Scène XVIII
SILVIA, ARLEQUIN, TRIVELIN.
Silvia, un moment seule.
Achevons vite de pleurer, afin que mon amant ne croie pas que je l’aime. Le pauvre enfant ! ce serait le tuer moi-même. Ah ! maudite fée ! Mais essuyons mes yeux ; le voilà qui vient.
(Arlequin entre triste et la tête penchée ; il ne dit mot jusqu’auprès de Silvia. Il se présente à elle, la regarde un moment sans parler ; et après, Trivelin, invisible, entre.)
Arlequin.
Mon amie !
Silvia, d’un air libre.
Eh bien ?
Arlequin.
Regardez-moi.
Silvia, embarrassée.
Àquoi sert tout cela ? On m’a fait venir ici pour vous parler ; j’ai hâte. Qu’est-ce que vous voulez ?
Arlequin, tendrement.
Est-ce vrai que vous m’avez fourbé ?
Silvia.
Oui ; tout ce que j’ai fait, ce n’était que pour me donner du plaisir.
Arlequin, s’approchant d’elle tendrement.
Mon amie, dites franchement ; cette coquine de fée n’est point ici, car elle en a juré. (En flattant Silvia.) Là, là, remettez-vous, mon petit cœur ; dites, êtes-vous une perfide ? Allez-vous être la femme de ce vilain berger ?
Silvia.
Oui, encore une fois ; tout cela est vrai.
Arlequin, pleurant de toutes ses forces.
Hi ! hi ! hi !
Silvia, à part.
Le courage me manque. (Arlequin cherche dans ses poches ; il en tire un petit couteau qu’il aiguise sur sa manche.) Qu’allez-vous donc faire ? (Arlequin, sans répondre, allonge le bras comme pour prendre sa secousse, et ouvre un peu son estomac.) Ah ! Il va se tuer. Arrêtez-vous, mon amant ; j’ai été obligée de vous dire des menteries. (En parlant à la Fée qu’elle croit à côté d’elle.) Madame la fée, pardonnez-moi. En quelque endroit que vous soyez ici, vous voyez bien ce qui en est.
Arlequin.
Ah ! quel plaisir ! Soutenez-moi, m’amour ; je m’évanouis d’aise. (Silvia le soutient. Trivelin paraît tout d’un coup à leurs yeux.)
Silvia, surprise.
Ah ! voilà la fée.
Trivelin.
Non, mes enfants, ce n’est pas la fée ; mais elle m’a donné son anneau, afin que je vous écoutasse sans être vu. Ce serait bien dommage d’abandonner de si tendres amants à sa fureur ; aussi bien ne mérite-t-elle pas qu’on la serve, puisqu’elle est infidèle au plus généreux magicien du monde à qui je suis dévoué. Soyez en repos ; je vais vous donner un moyen d’assurer votre bonheur. Il faut qu’Arlequin paraisse mécontent de vous, Silvia ; et que, de votre côté, vous feigniez de le quitter en le raillant. Je vais chercher la fée qui m’attend, à qui je dirai que vous vous êtes parfaitement acquittée de ce qu’elle vous avait ordonné ; elle sera témoin de votre retraite. Pour vous, Arlequin, quand Silvia sera sortie, vous resterez avec la fée ; et alors, en l’assurant que vous ne songez plus à Silvia infidèle, vous jurerez de vous attacher à elle, et tâcherez par quelque tour d’adresse, et comme en badinant, de lui prendre sa baguette. Je vous avertis que dès qu’elle sera dans vos mains, la fée n’aura plus aucun pouvoir sur vous deux ; et qu’en la touchant elle-même d’un coup de baguette, vous en serez absolument le maître. Pour lors, vous pourrez sortir d’ici et vous faire telle destinée qu’il vous plaira.
Silvia.
Je prie le ciel qu’il vous récompense.
Arlequin.
Oh ! quel honnête homme ! Quand j’aurai la baguette, je vous donnerai votre plein chapeau de liards.
Trivelin.
Préparez-vous ; je vais amener ici la fée.