‹ Aristophane; Traduction nouvelle, tome secondChapitre 1 sur 36 · L'INSPECTEUR.

L'INSPECTEUR.

Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le soir.

PISTHÉTÆROS.

Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas?

LE PRÊTRE.

Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc aux dieux.

LE CHOEUR.

Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre, dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous jusqu'au dernier.

Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture; aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants, enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants.

Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas; l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante. Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages, lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal, aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites.

Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses, et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche, vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront sur vous.

PISTHÉTÆROS.

Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le long de l'Alphéios.

UN PREMIER MESSAGER.

Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est Pisthétæros, notre chef?

PISTHÉTÆROS.

Le voici.

PREMIER MESSAGER.

On a bâti la muraille.

PISTHÉTÆROS.

Bonne nouvelle!

PREMIER MESSAGER.

Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient, feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme le Cheval de bois.

PISTHÉTÆROS.

Par Hèraklès!

PREMIER MESSAGER.

La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.

PISTHÉTÆROS.

Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti cette oeuvre gigantesque?

PREMIER MESSAGER.

Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains: aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues, qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.

PISTHÉTÆROS.

Qui leur préparait le mortier?

PREMIER MESSAGER.

Des hérons dans des auges.

PISTHÉTÆROS.

Et comment transportaient-ils ce mortier?

PREMIER MESSAGER.

Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient dans les auges.

PISTHÉTÆROS.

Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes?

PREMIER MESSAGER.

En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le mortier au bec, voltigeaient les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons, maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur?

PREMIER MESSAGER.

Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me laver: à toi à présent de faire le reste.

LE CHOEUR.

Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si vite?

PISTHÉTÆROS.

Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en messager; il a l'oeil tout en feu.

DEUXIÈME MESSAGER.

Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou!

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

DEUXIÈME MESSAGER.

Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos gardes de jour.

PISTHÉTÆROS.

Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu?

DEUXIÈME MESSAGER.

Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons.

PISTHÉTÆROS.

Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite!

DEUXIÈME MESSAGER.

Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval; toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle, buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit être près d'ici.

PISTHÉTÆROS.

Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde.

LE CHOEUR.

Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait entendre.

PISTHÉTÆROS.

Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite d'où part ton essor.

IRIS.

Je viens de chez les dieux de l'Olympos.

PISTHÉTÆROS.

Quel est ton nom? Navire ou Casquette?

IRIS.

Iris la rapide.

PISTHÉTÆROS.

Paralienne ou Salaminienne?

IRIS.

Qu'est-ce cela?

PISTHÉTÆROS.

Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée?

IRIS.

Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité?

PISTHÉTÆROS.

Tu pousseras de grands soupirs.

IRIS.

C'est quelque chose d'inimaginable.

PISTHÉTÆROS.

Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable?

IRIS.

Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes.

PISTHÉTÆROS.

Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes?

IRIS.

Qu'est-ce que cette absurdité?

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en avais pas?

IRIS.

Es-tu dans ton bon sens?

PISTHÉTÆROS.

Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux?

IRIS.

De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou.

PISTHÉTÆROS.

Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une ville étrangère et de l'espace?

IRIS.

Et par quelle autre route doivent voler les dieux?

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non.

IRIS.

Tu me manques d'égards, maintenant.

PISTHÉTÆROS.

Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort, si l'on te traitait comme tu mérites!

IRIS.

Mais je suis immortelle.

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta navigation aérienne?

IRIS.

Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les autels, et de remplir les rues de fumée.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu? A quels dieux?

IRIS.

A quels dieux? A nous, les dieux du ciel.

PISTHÉTÆROS.

Vous êtes des dieux?

IRIS.

Y a-t-il quelque autre dieu?

PISTHÉTÆROS.

Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus!

IRIS.

Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des mêmes traits que Lykimnios.

PISTHÉTÆROS.

Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents. Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite, son assaut.

IRIS.

Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage!

PISTHÉTÆROS.

Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups!

IRIS.

Si mon père ne met pas fin à tes insultes...

PISTHÉTÆROS.

Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus novices?

LE CHOEUR.

Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée.

PISTHÉTÆROS.

Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas encore de retour.

LE HÉRAUT.

O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi donc.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

LE HÉRAUT.

D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous les peuples.

PISTHÉTÆROS.

Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur?

LE HÉRAUT.

O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux. Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès, oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie; Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc que tu t'en procures pour tous ces émigrants.

PISTHÉTÆROS.

Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les arrivants.

LE CHOEUR.

Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse.

PISTHÉTÆROS.

Pourvu que la Fortune soit favorable.

LE CHOEUR.

Les coeurs sont épris de ma cité.

PISTHÉTÆROS, _à l'Esclave._

Apporte donc vite.

LE CHOEUR.

Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de l'aimable Paix.

PISTHÉTÆROS.

Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage?

LE CHOEUR.

Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne.

PISTHÉTÆROS.

Oui, Manès est un paresseux.

LE CHOEUR.

Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente, tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent.

PISTHÉTÆROS, _à Manès_.

Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux et lent!

UN PARRICIDE.

Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des flots d'azur de la plaine stérile!

PISTHÉTÆROS.

Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici un homme qui s'avance en chantant des aigles.

LE PARRICIDE.

Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous, et je suis passionné pour vos lois.

PISTHÉTÆROS.

Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois.

LE PARRICIDE.

Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler et de mordre son père.

PISTHÉTÆROS.

En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre son père, quand on n'est encore que poussin.

LE PARRICIDE.

Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon père et avoir tout son bien.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits, et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent nourrir leur père.»

LE PARRICIDE.

De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut encore nourrir mon père!

PISTHÉTÆROS.

Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement, je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme, je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton vol vers la Thrakè, et combats.

LE PARRICIDE.

Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai.

PISTHÉTÆROS.

Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin.

KINÉSIAS.

Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie.

PISTHÉTÆROS.

Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes.

KINÉSIAS.

D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle.

PISTHÉTÆROS.

Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici, clopin-clopant, sur ton pied bot?

KINÉSIAS.

Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol.

PISTHÉTÆROS.

Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes.

KINÉSIAS.

Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des nuées des préludes vaporeux et neigeux.

PISTHÉTÆROS.

Le moyen de tirer des préludes des nuées?

KINÉSIAS.

C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens, ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le sauras tout de suite.

PISTHÉTÆROS.

Non, pas moi.

KINÉSIAS.

Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens, sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col.

PISTHÉTÆROS.

Hôop!

KINÉSIAS.

Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents!

PISTHÉTÆROS.

Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle.

KINÉSIAS.

Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé, vieillard, des procédés gracieux et habiles.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air?

KINÉSIAS.

C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment les tribus?

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès?

KINÉSIAS.

Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point, sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs.

