‹ Aristophane; Traduction nouvelle, tome premierChapitre 32 sur 33 · L'ESCLAVE. - L'ESCLAVE.

L'ESCLAVE. - L'ESCLAVE.

Faisons semblant de ne pas le voir.

TRYGÆOS.

Tu as raison.

· · ·

HIÉROKLÈS.

Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu?

TRYGÆOS, _bas à l'Esclave_.

Fais rôtir en silence; tiens-le loin du râble.

HIÉROKLÈS.

Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas?

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

La queue est-elle en bon état?

Très bien, ô vénérable Paix chérie.

HIÉROKLÈS.

Voyons maintenant les prémices, et donne-m'en un morceau.

TRYGÆOS.

Il faut d'abord que ce soit mieux rôti.

HIÉROKLÈS.

Mais si, vraiment, c'est rôti à point.

TRYGÆOS.

Tu te mêles de bien des choses, qui que tu sois. (_A l'Esclave._) Où est la table? Apporte les libations.

HIÉROKLÈS.

La langue se coupe à part.

TRYGÆOS.

Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais faire?

HIÉROKLÈS.

Si tu me le dis.

TRYGÆOS.

Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions à la sainte Paix.

HIÉROKLÈS.

Mortels misérables et stupides!

TRYGÆOS.

Tout cela sur ta tête!

HIÉROKLÈS.

Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien à la volonté des dieux, faites des traités, vous, hommes, avec des singes malfaisants.

TRYGÆOS.

Hé! heu! heu!

HIÉROKLÈS.

Pourquoi ris-tu?

TRYGÆOS.

Cela m'amuse, tes singes malfaisants!

HIÉROKLÈS.

Faibles colombes, vous vous fiez à des renards dont les âmes sont rusées, rusés les coeurs.

TRYGÆOS.

Puissent tes poumons, ô charlatan, devenir brûlants comme ces chairs!

HIÉROKLÈS.

Si les nymphes divines ne trompèrent point Bakis, ni Bakis les mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-même...

TRYGÆOS.

Que la peste t'étouffe, si tu ne cesses de bakiser!

HIÉROKLÈS.

Les destins ne permettaient pas encore de délivrer la Paix de ses liens; mais d'abord...

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Saupoudre cela de sel.

HIÉROKLÈS.

Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les batailles, avant que le loup ne s'accouple avec la brebis.

TRYGÆOS.

Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il avec la brebis?

HIÉROKLÈS.

Tant que la punaise, en fuyant, répandra l'odeur la plus infecte, tant que la chienne aboyante, pressée de mettre bas, fera des petits aveugles, alors il ne faudra point songer à la paix.

TRYGÆOS.

Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme à la guerre, tirer au sort à qui pleurerait le plus, tandis qu'un traité nous permettait de régner ensemble sur la Hellas?

HIÉROKLÈS.

Tu ne feras jamais que l'écrevisse marche droit.

TRYGÆOS.

Tu ne souperas plus jamais au Prytanéion, et tu ne rendras plus d'oracles sur le fait accompli.

HIÉROKLÈS.

Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hérisson.

TRYGÆOS.

Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athéniens?

HIÉROKLÈS.

En vertu de quel oracle avez-vous rôti des cuisses pour les dieux?

TRYGÆOS.

En vertu de celui que Homèros a exprimé dans ses beaux vers: «Quand ils eurent chassé le nuage ennemi de la Guerre, ils embrassèrent la Paix et lui offrirent un sacrifice. Quand les cuisses furent brûlées et qu'ils se furent repus des entrailles, ils firent des libations avec leurs kratères. Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne n'offrit au devin la coupe éclatante.»

HIÉROKLÈS.

Je ne me préoccupe pas de tout cela: ce ne sont point paroles de la Sibylle.

TRYGÆOS.

Mais, de par Zeus! le sage Homèros a dit encore ces mots ingénieux: «Il est sans phratrie, sans lois, sans foyers celui qui se plaît à la guerre intestine en répandant l'effroi.»

HIÉROKLÈS.

Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse, le milan ne ravisse...

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est redoutable pour les entrailles. Verse la libation, et apporte de ces entrailles ici.

HIÉROKLÈS.

Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-même.

TRYGÆOS.

Libation! Libation!

HIÉROKLÈS.

Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles.

TRYGÆOS.

Non, cela n'agrée point encore aux dieux bienheureux; mais d'abord buvons, nous; et toi, va-t'en! O vénérable Paix, reste toute ta vie au milieu de nous.

HIÉROKLÈS.

Apporte la langue!

TRYGÆOS.

Remporte la tienne.

HIÉROKLÈS.

La libation!

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Avec la libation, prends ceci au plus vite.

HIÉROKLÈS.

Personne ne me donnera d'entrailles?

TRYGÆOS.

Il nous est impossible de t'en donner «avant que le loup ne s'accouple avec la brebis».

HIÉROKLÈS.

Je t'en prie à genoux.

TRYGÆOS.

C'est en vain, mon cher, que tu supplies. «Tu ne rendrais jamais lisse la peau rude du hérisson.» Voyons, spectateurs, régalez-vous de ces entrailles avec nous.

HIÉROKLÈS.

Et moi?

TRYGÆOS.

Mange la Sibylle.

HIÉROKLÈS.

Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela à vous seuls; j'en prendrai ma part: c'est du bien commun.

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Frappe, frappe ce Bakis.

HIÉROKLÈS.

Je prends à témoin...

TRYGÆOS.

Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hâbleur. (_A l'Esclave._) Frappe-le et tiens sous le bâton cet imposteur.