disent qu'il ne peut jamais monter sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il ne veut pas en apprendre d'autre. Aussi le kithariste en colère lui enjoignit de sortir, disant: «Ce garçon est incapable d'apprendre un autre genre d'harmonie que le dorodokite.»

· · ·

KLÉÔN.

Voilà, regarde, et je ne les apporte pas tous.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte pas tous.

DÈMOS.

Qu'est-ce que cela?

KLÉÔN.

Les oracles.

DÈMOS.

Tous?

KLÉÔN.

Cela t'étonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette toute pleine.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, l'étage supérieur et deux chambres.

DÈMOS.

Voyons, de qui sont donc ces oracles?

KLÉÔN.

Les miens sont de Bakis.

DÈMOS.

Et les tiens, de qui?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De Glanis, frère aîné de Bakis.

DÈMOS.

Et sur quel sujet?

KLÉÔN.

Sur Athènes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires.

DÈMOS.

Et les tiens, sur quel sujet?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sur Athènes, les lentilles, les Lakédæmoniens, les maquereaux nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur l'Agora, toi, moi: qu'il t'en cuise entre les jambes!

DÈMOS.

Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de plaisir, où il est dit que je serai un aigle dans les nuages.

KLÉÔN.

Écoute donc, et prête-moi ton attention. «Comprends, enfant d'Érekhtheus, le sens des oracles qu'Apollôn fait entendre de son sanctuaire, au moyen des trépieds vénérés. Il t'ordonne de «garder le chien sacré, aux dents aiguës, qui, aboyant et hurlant pour ta défense, t'assurera un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort. La haine fait croasser de nombreux geais contre lui.»

DÈMOS.

Par Dèmètèr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y a-t-il entre Érekhtheus, des geais et un chien?

KLÉÔN.

Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta défense. Or, Phoebos te recommande de garder le chien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les oracles, comme tes portes. Moi je sais au juste ce qui a rapport à ce chien.

DÈMOS.

Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne une pierre, pour que cet oracle ne me morde pas entre les jambes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

«Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbéros est un asservisseur d'hommes: te caressant de la queue, quand tu dînes, il guette tes plats pour les dévorer, pour peu que tu détournes la tête; pénétrant furtivement dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien, il léchera les plats et les îles.»

DÈMOS.

Par Poséidon! ceci est bien meilleur, ô Glanis!

KLÉÔN.

Mon ami, écoute, et puis tu jugeras: «Il est une femme; elle enfantera, dans Athènes la sainte, un lion qui défendra Dèmos contre des nuées de moucherons, comme il défendrait ses lionceaux. Garde-le, en élevant un mur de bois et des tours de fer.» Comprends-tu ce qu'il te dit?

DÈMOS.

Pas du tout, par Apollôn!

KLÉÔN.

Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi qui suis le lion.

DÈMOS.

Comment, à mon insu, es-tu devenu un Antilion?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin de te cacher: c'est à propos du mur de fer et de bois, dans lequel Loxias t'enjoint de le garder.

DÈMOS.

Comment le Dieu dit-il cela?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il t'enjoint de l'attacher à un bois percé de cinq trous.

DÈMOS.

Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit.

KLÉÔN.

N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui croassent. Aime plutôt l'épervier, te souvenant, dans ton coeur, qu'il t'a amené enchaînés des coracins lakédæmoniens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Le Paphlagonien était ivre quand il affronta ce danger. Enfant étourdi de Kékrops, que vois-tu de si grand dans cette action? Une femme portera un fardeau, si un homme l'aide à le charger; mais il n'ira pas au combat: il irait sous lui, s'il allait combattre.

KLÉÔN.

Remarque cette «Pylos devant Pylos», comme dit l'oracle: «Pylos est devant Pylos.»

DÈMOS.

Que veut dire: «Devant Pylos»?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain.

DÈMOS.

Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sans doute, puisqu'il a empilé nos baignoires. Mais voici, au sujet de la flotte, un oracle auquel il faut que tu prêtes attention tout à fait.

DÈMOS.

J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la solde à mes matelots.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

«Fils d'Ægeus, méfie-toi du chien-renard, crains qu'il ne te trompe; il est sournois, agile, astucieux, rusé, fin matois.» Sais-tu qui est-ce?

DÈMOS.

Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ce n'est pas cela; mais notre homme demande à chaque instant des vaisseaux légers pour aller recueillir de l'argent. Loxias te défend de les donner.

DÈMOS.

Et comment une trière est-elle chien-renard?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Comment? Parce qu'une trière et un chien sont rapides.

DÈMOS.

Comment un renard s'ajoute-t-il à un chien?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'oracle compare les soldats à des renardeaux, parce qu'ils mangent les raisins dans les vignes.

DÈMOS.

Soit: et la solde de ces renardeaux, où la prendre?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais écoute encore cet oracle, par lequel le fils de Lèto t'ordonne d'éviter Kyllènè de peur d'être trompé.

DÈMOS.

Quelle Kyllènè?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il désigne justement par Kyllènè la main de cet homme, car celui-ci dit toujours: «Jette dans Kyllè!»

KLÉÔN.

La désignation n'est pas juste. Phoebos désigne justement par le mot Kyllènè la main de Diopithès. Mais j'ai là un oracle ailé, qui dit: «Tu deviendras aigle et roi de toute la terre.»

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi j'en ai un qui dit: «Tu seras souverain de la terre et de la Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana, en léchant de bons mets saupoudrés.»

KLÉÔN.

Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Déesse elle-même verser sur Dèmos des coupes de richesse et de santé.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi aussi, j'ai vu la Déesse elle-même descendre de l'Akropolis, une chouette perchée sur son casque; d'un large vase, elle versait sur ta tête de l'ambroisie, et sur celle de cet homme de la saumure à l'ail.

DÈMOS.

Iou! Iou! Personne n'est plus sensé que Glanis; et maintenant je me confierai à toi pour guider ma vieillesse et refaire mon éducation.

KLÉÔN.

Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets de te procurer de l'orge pour ta vie de chaque jour.

DÈMOS.

Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes fois j'ai été trompé par toi et par Théophanès.

KLÉÔN.

Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute préparée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grillé: tu n'auras qu'à manger.

DÈMOS.

Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux qui aura le plus d'égards pour moi je remettrai les rênes de la Pnyx.

KLÉÔN.

J'y cours le premier.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non pas, ce sera moi.

· · ·

LE CHOEUR.

O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes te craignent comme un tyran; mais tu es facile à mener par les petits soins, et tu te plais à être dupe, la bouche toujours béante devant celui qui parle, et alors ta présence d'esprit déménage.

DÈMOS.

C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me croyez en démence. Je joue à dessein le rôle de niais. J'aime à boire tout le jour, et à prendre pour chef un voleur que je nourris; puis, quand il est bien plein, je le saisis et je l'écrase.

LE CHOEUR.

Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis, cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles et tu le manges!

DÈMOS.

Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand ils se croient assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans paraître rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont volé, je les contrains à rendre gorge, en insinuant une sonde.

· · ·

KLÉÔN.

Va-t'en à la malheure!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vas-y toi-même, infâme!

KLÉÔN.

O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis là, tout prêt et voulant te faire du bien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

DÈMOS.

Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sais-tu ce que tu as à faire?

DÈMOS.

Si je ne le sais, tu me le diras, toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme, afin de concourir à qui te fera du bien.

DÈMOS.

C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous!

KLÉÔN.

Voilà.

DÈMOS.

Partez!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me laisse pas devancer.

DÈMOS.

Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile.

KLÉÔN.

Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.

KLÉÔN.

Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi des morceaux de pain morcelés par la main d'ivoire de la Déesse.

DÈMOS.

Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse!

KLÉÔN.

Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur que belle: elle a été pilée par Pallas, protectrice du combat de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en ce moment, elle étend au-dessus de ta tête une marmite pleine de bouillon.

DÈMOS.

Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas manifestement étendu sur nous cette marmite?

KLÉÔN.

Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante des armées.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus, avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.

DÈMOS.

Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos.

KLÉÔN.

La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de cette galette longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Prends également ceci maintenant.

DÈMOS.

Et que ferai-je de ces intestins?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir l'intérieur des trières: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce mélange de trois parties d'eau contre deux de vin.

DÈMOS.

Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties d'eau.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure.

KLÉÔN.

Reçois de moi cette tranche de galette grasse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et de moi ce gâteau tout entier.

KLÉÔN.

Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner; moi je l'ai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant quelque farce.

KLÉÔN.

Le vois-tu, pauvre malheureux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi.

KLÉÔN.

Qui sont-ils?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Des envoyés qui ont des sacs d'argent.

KLÉÔN.

Où donc? où donc?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les étrangers tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le civet que je t'apporte?

KLÉÔN.

Malheur à moi! Tu m'as indignement volé.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos!

DÈMOS.

Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire ce vol?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi.

KLÉÔN.

Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi pour le rôtir.

DÈMOS, _à Kléôn_.

Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi.

KLÉÔN.

Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et ton ventre?

DÈMOS.

Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre vous deux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y, et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien.

DÈMOS.

Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout apporté.

DÈMOS.

Voilà une corbeille dévouée à Dèmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?

DÈMOS.

Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de gâteau il s'était réservée! Et à moi il donnait cette toute petite rognure.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait très peu de ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part.

DÈMOS.

Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tressé des couronnes et donné des présents.

KLÉÔN.

Je volais pour le bien de l'État.

DÈMOS.

Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de l'homme que voici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dépose-la vite, gibier à étrivières.

KLÉÔN.

Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant celui-là seul par qui je dois être vaincu.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.

KLÉÔN.

Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à l'école de quel maître allais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de poing.

KLÉÔN.

Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien; et chez le maître de palestre quel exercice apprenais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse.

KLÉÔN.

O Phoebos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel métier as-tu fait, devenu homme?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vendre des andouilles, et m'accoupler.

KLÉÔN.

Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est l'espérance qui me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais tes andouilles, ou bien aux portes?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Aux portes, où se fait le commerce des salaisons.

KLÉÔN.

O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné dans ma demeure. Chère couronne, adieu, disparais; c'est à regret que je te quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur, mais il est plus chanceux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Zeus Hellènios, à toi cette victoire!

LE CHOEUR.

Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un homme! Je t'en demande une faible récompense, c'est d'être pour toi Phanos, greffier du tribunal.

DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.

Dis-moi quel est ton nom?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu des procès.

DÈMOS.

Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir, de telle sorte que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dévoué à la ville des Gobe-mouches.

· · ·

LE CHOEUR.

Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de chanter les entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaieté de coeur, Lysistratos, ou Théomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le temple pythique, pour ne pas mourir de faim.

Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit entendre nombre de traits méchants, était connu, je ne mentionnerais pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est personne qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou le nome orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par les moeurs, l'infâme Ariphradès, qui veut être ce qu'il est. Il n'est pas seulement pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux plaisirs, léchant la hideuse rosée des lupanars, souillant sa barbe, caressant les pustules, versifiant à la façon de Polymnestos, et vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur, ne boira jamais dans la même coupe que nous.

Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je me suis demandé alors pourquoi Kléonymos mange si gloutonnement. On dit que, quand il se repaît aux dépens des gens riches, il ne sort plus de la huche. Ils en arrivent à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous embrassons vos genoux; entrez et ménagez notre table.»

On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que l'une d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous pas entendu, mes soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent de nous contre la Khalkèdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre Hyperbolos.» Cette proposition leur paraît affreuse, intolérable. L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le faut, que je sois rongée par les vers et que je vieillisse au port! Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai que je suis faite de planches de pin et charpentée de bois, si ce projet agrée aux Athéniens, je suis d'avis d'aller stationner au Thèséion, ou devant le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne le verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville: qu'il navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, où il vendait des lanternes, le portent à la mer!»

· · ·

AGORAKRITOS.

Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins, clôture des tribunaux qui sont les délices de cette ville, et, en réjouissance de nos prospérités nouvelles, Pæan au théâtre!

LE CHOEUR.

O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur des îles, quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions les rues du fumet des victimes?

AGORAKRITOS.

Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau.

LE CHOEUR.

Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose?

AGORAKRITOS.

Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes.

LE CHOEUR.

Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu?

AGORAKRITOS.

Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous l'allez voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa. Saluez de vos cris de joie l'antique Athènes, la merveilleuse, la glorifiée, où séjourne l'illustre Dèmos.

LE CHOEUR.

Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne d'envie, montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contrée.

AGORAKRITOS.

Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat du costume antique, ne sentant plus la coquille à voter, mais la paix, et parfumé de myrrhe.

LE CHOEUR.

Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous avec toi. Ton sort est digne de cette cité et du trophée de Marathôn.

DÈMOS.

O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu m'as fait, en me recuisant!

AGORAKRITOS.

Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu étais alors, ni ce que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu.

DÈMOS.

Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel étais-je?

AGORAKRITOS.

Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée: «Dèmos, je suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à tes intérêts, et j'y pourvois,» quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu portais la tête haute.

DÈMOS.

Moi?

AGORAKRITOS.

Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait.

DÈMOS.

Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas?

AGORAKRITOS.

Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se fermaient ensuite.

DÈMOS.

J'étais devenu si stupide et si vieux?

AGORAKRITOS.

Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges, celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur des trières. Mais pourquoi baisses-tu la tête et ne restes-tu pas en place?

DÈMOS.

J'ai honte de mes fautes passées.

AGORAKRITOS.

Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque harangueur impudent se met à parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas d'orges, si vous ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce harangueur?

DÈMOS.

Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, après lui avoir attaché au cou Hyperbolos.

AGORAKRITOS.

Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour le reste, voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.

DÈMOS.

D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je paierai la somme intégrale aux matelots.

AGORAKRITOS.

Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés.

DÈMOS.

Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur, porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord.

AGORAKRITOS.

Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos.

DÈMOS.

Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.

AGORAKRITOS.

Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn?

DÈMOS.

Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries, et qui, de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile homme que Phæax! Il a eu l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant ses conclusions, sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le tumulte.»

AGORAKRITOS.

Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde?

DÈMOS.

Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la chasse et de mettre fin à leurs décrets.

AGORAKRITOS.

En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon bien monté, qui te le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant.

DÈMOS.

Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état!

AGORAKRITOS.

C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les trêves de trente ans: «O Trêves, paraissez au plus vite!»

DÈMOS.

O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il permis de les trentanniser? Où les as-tu prises, en réalité?

AGORAKRITOS.

C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa maison, afin que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que tu les emmènes à la campagne.

DÈMOS.

Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment lui infligeras-tu?

AGORAKRITOS.

Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul devant les portes, il vendra pour andouilles un mélange de chien et d'âne, luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostituées, et boira l'eau sale des baignoires.

DÈMOS.

C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite, que ces assauts de cris avec des prostituées et des baigneurs. Pour toi, en récompense de tes services, je t'invite au Prytanéion, sur le siège occupé par ce poison. Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier, bien en vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des étrangers!

FIN DES CHEVALIERS.

LES NUÉES

(L'AN 425 AVANT J.-C.)

Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en l'air et que le choeur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le véritable sujet est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par les dépenses de son fils Phidippidès, l'envoie au _philosophoir_ de Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art de ne point payer ses créanciers. Phidippidès se met vite au fait des subtilités de l'école, bat son père, et lui prouve qu'il a le droit de le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le philosophoir une torche ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et de ses disciples.

PERSONNAGES DU DRAME

STREPSIADÈS. PHIDIPPIDÈS. UN SERVITEUR DE STREPSIADÈS. DISCIPLES DE SOKRATÈS. SOKRATÈS. CHOEUR DE NUÉES. LE RAISONNEMENT JUSTE. LE RAISONNEMENT INJUSTE. PASIAS, créancier. AMYNIAS, créancier. UN TÉMOIN. KHÆRÉPHÔN.

_La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès, puis devant la porte de Sokratès._

LES NUÉES

STREPSIADÈS.

Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas finir que les nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a déjà longtemps que j'ai entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas arrivé autrefois. Maudite sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas de la nuit! Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir, malheureux, rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils qui est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char et ne rêve que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les vingt jours: car les échéances approchent.--Enfant, allume la lampe, et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien de gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que dois-je? Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi ai-je fait cet emprunt? Parce que j'ai acheté Koppatias. Malheureux que je suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutôt l'oeil fendu par une pierre!

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Philon, tu triches: fournis ta course toi-même.

STREPSIADÈS.

Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il rêve chevaux.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre?

STREPSIADÈS.

C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses courses! Voyons quelle dette me vient après Pasias. Trois mines à Amynias pour un char et des roues.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé.

STREPSIADÈS.

Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les uns ont des jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des sûretés pour leurs intérêts.

PHIDIPPIDÈS, _éveillé_.

Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute la nuit?

STREPSIADÈS.

Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures.

PHIDIPPIDÈS.

Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu.

STREPSIADÈS.

Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tête. Hélas! Périsse misérablement l'agence matrimoniale qui me fit épouser ta mère! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte, négligé, et couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne de la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès, femme altière, luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'épousai, je me mis au lit, sentant le vin doux, les figues sèches, la tonte des laines, elle tout parfum, safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias, Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait. Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion de lui dire: «Femme, tu serres trop les fils.»

UN SERVITEUR.

Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.

STREPSIADÈS.

Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse? Viens ici, que je te fasse crier!

LE SERVITEUR.

Et pourquoi crierai-je?

STREPSIADÈS.

Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela, lorsque nous arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes, moi et mon excellente femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du cheval dans son nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et nous le nommâmes «Phidippidès». Elle, embrassant son fils, le caressait: «Quand tu seras grand, tu conduiras un char à travers la ville, comme Mégaklès, et vêtu d'une belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu descendre tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père, vêtu d'une peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion pour le cheval a coulé mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, à force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible? Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès!