UN SYKOPHANTE.

Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi, hirondelle aux ailes étendues et tachetées.

PISTHÉTÆROS.

Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en fredonnant.

LE SYKOPHANTE.

Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde fois.

PISTHÉTÆROS.

C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble avoir besoin du retour des hirondelles.

LE SYKOPHANTE.

Où est celui qui donne des ailes aux arrivants?

PISTHÉTÆROS.

Le voici; mais il faut dire pour quel usage.

LE SYKOPHANTE.

Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage.

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante...

PISTHÉTÆROS.

Heureux métier!

LE SYKOPHANTE.

Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder autour des villes et faire des assignations.

PISTHÉTÆROS.

Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas: avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de procès.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces les étrangers?

LE SYKOPHANTE.

Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des procès.

LE SYKOPHANTE.

Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes.

PISTHÉTÆROS.

En te parlant ainsi, je te donne des ailes.

LE SYKOPHANTE.

Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme?

PISTHÉTÆROS.

Les paroles donnent des ailes à tout le monde.

LE SYKOPHANTE.

A tout le monde?

PISTHÉTÆROS.

N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de l'esprit.

LE SYKOPHANTE.

Ainsi les discours donnent des ailes?

PISTHÉTÆROS.

C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de sages discours et te tourner vers un métier honorable.

LE SYKOPHANTE.

Mais je ne veux pas!

PISTHÉTÆROS.

Que feras-tu donc?

LE SYKOPHANTE.

Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici soutenir l'accusation et revole vite là-bas.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être arrivé?

LE SYKOPHANTE.

Tu entends parfaitement.

PISTHÉTÆROS.

Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas pour faire main-basse sur son bien?

LE SYKOPHANTE.

Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie.

PISTHÉTÆROS.

J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très bonnes ailes de Kerkyra.

LE SYKOPHANTE.

Malheur à moi! Tu tiens un fouet.

PISTHÉTÆROS.

Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une toupie.

LE SYKOPHANTE.

Malheureux que je suis!

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons.

LE CHOEUR.

Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien: lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers.

Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes, où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car, alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué de coups des pieds à la tête.

PROMÈTHEUS.

Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est Pisthétæros?

PISTHÉTÆROS.

Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé?

PROMÈTHEUS.

Vois-tu quelque dieu derrière moi?

PISTHÉTÆROS.

Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Quelle heure du jour est-il?

PISTHÉTÆROS.

Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard?

PISTHÉTÆROS.

Ah! comme je t'ai en horreur!

PROMÈTHEUS.

Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages?

PISTHÉTÆROS.

Tu vas gémir en grand!

PROMÈTHEUS.

Alors je me découvre.

PISTHÉTÆROS.

Mon cher Promètheus.

PROMÈTHEUS.

Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas.

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

PROMÈTHEUS.

Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut, prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les dieux ne me voient pas.

PISTHÉTÆROS.

Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi vite dessous et parle hardiment.

PROMÈTHEUS.

Écoute, alors.

PISTHÉTÆROS.

Je t'écoute, parle.

PROMÈTHEUS.

C'en est fait de Zeus.

PISTHÉTÆROS.

Depuis quand?

PROMÈTHEUS.

Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices. Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes.

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent au-dessus de vos têtes?

PROMÈTHEUS.

Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a trouvé un patron?

PISTHÉTÆROS.

Et quel est le nom de ces dieux barbares?

PROMÈTHEUS.

Leur nom? Les Triballes.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!»

PROMÈTHEUS.

Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici, pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il ne te donne pour femme Basiléia.

PISTHÉTÆROS.

Qui est-ce, Basiléia?

PROMÈTHEUS.

Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste, prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole.

PISTHÉTÆROS.

Elle administre tout cela pour lui?

PROMÈTHEUS.

Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps immémorial, je suis bienveillant pour les hommes.

PISTHÉTÆROS.

En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des grillades.

PROMÈTHEUS.

Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi.

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi.

PROMÈTHEUS.

Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air d'accompagner une kanéphore.

PISTHÉTÆROS.

Prends aussi ce siège et emporte-le.

LE CHOEUR.

Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais, évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn, la Chauve-Souris.

POSÉIDÔN.

La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits, puisque les dieux ont choisi un pareil représentant?

LE TRIBALLE.

Tiens-toi tranquille.

POSÉIDÔN.

Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès?

HÈRAKLÈS.

Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué les dieux.

POSÉIDÔN.

Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier.

HÈRAKLÈS.

J'ai doublement envie de t'étrangler.

PISTHÉTÆROS.

Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du fromage; ranime les charbons.

HÈRAKLÈS.

Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos saluts.

PISTHÉTÆROS.

Je racle le silphion.

HÈRAKLÈS.

Quelles sont ces viandes?

PISTHÉTÆROS.

Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les oiseaux amis du peuple.

HÈRAKLÈS.

Et tu racles ton silphion avant de nous répondre?

PISTHÉTÆROS.

Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il?

POSÉIDÔN.

Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre.

UN ESCLAVE.

Il n'y a pas d'huile dans la lékythe.

PISTHÉTÆROS.

Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés.

HÈRAKLÈS.

Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs.

PISTHÉTÆROS.

Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner.

HÈRAKLÈS.

Pour moi, cela me suffit, et j'y consens.

POSÉIDÔN.

Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton père de sa toute-puissance.

PISTHÉTÆROS.

Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus, le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à coups de bec.

POSÉIDÔN.

Par Poséidôn! voilà qui est bien dit.

HÈRAKLÈS.

C'est aussi mon avis.

PISTHÉTÆROS, _au Triballe._

Et toi, que t'en semble?

LE TRIBALLE.

Nabaisatreu.

PISTHÉTÆROS.

Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par avarice, nous punirons également cette conduite.

POSÉIDÔN.

Voyons, de quelle manière?

PISTHÉTÆROS.

Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera au dieu.

HÈRAKLÈS.

Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu.

POSÉIDÔN.

Demande maintenant au Triballe.

HÈRAKLÈS.

Triballe, es-tu d'avis de gémir?

LE TRIBALLE.

Saunaka Baktarikrousa.

HÈRAKLÈS.

Il dit que c'est très bien parler.

POSÉIDÔN.

Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien.

HÈRAKLÈS.

Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre.

PISTHÉTÆROS.

Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi; je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune Basiléia.

POSÉIDÔN.

Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous.

PISTHÉTÆROS.

Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis.

HÈRAKLÈS.

Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une femme?

POSÉIDÔN.

Que devons-nous faire?

HÈRAKLÈS.

Quoi? Négocions.

POSÉIDÔN.

Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus laisserait en mourant.

PISTHÉTÆROS.

O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime.

HÈRAKLÈS.

Moi bâtard? Que dis-tu?

