‹ Arlequin poli par l’amourChapitre 5 sur 22 · Scène V

Scène V

SILVIA, ARLEQUIN.

Silvia.

Que ce berger me déplaît avec son amour ! Toutes les fois qu’il me parle, je suis toute de méchante humeur. (Voyant Arlequin.) Mais qui est-ce qui vient là ? Ah ! mon Dieu ! le beau garçon !

Arlequin entre en jouant au volant ; il vient de cette façon jusqu’aux pieds de Silvia ; là, en jouant, il laisse tomber le volant, et, en se baissant pour le ramasser, il voit Silvia. Il demeure étonné et courbé ; petit à petit et par secousses, il se redresse le corps. Quand il s’est entièrement redressé, il la regarde ; elle, honteuse, feint de se retirer ; dans son embarras, il l’arrête, et dit :

Vous êtes bien pressée !

Silvia.

Je me retire, car je ne vous connais pas.

Arlequin.

Vous ne me connaissez pas ! tant pis ; faisons connaissance, voulez-vous ?

Silvia, encore honteuse.

Je le veux bien.

Arlequin, en riant.

Que vous êtes jolie !

Silvia.

Vous êtes bien obligeant.

Arlequin.

Oh ! point ; je dis la vérité.

Silvia, en riant un peu à son tour.

Vous êtes bien joli aussi, vous.

Arlequin.

Tant mieux ! Où demeurez-vous ? Je vous irai voir.

Silvia.

Je demeure tout près ; mais il ne faut pas venir ; il vaut mieux nous voir toujours ici, parce qu’il y a un berger qui m’aime ; il serait jaloux, il nous suivrait.

Arlequin.

Ce berger-là vous aime !

Silvia.

Oui.

Arlequin.

Voyez donc cet impertinent ! je ne le veux pas, moi. Est-ce que vous l’aimez, vous ?

Silvia.

Non, je n’en ai jamais pu venir à bout.

Arlequin.

C’est bien fait ; il faut n’aimer personne que nous deux ; voyez si vous le pouvez.

Silvia.

Oh ! de reste ; je ne trouve rien de si aisé.

Arlequin.

Tout de bon ?

Silvia.

Oh ! je ne mens jamais. Mais où demeurez-vous aussi ?

Arlequin.

Dans cette grande maison.

Silvia.

Quoi ! chez la fée ?

Arlequin.

Oui.

Silvia, tristement.

J’ai toujours eu du malheur.

Arlequin, tristement aussi.

Qu’est-ce que vous avez, ma chère amie ?

Silvia.

C’est que cette fée est plus belle que moi, et j’ai peur que notre amitié ne tienne pas.

Arlequin, impatiemment.

J’aimerais mieux mourir. (Tendrement.) Allez, ne vous affligez pas, mon petit cœur.

Silvia.

Vous m’aimerez donc toujours ?

Arlequin.

Tant que je serai en vie.

Silvia.

Ce serait bien dommage de me tromper ; je suis si simple ! Mais mes moutons s’écartent, on me gronderait s’il s’en perdait quelqu’un ; il faut que je m’en aille. Quand reviendrez-vous ?

Arlequin, avec chagrin.

Oh ! que ces moutons me fâchent !

Silvia.

Et moi aussi ; mais que faire ? Serez-vous ici sur le soir ?

Arlequin.

Sans faute. (Il lui prend la main.) Oh ! les jolis petits doigts ! (Il lui baise la main.) Je n’ai jamais eu de bonbon si bon que cela.

Silvia, en riant.

Adieu donc. (À part.) Voilà que je soupire, et je n’ai point eu de secret pour cela.

(Elle laisse tomber son mouchoir en s’en allant.)

Arlequin.

Mon amie !

Silvia.

Que voulez-vous, mon ami ? Ah ! c’est mon mouchoir ; donnez.

Arlequin, le tend, et puis le retire ; il hésite.

Non, je veux le garder ; il me tiendra compagnie. Qu’est-ce que vous en faites ?

Silvia.

Je me lave quelquefois le visage, et je m’essuie avec.

Arlequin.

Et par où vous sert-il, afin que je le baise par là ?

Silvia.

Partout ; mais j’ai hâte, je ne vois plus mes moutons. Adieu ; jusqu’à tantôt.

(Arlequin la salue en faisant des lazzi, et se retire aussi.)

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