PHIDIPPIDÈS.

Quoi, mon père?

STREPSIADÈS.

Un baiser, et donne-moi la main.

PHIDIPPIDÈS.

Voici. Qu'y a-t-il?

STREPSIADÈS.

Dis-moi, m'aimes-tu?

PHIDIPPIDÈS.

J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux!

STREPSIADÈS.

Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout coeur, ô mon enfant, suis mon conseil.

PHIDIPPIDÈS.

Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?

STREPSIADÈS.

Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je t'indiquerai.

PHIDIPPIDÈS.

Parle, qu'ordonnes-tu?

STREPSIADÈS.

Et tu obéiras?

PHIDIPPIDÈS.

J'obéirai, j'en jure par Dionysos.

STREPSIADÈS.

Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?

PHIDIPPIDÈS.

Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire?

STREPSIADÈS.

C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de l'argent, à gagner les causes justes ou injustes.

PHIDIPPIDÈS.

Qui sont-ils?

STREPSIADÈS.

Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs, beaux et bons.

PHIDIPPIDÈS.

Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce maudit Sokratès et Khæréphôn.

STREPSIADÈS.

Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation.

PHIDIPPIDÈS.

Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit Léogoras.

STREPSIADÈS.

Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon coeur. Entre à leur école.

PHIDIPPIDÈS.

Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?

STREPSIADÈS.

Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur et l'inférieur. Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements, c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne.

PHIDIPPIDÈS.

Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec ma face jaune et maigre.

STREPSIADÈS.

Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux corbeaux marqué au Sigma.

PHIDIPPIDÈS.

Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui, et je me moque de toi.

· · ·

STREPSIADÈS.

Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au philosophoir. Seulement, vieux comme je suis, sans mémoire et l'esprit lent, comment apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés? Il faut y aller. Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?... Enfant, petit enfant!

UN DISCIPLE.

Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte?

STREPSIADÈS.

Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna.

LE DISCIPLE.

De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi qui donnes à la porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de ma pensée.

STREPSIADÈS.

Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la chose avortée.

LE DISCIPLE.

Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.

STREPSIADÈS.

Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au philosophoir.

LE DISCIPLE.

Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères. Sokratès demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien de fois une puce saute la longueur de ses pattes. Elle avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de là elle était sautée sur la tête de Sokratès.

STREPSIADÈS.

Et comment a-t-il mesuré cela?

LE DISCIPLE.

Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce, et il lui a trempé les pattes dedans. La cire refroidie a fait à la puce des souliers persiques; en les déchaussant, il a mesuré l'espace.

STREPSIADÈS.

O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!

LE DISCIPLE.

Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokratès?

STREPSIADÈS.

Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?

LE DISCIPLE.

Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le bourdonnement des cousins vînt de la trompe ou du derrière.

STREPSIADÈS.

Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?

LE DISCIPLE.

Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à cause de cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite avec force vers le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière communiquant avec l'intestin, le derrière résonne par la force de l'air.

STREPSIADÈS.

Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois fois heureux l'auteur de cette découverte! Il doit être facile d'échapper à une poursuite en justice, quand on connaît à fond l'intestin du cousin.

LE DISCIPLE.

Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par un lézard.

STREPSIADÈS.

De quelle manière? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la tête en l'air, la bouche ouverte; un lézard, du haut du toit, pendant la nuit, lui envoya sa fiente.

STREPSIADÈS.

Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès!

LE DISCIPLE.

Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir.

STREPSIADÈS.

Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?

LE DISCIPLE.

Il étend sur la table une légère couche de cendre, courbe une tige de fer, prend un fil à plomb, et de la palestre il enlève un manteau.

STREPSIADÈS.

Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre vite le philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès. J'ai hâte d'être son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hèraklès! de quels pays sont ces animaux?

LE DISCIPLE.

Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?

STREPSIADÈS.

Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils ainsi la terre?

LE DISCIPLE.

Ils cherchent ce qui est sous la terre.

STREPSIADÈS.

Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de peine; je sais, moi, où il y en a de gros et de beaux. Mais que font ceux-ci tellement courbés?

LE DISCIPLE.

Ils sondent les abîmes du Tartaros.

STREPSIADÈS.

Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel?

LE DISCIPLE.

Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie... Mais rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne.

STREPSIADÈS.

Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique une petite affaire.

LE DISCIPLE.

Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à l'air et dehors.

STREPSIADÈS.

Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

L'astronomie.

STREPSIADÈS.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La géométrie.

STREPSIADÈS.

A quoi cela sert-il?

LE DISCIPLE.

A mesurer la terre.

STREPSIADÈS.

Celle qui se partage au sort?

LE DISCIPLE.

Non; la terre entière.

STREPSIADÈS.

C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention populaire et utile!

LE DISCIPLE.

Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici, c'est Athènes.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en séance.

LE DISCIPLE.

C'est pourtant réellement le territoire Attique.

STREPSIADÈS.

Et où sont mes concitoyens de Kikynna?

LE DISCIPLE.

C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui s'étend en longueur infinie.

STREPSIADÈS.

Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais où est Lakédæmôn?

LE DISCIPLE.

Où elle est? Ici.

STREPSIADÈS.

Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la de nous à la plus grande distance possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet homme juché dans un panier?

LE DISCIPLE.

Lui.

STREPSIADÈS.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Sokratès.

STREPSIADÈS.

Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps.

STREPSIADÈS.

Sokratès, mon petit Sokratès!

SOKRATÈS.

Pourquoi m'appelles-tu, être éphémère?

STREPSIADÈS.

Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi.

SOKRATÈS.

Je marche dans les airs et je contemple le soleil.

STREPSIADÈS.

Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non pas de la terre, si toutefois...

SOKRATÈS.

Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les choses d'en haut, si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mêlais la subtilité de ma pensée avec l'air similaire. Si, demeurant à terre, je regardais d'en bas les choses d'en haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire à elle l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive au cresson.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson? Mais maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de m'enseigner les choses pour lesquelles je suis venu.