PISTHÉTÆROS.

Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle avait des frères légitimes?

HÈRAKLÈS.

Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard?

PISTHÉTÆROS.

La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux plus proches parents.»

HÈRAKLÈS.

Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle?

PISTHÉTÆROS.

Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur le registre de ta phratrie?

HÈRAKLÈS.

Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en étonnais.

PISTHÉTÆROS.

Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des oiseaux.

HÈRAKLÈS.

Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne, à toi.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

POSÉIDÔN.

Je m'y oppose.

PISTHÉTÆROS.

Toute l'affaire dépend du Triballe. (_Au Triballe._) Qu'en dis-tu?

LE TRIBALLE.

Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne.

HÈRAKLÈS.

Il dit qu'il l'accorde.

POSÉIDÔN.

De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles.

POSÉIDÔN.

Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis, je me tairai.

HÈRAKLÈS.

Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste.

PISTHÉTÆROS.

Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces.

HÈRAKLÈS.

Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes?

POSÉIDÔN.

Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas avec nous?

HÈRAKLÈS.

Je m'en serais bien donné!

PISTHÉTÆROS.

Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale!

LE CHOEUR.

A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part.

UN MESSAGER.

O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants propices.

LE CHOEUR.

Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O! quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or, tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô!

PISTHÉTÆROS.

Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et étincelante.

LE CHOEUR.

O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus! Hymen, ô! hyménée, ô!

PISTHÉTÆROS.

Suivez à présent le cortège des époux, nombreuses tribus de la gent ailée, rendez-vous au palais de Zeus, au lit nuptial... Tends-moi la main, heureuse épouse, saisis mes ailes et danse avec moi. Je t'enlève doucement dans les airs avec moi.

LE CHOEUR.

Halalalé! Io, Pæan! Tènella! Victoire! ô le plus grand des dieux!

FIN DES OISEAUX

LYSISTRATA

(L'AN 412 AVANT J.-C.)

Cette pièce est une protestation contre la guerre, poussée aux dernières limites des hardiesses de l'ancienne comédie. Lysistrata, épouse d'un magistrat athénien, forme une ligue avec Calonice, Myrrhina, Lampito et d'autres femmes, pour hâter la conclusion d'une trêve entre les Athéniens et les Spartiates. Elles s'engagent par un serment solennel à se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite. Elles s'emparent ensuite de la citadelle et résistent à toute proposition qui ne tend pas à une trêve immédiate. On conclut enfin un accommodement: le traité se négocie, les portes de la citadelle s'ouvrent, et la pièce se termine par des chants, des danses et des festins.

_PERSONNAGES DU DRAME_

LYSISTRATA. KALONIKÈ. MYRRHINA. LAMPITO. CHOEUR DE VIEILLARDS. CHOEUR DE FEMMES. STRATYLLIS. UN PROBOULOS. SKYTHES, personnages muets. QUELQUES FEMMES. KINÉSIAS. UN ENFANT. MANÈS, personnage muet. UN HÉRAUT DE LAKÉDÆMÔN. ENVOYÉS LAKÉDÆMONIENS. UN ATHÉNIEN. LA PAIX, personnage muet. QUELQUES FLANEURS. UN SERVITEUR.

_La scène se passe à Athènes, sur une place publique_.

LYSISTRATA.

Ah! si on les avait convoquées au temple de Bakkhos, ou de Pan, ou de Kolias, ou de Génétyllis, il serait impossible de passer, à cause des tambourins. Aujourd'hui, il n'y a ici pas une femme, sauf ma voisine, qui sort de chez elle. Bonjour, Kalonikè.

KALONIKÈ.

Et à toi aussi, bonjour, Lysistrata. Qu'est-ce donc qui te tracasse? N'aie pas cet air sombre, chère enfant: cela ne te va pas de darder les sourcils.

LYSISTRATA.

Moi, Kalonikè, le coeur me bout, et je souffre mille maux, pour nous autres femmes, de voir nos maris nous regarder comme des êtres malfaisants.

KALONIKÈ.

Et nous le sommes, de par Zeus!

LYSISTRATA.

On leur avait dit de se trouver ici pour délibérer sur une affaire d'importance, elles dorment et ne viennent pas.

KALONIKÈ.

Mais, ma chère, elles viendront. Il n'est pas facile aux femmes de sortir. De nous, l'une est occupée auprès de son mari, l'autre éveille son esclave, celle-ci couche son enfant, celle-là le baigne, une autre lui donne à manger.

LYSISTRATA.

Mais il y a, pour elles, des affaires plus pressantes que celles-là.

KALONIKÈ.

Qu'est-ce donc, ma chère Lysistrata? Dans quelle intention convoques-tu les femmes? Pour quelle affaire? Est-elle grande?

LYSISTRATA.

Grande.

KALONIKÈ.

Est-elle grosse?

LYSISTRATA.

De par Zeus! elle est grosse.

KALONIKÈ.

Pourquoi alors ne venons-nous pas?

LYSISTRATA.

Ce n'est pas ce que tu crois, car nous nous serions pressées de venir. Mais il s'agit d'une affaire que j'ai méditée et retournée durant de nombreuses insomnies.

KALONIKÈ.

Il faut que ce soit mince pour avoir été tant retourné.

LYSISTRATA.

Si mince que des femmes dépend le salut de la Hellas tout entière.

KALONIKÈ.

Des femmes: il dépend donc de peu de chose.

LYSISTRATA.

Les affaires de la cité sont en notre pouvoir. Avant peu il n'y aura plus de Péloponésiens.

KALONIKÈ.

Voilà qui est au mieux, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Les Boeotiens sont tous exterminés.

KALONIKÈ.

Non, pas tous: fais grâce aux anguilles!

LYSISTRATA.

Pour Athènes, je ne dirai rien de semblable. Imagine-moi autre chose. S'il y a union entre les femmes d'ici, celles de la Boeotia et celles du Péloponèsos, nous sauverons la Hellas.

KALONIKÈ.

Mais comment, nous autres les femmes, exécuterons-nous ce dessein sacré et glorieux, nous qui demeurons sédentaires, couronnées de fleurs, vêtues de robes jaunes, parées de kimbériques droites et de péribaris?

LYSISTRATA.

C'est précisément là ce qui nous sauvera, je l'espère, les robes jaunes, les parfums, les péribaris, l'orcanette et les tuniques diaphanes.

KALONIKÈ.

Comment cela?

LYSISTRATA.

Pas un homme maintenant ne s'armera de la lance contre les autres...

KALONIKÈ.

Alors, par les deux Dieux, je me fais teindre une robe en jaune.

LYSISTRATA.

Et ne prendra un bouclier...

KALONIKÈ.

J'endosserai une kimbérique.

LYSISTRATA.

Ni une épée.

KALONIKÈ.

J'achèterai des péribaris.

LYSISTRATA.

Eh bien, les femmes ne devraient-elles pas être arrivées?

KALONIKÈ.

Sans doute, de par Zeus! elles devraient s'être abattues ici depuis longtemps.

LYSISTRATA.

Hélas! ma pauvre amie, tu vas voir que, en vraies Athéniennes, elles feront toujours tout plus tard qu'il ne faut. Je ne vois venir aucune femme de la Paralia ou de Salamis.

KALONIKÈ.

Je sais pourtant que, dès la pointe du jour, elles se sont embarquées sur des bateaux légers.

LYSISTRATA.

Et celles que je prévoyais et que je supposais devoir arriver ici les premières, les Akharniennes, elles ne viennent pas.

KALONIKÈ.

Cependant la femme de Théagénès, pour savoir si elle devait venir, a consulté l'oracle d'Hékatè. Mais en voici qui nous arrivent, et d'autres encore, et puis encore d'autres. Iou! Iou! D'où sont-elles?

LYSISTRATA.

D'Anagyros.

KALONIKÈ.

De par Zeus! on dirait, ce me semble, un soulèvement d'Anagyros.

MYRRHINA.

Sommes-nous en retard, Lysistrata? Que dis-tu? Tu gardes le silence?

LYSISTRATA.

Je ne t'approuve pas, Myrrhina, d'arriver si tard pour une affaire d'importance.

MYRRHINA.

C'est que j'ai eu de la peine, dans l'obscurité, à trouver ma ceinture. Mais si la chose est pressante, parle à celles qui sont présentes.

LYSISTRATA.

Non, de par Zeus! attendons un peu que les Boeotiennes et les Péloponésiennes soient arrivées.

MYRRHINA.

Tu as tout à fait raison, et voici déjà Lampito qui s'avance. O chère Lakédæmonienne, salut, Lampito. Quelle beauté, ma très douce, brille en toi! Quel teint frais! Quelle sève dans toute ta personne! Tu étoufferais un taureau!

LAMPITO.

Je le crois bien, par les Gémeaux! Je fais de la gymnastique et je me donne des coups de talon dans le derrière.

LYSISTRATA.

Que tu as donc une belle gorge!

LAMPITO.

Vous me tâtez comme une victime.

LYSISTRATA.

Et d'où est cette autre jeune fille?

LAMPITO.

C'est, par les Gémeaux! une noble Boeotienne, qui vous arrive.

LYSISTRATA.

De par Zeus! la Boeotienne a un joli jardin.

KALONIKÈ.

Eh oui, de par Zeus! très soigné et gentiment épilé.

LYSISTRATA.

Et quelle est cette autre enfant?

LAMPITO.

Une fille de bonne maison, par les Gémeaux! une Korinthienne.

LYSISTRATA.

De bonne maison, de par Zeus! comme toutes celles qui nous viennent de là.

LAMPITO.

Mais enfin, qui est-ce qui a convoqué cette assemblée de femmes?

LYSISTRATA.

C'est moi.

LAMPITO.

Dis-moi donc ce que tu veux de nous.

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus! ma chère amie.

KALONIKÈ.

Dis-nous l'affaire que tu regardes comme si importante.

LYSISTRATA.

Je vais vous la dire; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une petite question.

MYRRHINA.

Comme tu voudras.

LYSISTRATA.

Ne regrettez-vous pas que les pères de vos enfants soient absents pour la guerre? Car je sais que nous avons toutes un mari là-bas.

MYRRHINA.

Mon mari, voyez le malheur, est depuis cinq mois en Thrakè à garder Eukratès.

KALONIKÈ.

Le mien, depuis plus de sept mois, est à Pylos.

LAMPITO.

Le mien revient à peine de l'armée, qu'il reprend son bouclier, sa route, son vol, et part.

LYSISTRATA.

Et il ne nous est pas resté le moindre tison de galant! Depuis que les Milèsiens nous ont trahis, je n'ai plus vu d'engin de huit doigts, dont le cuir nous vînt en aide. Voulez-vous donc, si je trouve un moyen, vous unir à moi pour mettre fin à la guerre?

MYRRHINA.

Oui, par les deux Déesses! dussé-je mettre cette robe en gage et en boire l'argent aujourd'hui même.

KALONIKÈ.

Moi, je serais prête à me partager en deux comme une sole, et à donner la moitié de moi-même.

LAMPITO.

Et moi, je gravirais jusqu'à la pointe du Taygéton, si je devais y voir la paix.

LYSISTRATA.

Je vais parler, je ne dois plus vous en faire mystère. Femmes, si nous voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir...

KALONIKÈ.

De quoi? Dis.

LYSISTRATA.

Le ferez-vous?

KALONIKÈ.

Nous le ferons, dussions-nous mourir.

LYSISTRATA.

Donc, il faut nous abstenir de la cohabitation... Pourquoi détournez-vous les yeux? Où allez-vous? Eh bien! Vous faites la moue, vous secouez la tête! Pourquoi changer de couleur? Pourquoi cette larme qui coule? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas? Vous hésitez?

MYRRHINA.

Non, je ne le ferai pas! Que la guerre continue!

KALONIKÈ.

Ni moi non plus, de par Zeus! Que la guerre continue!

LYSISTRATA.

C'est toi qui dis cela, ma sole? Tout à l'heure tu disais que tu étais prête à donner la moitié de toi-même!

KALONIKÈ.

Oui, oui, tout ce que tu voudras. Mais, s'il le faut, je veux passer à travers le feu. Avant tout, la cohabitation! Pas possible, ma chère Lysistrata.

LYSISTRATA.

Et toi?

MYRRHINA.

Moi aussi, j'aime mieux passer à travers le feu.

LYSISTRATA.

O lubricité commune à tout mon sexe! Il n'est pas étonnant qu'on fasse sur nous des tragédies. Nous ne sommes que flots de Poséidôn et barques où l'on monte. Mais toi, ma chère Lakédæmonienne, si tu restes seule avec moi, nous pouvons encore sauver l'affaire; décidons ensemble.

LAMPITO.

C'est chose difficile, par les Gémeaux! de dormir seules, sans l'autre sexe. Il le faut pourtant: car la paix avant tout.

LYSISTRATA.

O la plus chérie et la seule vraiment femme!

KALONIKÈ.

Mais réellement, en nous abstenant de ce que tu dis, et fasse le Ciel que cela ne soit pas, est-ce que ce moyen assurerait mieux la paix?

LYSISTRATA.