SOKRATÈS.

Pourquoi es-tu venu?

STREPSIADÈS.

Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts, race intraitable, me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien.

SOKRATÈS.

Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir?

STREPSIADÈS.

C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et, quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer.

SOKRATÈS.

Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une monnaie courante.

STREPSIADÈS.

Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme à Byzantion?

SOKRATÈS.

Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce qu'elles sont au juste?

STREPSIADÈS.

Oui, par Zeus! si elles sont.

SOKRATÈS.

Et converser avec les Nuées, nos divinités?

STREPSIADÈS.

Assurément.

SOKRATÈS.

Assois-toi donc sur la banquette sainte.

STREPSIADÈS.

Voilà, je suis assis.

SOKRATÈS.

Maintenant prends cette couronne.

STREPSIADÈS.

A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès! Est-ce que vous allez me sacrifier comme Athamas?

SOKRATÈS.

Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés.

STREPSIADÈS.

Eh bien, qu'y gagnerai-je?

SOKRATÈS.

D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine. Seulement, ne bouge pas.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis, je vais devenir fleur de farine.

SOKRATÈS.

Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute la prière: «Souverain maître, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes parts, Æther brillant, et vous, Nuées, vénérables déesses, mères du tonnerre et de la foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au penseur dans les régions supérieures!»

STREPSIADÈS.

Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé de ce manteau, de peur d'être inondé. N'avoir pas pris, en sortant de chez moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance!

SOKRATÈS.

Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet homme, soit que vous occupiez les cimes sacrées de l'Olympos, battues par les neiges, soit que dans les jardins de votre père Okéanos vous formiez un choeur sacré avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux Palus Mæotides ou sur le rocher neigeux du Mimas, écoutez-nous, accueillez notre sacrifice, et que nos cérémonies vous fassent plaisir.

· · ·

LE CHOEUR.

Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente et légère, du sein de notre père Okéanos aux bruissements profonds, jusqu'aux sommets des monts couronnés de forêts, afin de découvrir les horizons lointains, les fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants. Mais dissipons le voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le monde de notre regard illimité.

· · ·

SOKRATÈS.

O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez entendu mon appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du tonnerre?

STREPSIADÈS.

Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux répondre au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement et d'effroi. Aussi, tout de suite, permis ou non, je lâche tout.

SOKRATÈS.

Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise la vendange. Sois silencieux: un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

· · ·

LE CHOEUR, _se rapprochant de la scène_.

Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre féconde de Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche en grands hommes et mille fois aimé. Là se trouve le culte des initiations sacrées, le sanctuaire mystique des cérémonies saintes, les offrandes aux divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et là, au renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des choeurs et la musique des flûtes frémissantes.

· · ·

STREPSIADÈS.

Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles sont ces femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques héroïnes?

SOKRATÈS.

Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités des hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole, intelligence, charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension.

STREPSIADÈS.

C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme se sent des ailes; elle cherche à épiloguer, à ergoter sur de la fumée, à coudre trait d'esprit à trait d'esprit, pour riposter à l'autre raisonnement. De telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir en personne.

SOKRATÈS.

Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre lentement par là.

STREPSIADÈS.

Où donc? Montre-moi.

SOKRATÈS.

Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités et les bois, sur une ligne oblique.

STREPSIADÈS.

Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.

SOKRATÈS.

Là, à l'entrée.

STREPSIADÈS.

Ah! oui, maintenant un peu, par là.

SOKRATÈS.

Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu n'aies une coloquinte de chassie.

STREPSIADÈS.

Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent toute la scène.

SOKRATÈS.

Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des déesses?

STREPSIADÈS.

Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard, de la rosée, de la fumée.

SOKRATÈS.

Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs à bagues qui vont au bout des ongles et à longs cheveux, des fabricants de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes, fainéants, dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les chantent.

STREPSIADÈS.

Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des Nuées humides qui lancent des éclairs, les tresses du Typhôn aux cent têtes, les tempêtes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique fait nager dans les airs, torrents de pluies émanant des Nuées humides». Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des grives.

SOKRATÈS.

Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste?

STREPSIADÈS.

Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nuées, qu'elles ressemblent à des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas?

SOKRATÈS.

Alors que sont-elles donc?

STREPSIADÈS.

Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de laine et non à des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont des nez.

SOKRATÈS.

Réponds maintenant à mes questions.

STREPSIADÈS.

Dis-moi vite ce que tu veux.

SOKRATÈS.

As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée semblable à un centaure, à un léopard, à un loup, à un taureau?

STREPSIADÈS.

De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?

SOKRATÈS.

Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un débauché à longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le fils de Xénophantès, pour se moquer de sa manie, elles se changent en centaures.

STREPSIADÈS.

Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des deniers cyniques, que font-elles?

SOKRATÈS.

Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à coup des loups.

STREPSIADÈS.

C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Kléonymos, qui a jeté son bouclier, à la vue de ce lâche, elles sont devenues cerfs.

SOKRATÈS.

Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu vois, c'est pour cela qu'elles sont devenues femmes.

STREPSIADÈS.

Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour quelque autre, faites résonner pour moi votre voix céleste, reines toutes-puissantes.

LE CHOEUR.

Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des études chères aux Muses; et toi, prêtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que tu désires. Car nous ne prêtons l'oreille à aucun des sophistes égarés dans les nuages, si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de son bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les rues, ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à supporter nombre de maux, et l'air de gravité que tu tiens de nous.

STREPSIADÈS.

O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!

SOKRATÈS.

C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est que bagatelle.

STREPSIADÈS.

Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu?

SOKRATÈS.

Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout.

SOKRATÈS.

Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, où as-tu jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était lui, il faudrait qu'il plût par un jour serein, elles absentes.

STREPSIADÈS.

Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation actuelle. Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler.

SOKRATÈS.

Elles tonnent en roulant.

STREPSIADÈS.

Comment cela, ô toi qui braves tout?