Certainement, par les deux Déesses! Si nous nous tenions chez nous bien fardées, si nous nous présentions nues, sauf une tunique de fin lin, épilées tout ras, il y aurait tension chez nos maris et désir de nous embrasser; et si alors nous ne voulions pas, si nous pratiquions l'abstinence, ils se hâteraient d'entrer en arrangement, j'en suis certaine.

LAMPITO.

Oui, c'est ainsi que Ménélaos, voyant la gorge nue d'Hélénè, jeta, je crois, son épée.

KALONIKÈ.

Mais si nos maris nous laissent là, malheureuse?

LYSISTRATA.

Alors, selon le mot de Phérékratès, on écorchera une chienne écorchée.

KALONIKÈ.

Viande creuse que ces contrefaçons! Mais s'ils nous prennent et nous entraînent de force dans la chambre?

LYSISTRATA.

Cramponne-toi aux portes.

KALONIKÈ.

Et s'ils frappent, que faire?

LYSISTRATA.

Céder, mais de mauvaise grâce. Il n'y a pas de plaisir à cela, quand on y met de la violence. Il faut les tourmenter de toutes les manières. Sans doute ils seront vite à bout. Jamais l'homme n'éprouvera une vraie jouissance, si la femme n'y a point de part.

KALONIKÈ.

Si c'est là votre avis, c'est aussi le nôtre.

LAMPITO.

Nous déciderons nos maris à faire la paix tout à fait loyalement et sans détour. Mais la cohue athénienne, comment l'amènera-t-on à ne pas déraisonner?

LYSISTRATA.

N'aie crainte, nous nous chargeons des nôtres.

LAMPITO.

Non pas, tant que leurs trières auront des pieds, et qu'il y aura une masse inépuisable d'argent chez la Déesse.

LYSISTRATA.

De ce côté même tout est bien préparé. Nous nous emparerons aujourd'hui de l'Akropolis: il est enjoint aux plus âgées d'accomplir le fait; d'après nos prescriptions, elles feindront d'offrir un sacrifice, et elles se rendront maîtresses de l'Akropolis.

LAMPITO.

Tout ira pour le mieux, de la manière que tu dis.

LYSISTRATA.

Et pourquoi, tout de suite, Lampito, ne pas nous engager par un serment inviolable?

LAMPITO.

Prononce le serment, et puis nous jurerons.

LYSISTRATA.

Bien dit. Où est la femme skythe? Que regardes-tu? Pose ici un bouclier renversé, et qu'on m'amène la victime.

KALONIKÈ.

Lysistrata, quel serment nous feras-tu jurer?

LYSISTRATA.

Lequel? Sur un bouclier, comme autrefois dans Æskhylos, après avoir immolé une brebis.

KALONIKÈ.

Garde-toi, Lysistrata, de jurer sur un bouclier, quand il s'agit de la paix.

LYSISTRATA.

Quel sera donc alors notre serment?

KALONIKÈ.

Si nous prenions un cheval blanc, pour le sacrifier?

LYSISTRATA.

Où trouver un cheval blanc?

KALONIKÈ.

Sur quoi jurerons-nous donc?

LYSISTRATA.

Eh bien! moi, de par Zeus! si tu le veux bien, je vais te le dire. Plaçons là une grande coupe noire creuse: immolons dedans une amphore de vin de Thasos, et jurons sur cette coupe de n'y point verser d'eau.

LAMPITO.

Par la Terre! quel ineffable serment! Comme je l'approuve!

LYSISTRATA.

Qu'on apporte de l'intérieur une coupe et une amphore.

KALONIKÈ.

O femmes chéries, le superbe vase! Quelle joie pour quiconque s'en empare sur-le-champ!

LYSISTRATA.

Prends-le et mets la main sur la victime: «Divine Persuasion, et toi, Coupe amie de la joie, fais un favorable accueil aux offrandes des femmes.»

KALONIKÈ.

Quel beau sang! Que la couleur en est vermeille!

LAMPITO.

Et il a un bouquet délicieux, j'en jure par Kastor!

MYRRHINA.

Femmes, laissez-moi jurer la première.

KALONIKÈ.

Non pas, par Aphroditè! puisque le sort ne t'a pas désignée.

LYSISTRATA.

Lampito, mettons toutes la main sur la coupe, et que l'une de vous répète, en votre nom, ce que moi je vais dire. Vous, faites le même serment et observez-le. «Aucun amant ni aucun époux...

KALONIKÈ.

«Aucun amant ni aucun époux...

LYSISTRATA.

«Qui vienne à moi, tête levée.» Dis.

KALONIKÈ.

«Qui vienne à moi, tête levée.» Hélas! mes genoux fléchissent, Lysistrata.

LYSISTRATA.

«Chez moi je mènerai une vie de recluse...

KALONIKÈ.

«Chez moi je mènerai une vie de recluse...

LYSISTRATA.

«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...

KALONIKÈ.

«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...

LYSISTRATA.

«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.

KALONIKÈ.

«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.

LYSISTRATA.

«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...

KALONIKÈ.

«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...

LYSISTRATA.

«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...

KALONIKÈ.

«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...

LYSISTRATA.

«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...

KALONIKÈ.

«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...

LYSISTRATA.

«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...

KALONIKÈ.

«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...

LYSISTRATA.

«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.

KALONIKÈ.

«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.

LYSISTRATA.

«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...

KALONIKÈ.

«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...

LYSISTRATA.

«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!

KALONIKÈ.

«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!»

LYSISTRATA.

Le jurez-vous toutes?

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Voyons, alors, je sacrifie la victime.

KALONIKÈ.

Laisse-m'en une part, ma chère, pour cimenter dès à présent notre mutuelle affection.

LAMPITO.

Quels sont ces cris?

LYSISTRATA.

C'est ce que je vous disais. Les femmes sont à l'Akropolis de la Déesse: elles s'en sont emparées. Pour toi, Lampito, va-t'en mettre ordre à toutes nos affaires, et laisse-nous celles-ci en otages. Nous, rendons-nous avec les autres à l'Akropolis, et formons-y une barricade de poutres.

KALONIKÈ.

Ne crois-tu pas que les hommes ne vont pas tarder à se mettre en campagne contre nous?

LYSISTRATA.

Je ne m'en soucie guère. Ni les menaces, ni la flamme, dont leur venue s'armera, ne leur feront ouvrir ces portes, s'ils ne se soumettent à nos conditions.

KALONIKÈ.

Par Aphroditè! non, jamais; ou l'on aurait tort de nous appeler femmes invincibles et de malicieuse humeur.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Avance, Drakès; conduis-nous d'un bon pas, quoique tu souffres de l'épaule à porter ce fardeau de bois d'olivier vert. Il arrive bien des choses imprévues dans une longue vie, pheu! On n'eût jamais pensé, ô Strymodoros, qu'on apprendrait que les femmes, nourries par nous, peste réelle du foyer, s'empareraient de la statue sainte, prendraient mon Akropolis, et, à l'aide de barricades et de leviers, fermeraient les Propylæa. Mais, le plus vite possible, courons vers la ville, ô Philourgos: enveloppons de ces souches toutes celles qui ont tramé ce complot et l'ont mis à exécution; formons-en un seul bûcher, brûlons-les de nos propres mains et d'une résolution unanime, et d'abord la femme de Lykôn.

Non, j'en jure par Dèmètèr! moi vivant, nous ne servirons pas à leurs éclats de rire. Kléoménès, qui s'empara le premier de l'Akropolis, ne s'en tira pas sain et sauf: malgré sa fierté lakonienne, il n'échappa qu'en me livrant ses armes; ayant une casaque tout à fait chétive, crasseuse, sordide, ni épilé, ni lavé, depuis six ans. Voilà l'homme que j'ai pris d'assaut, de vive force, avec mes dix-sept rangs de boucliers, et dormant devant les portes. Et ces femmes, ennemies d'Euripidès et de tous les dieux, je ne pourrais point, par ma présence, réprimer leur audace? Alors, qu'il n'y ait plus de trophée pour moi dans la Tétrapolis!

Mais voici devant moi le reste du chemin qui mène à la ville, la pente où j'ai hâte d'arriver: il faut aviser à traîner notre bois sans âne bâté; ces fagots me meurtrissent l'épaule. Cependant, marchons et soufflons le feu, de peur que, à mon insu, il ne s'éteigne au terme de la route. O Phu! ô Phu! Iou! Iou! quelle fumée!

Quel fléau, souverain Hèraklès, s'exhalant de ce réchaud, me mord les yeux comme un chien enragé! C'est le feu de Lemnos dans toute sa force; sans cela, il ne ferait pas une si cruelle morsure à ma chassie. Cours vite à la ville et secours la Déesse. Aujourd'hui plus que jamais, ô Lakhès, venons-lui en aide. Phu! Phu! Iou! Iou! quelle fumée!

Ce feu veille, et vit, grâce aux dieux. Si nous commencions par déposer nos fagots et que nous fissions tomber un sarment de vigne dans le réchaud, est-ce que nous ne l'agencerions pas de manière à le lancer comme un bélier contre les portes? Si, à notre ordre, les femmes n'enlèvent pas les barricades, il faut mettre le feu aux portes et les étouffer dans la fumée. Déposons donc notre fardeau. Pheu! quelle fumée! Babæax! Quel est celui des stratèges de Samos qui va nous aider à décharger notre bois? Enfin, voilà mon épine dorsale débarrassée de ce qui m'écrasait. C'est ton affaire, ô réchaud, d'enflammer vivement le charbon. Qu'on m'apporte au plus vite une lampe allumée! Souveraine Victoire, aide-nous, en réprimant l'impudence actuelle des femmes de la ville, à ériger un trophée!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Il me semble, femmes, voir des flammes et de la fumée: on dirait un feu qui brûle; il faut se hâter au plus vite. Vole, vole, Nikodikè, avant que Kalykè et Kritylla périssent dans les flammes, victimes de lois funestes et de vieillards maudits. C'est ce que je crains. Arriverai-je trop tard à leur secours? Ce matin, dès l'aube, j'ai eu grand'peine à remplir ce vase à la fontaine, en raison de la foule, du tumulte et du fracas des cruches: bousculée par des servantes et par des esclaves marqués au fer chaud, j'ai enlevé prestement mon urne, et j'en apporte l'eau au secours de mes compagnes exposées au feu.

Car j'entends dire que de vieux radoteurs s'avancent vers la ville, porteurs de grosses branches, comme pour chauffer un bain: c'est un poids de trois talents; et ils crient, avec d'horribles menaces, qu'il faut rôtir ces femmes abominables. O Déesse, fais que je ne les voie jamais brûlées, mais qu'elles délivrent de la guerre et de ses fureurs la Hellas et ses citoyens! C'est pour cela, Déesse à l'aigrette d'or, protectrice de la Ville, qu'elles occupent ton sanctuaire. Je t'invoque pour alliée, ô Tritogénéia! Si quelque homme essaie de les brûler, porte de l'eau avec nous.

STRATYLLIS, _appelant au secours_.

Lâchez-moi! holà!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Qu'est-ce donc, ô les plus méchants des hommes? Jamais des gens de bien n'eussent agi de la sorte, ni des hommes pieux.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

C'est qu'il nous arrive une chose tout à fait imprévue. Un essaim de femmes se présente au secours des portes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Vous avez peur de nous? Est-ce que nous ne vous paraissons pas nombreuses? Et cependant vous ne voyez pas encore de nous la dix millième partie.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Phædria, allons-nous les laisser bavarder ainsi? Ne faudrait-il pas casser quelque bâton en frappant sur elles?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Plaçons nos urnes à terre, afin que, si quelqu'un porte la main sur nous, nous ne soyons pas gênées.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Ah! de par Zeus! si on leur avait frotté deux ou trois fois les mâchoires comme à Boupalos, elles n'auraient pas une si belle voix.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Eh bien, voyons, qu'on frappe; je suis là, je m'offre; mais jamais nulle chienne ne t'enlèvera les genitoires.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Si tu ne te tais pas, mes coups te sauveront de la vieillesse.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Viens donc seulement toucher du doigt Stratyllis!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Et si je l'assomme de coups de poings, quel mal me feras-tu?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je te mords et je t'arrache les poumons et les entrailles.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Pas de poète plus sage qu'Euripidès, disant qu'il n'y a pas d'animal aussi impudent que les femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Prenons notre cruche d'eau, Rhodippè.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Pourquoi, ennemie des dieux, es-tu venue ici avec cette eau?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Et toi, avec ce feu, vieille tombe? Est-ce pour te brûler toi-même?

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Moi, je vais te construire un bûcher, pour y cuire tes amies.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Moi, je vais éteindre ton bûcher.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Éteindre mon feu, toi!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Le fait même va te le prouver.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je ne sais qui m'empêche de te rôtir avec cette torche.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Si tu as de la crasse, je te fournirai un bain.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Toi, un bain à moi, malpropre?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Et même un bain nuptial.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Entendez-vous son impudence?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je suis libre!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je t'empêcherai, moi, de crier comme tu le fais.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Mais tu ne siégeras plus parmi les hèliastes.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Mets le feu à sa chevelure.

LE CHOEUR DES FEMMES.

A l'oeuvre, Akhéloos.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

A moi! Malheureux!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Était-elle chaude?