SOKRATÈS.

Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se mouvoir, précipitées d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis alourdies, et lancées les unes contre les autres, elles se brisent et éclatent avec fracas.

STREPSIADÈS.

Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus?

SOKRATÈS.

Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen.

STREPSIADÈS.

Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et que le Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu ne m'as encore rien appris sur le bruit du tonnerre.

SOKRATÈS.

Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient pleines d'eau et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas à cause de leur densité?

STREPSIADÈS.

Voyons, comment peut-on croire cela?

SOKRATÈS.

Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite le ventre troublé, le désordre ne le fait-il pas résonner tout à coup?

STREPSIADÈS.

Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met en moi; comme un tonnerre le manger éclate et fait un bruit déplorable, d'abord sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées.

SOKRATÈS.

Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense produise un bruit détonant?

STREPSIADÈS.

En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant» ont entre eux quelque ressemblance. Mais la foudre, d'où lui vient son étincelle de feu, dis-le-moi, qui tantôt nous frappe et nous consume, tantôt laisse vivants ceux qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la lance sur les parjures.

SOKRATÈS.

Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de Kronos, plus vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos, Théoros? Ce sont pourtant bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le cap de l'Attique, et les grands chênes.

STREPSIADÈS.

Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la foudre?

SOKRATÈS.

Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme, il en gonfle l'intérieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les crève, s'échappe au dehors avec violence, en raison de la densité, et s'enflamme lui-même par la fougue de son élan.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un jour aux Diasia: je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je néglige de le fendre; il se gonfle, éclate tout à coup, me débonde dans les yeux et me brûle le visage.

LE CHOEUR.

Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse, tu seras très heureux parmi les Athéniens et les Hellènes, si tu as de la mémoire, de la réflexion, et de la patience dans l'âme; si tu ne te lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur du froid; si tu ne désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé, d'être le premier par ta conduite, ta prudence et par la force polémique de ta langue.

STREPSIADÈS.

Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un ventre économe, qui ne s'écoute pas, et qui dîne de sarriette, sois sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume.

SOKRATÈS.

A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres dieux que ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le Khaos, les Nuées et la Langue, ces trois-là?

STREPSIADÈS.

Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, même si je les rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brûlé.

LE CHOEUR.

Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi; tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires, et si tu veux devenir un habile homme.

STREPSIADÈS.

O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est d'être de cent stades le plus fort des Hellènes dans l'art de parler.

LE CHOEUR.

Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment, devant le peuple, personne ne fera triompher plus d'idées que toi.

STREPSIADÈS.

Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est pas là que je vise, mais à retourner la justice de mon côté et à échapper à mes créanciers.

LE CHOEUR.

Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises pas au grand: livre-toi donc bravement à nos ministres.

STREPSIADÈS.

Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y contraint, étant donnés ces chevaux marqués du Koppa, et le mariage qui m'a ruiné. Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur livre mon corps à frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le chaud, le froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent, beau diseur, effronté, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hâbleur, rompu aux procès, table de lois, cliquette, renard, tarière, souple, dissimulé, visqueux, fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors, hargneux, lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs.

LE CHOEUR.

Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que dès que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une gloire montant jusqu'aux cieux.

STREPSIADÈS.

Que m'arrivera-t-il?

LE CHOEUR.

Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit parmi les hommes.

STREPSIADÈS.

Verrai-je jamais cela?

LE CHOEUR.

La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra t'aborder, causer avec toi d'affaires et de procès d'un grand nombre de talents, dignes des conseils de ta prudence. (_A Sokratès._) Mais toi, commence à donner au vieillard quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son esprit, et fais l'épreuve de son intelligence.

SOKRATÈS.

Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant qui tu es, je dirige, d'après un plan nouveau, mes machines de ton côté.

STREPSIADÈS.

Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre en brèche?

SOKRATÈS.

Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la mémoire?

STREPSIADÈS.

C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je dois, infortuné, je n'en ai aucune.

SOKRATÈS.

As-tu de la facilité naturelle à parler?

STREPSIADÈS.

A parler, non; mais à voler, oui.

SOKRATÈS.

Comment pourras-tu donc apprendre?

STREPSIADÈS.

Ne t'inquiète pas; très bien.

SOKRATÈS.

Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pensée au sujet des phénomènes célestes, saisis-la vite.

STREPSIADÈS.

Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?

SOKRATÈS.

Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait?

STREPSIADÈS.

On me bat; un peu après, je prends des témoins, et ensuite, après un moment de répit, je vais en justice.

SOKRATÈS.

Voyons maintenant; ôte ton manteau.

STREPSIADÈS.

Ai-je commis quelque faute?

SOKRATÈS.

Non; mais il est prescrit d'entrer nu.

STREPSIADÈS.

Mais je n'entre pas chercher un objet volé!

SOKRATÈS.

Ote-le: pourquoi ce bavardage?

STREPSIADÈS.

Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec zèle, auquel des disciples serai-je comparable?

SOKRATÈS.

Tu seras le portrait de Khæréphôn.

STREPSIADÈS.

Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre.

SOKRATÈS.

Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous.

STREPSIADÈS.

Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau miellé: j'ai peur, en entrant là dedans, comme si je descendais dans l'antre de Trophonios.

SOKRATÈS.

Marche; pourquoi lanterner devant la porte?

· · ·

LE CHOEUR.

Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance à ce vieillard, que son âge avancé n'empêche pas de prendre une teinture des nouveautés à la mode, et qui s'exerce à la sagesse.

· · ·

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste Dionysos, dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur et réputé sage, moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant que cette pièce est la meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous la donner à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds, sans l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche, à vous, hommes habiles, pour lesquels je me suis donné tant de mal. Et cependant jamais je ne me soustrairai à des juges intelligents comme vous l'êtes. Car depuis que dans cette réunion, à laquelle il est agréable de s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés avec un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le recueillit, l'emporta, et vous l'avez généreusement nourri et élevé. Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un serment.

Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie paraît, cherchant à rencontrer des spectateurs aussi éclairés. Elle reconnaîtra, du premier coup d'oeil, la chevelure de son frère. Voyez comme elle est réservée. Elle est la première qui ne vienne pas traînant un morceau de cuir, rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne se moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas de vieillard qui, en débitant les vers, frappe de son bâton son interlocuteur, pour dissimuler ses grossières plaisanteries; elle n'entre pas une torche à la main, en criant: «Iou! Iou!» mais elle s'avance confiante en elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un poète de ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le même sujet: je vous apporte des pièces nouvelles de mon invention, qui ne se ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingénieuses. Au moment de toute sa grandeur j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois que Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser ce malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier traîna sur la scène son Marikas; c'étaient nos Chevaliers mal retournés par une main mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax, invention surannée de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son tour, Hermippos a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que ceux qui rient avec eux se déplaisent à mes oeuvres. Mais si vous vous amusez avec moi et avec mes pièces, on dira dans les âges à venir que vous avez bon goût.

C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le maître magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la plaine salée; et toi, notre père au grand nom, Æther vénérable, qui entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont les rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité grande parmi les dieux et parmi les mortels.

Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés par vous, nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous avons rendu service à votre ville, et nous sommes les seules divinités à qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée, nous toussons ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien, lorsque vous l'avez élu stratège, nous avons froncé les sourcils et manifesté notre colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn était stratège. Cependant vous l'avez élu. Aussi dit-on que la démence s'est répandue sur la ville, mais que toutefois les dieux tournent à bien vos fautes. Comment celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le dire. Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption et de vol, vous lui serrez le cou dans une travée, c'en est fait aussitôt de vos fautes passées, et les affaires de la ville remontent vers le mieux.

Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dèlos, qui habites la roche escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or d'Éphésos, où les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs solennels; et toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de l'égide, protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites la roche du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées par les Bakkhantes de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos.

Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous aborde, et nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athéniens et à leurs alliés; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez indignement traitée après qu'elle vous a été utile à tous, non pas en paroles, mais en réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez pas moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent le soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la lueur de Sélènè est brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut en bas. Aussi, les dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque, frustrés du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez la question ou vous êtes en procès. Souvent, tandis que, nous autres dieux, nous jeûnons en signe de deuil pour la mort de Memnôn ou de Sarpédôn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi Hyperbolos, élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous, dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux désormais que c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les jours de la vie.

· · ·

SOKRATÈS.

Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit les plus simples, il les oublie, avant même de les avoir appris. Cependant, je veux l'appeler ici à la porte, au grand jour. Où es-tu, Strepsiadès? Sors, et prends ton grabat.

STREPSIADÈS.

Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises!

SOKRATÈS.

Pose-le vite, et fais attention.

STREPSIADÈS.

M'y voici.

SOKRATÈS.

Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les vers?

STREPSIADÈS.

Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a trompé de deux khoenix.

SOKRATÈS.

Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure te paraît la plus belle, le trimètre ou le tétramètre?

STREPSIADÈS.

Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier.

SOKRATÈS.

Tu dis des sottises, brave homme.

STREPSIADÈS.

Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre.

SOKRATÈS.

Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-être pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.

STREPSIADÈS.

A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?

SOKRATÈS.

D'abord à être aimable en société, puis à comprendre ce que sont dans les rhythmes le rhythme énoplien et le rhythme du daktyle.

STREPSIADÈS.

Du daktyle?

SOKRATÈS.

Oui, par Zeus!

STREPSIADÈS.

Je le connais.

SOKRATÈS.

Dis alors.

STREPSIADÈS.

Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai usé, dès mon enfance, de ce doigt-là.

SOKRATÈS.

Tu es un rustre et un lourdaud.

STREPSIADÈS.

Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout cela, rien.

SOKRATÈS.

Quoi donc alors?

STREPSIADÈS.

Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.

SOKRATÈS.

Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses à apprendre: ainsi, parmi les quadrupèdes, quels sont vraiment les mâles?

STREPSIADÈS.

Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier, bouc, taureau, chien, coq.

SOKRATÈS.

Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien à la femelle qu'au mâle.

STREPSIADÈS.

Comment donc? voyons!

SOKRATÈS.

Comment? Un coq et une coq.

STREPSIADÈS.

Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?

SOKRATÈS.

«Femelle du coq» et l'autre «coq».

STREPSIADÈS.

«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour cette leçon seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge à pétrir.

SOKRATÈS.

Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être femelle.

STREPSIADÈS.

Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle?

SOKRATÈS.

Absolument comme quand tu dis «Kléonymos».

STREPSIADÈS.

Comment cela? Dis-le-moi.

SOKRATÈS.

Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du même genre.

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir: il se servait d'un mortier rond. Enfin, comment dire?

SOKRATÈS.

Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata».

STREPSIADÈS.

«La auge» au féminin?

SOKRATÈS.

C'est bien dit.

STREPSIADÈS.

C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la Kléonymè».

SOKRATÈS.

Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les noms propres masculins des féminins.

STREPSIADÈS.

Mais je connais des noms féminins.

SOKRATÈS.

Dis.

STREPSIADÈS.

Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria.

SOKRATÈS.

Et des noms masculins?

STREPSIADÈS.

Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias.

SOKRATÈS.

Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes.

STREPSIADÈS.

Comment! Pas des noms d'hommes?

SOKRATÈS.

Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias?

STREPSIADÈS.

Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!»

SOKRATÈS.

Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom de femme!

STREPSIADÈS.

Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée. Mais à quoi sert d'apprendre ce que nous savons tous?

SOKRATÈS.

A rien, par Zeus! Mais couche-toi là.

STREPSIADÈS.

Pourquoi faire?

SOKRATÈS.

Songe un peu à tes affaires.

STREPSIADÈS.

Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre par terre pour rêver à tout cela.

SOKRATÈS.

Cela ne se peut pas autrement.

STREPSIADÈS.

Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui!

SOKRATÈS.

Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les sens; concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre idée: que le sommeil doux à l'âme soit absent de tes yeux!

STREPSIADÈS.

Aie! aie! aie! aie!

SOKRATÈS.

Qu'as-tu donc? que souffres-tu?

STREPSIADÈS.

C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des Korinthiens qui me mordent; ils me déchirent les flancs, ils me boivent l'âme, ils m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrière, ils me tuent.

SOKRATÈS.

Que ta douleur ne crie pas si fort!

STREPSIADÈS.

Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur, envolée ma chance, envolée ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en chantant pendant que je monte la garde, envolé moi-même.

SOKRATÈS.

Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas?

STREPSIADÈS.

Moi? Oui, par Poséidôn!

SOKRATÈS.

Et à quoi songes-tu?

STREPSIADÈS.

A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi.

SOKRATÈS.

Va-t'en à la malheure!

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, la malheure est arrivée.

SOKRATÈS.

Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver un procédé artificieux, une ruse.

STREPSIADÈS.

Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux, d'une peau de mouton?

· · ·

SOKRATÈS.

Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que fait notre homme. Hé! l'homme! Dors-tu?

STREPSIADÈS.

Par Apollôn! non, je ne dors pas.

SOKRATÈS.

Tiens-tu quelque chose?

STREPSIADÈS.

Par Zeus! rien du tout.

SOKRATÈS.

Rien absolument?

STREPSIADÈS.

Rien qu'un certain objet dans ma main droite.

SOKRATÈS.

Allons! couvre-toi vite, et médite.

STREPSIADÈS.

Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès.

SOKRATÈS.

Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver.

STREPSIADÈS.

Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intérêts, le moyen de n'en payer à personne.

SOKRATÈS.

Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine la chose par le menu, distinguant et réfléchissant.

STREPSIADÈS.

Malheureux que je suis!

SOKRATÈS.

Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis reviens-y; remets en mouvement la même pensée, et place-la dans la balance.

STREPSIADÈS.

O mon petit Sokratès bien-aimé.

SOKRATÈS.

Qu'est-ce donc, vieillard?

STREPSIADÈS.

Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse.

SOKRATÈS.

Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.

STREPSIADÈS.

Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un étui rond, et puis je la garderais.

SOKRATÈS.

A quoi cela te servirait-il?

STREPSIADÈS.

A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais pas d'intérêts.

SOKRATÈS.

Comment cela?

STREPSIADÈS.

Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté.

SOKRATÈS.

Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu cet arrêt? Dis-le-moi.

STREPSIADÈS.

Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.

SOKRATÈS.

N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais lâche tes idées dans l'air, donne-leur l'essor, comme à un hanneton qu'un fil retient par la patte.

STREPSIADÈS.

J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas en convenir avec moi.

SOKRATÈS.

Laquelle?

STREPSIADÈS.

Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues une pierre belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu?

SOKRATÈS.

C'est le cristal que tu veux dire?

STREPSIADÈS.

Oui.

SOKRATÈS.

Eh bien, qu'en ferais-tu?

STREPSIADÈS.

Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait l'arrêt, moi, debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à fondre les lettres de ma condamnation.

SOKRATÈS.

Sagement fait, j'en atteste les Kharites!

STREPSIADÈS.

Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents!

SOKRATÈS.

Voyons, trouve-moi vite ceci.

STREPSIADÈS.

Quoi?

SOKRATÈS.

Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au moment même de la subir, faute de témoins.

STREPSIADÈS.

Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile.

SOKRATÈS.

Dis donc.

STREPSIADÈS.

Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre.

SOKRATÈS.

Cela ne signifie rien.

STREPSIADÈS.

Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait d'assignation.

SOKRATÈS.

Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons.

STREPSIADÈS.

Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?

SOKRATÈS.

Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle.

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était?

SOKRATÈS.

Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et stupide!

STREPSIADÈS.

Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon conseil.

LE CHOEUR.

Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.

STREPSIADÈS.

Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que ferai-je?

LE CHOEUR.

Et tu le souffres?

STREPSIADÈS.

Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute volée, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (_A Sokratès._) Toi, rentre, et attends-moi un instant.

LE CHOEUR, _à Sokratès près de sortir_.

Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement. D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.

· · ·

STREPSIADÈS.

Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger, si tu veux, les colonnes de Mégaklès.

PHIDIPPIDÈS.

Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens, j'en jure par Zeus Olympien!

STREPSIADÈS.

Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge!

PHIDIPPIDÈS.

D'où vient donc que tu ris ainsi?

STREPSIADÈS.

Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement, n'en dis rien à personne.

PHIDIPPIDÈS.

Voyons, qu'est-ce que c'est?

STREPSIADÈS.

Tu as juré par Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Oui.

STREPSIADÈS.

Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'y a-t-il alors?

STREPSIADÈS.

C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Allons donc! est-ce que tu radotes?

STREPSIADÈS.

Sache que c'est comme cela.

PHIDIPPIDÈS.

Et qui le dit?

STREPSIADÈS.

Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces.

PHIDIPPIDÈS.

En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes bilieux?

STREPSIADÈS.

Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite étudier à ma place.

PHIDIPPIDÈS.

Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?

STREPSIADÈS.

Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un instant.

PHIDIPPIDÈS.

Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de cercueils?

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Bien. Et cette femelle?

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant, mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq».

PHIDIPPIDÈS.

«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez les Fils de la Terre.

STREPSIADÈS.

Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement, je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années.

PHIDIPPIDÈS.

Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?

STREPSIADÈS.

Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.

PHIDIPPIDÈS.

Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?

STREPSIADÈS.

Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens, marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute. Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.

PHIDIPPIDÈS.

Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais.

STREPSIADÈS.

Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé.

· · ·

SOKRATÈS.

C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air.

PHIDIPPIDÈS.

A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!

STREPSIADÈS.

Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.

SOKRATÈS.

Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!

STREPSIADÈS.

Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste par n'importe quel moyen.

SOKRATÈS.

Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes.

STREPSIADÈS.

Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de réfuter tout ce qui est juste.

LE JUSTE.

Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.