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Oh! chaude! N'as-tu pas fini? Que fais-tu?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je t'arrose, pour que tu reverdisses.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Mais je suis sec et tout grelottant.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Eh bien, puisque tu as du feu, tu te réchaufferas.

UN PROBOULOS.

Quels bruyants éclats a produits cette orgie féminine, et ces tambourins, et cette troupe bachique, et ces lamentations sur la terrasse en l'honneur d'Adônis, que j'entendais, l'autre jour, du lieu même de l'assemblée! Dèmostratos, cet homme digne de malemort, disait qu'il fallait cingler vers la Sikélia, et sa femme criait en dansant: «Aie! Aie! Adônis!» Dèmostratos disait qu'il fallait lever des hoplites à Zakynthè, et sa femme, prise d'ivresse, sur la terrasse, criait: «Pleurez Adônis!» Et cet infâme Kholozygès, ennemi des dieux, s'épuisait en efforts. Voilà jusqu'où sont allés leurs déréglements.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Que serait-ce, si tu savais quelle a été leur insolence? Entre autres outrages, elles nous ont inondés de l'eau de leurs cruches, à ce point qu'il nous faut secouer nos vêtements comme si nous les avions mouillés d'urine.

LE PROBOULOS.

Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi, si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors, j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous.

LYSISTRATA.

Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens.

LE PROBOULOS.

Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui les mains au dos.

LYSISTRATA.

J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout agent public qu'il est, il lui en cuira.

LE PROBOULOS.

Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi avec lui, et achevez de la lier!

PREMIÈRE FEMME.

Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je te fais rendre tripes.

LE PROBOULOS.

Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui parle si bien!

LYSISTRATA.

Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt une ventouse.

LE PROBOULOS.

Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court, moi, à votre sortie.

PREMIÈRE FEMME.

Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les cheveux, malgré tes gémissements et tes cris.

LE PROBOULOS.

Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre elles! Serrez les rangs!

LYSISTRATA.

Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées.

LE PROBOULOS.

Skythes, attachez-leur les mains au dos!

LYSISTRATA.

Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain. Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non; cessez, revenez, ne les dépouillez pas!

LE PROBOULOS.

Hélas! quelle triste chance pour mes archers!

LYSISTRATA.

Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur?

LE PROBOULOS.

Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est proche.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans lessive?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés. J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas, comme une guêpe, m'exciter et m'irriter.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis, du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle affaire, à cause de notre insouciance.

LE PROBOULOS.

Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi barricadé notre citadelle avec des poutres.

LYSISTRATA.

Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre.

LE PROBOULOS.

C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre?

LYSISTRATA.

Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble. Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne toucheront plus désormais à cet argent.

LE PROBOULOS.

Mais que feras-tu?

LYSISTRATA.

Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes.

LE PROBOULOS.

Vous administrerez vous-mêmes l'argent?

LYSISTRATA.

Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt?

LE PROBOULOS.

Ce n'est pas la même chose.

LYSISTRATA.

Comment pas la même chose?

LE PROBOULOS.

Les frais de la guerre se soldent de cet argent?

LYSISTRATA.

D'abord, pas de guerre.

LE PROBOULOS.

Le moyen de nous sauver autrement?

LYSISTRATA.

C'est nous qui vous sauverons.

LE PROBOULOS.

Vous?

LYSISTRATA.

Oui, nous!

LE PROBOULOS.

Misère!

LYSISTRATA.

Nous te sauverons, même contre ton gré.

LE PROBOULOS.

C'est affreux, ce que tu dis là!

LYSISTRATA.

Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là.

LE PROBOULOS.

Par Dèmètèr! c'est de l'injustice!

LYSISTRATA.

Force est de se défendre, mon cher.

LE PROBOULOS.

Et si je ne le veux pas?

LYSISTRATA.

Pour cela même et raison de plus.

LE PROBOULOS.

Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la paix?

LYSISTRATA.

Nous le dirons.

LE PROBOULOS.

Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir.

LYSISTRATA.

Écoute, et tâche de contenir tes mains.

LE PROBOULOS.

Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère.

PREMIÈRE FEMME.

Tu n'en gémiras que davantage.

LE PROBOULOS.

Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. _(A Lysistrata.)_ Et toi, parle.

LYSISTRATA.

Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait? répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais.

PREMIÈRE FEMME.

C'est moi qui ne me serais jamais tue!

LE PROBOULOS.

Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence.

LYSISTRATA.

Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.»

LE PROBOULOS.

De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage.

LYSISTRATA.

Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas, en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour, comme nous, nous rétablirons vos affaires.

LE PROBOULOS.

Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable.

LYSISTRATA.

Tais-toi.

LE PROBOULOS.

Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre!

LYSISTRATA.

Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine, ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce, d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous un vent favorable.

LYSISTRATA.

Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès.

LE PROBOULOS.

Et qu'aurez-vous fait?

LYSISTRATA.

Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des forcenés.

UNE FEMME.

Très bien, par Aphroditè de Paphos!

LYSISTRATA.

Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux marmites et aux légumes, comme des korybantes.

LE PROBOULOS.

De par Zeus! ainsi doivent agir les braves.

LYSISTRATA.

Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins?

UNE FEMME.

De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval, jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus, effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres.

LE PROBOULOS.

Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et ramener l'ordre dans le pays?

LYSISTRATA.

Tout simplement.

LE PROBOULOS.

Comment? Indiquez-le-moi.

LYSISTRATA.

De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et de-là des légations.

LE PROBOULOS.

Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles?

LYSISTRATA.

Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous gouverneriez toute votre politique.

LE PROBOULOS.

Comment cela? Voyons, dis-le.

LYSISTRATA.

Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et, de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser une læna pour Dèmos.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles qui n'ont aucune part à la guerre?

LYSISTRATA.

Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les rangs des hoplites.

LE PROBOULOS.

Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs.

LYSISTRATA.

Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige.

LE PROBOULOS.

Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi?

LYSISTRATA.

Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour, fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins.

LE PROBOULOS.

Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur...

LYSISTRATA.

Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière; moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une couronne.

PREMIÈRE FEMME.

Reçois de moi ces offrandes.

DEUXIÈME FEMME.

Prends aussi cette couronne de mes mains.

LYSISTRATA.

Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn t'appelle: tu l'empêches de partir.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis.

LYSISTRATA.

Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième journée.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons! citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens, rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes, ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais. C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire de cette vieille, ennemie des dieux.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas. Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons, citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur. Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie? Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt, puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la mâchoire.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture, et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un carcan bien troué, et leur y serrer le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite, pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune, chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier, célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia: on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES, _à Lysistrata_.

O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers moi avec cet air sombre?

LYSISTRATA.

C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin qui me fait courir, découragée, de haut en bas.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Que dis-tu? Que dis-tu?

LYSISTRATA.

La vérité! La vérité!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies.

LYSISTRATA.

Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal.

LYSISTRATA.

Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot.

LE CHOEUR DES FEMMES.

O Zeus!

LYSISTRATA.

A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan; une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en voici une qui sort! Holà! Où cours-tu?

PREMIÈRE FEMME.

Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se mange aux vers.

LYSISTRATA.

Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer?

PREMIÈRE FEMME.

Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai qu'à étendre sur le lit, tout simplement.

LYSISTRATA.

N'étends rien, et ne t'en va pas du tout.

PREMIÈRE FEMME.

Faut-il donc laisser gâter ma laine?

LYSISTRATA.

Oui, si c'est nécessaire.

DEUXIÈME FEMME.

Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le teiller!

LYSISTRATA.

En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre ici.

DEUXIÈME FEMME.

Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en état, je rentre.

LYSISTRATA.

Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire autant.

TROISIÈME FEMME.

O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée dans un lieu profane.

LYSISTRATA.

Que veulent dire ces sornettes?

DEUXIÈME FEMME.

Je vais accoucher tout de suite.

LYSISTRATA.

Mais tu n'étais pas enceinte hier.

DEUXIÈME FEMME.

Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme, Lysistrata, au plus vite!

LYSISTRATA.

Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur?

DEUXIÈME FEMME.

Un enfant mâle.

LYSISTRATA.

Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré de Pallas, et tu te disais enceinte.

DEUXIÈME FEMME.

Oui, je le suis, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Alors pourquoi ce casque?

DEUXIÈME FEMME.

Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon nid dans ce casque, comme les colombes.

LYSISTRATA.

Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas ici le cinquième jour des couches?

DEUXIÈME FEMME.

Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le serpent, qui lui sert de gardien.

PREMIÈRE FEMME.

Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris continuels m'empêchent de dormir.

LYSISTRATA.

Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies; patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous restons unies. Voici cet oracle.

PREMIÈRE FEMME.

Dis-nous ce qu'il dit.

LYSISTRATA.

Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui était dessous.»

PREMIÈRE FEMME.

Nous aurons le dessus.

LYSISTRATA.

«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.»

PREMIÈRE FEMME.

Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de ne pas accomplir l'oracle.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets, avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que Mélaniôn.

UN VIEILLARD.

Ma vieille, je veux te baiser.

UNE FEMME.

Tu pourras te passer d'oignon.

LE VIEILLARD.

Et te donner des coups de pied.

LA FEMME.

Tu as une forêt de poils.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de tous ses ennemis, comme Phormiôn.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était fort tendre pour les femmes.

UNE FEMME.

Veux-tu que je te casse la mâchoire?

UN VIEILLARD.

Je n'ai pas peur de toi.

LA FEMME.

Si je te lâchais un coup de pied?

LE VIEILLARD.

Tu vas montrer ton derrière.

LA FEMME.

Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais épilé à la lampe.

LYSISTRATA.

Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite.

PREMIÈRE FEMME.

Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri?

LYSISTRATA.

Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé des feux d'Aphroditè.

MYRRHINA.

O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la route que tu as commencée!

UNE FEMME.

Où est-il, cet inconnu?

LYSISTRATA.

Près du temple de la Déesse Verdoyante.

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus!

PREMIÈRE FEMME.

Mais qui est-ce?

LYSISTRATA.

Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle?

MYRRHINA.

Hé oui, de par Zeus! moi! C'est mon mari Kinésias.

LYSISTRATA.

Mets-toi donc à l'oeuvre: fais-le griller, mets-le sens dessus dessous, séduis-le, aime sans aimer, cède-lui tout, sauf ce que défend le serment sur la coupe.

MYRRHINA.

N'aie crainte, je m'en charge.

LYSISTRATA.

Et moi je reste, pour t'aider à le séduire et à prolonger son tourment. Vous autres, retirez-vous.

KINÉSIAS.

Malheureux que je suis! Quel spasme nerveux! quelle rigidité des membres, comme si on me tournait sur une roue!

LYSISTRATA.

Quel est celui-là, qui se tient en deçà des sentinelles?

KINÉSIAS.

Moi!

LYSISTRATA.

Un homme?

KINÉSIAS.

Oui, un homme.

LYSISTRATA.

Ne vas-tu pas décamper?

KINÉSIAS.

Qui es-tu, toi qui me chasses ainsi?

LYSISTRATA.

La sentinelle de jour.

KINÉSIAS.

Au nom des dieux, hâte-toi de m'appeler Myrrhina.

LYSISTRATA.

Bon! Que je t'appelle Myrrhina! Et qui es-tu, toi?

KINÉSIAS.

Son mari, Kinésias de Pæonia.

LYSISTRATA.

Ah! bonjour, mon très cher; ton non n'est ni obscur, ni inconnu parmi nous. Constamment, en effet, ta femme l'a à la bouche. Qu'elle prenne un oeuf ou une pomme: «C'est, dit-elle, pour Kinésias.»

KINÉSIAS.

Ah! grands dieux!

LYSISTRATA.

Et, j'en atteste Aphroditè, si la conversation tombe sur les hommes, aussitôt ta femme de s'écrier: «Tout le reste n'est que bagatelle au prix de Kinésias.»

KINÉSIAS.

Va donc tout de suite; appelle-la-moi.

LYSISTRATA.

Comment cela? Que me donneras-tu, à moi?

KINÉSIAS.

Moi, de par Zeus! à toi tout ce que tu voudras! J'ai ceci, et ce que j'ai, je te le donne.

LYSISTRATA.

Eh bien, je descends tout de suite, et je te l'appelle.

KINÉSIAS.

Oui, tout de suite, va vite. La vie pour moi n'a plus aucun charme, depuis qu'elle est sortie de la maison. J'y rentre avec ennui; tout m'y semble désert. Nul des mets que je mange ne me fait plaisir; car je suis tout tendu.

MYRRHINA, _à Lysistrata qui est restée dehors_.

Je l'aime, oui, je l'aime; mais il ne veut pas être aimé de moi: ne m'appelle donc pas pour lui.

KINÉSIAS.

O ma douce petite Myrrhina, pourquoi agis-tu comme cela? Descends ici.

MYRRHINA.

Oh! non, de par Zeus! non.

KINÉSIAS.

Quand c'est moi qui t'appelle, tu ne descendras pas, Myrrhina?

MYRRHINA.

Tu n'as pas du tout besoin de m'appeler.

KINÉSIAS.

Pas besoin! Mais je n'en puis plus.

MYRRHINA.

Je m'en vais.

KINÉSIAS.

Non, je t'en prie: écoute au moins notre garçonnet. Petit, tu n'appelles pas maman?